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16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 19:18

" Le réel, ou ce qui se veut donner pour tel, reparut.

   Imaginons les, Fiéfié et Toussaint, un petit matin de brume, partant pour Mourioux à la foire aux cochons. Ils ont des perles de brouillard aux moustaches. Ils sont heureux en traversant les bois, leur rôle bien en main, vivant d'eux-mêmes sans demander à quiconque ratification de leur joie modeste, inventée modestement ; ils poussent devant eux non sans cérémonie quelques cochons indociles ; ils blaguent : qu'ils profitent de cet instant où j'entends leur voix rire dans la montée des Cinq-Routes. Les voilà à Mourioux. Situons là, entre l'église immuable et droite, les panonceaux dorés perdus dans la glycine fleurie ou défleurie de la façade du notaire, et la fenêtre où je pourrais écrire ces lignes, le lieu, qui fut peut-être celui-ci ou un autre tout semblable, où la vérité selon Toussaint Peluchet vacilla. La foire faite, ils allèrent boire chez Marie Jabely avec des maquignons. Très vite sans doute Fiéfié fut noir, délaissa les marchandages et se mit à parler haut et fort selon son cœur : L'Amérique apparut parmi les buveurs, et Antoine crânement marchait dans cette terre sainte, il faisait de grands gestes là-bas vers tous ceux d'ici. Le vieux, engoncé dans la cravate noire et le col dur des jours de foire, de noces, les nippes raides et fabuleuses de l'autre siècle absurdement pendues aux épaules malaisées des paysans, le vieux ne pipait mot et laissait pérorer, fier, tacite, indulgent comme un Auteur abandonnant à son nègre la tâche ingrate et subalterne des dialogues. Alors, d'un groupe de jeunes gens une voix narquoise et catégorique tout à coup s'éleva, la voix d'un fils Jouanhaut qui revenait, un peu mirliflore je pense et avantageux, avec des souliers vernis ou encore ses grosses épaulettes de sergent, de Rochefort où il avait fait son temps sous les drapeaux ; la voix infatuée, catégorique et mirliflore comme la réalité elle-même entrant en bottes vernies dans un bistrot de campagne, affirma ceci : le fils n'était pas en Amérique, on l'avait vu de ce côté-ci. À la chaîne et deux par deux sous les huées des poissardes, il embarquait sur le port pour le bagne de Ré.

 

  Le père ne cilla pas : il regardait longuement devant lui, comme engourdi. Pesamment il mit son chapeau, paya son verre, à voix haute salua et sortit. Fiéfié s'emporta mais on ne l'écoutait plus, on faisait cercle autour de l'iconoclaste ; sa parole étonnée redevint celle, sans écho, d'un ivrogne un peu niais. Chancelant sous le poids d'un courroux trop grand pour lui qui le rendait stupide, il passa la porte à son tour : avec navrement, avec une douleur aiguë qui le stupéfia de n'être imputable ni au manque de vin ni au rire des enfants, le paillasse vit le vieux bien droit qui l'attendait debout près de l'abreuvoir, adossé au murmure sempiternel et cristallin du filet d'eau, sous la glycine. Qu'ils rentrent au Châtain sous la pluie, la nuit peu à peu les serrant contre elle dans son manteau de châtaigniers, Fiéfié glapissant comme un renard en chasse, et les seuls lourds souliers ferrés du vieux...

   Ce qu'il en fut réellement, nul ne le sait; les vieux l'ont pu savoir (je ne l'affirme pas).. Antoine fut peut-être heureux et américain ; ou, bagnard, souverainement investi du bonnet à rayures, il trimait dans le port de Rochefort "où les forçats meurent dru" ; ou il fut les deux, dans l'ordre qu'on voudra : on put l'embarquer à coups de fouet, à Saint-Martin-De-Ré vers Cayenne en Amérique, pour accomplir lointainement la fiction paternelle autant que les prophéties carcérales éparses dans le petit Manon Lescaut, qu'il avait lu avec amour. Mais aussi bien il a pu disparaître dans la solitude vulgaire d'un indicible emploi de boutique ou d'écritures, en chambre d'hôtel déteinte que la lumière oublie, dans la banlieue de Lille ou d'El paso ; sa morgue inemployée ne l'aura pas quitté. Ou enfin, écrivain failli avant d'être et dont nul ne lira jamais les pauvres pages, il aura fini comme aurait fini le petit Lucien Chardon si la poigne de Vautrin ne l'eût sauvé des eaux :forçat encore. Car je pense quant à moi qu'il avait tout, presque, pour être un auteur intraitable : l'enfance aimée et rompue désastreusement, l'orgueil féroce, un saint patron obscurément inflexible, quelques lectures jalouses et canoniques, Mallarmé et combien d'autres pour contemporains, le bannissement et le père refusé ; et qu'il s'en fût fallu comme d'habitude d'un cheveu, je veux dire d'une autre enfance, plus citadine ou aisée, nourrie de romans anglais et de salons impressionnistes où une mère belle tient dans sa main gantée la vôtre, pour que le nom d'Antoine Peluchet résonnât dans nos mémoires comme celui d'Arthur Rimbaud."

 

Pierre Michon : extrait de "Vies minuscules" Gallimard, 1984

 

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  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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