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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 16:42

_" je ne te comprends pas, dit Lévine... comment ces gens ne te sont-ils pas odieux ? J'admets qu'il soit agréable de déjeuner au Lafite, mais est-ce que précisément ce luxe ne te révolte pas ? Tous ces gens, comme jadis les fermiers généraux, s'enrichissent par des moyens méprisables ...
_  Pas du tout - Lévine sentit qu'Oblonsky souriait en prononçant ces mots - si je vais chez eux, c'est que je ne les trouve pas plus malhonnêtes que n'importe quels riches marchands et gentilshommes. Les uns et les autres ont acquis également leur fortune par le travail et par l' intelligence.
_  Oui, mais quel travail ! Est-ce un travail, de se procurer une concession pour la revendre ?... Peux-tu comparer ce travail à celui d'un paysan ou d'un savant ? ... Toute rémunération disproportionnée au travail est malhonnête.
_  Et qui sera chargé d'évaluer le travail ?
_  L'acquisition de la fortune par des moyens malhonnêtes, par la ruse, continua Lévine ( mais il se sentait incapable de définir la limite entre l'honnête et le malhonnête ), comme par exemple, les fortunes acquises dans la banque, est un mal.L'acquisition d'énormes fortunes, sans travail correspondant, existait au temps des fermiers généraux, mais la forme seule a changé... Et de nos jours les chemins de fer, les banques, c'est aussi le pain sans travail.
_  Tout cela est peut-être vrai et spirituel... Puis il continua lentement, évidemment convaincu de la justesse de ses objections : - Mais tu n'as pas tracé la limite entre l'honnête et le malhonnête. Pourquoi par exemple, mes appointements sont-ils supérieurs à ceux de mon chef de bureau, qui connaît les affaires mieux que moi ? Est-ce malhonnête ?
_  Je ne sais pas
_  Eh  bien, voici ce que je dirai. Pourquoi gagne-tu, par exemple , cinq mille roubles, tandis qu'avec plus de travail un paysan n'en recevra que cinquante ?...
_  Tu as raison, reprit Lévine, quand tu dis que mes cinq mille roubles de profit sont injustes. Je le sens, mais...
_  Oui, tu le sens, mais pas au point de donner ta terre aux paysans...
_  Je ne la donne pas, parce que personne ne me la demande. Et si même je le voulais, je ne saurais le faire, je ne saurais à qui donner.
_  Donne-la à ce paysan, il ne la refusera pas.
_  Comment faire ? Aller avec lui passer un acte de vente ?
_  Je l'ignore. Mais si tu sens  que tu n'as pas le droit...
_  Au contraire, je sens que je n'ai pas le droit de donner ce que je possède, parce que j'ai des devoirs, et envers la terre, et envers ma famille.
_  Permets. Tu considère cette inégalité comme une injustice : ton devoir est de la faire cesser.
_  Je tâche d'y parvenir en ne faisant rien pour l'accroître.
_  Ça, c'est du paradoxe !... Il faut prendre un parti : ou reconnaître que l'état de la société est ce qu'il doit être, et alors défendre ses droits, ou avouer qu'on profite de privilèges injustes, et dans ce cas, faire comme moi, en profiter avec plaisir.
_  Non, si tu reconnaissais l'iniquité de ces privilèges, tu n'en pourrais jouir agréablement. Moi du moins, je ne le pourrais pas. Le principal pour moi, c'est de ne pas me sentir coupable.
_  Au fait, pourquoi n'irions-nous pas faire un tour ? dit Stepan Arkadiévitch, déjà fatigué de cette conversation. Nous ne dormirons pas. Allons !
  Lévine ne répondit pas. Ce qu'il avait dit en causant, à savoir qu'il tâchait seulement de ne pas augmenter l'inégalité sociale le préoccupait. Peut-on se contenter d'une justice négative ? , se demandait-il...

Tolstoï : extrait de Anna Karénine

http://lililectrice.canalblog.com/archives/2009/09/02/14907735.html

http://www.russie.net/litterature/tolstoi.htm

http://www.evene.fr/celebre/biographie/leon-tolstoi-218.php?citations


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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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