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22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 17:28

 

J’ai consacré ma maîtrise d’histoire au mariage et à la sexualité des clercs à l’époque mérovingienne. Au fur et à mesure que je descendais dans les tréfonds du droit canon du VIe siècle, je perdais pied avec la réalité, qui était à ce moment-là, en 2006, la mobilisation contre le contrat première embauche (CPE). Chaque jour je faisais une pause pour regarder la retransmission télévisée des séances à l’Assemblée nationale, et je me suis pris de passion pour les débats parlementaires – sujet auquel je consacrerais ma thèse. C’est ma fascination pour les débats qui m’a fait passer du Moyen Âge à la politique : j’ai un intérêt très ancien pour les mots, et lorsque je suis tombé sur L’Art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé un trésor et de développer un pouvoir magique...

 

Le discours occupe une place centrale en permettant à chacun de se forger une opinion pour choisir ses représentants. C’est grâce au discours des candidats que l’on choisit l’orientation qui nous convient. Avec la multiplication des canaux de diffusion, le discours politique occupe plus d’espace qu’auparavant. D’où le retour en grâce des meetings, autrefois ringards, désormais diffusés en direct sur les chaînes d’info et les réseaux sociaux. Nous sommes donc davantage qu’hier exposés à ces discours. Le problème, c’est que le processus de démocratie représentative ne fonctionne que si ces discours sont honnêtes et que les candidats pensent ce qu’ils disent et disent ce qu’ils pensent. Or, on voit bien que ce n’est pas le cas. Le discours est moins un vecteur de débat éclairé qu’un instrument d’obtention du pouvoir. La conséquence, c’est un débat public tout sauf transparent...

Nous ne sommes pas égaux face aux discours, ni en tant que récepteurs, ni en tant qu’émetteurs. Pour avoir la parole, il faut bénéficier d’un accès aux canaux de diffusion. Le philosophe Bernard Manin remarque que notre régime politique est certes formé d’une composante démocratique, qui assure l’égalité dans la désignation des élus, mais aussi d’une composante aristocratique qui ne donne pas à tous les mêmes chances d’être élus selon notre origine, notre capital social ou économique. Et lorsque nous entendons ces discours, nous ne sommes pas non plus à armes égales face à des hommes politiques entourés de communicants qui sortent de grandes écoles et dont la production de discours est le métier. Il est par conséquent nécessaire de protéger son esprit face à cette arme que certains manient trop bien...

J’essaie de donner des clés à chacun pour décrypter ces discours et parvenir à se forger une opinion. Je propose que la rhétorique soit enseignée durant l’année de première, au lycée. C’est un projet politique : une société dans laquelle les individus sont plus éclairés et plus exigeants est une société où ils seront plus en mesure d’exercer leur citoyenneté. Une démocratie, c’est un régime où le pouvoir rhétorique est partagé..

 

 La rhétorique, c’est l’art de convaincre. Elle n’a pas besoin d’oralité : un tract politique, une lettre de motivation ou d’amour sont des actes rhétoriques. L’éloquence, c’est l’art de bien parler, de capter l’attention de son auditoire. Une partie des concours d’éloquence se préoccupent peu des arguments et se bornent à valoriser la figure du beau parleur. C’est aussi le cas du grand oral du bac, qui évalue moins l’art de convaincre que la capacité de bien présenter ses connaissances. Cela s’explique par le fait que l’éloquence est une compétence immédiatement valorisée dans le monde professionnel. Je regrette que l’école s’attache plus à ce que les élèves sachent animer des réunions qu’à ce qu’ils soient des citoyens critiques.

Les grandes fictions fondatrices de notre démocratie représentative se craquellent et les citoyens commencent à voir derrière le décor. La première fiction, c’est de faire comme si la volonté de la majorité était la volonté de tous. Lorsqu’un président est élu, il y a souvent en réalité une majorité de gens qui n’ont pas voté pour lui, soit en votant pour quelqu’un d’autre, soit en s’abstenant. La deuxième, c’est de faire comme si le consentement donné à un homme ou à une femme valait consentement à tout son programme. Beaucoup de gens votent en fait par dépit ou par défaut. La troisième, c’est de faire comme si le consentement à cet homme ou cette femme valait consentement à toutes ses décisions pendant cinq ans, qu’elles soient ou non dans son programme. Ces fictions ont longtemps tenu mais depuis le non au référendum sur la Constitution européenne en 2005, qui a pourtant abouti au traité de Lisbonne en 2007, les citoyens ont commencé à comprendre que la démocratie ne réalisait pas pleinement l’idéal d’un gouvernement par le bas. Sans parler du creusement des inégalités, malgré l’accroissement des richesses… Est née une prise de conscience des promesses non tenues de la démocratie représentative. Les Gilets jaunes ont contesté qu’il s’agisse d’un régime « pour le peuple, par le peuple », et aspiré à plus de délibération et de participation..."

 

Clément Viktorovitch : extrait d'entretien pour le magazine Télérama n°3757, du 12/01/2022

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