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8 septembre 2021 3 08 /09 /septembre /2021 18:12
Marguerite Yourcenar (1903-1987) - photo De Grendel Bernhard en 1982 te Bailleul.jpg
Marguerite Yourcenar

Le maître de maison adhère à coup sûr aux principes du bouddhisme, mais son expérience peut-être plus intellectuelle que mystique n'atténue pas le pli amer au coin des lèvres. Il est malade, et il est seul. Comme tout solitaire, il lui arrive de se référer de temps en temps à de grands noms d'amis maintenant éloignés ou disparus d'un monde qui n'est plus le sien. Il ne nie pas non plus son goût du fait politique ; il a peut-être noué ou desserré certains nœuds Il a été l'un des amis préférés de Sihanouk ; on le sent encore en partie dans ce Vietnam ou ce Cambodge qu'il a quitté. Est-il allé aussi plus loin dans d'autres domaines ? A-t-il touché non seulement en ethnologue, mais en expérimentateur, aux rites des magies bienfaisantes ou non que la secte shingon, entre autres, a importées du lointain Tibet ? Vaines hypothèses, mais certaines connaissances de l'esprit marquent un visage aussi bien que certains secrets de la chair. Cet hôte courtois, cet homme que la maladie use sans le désarmer n'est pas entièrement avec nous ; notre départ le rendra à sa riche et peut-être effrayante solitude dont il n'est jamais tout-à fait sorti. Il a l'air d'une antenne qui vibre à des bruits venus d'ailleurs. "

 

Marguerite Yourcenar : extrait de "Le tour de la prison",  Gallimard, 1991

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 18:21

 

Il me semble que j'achève une course en Angleterre comme celle que je fis autrefois sur les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage. En appelant devant moi les siècles d'Albion, en passant de renommée en renommée, en les voyant s'abîmer tour à tour, j'éprouve une espèce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours éclatants et tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et Elisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke ? Tout cela est fini ; supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout dort dans le même silence et la même poussière. Quel néant sommes−nous donc, s'il en est ainsi de la partie la plus vivante de l'espèce humaine, du génie qui reste comme une ombre des vieux temps dans les générations présentes, mais qui ne vit plus par lui−même, et qui ignore s'il a jamais été ! Combien de fois l'Angleterre, dans l'espace de quelques cents ans, a-t-elle été détruite ! A travers combien de révolutions n'a-t-elle point passé pour arriver au bord d'une révolution plus grande, plus profonde et qui enveloppera la postérité ! J'ai vu ces fameux parlements britanniques dans toute leur puissance : que deviendront-ils ? J'ai vu l'Angleterre dans ses anciennes mœurs et dans son ancienne prospérité : partout la petite église solitaire avec sa tour, le cimetière de campagne de Gray, partout des chemins étroits et sablés, des vallons remplis de vaches, des bruyères marbrées de moutons, des parcs, des châteaux, des villes : peu de grands bois, peu d'oiseaux, le vent de la mer...Telle qu'elle était, cette Angleterre, entourée de ses navires, couverte de ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, était charmante et redoutable. Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et des usines, ses chemins changés en ornières de fer ; et sur ces chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, se meuvent des chaudières errantes...

 

Chateaubriand, extrait de "Mémoires d'outre-tombe" Livre 27, chapitre 11, 1822.

 

du même auteur, dans Le Lecturamak :

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7 mai 2021 5 07 /05 /mai /2021 22:52

" Il faisait un peu moins froid. Une de mes élèves s'était mise à penser. ( Les autres pensaient sans doute aussi, mais jugeaient plus avisé de n'en rien laisser paraître.) C'est la lecture d'Adrienne Mesurat* - ce trouble, ce quotidien sournois, cette vie qui se consume enfouie sous la province - où elle croyait, je ne sais comment, retrouver sa propre histoire, qui l'avait ainsi mise en branle. Elle y pensait même la nuit. De fil en aiguille elle s'était mise à penser sur n'importe quoi, vertigineusement, sans savoir comment s'arrêter. C'était l'hémorragie, la panique. Il lui fallait sans cesse de nouveaux livres, et des leçons supplémentaires, et des réponses à ses questions : si même une française pouvait être aussi malheureuse ?...si ma barbe était existentialiste ? ou ce que c'était que l'absurde - deux mots qu'elle avait trouvés dans une revue de Téhéran..."

