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10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 18:11
Notre réel n'est qu'une fiction...

" Wolfgang Zeidler est un juriste allemand né en 1924 et décédé en 1987. De 1983 à 1987, il a été président de la Bundesverfassungsgericht - la plus haute Cour de Justice allemande - à Karlsruhe. S'entretenant un jour avec une amie de ce qu'il ferait quand il prendrait sa retraite, il lui fit part de la proposition qui lui avait été faite de devenir conseiller juridique des autorités du Sud-Ouest africain. Ce pays d'Afrique, à l'époque était un protectorat de l'Afrique du Sud de l'apartheid. Il ne deviendra indépendant qu'en 1990, sous le nom de Namibie. Le Sud-Ouest africain est l'unique territoire africain où ont fait souche des colons allemands. M.Zeidler se réjouissait à l'idée donc d'un vaste domaine au soleil où il pourrait passer ses vieux jours. L'amie à qui il décrivait ce tableau lui prêta alors un roman ; peut-être le plus connu des romans écrits par les auteurs africains en langue européenne. Things fall apart est son titre. L'auteur en est Chinua Achebe, un Nigérian décédé en 2013. Ce roman, publié en 1958, a été traduit en français en 1966 par les éditions Présence africaine sous le titre Le monde s'effondre. Les éditions Actes Sud en proposent une nouvelle traduction intitulée Tout s'effondre. Wolfgang Zeidler, notre juge constitutionnaliste allemand qui sans doute n'avait jamais lu auparavant une fiction écrite par un auteur africain, fut si troublé par ce roman d'Achebe qu'il décida de renoncer à son installation dans la colonie du Sud-Ouest africain. Il déclara à son amie qu'il " n'avait jamais vu l'Afrique de cette façon et qu'après cette lecture il ne se sentait plus innocent ". Retenons les mots "voir" et "innocent" qu'il utilise...

Things fall apart est cet unique roman des histoires littéraires africaines dont on a fêté le cinquantenaire de la parution en 2008. Il traite de cette époque historique en Afrique noire (en gros, le dernier quart du XIXème siècle) où des puissances européennes se ruèrent pour se l'approprier. Comment le monde clos et cohérent d'un clan du peuple ibo* au sud-est du Nigeria actuel s'est-il effondré face aux Britanniques ? Cet effondrement du monde est raconté avec une sérénité et une maturité qui surprennent chez un si jeune auteur (Achebe avait vingt-huit ans à la sortie du roman !). Bien qu'éduqué à l'école anglaise et qu'écrivant en anglais, Achebe accomplit dans ce roman une vue interne de son clan qui aurait été la même s'il avait écrit dans sa langue maternelle et uniquement pour les siens. Ce que Wolfgang Zeidler a reçu en pleine figure si l'on ose dire, c'est cet universel humain que n'escamote ou ne fausse aucun à priori idéologique et anachronique...

Puissance humaniste du roman qui dit plus et mieux à l'homme que le réel sur le ...réel. Wolfgang Zeidler, au cours de sa vie, a bien des fois vu des images d'Afrique et d'Africains. A Berlin ou ailleurs, il a dû rencontrer des Africains à une occasion ou une autre. Et pourtant, c'est lorsqu'il a lu un roman où un écrivain africain fait vivre les siens qu'il a...vu l'Afrique. Il n'avait jamais vu l'Afrique de cette façon, s'est-il étonné lui-même. C'est que, dans la réalité de sa vie, nous n'avons à faire au mieux qu'à des parties, des fragments. Nous ne faisons que des expériences parcellaires du réel au quotidien. Ce que je vois de l'autre, même toute une vie durant, n'est en réalité que partiel. Au-delà de lui, son environnement privé, ses antécédents, ses circonstances, la logique que celles-ci imposent à son existence sur terre m'échappent. En l'observant, en écoutant ce qu'il dit sur lui-même et tout ce qu'on raconte à son sujet, je peux me faire une iodée plus ou moins juste ; mais en vérité, pris moi-même, dans mes circonstances, dans mes préoccupations, je ne peux prétendre avoir une connaissance complète de lui, et réciproquement. De même pour un pays, un peuple, une époque donnée... Aucun homme n'est omniscient vis-à-vis de son prochain ; sauf dans le roman qui en est la simulation. Le roman est une représentation verbale d'un tout que nous avons en considération. de sorte que notre esprit de lecteur, disposant ainsi de multiples composantes cachées et publiques d'un être ou d'une situation,, nuance, comprend, expérimente en se voyant et en se reconnaissant dans cette altérité imaginaire. Wolfgang Zeidler s'est identifié à Okonkwo, le personnage principal de Tout s'effondre ; il s'est reconnu dans Okonkwo père de famille, mari, membre de l'élite de son clan, épris d'amour pour sa culture, sa patrie, désemparé face à l'absurde avènement d'une religion étrangère à laquelle se convertit son fils aîné, son héritier ! Comment rester innocent après s'être ainsi identifié ? A moins d'être un pervers, on ne détruit en bonne conscience que ce qui nous est abstrait, désincarné. D'où du reste souvent la nécessité préalable de "convertir" en mots (mensongers) ceux qu'on va opprimer, tuer ou humilier.

En conséquence, pour chacun de nous, c'est le réel qui est une fiction et non le roman...

*http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Ibos/124656

Théo Ananissoh, chronique dans la revue L'Atelier du roman n°79, septembre 2014

http://next.liberation.fr/livres/2013/11/27/chinua-achebe-au-dela-des-tenebres_962436

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publié par jmlire9258 - dans Dans la Presse
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  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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