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14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 17:36
dans le bruissement furtif des mots

" Je cours d'une phrase à la suivante, je tourne fiévreusement les pages. Je tremble d'épouvante et de gratitude. Je pleure d'exaltation : tout, absolument tout, y est ! Tout ce que je ne comprends pas depuis des mois, tout ce qui alimente ma haine et ma révolte. Le jargon d'abord, la jactance, les disputes et les bagarres, les chapardages et les vols, l'ennui surtout, le vide. L'horreur de ces tronches déjà marquées, de ces regards torves, de ces sourires fielleux. La promiscuité. Pas une minute de solitude et d'intimité - jamais. On pisse, on chie la porte ouverte, sous le regard des kapos.

La folie sadique. Les verges, les coups qu'on compte en silence dans le silence de la nuit. Les plaintes et les hurlements...

Tout est là, noir sur blanc. Le mystère se dissipe, l'expérience démentielle trouve un cadre qui lui confère un sens : le bagne d'enfants *. Il manque les chaînes et les fers, mais pour le reste ?

Le front me brûle, j'ai sans doute la fièvre. Cette fois, il ne s'agit pas d'un livre de plus : il s'agit du miroir où je me vois tel que je suis, le crâne tondu, couvert de furoncles, d'abcès qu'on doit sans cesse inciser et drainer.

Image inversée de ce déchet qui me fixe du fond de la Sibérie, je suis ce lecteur capable de recueillir les signes tracés par son frère en infortune. Nous nous regardons à travers la surface

réfléchissante de la littérature. Nous nous parlons d'égal à égal, hors du temps et de l'espace.

malgré les apparences, rien ne nous sépare, Fédor, ni la langue, ni l'époque. Nous avons touché l'un et l'autre ce fond où les mots prennent une densité étrange, lestés chacun d'un poids de chair et de sang. Tu détesteras le style artiste, tu écriras avec une violence de plus en plus immédiate, proche de la grossièreté. Tu voudrais tout balayer pour retrouver ces instants d'éternité où, au beau milieu de la désolation, alors qu'on ne possède rien, qu'on a le ventre vide, que le froid vous engourdit, on se surprend brusquement à aimer l'existence. L'aimer d'un amour absurde, fou...
Avons-nous jamais été si proches, Fédia ? nous sommes des innocents, des simples d'esprit, des idiots. Nous avons cependant compris deux ou trois petites choses. Nous avons lutté, frères. nous avons longtemps rampé dans le sous-sol. Nous sommes des étrangers, des marginaux, des déclassés. Nous n'appartenons à personne. c'est à peine si nous existons. Nous ne vivons qu'au cœur de la nuit, dans le bruissement furtif des mots. Nous croyons à ce mirage fantastique qui a ébloui nos enfances : la langue, sa musique, ses lumières et ses ombres, sa redoutable justice...

Michel Del Castillo : extrait de " Mon frère l'idiot " Arthème Fayard 1995

http://http://www.lexpress.fr/culture/livre/michel-del-castillo_799185.html

* En 1957, Michel del Castillo publie son premier roman, Tanguy, dans lequel il raconte les trois années d’horreur qu’il a passées dans la principale maison de redressement barcelonaise, l’Asilo Durán. La parution de l’ouvrage en France entraîne la naissance, en Espagne, d’une campagne de presse aigüe et circonscrite dans le temps (hiver 1958-1959). Ce mouvement de protestation est impulsé par une avocate féministe et pourtant proche du régime franquiste, Mercedes Fórmica ; cette dernière donne la parole à del Castillo ainsi qu’à des spécialistes réformistes de l’enfance irrégulière, qui critiquent vigoureusement des méthodes et des établissements qu’ils jugent archaïques. Unique dans l’histoire de la prise en charge de l’enfance irrégulière en Espagne de 1939 à 1975, cette « affaire del Castillo » fait grand bruit mais n’a qu’une postérité limitée. Elle contribue cependant, à plus long terme, à noircir l’image déjà sombre des maisons de redressement espagnoles et de la plus sinistre d’entre elles, l’Asilo Durán.

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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