Nicolas Bouvier : extrait de "L'usage du monde" à compte d'auteur, Librairie Droz, Genève,1963. Julliard, Paris, 1964...

 

Du même auteur, dans   Le Lecturamak :

 

*

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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 12:48

C'était la veille de Noël. On rentrait à la maison. Tommy et moi, à l'arrière de la grande camionnette de Quinn, la nouvelle White. Hormis quelques commandes qu'on n'avait pas pu livrer, les immenses paniers étaient enfin vides. Minuit approchait, et nous nous prélassions sur les coussins qui servent à recouvrir les paniers afin de les protéger du gel. La camionnette filait vers le sud tandis que, épuisés, nous pouffions de rire à chaque remarque stupide. Une série de cahots nous apprît qu'on traversait les rails du tramway de la 125e Rue déserte.  De temps à autre, les phares des véhicules venant en sens inverse éclairaient le visage d'Irlandais de Tommy avec ses lèvres minces et ses dents écartées. Demain, c'était Noël. Demain, personne ne travaillait...

   - Quelle adresse t'as dit, déjà ? 119e Rue ? demanda Quinn.

   - Ouais."

  Quelques minutes plus tard, on arrivait à la petite épicerie A & P au carrefour, dans laquelle brillait encore une faible lueur bleutée. Quinn s'arrêta, descendit et vint ouvrir les portes arrières. "Brrr", fit-il en carrant les épaules dans le froid, puis il attendit que je sorte, les mains étrangement croisées à hauteur de son visage, comme en un geste de prière.

   "Merci, Quinn, dis-je en sautant à terre.

   - Joyeux Noël.

   - Hein ? Ah ouais. Joyeux Noël, Quinn.

   - Joyeux Noël,Ira ! cria Tommy de l’intérieur du véhicule, agitant la main dans la pénombre.

  - Ouais, joyeux Noël, toi aussi."

  Quinn claqua la porte, puis alla se réinstaller au volant. La camionnette démarra et je la suivis un instant des yeux : elle accéléra et ne fut bientôt plus que deux points rouges qui s'éloignaient au milieu des piliers. Le temps que j'arrive sous le pont  et les points rouges se trouvaient en haut de la colline, sur la 116Rue. Lorsque j'atteignis l'immeuble sombre qui faisait l'angle, ils avaient disparu.

   119Rue. Après minuit, déserte, familière et pourtant étrangère. Les talons de mes chaussures résonnant sur le pavé, je me dirigeai à pas lourds vers le perron de chez moi. Jamais je n'avais vu autant d'étoiles, des étoiles qui parsemaient le ciel et qui scintillaient, aussi serrées que les trous de la râpe de Ma. Drugstore plongé dans le noir, confiserie plongée dans le noir, perron devant moi plongé dans le noir, et fenêtres noires au-dessus de ma tête. Seul brillait le petit réverbère un peu plus loin. Après la crise de fou rire à l'arrière de la camionnette, après tant d'heures passées ensemble, je me retrouvais seul. Après tant de monte-plats, de sous-sols, d'escaliers de service, après avoir rencontré tant de domestiques et reçu tant de merci, le silence, la lassitude.

   Et peut-être même la tristesse en dépit de la monnaie qui tintait dans ma poche. " Il y a quelque chose pour toi dans la caisse à provisions. Joyeux Noël." Serait-ce que je me sentais de nouveau oublié, exclu, victime d'une espèce d'ostracisme naturel ?... Je grimpai les marches de pierre du perron, passai devant la rangée de boîtes aux lettres en cuivre toutes cabossées et pénétrai dans le long couloir silencieux au bout duquel, au pied de l'escalier, la petite ampoule électrique diffusait une lumière blafarde.    Création de mon imagination exacerbée par la fatigue, sur le palier du dessus, brandissant sa crosse, se dressait le pape vêtu d'une robe de brocart qui luisait dans l'ombre. Je réprimai un frisson et montai vers lui. Il disparut. J'arrivai devant la fenêtre noire près de laquelle s'était tenue la silhouette. On ne voyait rien au travers. Bon sang ! c'était toujours le même problème : seul, seul. Fouillant dans ma poche à la recherche de ma clé, je puisai une  piètre consolation dans la présence des pièces de monnaie. Noël pour le monde entier, Noël pour les flics irlandais et les concierges irlandais, Noël pour les coiffeurs italiens et les marchands de glace italiens, Noël pour les balayeurs en uniforme blanc. 

