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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 12:48

C'était la veille de Noël. On rentrait à la maison. Tommy et moi, à l'arrière de la grande camionnette de Quinn, la nouvelle White. Hormis quelques commandes qu'on n'avait pas pu livrer, les immenses paniers étaient enfin vides. Minuit approchait, et nous nous prélassions sur les coussins qui servent à recouvrir les paniers afin de les protéger du gel. La camionnette filait vers le sud tandis que, épuisés, nous pouffions de rire à chaque remarque stupide. Une série de cahots nous apprît qu'on traversait les rails du tramway de la 125e Rue déserte.  De temps à autre, les phares des véhicules venant en sens inverse éclairaient le visage d'Irlandais de Tommy avec ses lèvres minces et ses dents écartées. Demain, c'était Noël. Demain, personne ne travaillait...

   - Quelle adresse t'as dit, déjà ? 119e Rue ? demanda Quinn.

   - Ouais."

  Quelques minutes plus tard, on arrivait à la petite épicerie A & P au carrefour, dans laquelle brillait encore une faible lueur bleutée. Quinn s'arrêta, descendit et vint ouvrir les portes arrières. "Brrr", fit-il en carrant les épaules dans le froid, puis il attendit que je sorte, les mains étrangement croisées à hauteur de son visage, comme en un geste de prière.

   "Merci, Quinn, dis-je en sautant à terre.

   - Joyeux Noël.

   - Hein ? Ah ouais. Joyeux Noël, Quinn.

   - Joyeux Noël,Ira ! cria Tommy de l’intérieur du véhicule, agitant la main dans la pénombre.

  - Ouais, joyeux Noël, toi aussi."

  Quinn claqua la porte, puis alla se réinstaller au volant. La camionnette démarra et je la suivis un instant des yeux : elle accéléra et ne fut bientôt plus que deux points rouges qui s'éloignaient au milieu des piliers. Le temps que j'arrive sous le pont  et les points rouges se trouvaient en haut de la colline, sur la 116Rue. Lorsque j'atteignis l'immeuble sombre qui faisait l'angle, ils avaient disparu.

   119Rue. Après minuit, déserte, familière et pourtant étrangère. Les talons de mes chaussures résonnant sur le pavé, je me dirigeai à pas lourds vers le perron de chez moi. Jamais je n'avais vu autant d'étoiles, des étoiles qui parsemaient le ciel et qui scintillaient, aussi serrées que les trous de la râpe de Ma. Drugstore plongé dans le noir, confiserie plongée dans le noir, perron devant moi plongé dans le noir, et fenêtres noires au-dessus de ma tête. Seul brillait le petit réverbère un peu plus loin. Après la crise de fou rire à l'arrière de la camionnette, après tant d'heures passées ensemble, je me retrouvais seul. Après tant de monte-plats, de sous-sols, d'escaliers de service, après avoir rencontré tant de domestiques et reçu tant de merci, le silence, la lassitude.

   Et peut-être même la tristesse en dépit de la monnaie qui tintait dans ma poche. " Il y a quelque chose pour toi dans la caisse à provisions. Joyeux Noël." Serait-ce que je me sentais de nouveau oublié, exclu, victime d'une espèce d'ostracisme naturel ?... Je grimpai les marches de pierre du perron, passai devant la rangée de boîtes aux lettres en cuivre toutes cabossées et pénétrai dans le long couloir silencieux au bout duquel, au pied de l'escalier, la petite ampoule électrique diffusait une lumière blafarde.    Création de mon imagination exacerbée par la fatigue, sur le palier du dessus, brandissant sa crosse, se dressait le pape vêtu d'une robe de brocart qui luisait dans l'ombre. Je réprimai un frisson et montai vers lui. Il disparut. J'arrivai devant la fenêtre noire près de laquelle s'était tenue la silhouette. On ne voyait rien au travers. Bon sang ! c'était toujours le même problème : seul, seul. Fouillant dans ma poche à la recherche de ma clé, je puisai une  piètre consolation dans la présence des pièces de monnaie. Noël pour le monde entier, Noël pour les flics irlandais et les concierges irlandais, Noël pour les coiffeurs italiens et les marchands de glace italiens, Noël pour les balayeurs en uniforme blanc. 

   J'entendais les mots " joyeux Noël "résonner dans ma tête. Bon sang ! que j'étais fatigué ! Et seul !

 

Henry Roth : extrait de : "À la merci d'un courant violent" , Éditions de l'Olivier, 1994

  

 

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