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6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 16:28
P. Highsmith (1988)

 

« Chacun porte en soi un terrible double inconnu et infernal. S’il cherche à le percevoir, il y réussira rarement […]. C’est un gouffre plus profond que le cratère le plus profond de la terre, ou bien l’air le plus raréfié qui soit, au-delà de la lune. Il est effrayant et fondamentalement “différent” de l’homme tel qu’il se connaît, de sorte qu’il passe son temps à vivre aux antipodes de lui-même. 

 

 Je m’intéresse à la partie de l’esprit que la psychologie ne peut ni dénicher ni diminuer et encore moins bannir : à savoir, l’âme. Je m’intéresse aux insatisfactions de cette partie de nous-mêmes, à jamais frustrée, qui voudrait être autre, pas forcément mieux, simplement autre, pas forcément plus riche, plus à l’aise, ou même heureuse, simplement autre. 

 

 Le réalisme en littérature me lasse et me déprime […]. Je veux un univers tout autre. Les peintres font ça très bien. Pourquoi pas les écrivains ?  

 

 Ce soir je suis amoureuse, pour la seizième, la dix-septième ou la dix-huitième fois de ma vie […]. J’ai promis que ça durerait jusqu’à dimanche matin (on est vendredi) »...

 

 

Patricia Highsmith : réflexions tirées de " Les écrits intimes, 1941-1995, Journaux et carnets" Calmann-Lévy, 2021. Lu dans la critique de ce livre, magazine Télérama n°3747, du 3/11/2021.

 

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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 15:44
Gabriel_Zucman

" Il faut répondre concrètement au défi inégalitaire. Et bien comprendre que l’objectif final d’un impôt fortement progressif n’est pas de remplir les caisses de l’État mais de réduire les inégalités en diminuant le nombre de milliardaires. Ce principe essentiel fut explicité par Roosevelt dans un discours devant le Congrès en 1942 : " Je pense qu'aucun Américain ne devrait avoir un revenu après impôt supérieur à 25 000 dollars ( 1 milliard de dollars aujourd'hui), a-t-il dit en substance. je propose de créer un taux marginal d'imposition de 100% .au-delà de 25 000 dollars." Le Congrès hésite mais se met finalement d’accord sur… 93 %. Pour Roosevelt, toute concentration excessive des revenus ou des patrimoines était une mauvaise chose en soi : concentration des richesses signifie concentration des pouvoirs, et capacité d’influencer les politiques publiques et les marchés, de créer des monopoles, d’acheter des journaux, bref, d’imposer une idéologie. Avec les risques de violence afférents : révoltes fiscales de type Gilets jaunes, basculement vers le protectionnisme ou succès populistes lors des élections...

 

Bernie Sanders propose une imposition maximale de 100 % : au-delà d’un milliard de dollars de patrimoine, tous vos revenus sont captés par l’impôt. Quant à Elizabeth Warren, elle n’est pas loin de ce chiffre. Dans les deux cas, on dépasse les taux d’imposition supérieurs des années 1950 ou 1960. Le slogan" Abolish Billionaires"(abolissons les milliardaires) connaît d’ailleurs un beau succès. De notre côté, pour réduire significativement les inégalités, nous proposons un impôt de 10 % par an sur les fortunes au-delà d’un milliard de dollars. Ainsi, vous rabotez les grandes fortunes, vous réduisez fortement à terme la concentration des richesses, et vous générez des recettes fiscales importantes à court et moyen termes, ce qui bénéficie au reste de la population. Cela vous ouvre des perspectives très intéressantes pour une politique sociale ambitieuse en matière de santé ou d’éducation, encore trop embryonnaire outre-Atlantique...

 

Appliqué sur trente ans, Bill Gates ferait passer sa fortune de 97 milliards à 4 milliards de dollars – ce qui lui laisserait tout de même de quoi vivre...

 

La philanthropie pose plusieurs problèmes. D’abord, si vous additionnez les sommes que les milliardaires américains donnent aux œuvres de bienfaisance, vous constatez que, tous ensemble, ils ne se défont en réalité que de… 0,4 % de leur fortune chaque année. C’est beaucoup moins qu’un tout petit impôt sur la fortune. La philanthropie est aussi un déni de démocratie flagrant : Bill Gates ou Warren Buffett sont bien aimables, mais s’ils pensent qu’ils doivent décider seuls de la meilleure façon de lutter contre la pauvreté, autant revenir à l’Angleterre du xviiie siècle ! Dans une démocratie, c’est par la délibération collective, la levée d’impôts, les débats parlementaires et budgétaires, que ces questions sont tranchées. Le principe de base, c’est que la collectivité sait mieux qu’un petit groupe fortuné ce qui est bon pour l’ensemble du pays. Sinon, on vit dans une oligarchie."

