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26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 15:18

Lucie frissonna, pourquoi penser au fric, le pognon, le pèze, le blé, la galette, les sous, comme un été trop sec le manque d'argent asséchait toute sa vie, bienheureux ceux qui obtenaient la liberté en se dépossédant de tout, elle, elle était sur la paille et pourtant les mauvaises herbes poussaient, les emmerdements grandissaient sur cette paille comme le profond chiendent ou le liseron obstiné - il commençait à faire plutôt frais, elle arracha deux poireaux, cueillit un chou de Milan trop petit pour être vendu, passa récupérer quelques carottes et pommes de terre dans le stock. La perspective de la soupe à venir, auprès de la cheminée, dans cette bicoque puante, acheva de la déprimer. Elle sortit un instant son téléphone de sa poche ( avec l'excuse de consulter l'heure ). Elle jeta un dernier regard autour d'elle et vérifia qu'elle n'avait pas laissé traîner un outil, siffla le chien qui furetait derrière les peupliers à la recherche de ragondins à débusquer, retira ses gants, changea sa polaire noire maculée de terre pour un pardessus molletonné bleu, ouvrit le hayon de la voiture pour que le chien s'y engouffre, puis elle s'assit au volant, comme chaque soir, observa son visage quelques secondes dans le rétroviseur : c'était bien elle, rien à craindre de ce côté-là ; légères pattes-d'oie naissant au coin des yeux, rides d'expression sur le front, fossette au menton, lèvres très rouges, tout est OK, pas de traces noires sur les joues ni de paille dans ses cheveux ; le chien enfila son museau entre les sièges et lui poussa gentiment le bras, comme pour lui dire, aller ma vieille, tu te regarderas dans le miroir plus tard, on y va : Lucie sourit, caressa le front du clébard et mit le moteur en route. Il était 18h15, et on ne distinguait déjà plus les hauts fûts des peupliers, dévorés par l'obscurité..."

 

Mathias Énard, extrait de " Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs", Actes Sud, 2020.

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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