   J'entendais les mots " joyeux Noël "résonner dans ma tête. Bon sang ! que j'étais fatigué ! Et seul !

 

Henry Roth : extrait de : "À la merci d'un courant violent" , Éditions de l'Olivier, 1994

  

 

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18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 17:45
Marguerite Yourcenar (1903-1987) - photo De Grendel Bernhard en 1982 te Bailleul.jpg
Marguerite Yourcenar, photo De Grendel Bernhard, 1982.

Il arrive qu'un journal illustré, entrouvert il y a des années, laisse en nous des traces aussi profondes qu'un grand livre ou qu'une rencontre mémorable. À l'époque où Life était l'hebdomadaire américain par excellence, dans un numéro tourné probablement par une main négligente ( toujours ce qu'on s'attendait à voir : la guerre du Vietnam ou celle de Corée, mêlée à des vedettes de cinéma, du sport, ou de la politique du moment ), je tombai sur la dernière page, réservée d'ordinaire à la "photographie de la semaine", sans référence  aux événements d'actualité, élue seulement pour ce que l'image présentait  d'exceptionnel, de beau ou de saisissant. Cette fois, c'était, en pleine page, un instantané de femme vue de dos. Une dame quelconque, un peu épaisse, sans doute située entre la quarantaine et la soixantaine, un manteau de voyage qu'on devinait beige, souliers de ville à talons mi-haut, petit chapeau sûrement acheté dans un grand magasin, sac volumineux, serré sous le bras avec ce geste possessif qu'ont souvent les femmes un peu mûres, et qui contenait à n'en pas douter le porte-monnaie, quelques billets de banque, l'assurance-santé, le portrait des enfants ou des petits-enfants, peut-être un de ces petits carrés de papier de soie imprégnés de produit chimique qui donnent à l'Américain en voyage l'impression de s'être lavé les mains. Une rombière américaine telle qu'on les rencontre, innombrables, dans les magasins de souvenirs et les restaurants convenablement bien côtés. Celle-ci était debout devant une mer calme ; une vaguelette léchait le sable à quelques mètres de ses souliers. Cette photographie prise sans doute au cours d'un petit voyage en Californie, par un mari ou un fils un peu en retrait sur la plage, avait eu les honneurs de la semaine parce que, l'instant qui suivit le déclic, une énorme lame de fond emporta la femme, le chapeau du grand magasin, le manteau, le sac, les papiers d'identité avec les portraits des enfants ou des petits-enfants, en fait, toute une vie. Ce qui avait été une forme, une forme reconnaissable, chérie peut-être, ou détestée, ou l'objet pour les siens d'une tranquille indifférence, tricotant ou jouant ou jouant au bridge, aimant la glace aux framboises, en parfaite santé ou atteinte de varices ou peut-être d'un cancer au sein, et jusqu'aux accessoires et au tout-fait de la société de consommation, s'était d'un seul coup amalgamé à la mer informe. Mrs Smith ( si c'était son nom ), ou Jones, ou Hopkins, avait disparu dans le primordial et l'illimité. J'ai repensé plusieurs fois à elle. J'y pense encore. À l'heure qu'il est, je suis peut-être la seule personne sur la terre à me souvenir qu'elle a été. "

 

Marguerite Yourcenar, extrait de : "Le tour de sa prison" Éditions Gallimard, 1991

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 22:49
Afghanistan

" Le tenancier de la tchâikhane de Saraï use d'une publicité sans détour : un tronc en travers de la route. On s'arrête - il le faut bien - on aperçoit alors sous l'auvent de feuilles sèches deux samovars qui fument entre des guirlandes d'oignons, les théières décorées de roses alignées sur le braséro, et on rejoint à l'intérieur quelques autres victimes du tronc qui vous accordent un instant d'attention courtoise et reprennent aussitôt leur sieste, leur jeu d'échecs, leur repas.

