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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 16:42
" il y avait dans la grange, emplissant tout l'espace de ses incompréhensibles rouages, une moissonneuse-batteuse verte de la marque John Deere. Nous contournâmes l'engin, il fallait se glisser le long du mur. Il n'y avait pas de bâti au fond, c'était directement accoté à la falaise. L'entrée de la grotte était plus petite qu'un homme debout, de la taille à peu-près de Mado : nous nous y engageâmes derrière Jeanjean. C'était comme d'habitude ni plus ni moins,  quand on marche dans ces antichambres et qu'on ne sait pas si on va tomber sur une nef à peintures, des vaches triomphantes ou des loups apeurés,  une vague main peinte ou rien : nous suivions le rond de sa lampe de poche que derrière lui il dirigeait vers nos pas. On montait et descendait entre des pierres effondrées, on se glissait dans des failles, on piétinait dans des dolines où des résidus dormaient, on ne comprenait rien. On avait peur de se cogner la tête. Tout était gorgé d'eau, les argiles détrempées, blêmes, collaient aux semelles, les pluies de cet hiver pourri s'égouttaient là-haut,  ruisselaient en mille endroits ; je pensais aux énormes vidanges de cinquantes siècles qui s'étaient engouffrées là-dedans, quand se débâclaient les grandes glaciations. Il faisait plus doux que sur terre : cette chaude haleine ajoutait comme toujours au malaise d'être plus bas que les morts, comme si vous soufflait dessus une bête pendue à ses voutes, rampant à l'aise sur ces sables pourris, toujours vous précédant hors du faisceau de la lampe mais par dessus son épaule braquant sur vous son mufle et vous attendant au tournant, une grande abstraction ambulante, chaotique et toute prête à s'incarner pour peu que la lampe s'éteigne, quelque chose de plus aigu qu' Anubis et plus épais qu'un boeuf, le miasme universel à tête de mouton mort, à dents de loup, tout droit sur vous dans les ténèbres et vous regardant. Ce boyau était fort long, ponctué de cheminées, de salles médiocres ; dans celles-ci Jeanjean un instant s'arrêtait, promenait sa lampe sur les murs et disait quelques mots, géologie ou anecdote,  mais il avait hâte d'aller plus loin. On ne voyait pas trace d'occupation humaine, pour l'instant. Je devinais Mado un peu agacée, elle me serrait le bras et trébuchait ; en haut d'un raidillon de sable sec dans quoi elle commençait à fatiguer, Jeanjean ouvrit un petit caisson étanche, éclaira un compteur électrique, leva le disjoncteur. Une salle immense s'alluma vivement.
  C'était impressionnant. C'était nu.
  Jeanjean était arrêté là-dedans, bien visible contre les projecteurs.
  Il ne disait rien, content de lui, planté dans le coeur de cette fille des déluges, vibrant dans sa blancheur inépuisable... D'un grand geste lent et un peu théatral qui délia haut sa main, il embrassa tout cela : " Comme vous pouvez le voir, dit-il, il n'y a rien. "
  Il était tout à fait sérieux quoiqu'il sourît, à peine pincé, et les yeux ivres erraient sur les parois, avidement, tendrement. Mado qui s'appuyait à la calcite, ramenant bien sur elle son duffle-coat, s'y blotissant, le regarda la bouche ouverte, ébahie. Il nous tourna le dos d'un seul coup et marcha vers le fond de la nef où s'ouvrait une autre galerie, un peu penché, affairé dans son perpétuel émoi ; il ajouta comme pour lui-même : " Absolument rien " Il était déja dans la galerie. Mado pouffa... tout à l'heure dans la voiture elle me dirait sans doute que Jeanjean était gonflé... "

Pierre Michon : extrait de La Grande Beune. Editions Verdier 1996

http://www.ratsdebiblio.net/michonpierrelagrande.html

http://remue.net/cont/michon4jbh.html

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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