 

Gabriel_Zucman, extrait d'un entretien pour le magazine Télérama n°3656 du 05/02/2020.

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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 21:58

 

G. Bernanos vers 1940.

"  "Nous savons parfaitement que dans une société dominée par l'argent, la liberté n'est qu'un leurre." (disait Bernanos). Pour lui, la démocratie est, ne peut qu'être en péril. À force de "bricolage", elle a perdu sa substance, ce que chacun peut voir : " Si vous vouliez rafistoler indéfiniment votre Démocratie Moderne, il fallait rafistoler en douce". D'où le plus grand péril, "l’anéantissement universel, non seulement des libertés, mais de l'Esprit de Liberté", avec "des démocraties sans démocrates, des régimes libres sans hommes libres", ce sous les auspices de la technique qui " décuplera, centuplera les moyens de défense et de répression". On est, ici, tout près d'Orwell, et peut-être, hélas, déjà chez nous. La solution à cette détresse, prévisible car désormais " l'Ennemi du monde a franchi les lignes", sera pour Bernanos, avant l'affaire des peuples, d'abord le fait d'individus. Elle réclame le héros, le saint, et surtout l'homme d'honneur et même de " l'honneur de l'Honneur " : " Vous demandez à le liberté de grands biens ; je n'attends d'elle que l'honneur". On se doute que le nombre de ces oiseaux rares, aujourd'hui comme en 1943, leur permet aisément de se compter. "

 

Jérôme Delclos, extrait de sa critique du livre de Georges Bernanos " Où allons-nous !", dans le magazine Le Matricule des Anges n°223, Mai 2021.

Sur Bernanos, dans Le Lecturamak :

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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 13:23
Christophe Rauck, 1996.

Aujourd'hui, ce qui devient compliqué, c'est qu'on ne veut regarder la société qu'à travers une segmentation. Mais le théâtre n'a rien à voir avec l'actualité, il a à voir avec le présent. Et notre rôle est de ramener les grands textes au présent. C'est pour ça que je déteste, et même je suis en guerre avec ceux qui prônent l'arrêt des textes au théâtre. penser le monde demande d'avoir les outils pour poétiquement imaginer le monde que l'on pense. En cela, les auteurs sont puissants. Il faut être tellement bête pour penser que le "corps", la danse, vont remplacer le texte. Le théâtre et la danse se nourrissent mutuellement. C'est vraiment l'histoire des Héritiers de Bourdieu, ce sont les gens qui connaissent les textes, qui les ont reçus, qui décrètent aujourd'hui que l'on n'en a plus besoin. Mais il y en a plein qui n'y ont pas eu accès, et qui aimeraient les connaître, et on s'en fiche. Il y a une vision néo-fasciste de ces espèces de petits-bourgeois, [...] qui décident qu'il n'y aurait plus de grand texte au théâtre. Ce sont les nantis qui décident ce qu'il faut voir, ou ne pas voir, pour faire partie du petit club des intelligents. Je n'aime pas ces espèces de vieux cons qui se croient jeunes en pensant à la place des jeunes en annonçant que l'oeuvre littéraire est morte et que la "création spontanée " doit primer... "

 

Christophe Rauck, extrait d'un entretien donné au magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 10:26

 

Andrés Neuman au Texas Book Festival 2016
Andrés Neuman, 2016

" ( Pour mon roman ) Fractures, je me suis  inspiré d'un vrai personnage, qui m'a beaucoup marqué lorsque j'ai découvert son existence : Tsutomu Yamaguchi. C'est la seule personne reconnue par les autorités comme victime des bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Il a non seulement survécu aux deux bombes mais il a vécu assez longtemps pour expérimenter la reconnaissance officielle des victimes par l'État japonais. Car la mémoire nationale a beaucoup évolué après-guerre, l'attention aux victimes, à leurs témoignages, n'a pas été immédiate...

   Il travaillait pour une entreprise ( Mitsubishi ) qui l'avait envoyé à Hiroshima. Après avoir survécu à la première bombe, il a voulu rentrer chez lui et a attrapé le train pour Nagasaki... Il rentre, raconte alors à son patron ce qu'il a vu à Hiroshima., le patron refuse de le croire et au milieu de la discussion, la deuxième bombe explose, tue son patron et sa famille. Tsutomu Yamaguchi a non seulement survécu ce jour-là, mais il est mort à près de cent ans !! Il était donc l'être humain le plus proche d'un immortel... Il est mort quelques mois avant Fukushima, il n'a pas assisté à la répétition de l'histoire, l'arrivée d'un nouveau nuage atomique sur son pays...

