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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 19:33

" L' être africain subsaharien qui va entrer dans le futur est un être transformé, et il faut qu'il fasse la paix avec cette transformation. Il faut qu'il fasse la paix avec le fait qu'une part de lui vienne de ses oppresseurs. C'est avec cela qu'ils sont en lutte, c'est cela qu'ils doivent accepter. L'Afrique s'appelle l'Afrique parce que les Européens l'ont décidé ainsi. Nous sommes des Africains et des Noirs parce que d'autres nous ont définis ainsi. Je comprends la mélancolie, mais je la veux porteuse de créativité...

   J'indique les éléments problématiques dans les termes que nous employons. J'aimerais que l'on sorte des catégories raciales : que pourrait-on dire à la place de "blancs" et "noirs" ? "Métissage" est un terme racialisant, et même animalier. Je préfère parler "d'identité frontalière" en définissant la frontière non pas comme un lieu de rupture, mais comme un lieu de médiation. En Afrique, la frontière se pensait autrefois comme un lieu où les populations échangeaient...

   Je pense qu'un pays ne peut pas s'appeler "Côte d'Ivoire". Ni "Cameroun", qui vient du portugais "Camaro", qui signifie "crevette". Un pays ne peut pas s'appeler "crevette". Lorsque les navigateurs portugais sont entrés dans l'estuaire du Wouri, le fleuve qui traverse Douala, c'était une année exceptionnelle en écrevisses, voilà pourquoi le pays a été baptisé crevette ! Ce n'est pas pour rien que Thomas Sankara a rebaptisé son pays le Burkina Faso. Le Ghana a cessé de s'appeler "Côte de l'Or". Et pourquoi l'Afrique du Sud s'appelle ainsi ? Ce pays n'a pas de nom, vous imaginez un pays qui s'appellerait Europe du Sud ? ...

 

Léonora Miano, extrait d'un entretien pour le magazine Transfuge n°101, septembre 2016

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 10:53

Alan TuringEn décembre 2013, la reine d'Angleterre a accordé son pardon à Alan Turing, le savant qui a aidé à découvrir des codes secrets allemands pendant le Seconde Guerre mondiale puis a été inculpé pour homosexualité et s'est suicidé. Accorder son pardon est la manière monarchique de demander pardon, je présume. Au printemps 2014, l'exquis Premier ministre de Turquie, Erdogan, a présenté les condoléances de son pays pour les massacres des Arméniens en 1915. Cette manière des puissants de faire semblant de s'excuser : on pardonne à l'innocent, on présente des condoléances  pour un meurtre qu'on a commis, et on reste irresponsable. "Je vous présente mes condoléances", dit Hitler aux juifs. " Entrez au Panthéon, monsieur"

Charles Dantzig : Magazine Littéraire, juillet-août 2014

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alan_Turing

 

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publié par jmlire9258 - dans Dans la Presse
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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 17:58

" De sa jeunesse justement, il nous peignait le goût violent. Mais d'abord, il nous faisait l'éloge d'Aragon dont il louait le retour à la poésie en même temps que la vaillance militaire. "Comme en 1918", remarquait-il. Puis, en souriant - ou bien était-ce son calme, sa douceur qui à mes yeux, ressemblaient à un sourire ? -, il évoquait son propre combat de mai 1918, cette journée à Vailly, dans l'Aisne, où, lieutenant de vingt ans, il était monté à l'attaque des lignes allemandes. Il portait des bottes rouges. "Rouges", répétait-il, et cette fois, il souriait vraiment, comme pour se moquer du jeune fou, du jeune écervelé impatient de braver la mort. Et une balle l'a traversé, qui toucha la colonne vertébrale. On le crut mort. Non, il survécut.
   Joé Bousquet nous désigne de la main, parmi les tableaux qui tapissent les murs, une toile de Max Ernst. Dans les rangs des soldats allemands qui, ce jour-là, à Vailly, tiraient sur lui, Max Ernst était présent. Maintenant, et depuis bien des années, l'amitié liait le poète et le peintre... En écoutant Bousquet, en suivant le regard qu'il laissait rêver sur les étranges images de Max Ernst, je songeais que l'un et l'autre vivaient dans des univers situés, en connivence profonde, hors du temps, et comme au-delà de la mort - cette mort qu'au printemps de 1918, leurs jeunesses, alors ennemies, avaient de si près guettée.

   " J'étais un voyou"... Devant nos mines éberluées, Joé Bousquet avait un rire sourd et bref. "Oui, un voyou" reprenait-il. Il précisait combien, à dix-huit ans, il cherchait la bagarre et le risque. L'alcool, la violence, nul projet d'avenir, la vie facile, absurde, au soleil du Midi, pendant qu'au nord la guerre continuait. Sur un coup de tête, il devance l'appel. Dès qu'il a "fait ses classes", il est incorporé dans une unité d'infanterie vouée aux actions les plus risquées. "Il y avait là, dans la compagnie, d'autres voyous, oui, même des types qui avaient fait de la prison... J'étais volontaire pour toutes les missions..." Une blessure lui vaut d'être retiré du front pendant quelques temps. Convalescent, il séjourne peu de jours à Béziers. Son père, le docteur Bousquet, y était mobilisé comme médecin-chef. Sa mère espérait qu'il allait se faire hospitaliser là-bas. Bien au contraire, l'officier de vingt ans demande à remonter au front.

