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4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 18:38
" Molière n'aimait pas la campagne et la nature. Notre comédien était un véritable homme de la ville, un fils de Paris.Mais les malheurs de sa vie familiale et des années de travail ininterrompu l'avaient usé, de sorte que l'exil d'Auteuil était devenu nécessaire... Chapelle* s'était fixé  pratiquement à demeure dans le village, et de temps en temps venaient d'autres amis : Boileau et Lafontaine, auxquels se joignaient parfois le comte de Guilleragues, un diplomate grand amateur des oeuvres de Molière, et le comte de Jonsac, un ami de Chapelle.
  La compagnie se rendait à Auteuil pour arracher Molière à son travail, parler littérature, lire les mauvais vers des autres et composer des épigrammes, notamment sur l'archevèque de Paris Péréfixe. Ces réunions se terminaient d'ordinaire par des soupers dans la chambre de Chapelle, soupers qui étaient très appréciés et en particulier de Jonsac.
  Pour l'un de ces soupers, Chapelle avait, on ne sait pourquoi, fait double provision de vin. Molière qui ne se sentait pas bien, ne passa qu'un bref instant avec la joyeuse compagnie, refusa le vin qu'on lui offrait, et se retira dans sa chambre. les autres poursuivirent leur repas jusquà trois heures du matin et, vers cette heure là, s'aperçurent que la vie leur était devenue odieuse. C'était surtout Chapelle qui parlait. Auteuil était depuis longtemps déja endormi, et il y avait longtemps que les coqs avaient chanté.
  - Vanité des vanités, tout n'est que vanité ! criait lugubrement Chapelle en agitant un doigt menaçant.
  - Nous sommes tout à fait d'accord avec toi, lui répondirent ses compagnons de bouteille, continue, Chapelle !
  - Chapelle se renversa dessus un verre de vin rouge, ce qui ajouta encore à son désarroi, et poursuivit :
  - Oui, mes pauvres amis, tout est vanité ! regardez autour de vous et dites- moi ce que vous voyez ?
  - Nous ne voyons rien de bon, convint Boileau en jetant un regard plein d'amertume autour de lui.
  - La science, la littérature, l'art, tout cela n'est que vanité vide et creuse ! criait Chapelle. Et l'amour ? Qu'est-ce que l'amour, mes infortunés amis ?
  - Un leurre, dit Jonsac.
  - Rien de plus vrai ! répondit Chapelle. Notre vie n'est que chagrin, injustices et malheurs de tous côtés !
Là-dessus Chapelle se mit à pleurer.
Quand ses amis l'eurent quelque peu consolé, il lança cet appel enflammé :
  - Que faire, amis ? Si la vie n'est qu'un trou si noir, qu'attendons-nous pour la quitter ! Allons nous noyer de compagnie ! Regardez la rivière dehors qui nous appelle.
  - Nous te suivons, dirent les amis.
Et tous de ceindre leurs épées et de revêtir leurs manteaux pour aller à la rivière. 
Le vacarme s'accrut. La porte s'ouvrit alors et, sur le seuil, parut, emmitouflé dans un manteau, en bonnet de nuit et un bout de chandelle à la main, Molière.
  - Que faites-vous ? demanda-t-il ?
  - notre vie nous est insupportable, dit chapelle en pleurant. Adieu, Molière, pour toujours. Nous allons nous noyer.
  - C'est un beau projet, répondit tristement Molière. Mais il est mal de votre part de m'avoir oublié. Je vous croyais plus de mes amis.
  - Il a raison ! s'écria Jonsac, bouleversé. Nous nous sommes vraiment conduits comme des porcs ! Viens te noyer avec nous, Molière !..."

Extrait de : Le roman de monsieur de Molière de Michail Boulgakov. Editions G. Lebovici 1972

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude-Emmanuel_Lhuillier,_dit_Chapelle

http://www.ratsdebiblio.net/boulgakovmikhail.html

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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