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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 23:17
Denis Grozdanovitch Photographie prise durant la vingt seixième édition de la Comédie du Livre, de Montpellier en France.
Denis Grozdanovitch

Ce que je poursuis au-delà de mes anecdotes, au-delà de ce qu'on appelait dans le temps mon travail d'anecdotier, c'est un combat contre la rationalité déraisonnable de notre monde actuel, ce que l'on appelle maintenant la raison calculante, ce qui a pour conséquence ce productivisme fou. Je fais dans mon livre ce parallèle entre ces joueurs d'échecs qui peuvent être des acrobates intellectuels prodigieux dans leur domaine mais qui sont inaptes à la vie ordinaire, et les brillants technocrates qui peuvent être d'une grande intelligence aussi, mais qui sont loin du terrain, voire incapables de bien comprendre ce qui s'y passe. C'est pourquoi je propose dans un de mes livres aux énarques de faire un stage de pétanque !...

 

 (...) J'aime l'esprit anglais, son idée de la singularité, sa réticence aux grandes théories. Mais comme toujours, il s'agit de dosage, et ce sens du pragmatisme anglo-saxon, devenu la norme dominante dans le monde, sous les traits du libéralisme, est excessif. La spéculation a moins cours aujourd'hui, et il faut spéculer de nouveau, théoriser, même de manière échevelée, pour contrer cette doxa régnante du pragmatisme. Je suis d'accord avec Bergson quand il dit qu'il n'a rien contre la spéculation à partir du moment où elle sait qu'elle est gratuite, et elle peut même amener parfois des découvertes. Et puis il y a un côté ludique à la spéculation. Voyez cette discussion entre Lao Tseu et son ami. Lao Tseu affirme que les petits poissons dans le bassin sont heureux, et son ami par goût du jeu, remet en question ce constat que tout le monde pourrait faire. Comme nous ne sommes pas des poissons, nous pouvons jouer à essayer des hypothèses démontrant que les poissons ne sont pas heureux. Voilà, s'amuser à se décaler un peu pour savoir si c'est vrai ou pas, est intéressant...*

 

   Je ne suis pas très à l'aise avec notre époque, effectivement. Reste-t-il une place dans notre monde, dans notre pays, pour la poésie, pour l'esthétique ?  Je ne suis pas si sûr. J'écris un livre en ce moment sur la continuité merveilleuse des mouvements infimes, parce que précisément c'est par ces mouvements infimes que nous allons récupérer la réalité vivante qui fait notre bonheur, ces petits plaisirs si nécessaires à nos vies, ces petits plaisirs poétiques qui n'ont rien à voir avec le consumérisme totalitaire dont on nous vante les mérites sans cesse.

   Avez-vous lu un livre prodigieux, Une question de taille, d'Olivier Rey ? Il explique que la question de la mesure, de la taille, du dosage, est centrale dans nos civilisations. Il rappelle qu'on disait dans le temps qu'une démocratie pour bien fonctionner ne doit jamais dépasser sept millions de personnes, sinon le régime tourne au totalitarisme. Aucun philosophe ne se préoccupe de cela, à part Rey aujourd'hui. Le grand  problème aujourd'hui c'est la surpopulation, parce qu'il faut comme disait Marx une armée industrielle de réserve pour faire tourner la machine capitaliste...

  J'ai été un temps très court marxiste. Mais mon père voyant que j'étais marxiste, m'a fait lire Les dieux ont soif et L'île des pingouins d'Anatole France, et là j'ai abandonné l'engagement, j'ai pris mes distances avec les Cohn-Bendit et consorts. Depuis c'est la liberté qui compte pour moi, en tant que poète. Une liberté à protéger le plus possible....

   Ma position dans mon rapport à la société, c'est Claudio Magris qui me la donne, qui parle d'un  "individu capable de se fondre dans la totalité organique de la société tout en restant dans son for intérieur libre des idéologies qui donnent cohésion à cette totalité sociale" . Je crois à la régénérescence des individus par le "small is beautiful". Tout est une question de taille, dès qu'on est dans le grand, dans le nombre, on va vers la corruption..."

 

Denis Grozdanovitch : extrait d'entretien pour le magazine Tranfuge n° 145, Février 2021.

 

*Sur le bonheur des petits poissons, dans Le Lecturamak, en 2010 :

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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