   On sait maintenant qu'une affaire amoureuse et un tragique malentendu poussèrent le jeune passionné à se jeter ainsi de nouveau dans le danger. Il ne nous en fit pas vraiment confidence lors de nos rencontres, mais on comprenait qu'il était allé au-devant de la mort. Je me souviens bien de son sourire un peu moqueur entre deux bouffées tirées de sa pipe d'opium pour répéter : " Avec mes bottes rouges, je suis monté à l'attaque, avec mes bottes rouges... C'était à Vailly, le 24 mai 1918."

   Il y avait vingt-deux ans et trois mois - sans le vouloir, mentalement j'avais fait le calcul - qu'il était passé de la civière sur laquelle les soldats l'emportaient, mourant pensaient-ils, au lit à perpétuité, ce lit où il gisait devant nous, détruit et pourtant rayonnant, victorieux. Victorieux du temps et, en ces jours où la France elle aussi gisait détruite, victorieux de l'Histoire."

 

Georges-Emmanuel Clancier : extrait de " le temps d'apprendre à vivre, mémoires 1935-1947", Albin Michel, 2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges-Emmanuel_Clancier

 

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publié par jmlire9258
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22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 17:57

clemenceau" Ambitions et défaillances, c'est de l'humanité de tous les temps.

   Mes relations avec le général Foch sont antérieures à la guerre qui nous réunit, si différents, dans une action commune au service de la patrie. Les journaux ont raconté comment je le nommai commandant de l'École de guerre, m'en référant à ses capacités présumées, sans faire état de ses relations avec la congrégation de Jésus. Le hasard veut que les choses se soient à peu près passées comme on les raconte. Ce n'est pas l'ordinaire. Je confirme donc l'échange des deux propos :

   - J'ai un frère Jésuite.

   - Je m'en f...

   J'aurais pu faire choix d'une expression plus réservée. Mais mon interlocuteur était un soldat, et je tenais à être compris. À défaut d'autres mérites, ma parole avait l'avantage d'être claire. Cela pouvait suffire. Le général Picquart, ministre de la Guerre, m'avait recommandé très chaudement le général Foch pour la mise en œuvre d'un cours de stratégie qui était à créer. Je ne demandai rien de plus...

 

   L'heure actuelle n'est pas aux suggestions du silence. Ce ne sont de toutes parts que parleurs parlant d'inutiles paroles dont le bruit charme peut-être des foules au tympan crevé. Peut-être est-ce pour cela que j'ai cédé moi-même à l'entraînement universel, avec l'excuse d'empêcher que l'absence de réponse ne parût une confirmation. Non que cela m'importe autant qu'on pourrait croire. Quand on a mis dans l'action tout l'intérêt de la vie, on ne s'arrête guère aux superfluités.

   Lorsque j'ai vu ce dévergondage d' "histoires de troupiers" où, dans l'intimité de la caserne, le soldat cherche inconsciemment une revanche de conflits hiérarchiques qui ne se sont pas toujours clos à son avantage, j'aurais peut-être été capable de renoncer à mon devoir si le souffle des grands jours n'avait magiquement ranimé la vieille flamme, toujours brûlante, des émotions d'autrefois.

   Quoi ! Monsieur le Maréchal, vous êtes si réfractaires aux frissons des plus belles heures qu'il vous a fallu dix ans de méditations refroidies pour vous dresser contre moi sans autre cause qu'une rétrospective de grognements militaires ! Encore avez-vous envoyé sur le terrain un autre à vôtre place - ce qui ne se fait pas. Redoutiez-vous donc à ce point la riposte ? Ou bien avez-vous pensé que si je mourais avant vous, comme il était probable, je serais resté, post mortem, sous le poids de vos accusations ? Monsieur le Maréchal, cela n'aurait pas été d'un soldat.

   Voyons, Foch ! Foch ! Mon bon Foch ! Vous avez donc tout oublié ? Moi, je vous vois tout flambant de cette voix autoritaire qui n'était pas le moindre de vos accomplissements. On n'était pas toujours du même avis. Mais un trait d'offensive s'achevait plaisamment, et, l'heure du thé venue, vous me poussiez du coude, avec ces mots dépourvus de toute stratégie :

   - Allons ! Venez à l' abreuvoir.

   Oui ! On riait quelquefois. On ne rit pas souvent aujourd'hui. Qui m'aurait dit que, pour nous, c'était une manière de bon temps ? On vivait au pire de la tourmente. On n'avait pas toujours le loisir de grogner. Ou, s'il y avait des grognements quelquefois, ils s'éteignaient à la grille de "l'abreuvoir". On rageait, mais on espérait, on voulait tout ensemble. L'ennemi était là qui nous faisait amis. Foch, il y est encore. Et c'est pourquoi je vous en veux d'avoir placé vôtre pétard à retardement aux portes de l'Histoire pour me mettre des écorchures dans le dos - ce qui est une injure au temps passé..."

 

Georges Clemenceau : extrait de "Grandeurs et misères d'une victoire", Plon, 1930

http://www.babelio.com/livres/Clemenceau-grandeurs-et-miseres-d-une-victoire/570262

 

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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  • : Le Lecturamak
  • : " Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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