Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 16:29

" C'était un dimanche de pluie, un dimanche de l'été,... et nous avons consacré des heures à hurler continûment. Sans repos. On s'y est collé à neuf heures du matin et on a fait le tour du cadran. surtout elle. Moi, ce n'est pas mon genre. Je suis doux, mais on ne sait jamais. Peut-être que j'étais très violent. Alors, à tout hasard, je criais un peu et puis, quel prétentieux, celui qui prétendrait savoir s'il est gentil ou s'il est méchant. Des fois, vôtre caractère vous explose au nez comme une grenade. Personne ne sait grand-chose, voilà le vrai. On bouge comme on peut. Ténèbres et surprises, comme l'a peut-être écrit un écrivain. Quand on se penche sur soi, on voit un trou. C'est pourquoi, par prudence, et au cas où j'aurais été un type hargneux, je criais de temps en temps. je sais bien que je ne suis pas fort pour crier, mais si vous croyez que c'est agréable de ne pas savoir si l'on est gentil ou si l'on est méchant !

   Je m'ennuyais. Je sentais l'odeur de feuilles de tabac et celle d'un ragoût de haricots noirs et d'huile de dendê, et des odeurs moisies de l'été, mais elle est sortie, et il pleuvait. Nous sommes allés dans le jardin qui était un morceau de terre, tombé là, sans barrière ni chemins, sans salades ni radis, une terre à peine de la terre, une terre comme la terre d'un " paysan sans terre", un tapis de mauvaises herbes, de lianes, de bestioles et de ronces, avec un arbre énorme, un noyer du Para grand comme une forêt.

   Il y avait la pluie et la pluie. La femme et même ma femme était plantée sur ses jambes. elle se secouait comme un cheval, et les gouttes d'eau volaient autour de sa tête. Je pensais aux lanières d'un fouet et à la Gorgone. J'aurais bien voulu l'aider. Sa figure était laide, et il y avait tellement de douleur dans ses yeux pâles que j'avais de la compassion, et j'aurais fait n'importe quoi pour qu'elle soit belle mais je n'avais aucune idée de ce que je pouvais avouer. Elle ne me fournissait pas la moindre munition. Je ne pouvais pas m'en tirer tout seul.

   Au commencement de cette dispute, j'avais imaginé que mon péché et ma vergogne, c'était ma fuite en Guyane. Elle m'a détrompé, elle m'a dit que pas du tout. Cette idée de faire le chercheur d'or en Guyane, nous l'avions porté ensemble, un matin, et même pas ensemble puisque c'est elle qui avait imaginé ça à cause de ces "monstres de dettes". Les femmes sont franches. C'est leur inconvénient. Les hommes sont mieux élevés et plus délicats. Ils mentent tout le temps.

   À ce moment là, elle m'a dit que si elle m'en voulait, ce n'était pas à cause de la Guyane. J'ai pensé que je m'approchais. Elle allait me dire ce que j'avais fait, simple bêtise ou bien vilenie. C'était comme au jeu de la main chaude. Je brûlais. J'allais savoir. J'étais sur la bonne route mais je marchais sur des œufs. Le moindre faux pas et j'irais au fossé.

   J'étais au moment d'ouvrir la lucarne, et j'allais jeter un œil sur moi. Je voyais la forme de ma vie comme on devine un cadavre sous un suaire, mais je n'osais pas soulever le drap, qu'est-ce que j'allais trouver ? Et puis elle en a eu assez de ses hurlements et elle est retournée à ses cigares. Elle était leste comme une jeune femme. J'étais comme un peloton de ficelles. Je ne savais pas sur quel brin je devais tirer pour défaire le nœud. J'étais inextricable. La logique allait tête en bas. Plus je disais la vérité et plus je m'embrouillais. Des milliers de mensonges et des milliers de vérités grouillaient, comme des mille-pattes, comme des blattes et comme ces petites bêtes qui encombrent ce coin du monde. Il paraît que, si on met les unes sur les autres toutes les fourmis qui gigotent sur la terre, c'est aussi lourd que tous les humains ensemble, c'est dire ! J'aurais donné deux sous pour qu'elle soit belle, car elle était tellement belle..."

 

Gilles Lapouge : extrait de "Nuits tranquilles à Belém", Flammarion 2015

 

Partager cet article

Repost 0
publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
commenter cet article

commentaires

  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
  • Contact
">

richard desjardins

Recherche


compteur ">

thomas fersen


compteur gratuit ">


compteur gratuit
">

romain didier

Mes auteurs favoris


Nathacha Appanah
Philippe Claudel
Jim Harrison
Haruki Murakami
J.M.G Le Clézio
Michel Houellebecq
Honoré de Balzac
John Irving
Philip Roth
Fred Vargas
Arto Paasilinna
Patrick Süskind
Tom Wolfe
David Lodge
Isaac Asimov
Victor Hugo
Fiodor Dostoïevski
George Orwell
Mathias Enard
Romain Gary
">

">


compteur ">


compteur
Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -