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8 juin 2018 5 08 /06 /juin /2018 18:25

" Il n'y a pas trace d'une évidence cannibale traversant les sociétés. Le cannibalisme est un phénomène évanescent : ses frontières sont "si floues qu'il en devient indéfinissable comme pratique constituée ", avance Lévi-Strauss. Ce que l’anthropologue doit décrypter, ce sont ses représentations, les sources, les discours, la façon dont les acteurs sociaux le symbolisent, le traduisent, le ritualisent. Car le cannibalisme ne s'énonce jamais comme un fait brut ; il est pris dans un échange, une relation. En ce sens, comme le dit l'anthropologue Marshall Sahlins, il "est toujours symbolique même quand il est réel". Par le langage, dans un contexte particulier, des acteurs produisent un récit sur le cannibalisme. C'est l'observateur extérieur qui accole le mot de cannibale à des pratiques très diverses...

L'accusation stéréotypée est toujours brandie pour stigmatiser, soumettre, spolier le peuple prétendument cannibale. Dans sa Chronique des Indiens Guayaki (1977), l'ethnologue Pierre Clastres a bien analysé ce mécanisme ; aux XVIème et XVIIème siècles, la guerre contre les tribus indiennes fut légitimée par leur cannibalisme : "La liste des populations cannibales s'allongeait à proportions des besoins en esclaves des colons", écrit-il...Accuser les Indiens de cannibalisme justifiait de les massacrer et de leur prendre leurs terres. Le même phénomène s'est produit avec les Aborigènes, soumis par les Anglais en Australie. Le mythe cannibale a toujours légitimé la possession coloniale. Le cannibalisme, c'est un imaginaire, mais qui produit du réel...

Le penseur hollandais du XVIIIème siècle Cornelius De Pauw est le premier à avoir suggéré que la découverte de l'Amérique pouvait être vue comme un gigantesque processus de dévoration des Indiens américains par les Européens. Cette plasticité du cannibalisme en fait un concept très productif : il mobilise toujours plusieurs réalités et joue en différents sens. Dialectique, il peut se retourner en son contraire car on est toujours le cannibale de l'autre. En Afrique, les Blancs aussi étaient vus comme des cannibales. Le cinéaste John Huston, lors du tournage au Congo Belge de l'Odyssée de L'African Queen (1951), fit face à cette angoisse : craignant d'être mangés par l'équipe, les figurants du village voisin ne se présentèrent pas le premier jour ! Les Indiens des contreforts des Andes pensaient aussi que les Européens étaient des cannibales, qui utilisaient leur graisse pour alimenter leurs machines, accroître leurs forces et produire davantage..."

Mondher Kilani  : extrait d'un entretien pour Télérama 3561, du 11/04/2018, à propos de son livre " Du goût de l'autre. Fragments d'un discours cannibale" Seuil 2018

Photo credit: Philippe Clabots (#PhilippeCPhoto) on Visualhunt / CC BY-NC-SA

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  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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