Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 18:05
Joseph Conrad

Un paquebot avait fait escale dans la rade cet après-midi-là, et la salle à manger de l'hôtel était encombrée de gens qui avaient dans leur poche un billet pour un tour du monde à cent livres. Il y avait des couples bourgeois dont les voyages ne semblaient pas dissiper l'ennui qu'ils s'inspiraient réciproquement ; il y avait des petits groupes, des groupes plus importants, des isolés qui dînaient avec dignité, où s'empiffraient bruyamment ; mais tous pensaient, conversaient, plaisantaient ou se disputaient, comme ils avaient coutumes de le faire chez eux, aussi stupidement fermés à toute impression nouvelle que les malles disposées dans leur chambre à l'étage. Dorénavant, ils seraient étiquetés comme des gens ayant visité tel ou tel lieu, exactement comme leurs bagages. Ils seraient enchantés de ce signe distinctif attaché à leur personne, et garderaient les étiquettes collées à leurs valises comme un témoignage, comme l'unique trace permanente de leur tentative d'enrichissement personnel. Les serveurs noirs allaient et venaient sans bruit dans la vaste salle au plancher rutilant. De temps à autre, on entendait le rire d'une jeune fille, aussi vide et innocent que son cerveau ; ou, dans une brève interruption des bruits de vaisselle, quelques mots prononcés d'une voix négligemment affectée par quelque bel esprit brodant pour le plaisir d'une tablée hilare sur l'histoire piquante d'un récent scandale à bord. Deux vieilles filles, touristes endimanchées pour séduire, consultaient le menu d'un air réprobateur en murmurant entre elles de leurs lèvres fanées, avec des visages inexpressifs, tels deux somptueux épouvantails."

 

Joseph Conrad : extrait de "Lord Jim", 1900, Éditions Autrement 1996.

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lord_Jim_(roman)

Partager cet article

Repost0

commentaires

  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
  • Contact
">

richard desjardins

Recherche

Isabelle Mayereau


compteur gratuit ">


compteur gratuit
">

romain didier


compteur ">

">


compteur ">

SITES À DÉCOUVRIR  :

 

LE BLOG D'YSABEL

 

NOTRE JARDIN DES LIVRES

LA PARAFE

LYVRES
UNE AUTRE ANNÉE

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -