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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 18:19

"On m'avait ramassé.J'étais revenu à la vie. Mort, je n'aurais même pas eu la grâce de voir ma mère au ciel. Cent milliards d'êtres humains sont nés sur cette Terre depuis que les Homo sapiens sont devenus ce que nous sommes. Croit-on vraiment qu'on retrouve un proche dans la cohue d'une termitière éternelle encombrée d'angelots? ...

   A l'hôpital, tout m'avait souri...La médecine de fine pointe , la sollicitude des infirmières, l'amour de mes proches, la lecture de Villon-le-punk, tout cela m'avait soigné. Il y avait eu surtout la sainteté d'un être venu chaque jour à mon chevet, comme si les hommes de mon espèce méritaient des fidélités de bête. Un arbre par la fenêtre m'avait insufflé sa joie vibrante. Quatre mois plus tard j'étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer.

   Il fallait à présent me montrer fidèle au serment de mes nuits de pitié. Corseté dans un lit, je m'étais dit à voix presque haute : "Si je m'en sors, je traverse la France à pied." Je m'étais vu sur les chemins de pierre ! J'avais rêvé aux bivouacs, je m'étais imaginé fendre les herbes d'un pas de chemineau. Le rêve s'évanouissait toujours quand la porte s'ouvrait : c'était l'heure de la compote.

   Un médecin m'avait dit : " L'été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation." Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient sensés me rendre : des forces.

   L'été prochain était venu, il était temps de régler mes comptes avec la chance. En marchant, en rêvassant, j'allais  convoquer le souvenir de ma mère. Son fantôme apparaîtrait si je martelais les routes buissonnières pendant des mois. Pas n'importe quelle route : je voulais m'en aller par les chemins cachés, bordés de haies, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés. Il y avait encore une géographie de traverse pour peu qu'on lise les cartes, que l'on accepte le détour et force les passages. Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l'aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie. Les médecins, dans leur vocabulaire d'agents du Politburo, recommandaient de se "rééduquer". Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp.

   Des motifs pour battre la campagne, j'aurais pu en aligner des dizaines. Me seriner par exemple que j'avais passé vingt ans à courir le monde entre Oulan-Bator et Valparaiso et qu'il était absurde de connaître Samarcande alors qu'il y avait l'Indre-et-Loire. Mais la vraie raison de cette fuite à travers champs, je la tenais serrée sous la forme d'un papier froissé au fond de mon sac..."

 

Sylvain Tesson : extrait de "Sur les chemins noirs" Gallimard, 2016

(lu dans le magazine Lire, octobre 2016)

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