   Il faut reconnaître l'abominable  indiscrétion qui règne dans d'autres régions de l'Asie pour mesurer ce que cette retenue a d'exceptionnel et d'appréciable. On pense ici que témoigner trop d'intérêt ou de bonhomie nuirait à l'hospitalité. Selon une chanson populaire afghane, le personnage grotesque, c'est celui qui reçoit son hôte en lui demandant d'où il vient, puis le "tue de questions des pieds à la tête". Vis-à-vis de l'Occidental, les Afghans ne changent en rien leur manière. Pas trace de veulerie, pas trace de ce "psychisme" avantageux que vous opposent certains Indiens médiocres. Est-ce l'effet de la montagne ? C'est plutôt que les Afghans n'ont jamais été colonisés. À deux reprises, les Anglais les ont battus, ont forcé le Khyber Pass et occupé Kaboul. À deux reprises aussi, les Afghans ont administré à ces mêmes troupes anglaises une correction mémorable, et ramené la marque à zéro. Donc pas d'affront à laver ni de complexe à guérir. Un étranger ? Un firanghi ? un homme quoi ! on lui fait place, on veille à ce qu'il soit servi, et chacun retourne à ses affaires.

  Quant à ce tronc, qui ne laisse aucune place à l'irrésolution, c'est le bon sens même. Comment résister à la cocasserie de procédés pareils ? Nous étions même prêts à payer le prix fort. Mais il n'en est pas question : le thé est bouillant, le melon à point, l'addition modique ; et, le moment du départ venu, le patron se lève et déplace obligeamment sa solive."

 

Nicolas Bouvier : extrait de "L'usage du monde" à compte d'auteur, Librairie Droz, Genève,1963. Julliard, Paris, 1964...

Du même auteur, dans La Lecturamak :

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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 22:02
 Oran, 2015, Rue à El Houari
Oran, Rue à El Houari, 2015

Une manière commode de faire la connaissance d'une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre petite ville, est-ce l'effet du climat, tout cela se fait ensemble, du même air frénétique et absent. C'est-à-dire qu'on s'y ennuie et qu'on s'y applique à prendre des habitudes . Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s'enrichir. Ils s'intéressent surtout au commerce et ils s'occupent d'abord, selon leur expression, de faire des affaires. Naturellement, ils ont du goût aussi pour les joies simples, ils aiment les femmes, le cinéma et les bains de mer. Mais très raisonnablement, ils réservent les plaisirs pour le samedi soir et le dimanche, essayant les autres jours de la semaine, de gagner beaucoup d'argent. Le soir, lorsqu'ils quittent leurs bureaux, ils se réunissent à heure fixe dans les cafés, ils se promènent sur le même boulevard ou bien ils se mettent sur leurs balcons. Les désirs des plus jeunes sont violents et brefs, tandis que les vices des plus âgés ne dépassent pas les associations de boulomanes, les banquets des amicales et les cercles où l'on joue gros jeu sur le hasard des cartes.

   On dira sans doute que ce n'est pas particulier à notre ville et qu'en somme tous nos contemporains sont ainsi. Sans doute, rien n'est plus naturel, aujourd'hui, que de voir des gens travailler du matin au soir et choisir ensuite de perdre aux cartes, au café, et en bavardages, le temps qui leur reste pour vivre. mais il est des villes et des pays où les gens ont, le soupçon d'autre chose. En général, cela ne change pas leur vie. Seulement il y a eu le soupçon et c'est toujours cela de gagné. Oran, au contraire, est apparemment une ville sans soupçons, c'est-à dire une ville tout à fait moderne... Cette cité sans pittoresque, sans végétation et sans âme finit par sembler reposante et on s'y endort enfin. Mais il est juste d'ajouter qu'elle s'est greffée sur un paysage sans égal, au milieu d'un plateau nu, entourée de collines lumineuses, devant une baie au dessin parfait. On peut seulement regretter qu'elle se soit construite en tournant le dos à cette baie et que, partant, il soit impossible d'apercevoir la mer qu'il faut toujours aller chercher..."

