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13 mars 2022 7 13 /03 /mars /2022 19:10

 

Michel Houellebecq, 2008.

" Lors des premières phases de mon ascension vers la gloire et la fortune, j'avais occasionnellement goûté aux joies de la consommation, par lesquelles notre époque se montre si supérieure à celles qui l'ont précédée. On pouvait ergoter à l'infini pour savoir si les hommes étaient ou non plus heureux dans les siècles passés ; on pouvait commenter la disparition des cultes, la difficulté du sentiment amoureux, discuter leurs inconvénients, leurs avantages ; évoquer l'apparition de la démocratie, la perte du sens du sacré, l'effritement du lien social. Je ne m'en étais d'ailleurs pas privé, dans bien des sketches, quoique sur un mode humoristique. On pouvait remettre en cause le progrès scientifique et technologique, avoir l'impression par exemple que l'amélioration des techniques médicales se payait par un contrôle social accru et une diminution globale de la joie de vivre. Reste que sur le plan de la consommation, la précellence du XXsiècle était indiscutable : rien , dans aucune autre civilisation, à aucune autre époque, ne pouvait se comparer à la perfection mobile d'un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. J'avais ainsi consommé avec joie, des chaussures principalement ; puis peu à peu je m'étais lassé, et j'avais compris que ma vie, sans ce soutien quotidien de plaisirs à la fois élémentaires et renouvelés, allait cesser d'être simple...

 

 

   Il y a paraît-il des gens qui ne croient pas au coup de foudre ; sans donner à l'expression son sens littéral, il est évident que l'attraction mutuelle est, dans tous les cas très rapide ;  Dès les premières minutes de ma rencontre avec Isabelle j'ai su que nous allions avoir une histoire ensemble, et que ce serait une histoire longue ; j'ai su qu'elle en avait elle-même conscience... L'entretien eut lieu dans ma loge, après un spectacle qu'il faut bien qualifier de triomphal. Isabelle était alors rédactrice en chef de Lolita, après avoir longtemps travaillé pour 20 ans.   Je n'étais pas très chaud pour cette interview au départ ; en feuilletant le magazine, j'avais quand même été surpris par l'incroyable niveau de pétasserie qu'avaient atteint les publications pour jeunes filles : les tee-shirts taille dix ans, les shorts blancs moulants, les strings dépassant de tous les côtés...

Après quelques questions de démarrage sur le trac, mes méthodes de préparation, etc., elle se tut. Je feuilletai à nouveau le magazine.

   " C'est pas vraiment des lolitas... observai-je finalement. Elles ont seize, dix-sept ans.

   - Oui, convint-elle ; Nabokov s'est trompé de cinq ans. Ce qui plaît à la plupart des hommes ce n'est pas le moment qui précède la puberté, c'est celui qui la suit immédiatement. de toute façon, ce n'était pas un très bon écrivain."

    Moi non plus je n'avais jamais supporté ce pseudo-poète médiocre et maniéré, ce malhabile imitateur de Joyce qui n'avait même pas eu la chance de disposer de l'élan qui, chez l'Irlandais insane, permet parfois de  passer sur l'accumulation de lourdeurs. Une pâte feuilletée ratée, voilà à quoi m'avait toujours fait penser le style de Nabokov. 

   " Mais justement, poursuivit-elle, si un livre aussi mal écrit, handicapé de surcroît par une erreur grossière concernant l'âge de l'héroïne, parvient malgré tout à être un très bon livre, jusqu'à constituer un mythe durable, et à passer dans le langage courant, c'est que l'auteur est tombé sur quelque chose d'essentiel."...

 

   Il devait être cinq heures du matin et je venais de jouir en elle et ça allait, ça allait vraiment bien, tout était réconfortant et tendre et je sentais que j'étais en train d'entrer dans une phase heureuse de ma vie, lorsque je remarquai sans raison précise, la décoration de la chambre - je me souviens qu'à cet instant la clarté lunaire tombait sur une gravure de rhinocéros, une gravure ancienne, du genre qu'on trouve dans les encyclopédies animales du XIXsiècle.

   " Ça te plaît, chez moi ?

    - Oui, tu as du goût.

   - Ça te surprend que j'aie du goût alors que je travaille pour un journal de merde ? " 

    Décidément , il allait être bien difficile de lui dissimuler mes pensées. Cette constatation, curieusement, me remplit d'une certaine joie ; je suppose que c'est un des signes de l'amour authentique.

   " Je suis bien payée... Tu sais, souvent, il ne faut pas chercher plus loin.

   - Combien ?

   - Cinquante mille euros par mois.

   - C'est beaucoup, oui ; mais en ce moment je gagne plus.

   - C'est normal. Tu es un gladiateur, tu es au centre de l'arène. C'est normal que tu sois bien payé : tu risques ta peau, tu peux tomber à chaque instant...

   - Tu as entièrement raison... dis-je. Sauf que, dans mon cas, je ne risque rien.

   - Pourquoi ? " Elle s'était redressée sur le lit, et me considérait avec surprise.

   "Parce que, même s'il prenait au public l'envier de me virer, il ne pourrait pas le faire ; il n'a personne à mettre à ma place. Je suis, très exactement, irremplaçable. ...

   - C'est vrai, dit-elle. Il y a chez toi une franchise tout à fait anormale. Je ne sais pas si c'est un évènement particulier de ta vie, une conséquence de ton éducation ou quoi ; mais il n'y a aucune chance que le phénomène se reproduise dans la même génération. Effectivement, les gens ont besoin de toi plus que tu n'as besoin d'eux - les gens de mon âge, tout du moins. Dans quelques années, ça va changer. Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer, c'est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l'humour, qui vivra jusqu'à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. Nous allons y parvenir, bien sûr ; et, dans ce monde là, tu n'auras plus ta place..." "

 

Michel Houellebecq, extrait de " La possibilité d'une île" Arthème Fayard, 2005

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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