   Je vivais à Paris en 2011. J'ai découvert les images de Fukushima, j'ai été choqué d'abord par cette date, le 11 mars, qui est en Espagne une date trafique, l'anniversaire des attentats d'Atocha ( en 2004, dans le métro de Madrid ). C'était affreux et terrible que cela ait lieu le 11 mars. Quand j'ai vu le nuage de Fukushima, j'étais bouleversé. J'étais un citoyen argentin, pourvu d'une mémoire d'un citoyen espagnol, installé à Paris, face à une catastrophe qui avait lieu au Japon. Où étais-je ? J'étais partout, la catastrophe avait lieu partout. Le lendemain, j'ai lu dans le journal que l'axe de la terre avait bougé après le tsunami et le tremblement de terre de Fukushima, la planète avait été secouée !

 

Andrés Neuman : extrait d'entretien pour le magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

 

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 17:12
Exposition Esnes-en-Argonne (Meuse) 2015, Maurice Genevoix Date	7 août 2015

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l'envie d'écrire... Pour l'un comme pour l'autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec  deux balles dans le bras gauche, et une à l'épaule...Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal - par hostilité aux grades - et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l'état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l'hôpital jusqu'à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué... Publiés en 1916, Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l'horreur de la guerre. L'héroïsme guerrier en prend un coup fatal... Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. " C'est du Maupassant de derrière les tranchées", s'enthousiasme le Journal des débats". On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante." On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d'abord en feuilleton dans L'Oeuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d'estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd'hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n'est plus un livre, c'est un phénomène ! Les poilus écrivent à l'auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

   Pourtant, aujourd'hui, c'est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant

Carte postale éditée lors de la mort d'Henri Barbusse, en 1935, par le Comité mondial contre le fascisme et la guerre (le nom de ce comité est la seule mention figurant au verso). Aucun crédit photographique apparent.

des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d'abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n'a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice  en 1917, il est accusé de pacifisme - et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu'il n'a rapporté que le vrai, mais tout change dans l'après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d'écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu'il n'avait pas à l'origine. Cet intellectuel engagé n'est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature..."

 

Jean-Yves Le Naour, extrait d'un article pour le magazine Historia, Novembre 2020, à propos de son livre" La gloire et l'oubli, M.Genevoix et H.Barbusse, témoins de la Grande Guerre" Éditions Michalon, 2020.

"Une matinée chez Barbusse. Il habitait un appartement dans un immeuble bourgeois de la fin du siècle dernier, près du Champ-de -Mars. Un homme grand et maigre, une sorte de Don-Quichotte, triste, sympathique et anodin. il envisageait d'écrire un livre sur Zola. longue conversation, sur la guerre et la paix. Conversation dont le seul sens et l'unique conclusion furent que, au moment de nous quitter, nous sûmes que nous n'avions rien, rigoureusement rien à nous dire.

   Il fait partie de ces hommes dont on apprécie toujours la compagnie parce qu'on sent à leurs paroles qu'ils ne savent pas mentir et sont incapables de dissimulation. Il fait partie de ces hommes que l'on quitte avec un soupir de soulagement, comme si on venait d'échapper au danger d'être taxé d'immoralité... "

 

Sándor Márai : extrait de "Journal, les années hongroises, 1943-1948." Éditions Albin Michel, 2019

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 23:17
Denis Grozdanovitch Photographie prise durant la vingt seixième édition de la Comédie du Livre, de Montpellier en France.
Denis Grozdanovitch

Ce que je poursuis au-delà de mes anecdotes, au-delà de ce qu'on appelait dans le temps mon travail d'anecdotier, c'est un combat contre la rationalité déraisonnable de notre monde actuel, ce que l'on appelle maintenant la raison calculante, ce qui a pour conséquence ce productivisme fou. Je fais dans mon livre ce parallèle entre ces joueurs d'échecs qui peuvent être des acrobates intellectuels prodigieux dans leur domaine mais qui sont inaptes à la vie ordinaire, et les brillants technocrates qui peuvent être d'une grande intelligence aussi, mais qui sont loin du terrain, voire incapables de bien comprendre ce qui s'y passe. C'est pourquoi je propose dans un de mes livres aux énarques de faire un stage de pétanque !...

 

 (...) J'aime l'esprit anglais, son idée de la singularité, sa réticence aux grandes théories. Mais comme toujours, il s'agit de dosage, et ce sens du pragmatisme anglo-saxon, devenu la norme dominante dans le monde, sous les traits du libéralisme, est excessif. La spéculation a moins cours aujourd'hui, et il faut spéculer de nouveau, théoriser, même de manière échevelée, pour contrer cette doxa régnante du pragmatisme. Je suis d'accord avec Bergson quand il dit qu'il n'a rien contre la spéculation à partir du moment où elle sait qu'elle est gratuite, et elle peut même amener parfois des découvertes. Et puis il y a un côté ludique à la spéculation. Voyez cette discussion entre Lao Tseu et son ami. Lao Tseu affirme que les petits poissons dans le bassin sont heureux, et son ami par goût du jeu, remet en question ce constat que tout le monde pourrait faire. Comme nous ne sommes pas des poissons, nous pouvons jouer à essayer des hypothèses démontrant que les poissons ne sont pas heureux. Voilà, s'amuser à se décaler un peu pour savoir si c'est vrai ou pas, est intéressant...*

 

   Je ne suis pas très à l'aise avec notre époque, effectivement. Reste-t-il une place dans notre monde, dans notre pays, pour la poésie, pour l'esthétique ?  Je ne suis pas si sûr. J'écris un livre en ce moment sur la continuité merveilleuse des mouvements infimes, parce que précisément c'est par ces mouvements infimes que nous allons récupérer la réalité vivante qui fait notre bonheur, ces petits plaisirs si nécessaires à nos vies, ces petits plaisirs poétiques qui n'ont rien à voir avec le consumérisme totalitaire dont on nous vante les mérites sans cesse.

   Avez-vous lu un livre prodigieux, Une question de taille, d'Olivier Rey ? Il explique que la question de la mesure, de la taille, du dosage, est centrale dans nos civilisations. Il rappelle qu'on disait dans le temps qu'une démocratie pour bien fonctionner ne doit jamais dépasser sept millions de personnes, sinon le régime tourne au totalitarisme. Aucun philosophe ne se préoccupe de cela, à part Rey aujourd'hui. Le grand  problème aujourd'hui c'est la surpopulation, parce qu'il faut comme disait Marx une armée industrielle de réserve pour faire tourner la machine capitaliste...

  J'ai été un temps très court marxiste. Mais mon père voyant que j'étais marxiste, m'a fait lire Les dieux ont soif et L'île des pingouins d'Anatole France, et là j'ai abandonné l'engagement, j'ai pris mes distances avec les Cohn-Bendit et consorts. Depuis c'est la liberté qui compte pour moi, en tant que poète. Une liberté à protéger le plus possible....

   Ma position dans mon rapport à la société, c'est Claudio Magris qui me la donne, qui parle d'un  "individu capable de se fondre dans la totalité organique de la société tout en restant dans son for intérieur libre des idéologies qui donnent cohésion à cette totalité sociale" . Je crois à la régénérescence des individus par le "small is beautiful". Tout est une question de taille, dès qu'on est dans le grand, dans le nombre, on va vers la corruption..."

 

Denis Grozdanovitch : extrait d'entretien pour le magazine Tranfuge n° 145, Février 2021.

 

*Sur le bonheur des petits poissons, dans Le Lecturamak, en 2010 :

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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 19:55
l' auteur Tommy Orange au Texas Book Festival 2018 à Austin, Texas, United States.
Tommy Orange, 2018

Nous sommes nombreux à être urbains, désormais. Moins parce que nous vivons en ville que parce que nous vivons sur internet. Dans le gratte-ciel des multiples fenêtres de navigateurs. On nous traitait d'Indiens des rues. On nous traitait de réfugiés urbanisés, superficiels, inauthentiques, acculturés, on nous traitait de pommes. Une pomme est rouge à l'extérieur et blanche à l'intérieur. Mais nous sommes le résultat de ce qu'ont fait nos ancêtres. De leur survie. Nous sommes l'ensemble des souvenirs que nous avons oubliés, qui vivent en nous, que nous sentons, qui nous font chanter et danser et prier comme nous le faisons, des sentiments tirés de souvenirs qui se réveillent ou éclosent sans crier gare dans nos vies, comme une tache de sang imbibe la couverture à cause d'une blessure faite par une balle qu'un homme nous tire dans le dos pour récupérer nos cheveux, notre tête, une prime, ou simplement pour se débarrasser de nous. 

