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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 18:45

Le grand monsieur grisonnant à lunettes , qui se tient en lisière de la foule dans la salle principale de la galerie, et qui se penche tout contre la jeune femme au corsage en soie rouge, baissant la tête et la détournant de son interlocutrice, opinant du chef sagement et émettant un murmure phatique par moments, n'est pas, contrairement à ce que vous pouvez penser, un prêtre hors service qu'elle aurait convaincu d'entendre sa confession au beau milieu de cette assemblée, ni un psychiatre à qui elle aurait extorqué une consultation gratuite ; et lui, il n'a pas adopté cette posture pour mieux regarder dans le décolleté de la jeune femme,  bien     que ce soit un bonus accidentel qu'il tire de la situation, le seul en fait...                                    
Il est, voyez-vous, " dur d'oreille " , ou " malentendant " ou encore, pour faire simple, sourd - pas sourd comme un pot, mais assez sourd pour rendre la communication imparfaite dans la plupart des situations sociales, voire impossible dans certaines, comme celle-ci... Ils parlent, ou plutôt elle parle, depuis dix minutes maintenant, et il a beau faire, il est incapable d'identifier le sujet de la conversation. S'agit-il des œuvres d'art accrochées aux murs - des photos en couleur représentant en gros plan des terrains vagues ou des fragments de détritus ? Il ne le pense pas, elle ne les regarde pas ni ne les montre du doigt, et l'intonation de son discours, pour ce qu'il peut en saisir, ne correspond pas à ce schéma déclaratif caractéristiques des palabres sur l'art ou de ces couillonneries artistiques comme il dit parfois de manière irrespectueuse pour taquiner sa femme. Elle parle plutôt d'un ton personnel, anecdotique et confidentiel. Il regarde le visage de la jeune femme pour voir s'il trahit quelque chose. Elle le regarde fixement d'un air sérieux avec ses yeux bleus, et marque un temps d'arrêt dans son débit, comme si elle attendait une réponse. " Je vois ", dit-il, ajustant son comportement afin d'exprimer à la fois son acquiescement et une réflexion judicieuse, dans l'espoir que l'une ou l'autre expression semblera adéquate, ou tout du moins pas grotesquement inappropriée à ce qu'elle pouvait bien être en train de dire.Toujours est-il qu'elle semble s'en satisfaire, et elle se remet à parler. Il ne reprend pas son ancienne posture : il ne sert à rien en fait d'orienter son oreillette droite pour capter ce qu'elle dit puisque le babillage de la réception se déverse dans la gauche, et si d'aventure il essayait de couvrir son oreille gauche avec sa main cela ne ferait que déclencher un hurlement en retour dans sa prothèse auditive et lui imposer en même temps une posture qui paraîtrait totalement excentrique. Que faire maintenant ? Que dire lorsqu'elle s'arrêtera de nouveau de parler ? Il est bien trop tard pour avouer : " coutez, je suis désolé, je n'ai pas entendu un traître mot de ce que vous m'avez dit depuis dix minutes " ( ça peut faire un quart d'heure maintenant ), " je suis sourd, voyez-vous, je n'entends rien dans ce vacarme. " Elle se demanderait raisonnablement pourquoi il ne l'avait pas dit plus tôt, pourquoi il l'avait laissé continué à parler, hochant la tête et murmurant comme s'il la comprenait. Elle serait contrariée, embarrassée, offensée, et il n'a aucune intention de paraître grossier... Par ailleurs, elle semble plutôt gentille, elle doit avoir entre vingt-cinq et trente ans, elle a des yeux bleus étincelants, un teint pâle et soyeux, des cheveux de lin qui lui tombent sur les épaules mais coupés droit avec une raie au milieu, et une silhouette naturellement gracieuse- à en juger par le petit puits d'ombre entre ses deux seins que l'on discerne par l'ouverture déboutonnée de son corsage, sa poitrine n'est pas maintenue artificiellement par de la silicone, ni tendue ou soutenue par une armature métallique, mais possède la plasticité trémulante de la chair réelle et en liberté, et une légère transparence de peau comme une jolie porcelaine - et il ne veut pas laisser une mauvaise impression à cette jeune femme avenante qui a pris la peine de parler à un vieux chnoque comme lui, même si ce genre de rencontre fortuite a peu de chance de se répéter.
Elle marque à nouveau une pose dans son monologue et le regarde comme si elle attendait quelque chose. " Très intéressant, dit-il. Très intéressant. "Espérant gagner du temps, attendant de voir si cela suffira, il porte le verre de vin à ses lèvres mais pour se rendre compte aussitôt qu'il est vide et qu'il lui faut l'incliner presque à la verticale et le tenir ainsi quelques secondes pour contraindre les dernières gouttes de chardonnay du Chili à descendre dans son gosier. La jeune femme le regarde d'un air curieux comme si elle attendait à ce qu'il réalise un tour de magie, tenir par exemple son verre en équilibre sur son nez. Son verre de vin blanc à elle est presque plein, elle n'en a même pas bu une gorgée depuis qu'elle a commencé à lui parler, de sorte qu'il ne peut proposer d'aller avec elle au bar se resservir, et il serait tout aussi discourtois de partir seul remplir son verre ou de l'inviter à l'accompagner dans sa démarche. Heureusement , elle semble comprendre son embarras - non pas son véritable embarras, à savoir sa totale ignorance de ce qu'elle a dit - mais son besoin de boire un autre verre ; elle sourit et, faisant un geste en direction de son verre vide, dit quelque chose qu'il est presque sûr de pouvoir interpréter comme un encouragement  à aller refaire le plein. " je crois que je vais y aller, dit-il. Puis-je vous en rapporter un autre ? " Question stupide, que ferait-elle de deux verres de vin blanc, un dans chaque main ? Et ce n'est manifestement pas le genre de personne à avaler un verre d'un trait pendant que vous allez lui en chercher un autre. Cependant, elle sourit à nouveau ( un joli sourire qui découvre une rangée de petites dents blanches régulières ), décline l'offre en secouant la tête, puis, à son grand désarroi, lui pose une question. Il comprend que c'est une question en raison de l'intonation montante et parce que ses yeux bleus s'élargissent légèrement, ses sourcils se froncent, et cela exige évidemment une réponse. " Oui ", dit-il, en prenant le risque : et, comme cela semble lui faire plaisir, il ajoute vaillamment : " Absolument ". Elle pose une autre question à laquelle il répond également par l'affirmative, et alors, à sa grande surprise, elle lui tend la main. Manifestement, elle va quitter la réception. " Ravi de vous avoir rencontrée ", déclare-t-il en prenant la main et en la serrant. Elle est fraîche et légèrement moite au toucher. " Comment avez-vous dit que vous vous appeliez - avec tout ce bruit, je n'ai pas très bien saisi." Elle prononce de nouveau son nom mais en vain : le prénom sonne vaguement comme " Axe ", ce qui n'est pas plausible, et le nom de famille est totalement inaudible, mais il ne peut se permettre de lui demander de répéter une nouvelle fois. " Ah, oui ", dit-il, hochant la tête, comme s'il était content d'avoir assimilé l'information. " Eh bien, c'était très intéressant de parler avec vous ".

David Lodge : extrait de son dernier roman " La vie en sourdine " . Vu dans Lire n° 368, sept. 2008

 
http://livres.fluctuat.net/david-lodge.html

 

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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