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philip roth

il n'est pas besoin d’être Al Capone pour transgresser, il suffit de PENSER. Dans la société humaine , penser est la transgression la plus radicale. "La Pensée critique", voilà la subversion absolue."

" J'ai épousé un communiste" Gallimard 2001

 

"- Si vous me demandez , monsieur le doyen, si je cherche à dissimuler la religion dans laquelle je suis né, la réponse est non.

- Je l’espère de tout mon cœur. Je suis bien content de vous l'entendre dire. C'est le droit de tout un chacun de pratiquer ouvertement sa religion, et cela est aussi vrai à Winesburg que partout ailleurs en Amérique. D'un autre côté, sous la rubrique "préférences religieuses", je remarque que vous n'avez pas indiqué "juif", bien que vous soyez d'origine juive et que, conformément aux efforts de l'université pour permettre aux étudiants de résider avec des camarades qui partagent leur religion, on vous ait donné, au début, des compagnons de chambre juifs.

- Je n'ai rien inscrit du tout sous la rubrique préférences religieuses.

- Je vois ça. Je me demande pourquoi.

- Parce que je n'en ai pas. Parce que je ne préfère pas pratiquer une religion plutôt qu'une autre.

- Et alors, d'où tirez-vous votre nourriture spirituelle ? Auprès de qui priez-vous quand vous avez besoin de réconfort ?

- Je n'ai pas besoin de réconfort. Je ne crois pas en Dieu et je ne crois pas à la prière... je tire ma nourriture de ce qui est réel, et pas de ce qui est imaginaire. Prier est d'après moi une activité absurde.

- Ah bon ? répondit-il avec un sourire. Et pourtant des millions de gens la pratiquent.

- A une époque, des millions de gens croyaient que la terre était plate, monsieur le doyen..

Je commençais à l'agacer sérieusement, je le voyais bien, et d'une façon qui ne pouvait que me faire du tort...

J'étais à la limite de ce que je pouvais supporter ; pourtant, comment pouvais-je capituler quand c'était lui qui avait tort et moi qui avait raison ?

- Je proteste contre le fait d'être obligé de suivre l'office religieux quarante fois d'ici la fin de mes études si je veux obtenir mon diplôme, monsieur le doyen.Je ne vois pas au nom de quoi l'université aurait le droit de me forcer à écouter, ne serait-ce qu'une fois, un pasteur, quelle que soit sa confession, ni à écouter, ne serait-ce qu'une fois, un hymne chrétien s'adressant à une divinité chrétienne, étant donné que je suis un athée qu'offensent profondément, à dire vrai, les croyances des religions établies."

Je ne pouvais plus m’arrêter, malgré l'immense faiblesse que je ressentais. " je n'ai pas besoin des sermons des moralistes professionnels pour me dicter ma conduite. Je n'ai certainement pas besoin d'un Dieu pour cela. Je suis parfaitement capable de mener une existence morale sans en attribuer le mérite à des croyances impossibles à prouver, défiant la raison, des croyances qui, pour moi, ne sont rien de plus que des contes de fées pour enfants auxquels adhèrent les adultes et qui ne sont pas plus fondées, en réalité, que le fait de croire au Père Noël. je suppose que vous connaissez, monsieur le doyen, les écrits de Bertrand Russell. Bertrand Russell, l'éminent mathématicien et philosophe anglais... lauréat du prix Nobel de littérature. L'un des ouvrages pour lesquels on lui a attribué le prix Nobel est un essai de grande diffusion écrit à partir d'une conférence faite en 1927; intitulée " Pourquoi je ne suis pas chrétien" . Connaissez-vous cet essai, monsieur le doyen ?

- Rasseyez-vous, je vous prie", dit le doyen.

Je fis ce qu'il me disait mais sans m'arrêter de parler. " Je vous demande si vous connaissez cet essai très important de Bertrand Russell. Apparemment, la réponse est non,. Il se trouve que moi je le connais, parce que lorsque capitaine de l’équipe des débatteurs de mon école, je m'étais donné pour tâche d'en apprendre par cœur des passages entiers... Cet essai, ainsi que d'autres du même genre, contient les arguments de Russell, non seulement contre la conception chrétienne de Dieu, mais contre celle que professent toutes les grandes religions du monde, que Russell trouve tout à la fois erronées et dangereuses. Si vous lisiez son essai - et au nom de l'ouverture d'esprit, je vous conjure de le faire -, vous vous apercevriez que Bertrand Russell, l'un des logiciens les plus réputés du monde, en plus d'être philosophe et mathématicien, réfute avec une logique indiscutable l'argument de la cause première, l'argument de la loi naturelle, l'argument du dessein intelligent, les arguments moraux en faveur d'une divinité, et l'argument du remède à l'injustice...