 

Albert Camus : extrait de " La peste", Gallimard, 1947

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak  :

 

    

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 18:13

" Avant de dormir, je buvais du cognac portugais appelé Aldeia Velha, j'essayais d'écrire deux ou trois trucs qui ne venaient pas, alors je retournais fumer à la fenêtre en regardant scintiller Lisbonne. Jeanne dormait déjà depuis longtemps. Une de ses jambes était en dehors du drap,  en entier, jusqu'au haut de la cuisse, jusqu'à son tee-shirt trop court ; elle respirait doucement, le visage à moitié dissimulé par ses cheveux. De temps en temps une brise venue de l'océan envahissait la pièce et j'avais l'impression de la voir frissonner, il y avait une grande douceur dans ce moment. J'ai pensé que je l'aimais vraiment, que si cette phrase avait un sens c'était bien maintenant, dans cette ville qui n'était ni la mienne, ni la sienne, une ville rongée par la nostalgie. Je me suis souvenu de ce que Jeanne m'avait dit l'après-midi même, je ne sais plus pourquoi, les tsars buvaient du vin portugais, les tsars buvaient du vin des Açores, ils importaient à grands frais  du Vinho do Pico, dont elle avait vu une bouteille dans la vitrine, et pour elle, c'était comme voir un morceau du palais d'Hiver à Lisbonne, elle était soudain émerveillée. Maintenant elle dort, elle rêve sans doute de petits ours bruns ou d'une troïka dans la neige, j'ai pensé.

Je l'ai regardée dormir et frissonner dans l'air atlantique, je me suis dit qu'elle avait de la chance , que ma vie à moi était bien vide, et le lendemain on est repartis vers le nord."

 

Mathias Énard : extrait de " L'alcool et la nostalgie" Éditions Inculte, 2011

Photo by mclcbooks on Visualhunt / CC BY-NC-ND : Lisbonne, le chateau St Georges.

 

Du même auteur, dans le Lecturamak : 


 

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27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 18:46

" Seules une légère différence de matière et la trace des camions distinguent la route de terre de la terre brune qui l'entoure et s'étend à perte de vue. Les pieds au chaud dans les bottes, une main sur le volant, de la terre plein le regard, on entame cet immense paysage en se disant : cette fois, le monde a changé d'échelle, c'est bien l'Asie qui commence !

   Parfois, on distingue la tache beige plus pâle d'un troupeau contre le flanc d'une colline, ou la fumée d'un vol d'étourneaux entre la route et le ciel vert. le plus souvent, on ne voit rien... mais on entend - il faudrait pouvoir "bruiter" l'Anatolie - on entend un long gémissement inexplicable, qui part d'une note suraiguë , descend d'une quarte, remonte avec beaucoup de mal, et insiste. Un son lancinant, bien fait pour traverser ces étendues couleur de cuir, triste à donner la chair de poule, et qui vous pénètre malgré le bruit rassurant du moteur. On écarquille les yeux, on se pince, mais rien ! puis on aperçoit un point noir, et cette espèce de musique augmente intolérablement. Bien plus tard, on rattrape une paire de bœufs, et leur conducteur qui dort la casquette sur le nez, perché sur une lourde charrette à roues pleines dont les essieux forcent et grincent à chaque tour. Et on le dépasse, sachant qu'au train où on chemine, sa maudite chanson d'âme en peine va vous poursuivre jusqu'au fond de la nuit. Quand aux camions, on a affaire à leurs phares une heure au moins avant de les croiser. On les perd, les retrouve, les oublie. Brusquement ils sont là, et pendant quelques secondes nous éclairons ces énormes carcasses peintes en rose ou en vert pomme, décorées de fleurs en semis, et qui s'éloignent en tanguant sur la terre nue, comme de monstrueux bouquets.

   Il nous arrive aussi d'être intrigués par deux mignonnes lanternes d'or qui s'allument, s'éteignent, clignotent, et semblent reculer devant nous. On pense - à cause de leur écartement - à une petite voiture de tourisme... et lorsqu'on est dessus, c'est un hibou qui dormait au bord de la piste sur la pile d'un pont, et ce lourd flocon s'élève en criant dans le vent de la voiture.

