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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 17:59
Mathias Énard, 2013, Salon du livre Paris, photo G.Seguin
Mathias Énard, 2013

  J'entendais Sarah dans la cuisine, elle devait préparer le dîner. J'ai laissé Lucie à ses exercices de grammaire et je suis retourné dans mon bureau. J'ai ouvert un carnet qui traînait par là et j'ai noté " la dernière charge des cosaques du Don " , je ne sais pas pourquoi. Puis j'ai attrapé la bouteille planquée dans le tiroir, il en manquait déjà un tiers, je me suis servi un grand verre, rapide, brûlant, de ceux que l'on termine en soufflant. J'ai eu un peu honte. J'ai remis Léonard Cohen, toujours l'imperméable. It's four in the morning, the end of Décember, j'ai rebu un coup, une goutte, même les cosaques du Don doivent boire pour se donner du courage, j'ai pensé. Cohen donnait à tout un air funèbre, dehors les lampadaires se répandaient sur le trottoir mouillé. Je n'osais pas sortir du bureau, j'entendais ma femme et ma fille, elles parlaient, il y avait des bruits de vaisselle, des éclats de voix, et tout cela se mélangeait avec l'alcool et Léonard Cohen, j'ai fermé la porte pour ne plus les entendre, mais je ne pouvais pas rester là éternellement , j'ai pensé prendre mon blouson et sortir, trouver une grande plaine blanche de neige où galoper, avec de belles bottes en cuir noir, un endroit où l'on serait vraiment libre, libre de se détruire et de ne rien faire de bon, courageusement, pour trouver, peut-être, si on avait de la chance, une seule phrase qui vaille la peine avant de mourir, à cheval, face à des ennemis innombrables, pour l'honneur, pour le plaisir, comme on serait allé au bar s'enfiler un dernier coup pour la route.

 

Mathias Enard, extrait d'une nouvelle parue dans Télérama n°3181, 1 au 7 janvier 2011

 

 

 

 

 

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