- Découvrir que Bertrand Russell est l'un de vos héros ne m'étonne pas outre mesure. Il y a toujours sur un campus un ou deux jeunes gens précoces, qui s’autoproclament membres d'une élite intellectuelle, ressentent le besoin de se pousser du col et de se croire supérieurs à leur condisciples, voire supérieurs à leur professeurs, et en passent logiquement par une phase où ils trouvent un agitateur ou un iconoclaste à admirer, de l’espèce d'un Russell, d'un Nietzsche ou d'un Schopenhauer. Cependant nous ne sommes pas ici pour discuter de vos choix, et vous avez bien évidemment le droit d'admirer qui vous voulez... Marcus, ce qui nous réunit aujourd'hui et ce qui m'inquiète, en vérité, ce n'est pas que vous ayez retenu mot à mot (...) les paradoxes de Bertrand Russell qui ont pour but de former des insatisfaits et des rebelles. Ce qui m'inquiète, c'est votre inaptitude à nouer des relations... Ce qui m'inquiète, c'est votre isolement. Ce qui m'inquiète, c'est votre rejet déclaré des traditions de longue date de l'université, comme en témoigne votre attitude vis-à-vis de la règle d'assistance au culte..."

Je suis renvoyé, me dis-je. On me renvoie chez moi pour que je sois mobilisé et tué. Il n'a pas compris un seul mot de ce que je lui ai cité de " Pourquoi je ne suis pas chrétien". Ou alors il a compris , et c'est pour cela que je vais être mobilisé et me faire tuer...

Ici s'arrête la mémoire. Syrette* après syrette de morphine injectées dans son bras avaient plongé le soldat Messner dans un état prolongé d'inconscience profonde, sans toutefois supprimer ses processus mentaux. Peu après minuit, tout était tombé dans l'oubli, sauf son esprit. Avant le moment de l'arrêt, le moment où il était devenu incapable de se souvenir de quoi que ce soit, la série de doses de morphine s'était en fait répandue dans le réservoir de son cerveau comme autant de carburant mnémonique, tout en réussissant à calmer la douleur des blessures de baïonnette qui avaient presque arraché une jambe à son tronc et haché menu ses intestins et ses parties génitales. Les trous creusés à flanc de colline dans lesquels ils vivaient depuis une semaine, derrière des barbelés, sur une crête escarpée de Corée centrale, avaient été envahis dans la nuit par les Chinois, et partout gisaient des corps en morceaux. Quand leur fusil-mitrailleur s'enraya, ce fut terminé pour Brunson, son partenaire, et lui. Messner n'avait pas vu autant de sang depuis les abattoirs où il allait, enfant, regarder l'abattage rituel des animaux selon les prescriptions de la loi juive. Et la lame d'acier qui lui taillada le corps était aussi acérée et efficace que les couteaux dont ils se servaient à la boucherie pour couper et parer la viande pour les clients. Les tentatives des infirmiers pour étancher le sang du soldat Messner et le transfuser n'eurent finalement aucun résultat et le cerveau, les reins, les poumons, le cœur, tout cessa de fonctionner aux premières heures de l'aube du 31 mars 1952. Maintenant, il était bel et bien mort, de l'autre côté, affranchi une fois pour toutes des souvenirs provoqués par la morphine, victime de son ultime combat, le plus féroce et le plus horrifiant de tous. Les infirmiers recouvrirent son visage de son poncho, récupérèrent les grenades qu'il portait dans sa ceinture de treillis et dont il n'avait pas eu l'occasion de se servir, et s'affairèrent auprès de Brunson, qui mourut peu après...

" Indignation " Gallimard 2008

 

" On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d'arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d'espoirs, d'arrogance ; on ne veut pas faire le tank, on laisse son canon, ses mitrailleuses et son blindage ; on arrive devant autrui sans le menacer, on marche pieds nus sur ses dix orteils au lieu d'écraser la pelouse sous ses chenilles ; on arrive l'esprit ouvert, pour l'aborder d'égal à égal, d'homme à homme comme on disait jadis. Et, avec tout ça, on se trompe à tous les coups. Comme si on n'avait pas plus de cervelle qu'un tank. On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux ; et puis quand on rentre chez soi, et qu'on raconte la rencontre à quelqu'un d'autre, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n'y voit que du feu, ce n'est qu'illusion, malentendu qui confine à la farce. Pourtant, comment s'y prendre dans cette affaire si importante - les autres - qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d'autrui et ses mobiles cachés ? Est-ce qu'il faut pour autant que chacun s'en aille de son côté, s'enferme dans sa tour d' ivoire, isolée de tout bruit, comme les écrivains solitaires, et fasse naître les gens à partir des mots, pour postuler ensuite que ces êtres de mots sont plus vrais que les vrais, que nous massacrons tous les jours par notre ignorance. Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe. Peut-être que le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui, et continuer rien que pour la balade. Mais si vous y arrivez, vous...alors vous avez de la chance. "

" Pastorale américaine" , Gallimard 1999

 

 

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publié par jmlire9258

  • : Le Lecturamak
  • : " Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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