  Ces charrettes à roues pleines, il paraît qu'il en fut retrouvé d'exactement semblables dans des sépultures babyloniennes. Il y aurait donc quatre mille ans que leurs essieux tourmentent le silence anatolien. Voilà qui n'est pas mal, mais sur la piste qui relie Bogasköy à Sungurlu, nous sommes tombés sur plus ancien encore. L'après-midi était avancé, le ciel clair, nous traversions une plaine absolument vide. L'air était assez transparent pour qu'on distingue un arbre qui se dressait tout  seul à une trentaine de kilomètres. Et tout d'un coup...toc...toctoc...tac... une grêle de légers chocs clairs et irrités qui s'amplifiaient à mesure que nous avancions. Un peu semblables aux craquements d'un feu de bois sec ou à ceux du métal chauffé à blanc et qui travaille. Thierry arrêta la voiture en blêmissant : j'avais eu la même crainte que lui : nous avions dû perdre de l'huile et les pignons du différentiel se "mangeaient" en chauffant. Nous nous trompions, car le bruit n'avait pas cessé. Il augmentait même, tout près de notre gauche. On alla voir : derrière le talus qui borde un côté de la piste, la plaine était noire de tortues qui se livraient à leurs amours d'automne en entrechoquant leur carapace. Les mâles employaient la leur comme un bélier pour bousculer leur compagne et la pousser vers une pierre ou une touffe d'herbe sèche à laquelle ils l'acculaient. Ils étaient un peu plus petits que les femelles. Au moment de l'accouplement, ils se dressaient complètement pour les atteindre, tendaient le cou, ouvraient une gueule rouge vif et poussaient un cri strident. Quand nous sommes partis, de toutes les directions de la plaine on voyait des tortues se hâter lentement vers ce rendez-vous. Le jour tombait. On ne s'entendait plus."

 

Nicolas Bouvier : extrait de "L'usage du monde" à compte d'auteur, Librairie Droz, Genève,1963. Julliard, Paris, 1964...

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bouvier

https://www.lexpress.fr/culture/livre/comment-italique-l-usage-du-monde-italique-est-devenu-un-livre-culte_809125.html

 

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13 janvier 2017 5 13 /01 /janvier /2017 17:20

" Les montagnes Rocheuses étaient toutes proches et j'arrivais dans des lieux où bientôt il n'y aurait plus ni routes goudronnées, ni poteaux téléphoniques, ni antennes de télévision, rien que des truites. dans le torrent qui coulait à nos pieds, elles étaient roses et lilas, tandis que dans le lac en forme de cœur, au-dessus de nous, elles avaient les couleurs de l'arc-en-ciel. Nous étions à trois mille mètres. Au sommet des Rocheuses vivait un homme qui possédait quarante-cinq chevaux et trois femmes mexicaines, l'une plus menue que l'autre. Il n'avait jamais vu Chicago, et New York ne l'intéressait pas plus que Pékin ou Le Cap.

   Le soir de nôtre arrivée, je me suis jetée au lit sous l'édredon. Au moment de m'endormir, j'ai senti un animal gratter sous l'oreiller, mais je n'avais pas la force de rallumer la bougie et de laisser s'échapper cette bête inconnue. D'après les bruits qui me parvenaient, je devinais qu'elle devait être petite et active. Elle ne grignotait pas comme une souris, de façon monotone, ennuyeuse et obstinée. Elle jouait sous mon oreiller et explorait les contours de ma tête. Je décidai que, de toute manière, elle ne pouvait pas me manger et m'endormis, épuisée.

   Je fus réveillée, le lendemain matin, par une sensation curieuse. Quelque chose mordillait doucement les doigts de mon pied droit. C'était le tamias qui s'était amusé durant la nuit sous mon oreiller. On trouve partout en Amérique ces petites bêtes enjouées à la queue touffue qui, lorsqu'elles aperçoivent un homme, se dressent sur les pattes postérieures et les saluent de leurs pattes antérieures. Le mien s'installa le matin même dans la cuisine, puis il disparut pour reparaître de temps à autre dans la cabane, en compagnie d'une demi-douzaine d'autres.

   Le soir, quand nous grillions nos truites, on entendait les pas légers d'un daim et le bruit sec de ses bois contre le montant de la porte. Il me présentait d'abord sa tête soyeuse sur laquelle brillait un énorme œil. Puis , il me regardait de face avant de disparaître fièrement sans rien demander. Il s'éloignait à pas légers et soudain se mettait au galop en frappant le sentier de ses sabots qui résonnaient sourdement dans le silence du soir."

 

Nina Berberova, extrait de " C'est moi qui souligne" Actes Sud 1989

 

Du même auteur, dans le Lecturamak : 

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