   La première fois qu'ils nous ont attaqués avec leurs balles, nous avons continué de courir même si les balles allaient deux fois plus vite que le son de nos cris, et même quand leur chaleur et leur vitesse nous trouaient la peau, nous brisaient les os, le crâne, nous transperçaient le cœur, nous avons continué, même quand nous avons vu les balles faire ondoyer nos corps dans les airs comme un drapeau qui claque, comme tous ces drapeaux et ces édifices apparus à la place de tout ce que nous connaissions de cette terre jusque-là. Les balles étaient des prémonitions, des fantômes peuplant les rêves d'un avenir dur, fulgurant. Les balles continuèrent leur course après nous avoir transpercés, devinrent la promesse de ce qui nous attendait, la vitesse et la tuerie, la ligne dure, fulgurante, des frontières et des édifices. Ils ont tout pris et l'ont réduit en une poussière aussi fine que de la poudre à canon, ils ont tiré des coups de feu en l'air pour célébrer leur victoire, et les balles perdues se sont envolées dans un néant d'histoires écrites à l'encontre de la vérité, vouées à l'oubli. Ces balles perdues et leurs conséquences retombent sur nos corps qui ne se méfient pas, encore aujourd'hui..."

 

Tommy Orange, extrait d'un récit pour le magazine América n°9, printemps 2019.

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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 08:14

Nous sommes début février et une masse d'air froid en provenance de l'Arctique a gagné le nord des États-

Jim Fergus au Livre sur les Quais 2019
Jim Fergus, 2019

Unis. Une tempête de neige se prépare tandis que je roule vers l'est sur l'Interstate I-80, en direction de Lame Deer, dans le Montana, où se trouve la réserve des Cheyennes du Nord.  Il y a longtemps que je ne suis pas revenu ici à cette époque de l'année. Plusieurs raisons m'y amènent - les recherches que j'effectue pour mon prochain roman, et j'ai également besoin de rafraîchir mes souvenirs des grandes plaines en hiver. Surtout, je veux rendre visite à une aînée de la tribu, dite Grand-Mère Margaret ou Red Spider Woman, dont plusieurs amis m'ont parlé...

   Les Cheyennes croient que tout ce qui est produit sur terre continue d'exister dans la terre et, au cours de mes voyages dans ce pays hanté, j'en suis venu à le croire aussi. Il est impossible de traverser ce territoire sans ressentir la présence des tribus qui le peuplaient - les esprits de toutes les générations qui y ont vécu, aimé, combattu, chassé, dansé, s'y sont éteintes et reproduites, et s'élèvent quasiment du sol...

   Il neige encore aux abords de Lame Deer et le thermomètre descend. Comme on ne peut se fier au GPS dans la réserve, GMM ( Grand-Mère Margaret ) m'a soigneusement indiqué le chemin à prendre  au sortir de la ville, dont une partie emprunte des routes de terre non signalées. Faute de visibilité dans les tourbillons de neiges, et en l'absence de traces de pneus ou de panneaux, je suis obligé de deviner le tracé de la route. Je retrouve espoir en apercevant des lumières qui, à distance, percent vaguement le blizzard.  En progressant avec prudence, je distingue bientôt une silhouette sombre, enveloppée dans une couverture, immobile sur le porche d'une maison. J'en ai un frisson dans le dos...

   Je monte les quelques marches de bois et je suis accueilli sur le perron par une femme avenante de soixante-huit ans, solide, à la peau hâlée, qui fait plus jeune que son âge. Les Cheyennes s'appelaient autrefois le Beau Peuple... Je retire mes chaussures dans l'entrée.

  " Venez près du feu, me dit-elle. Il faut que je vous bénisse."

   Elle ramasse quelques tisons de cèdre dans une petite pelle métallique et, de l'autre main, se munit d'un éventail rituel, orné de perles et de plumes rectrices de faisan. Tel un peintre, elle se tient devant moi avec sa palette remplie de braises, son éventail en guise de pinceau, et m'applique agilement de la fumée sur le corps en m'orientant vers les Quatre directions. Chargées de fumée, les plumes effleurent mes épaules, ma poitrine, mes bras et mes jambes. Puis Margaret place mes mains contre mes flancs, les paumes ouvertes vers elle, les purifie également, et pose légèrement la main droite sur mon cœur. Après le long trajet en voiture dans ces conditions exécrables, ses gestes sont curieusement apaisants. La fumée et la caresse des plumes me libèrent du stress, et la main de GMM sur mon cœur a pour effet de le calmer. Le rituel ne dure qu'une ou deux minutes, un profond sentiment de paix me gagne et je dois l'admettre : je suis en présence d'une femme-médecine cheyenne, qui opère sa magie sur moi...

   À moins de venir le constater par eux-mêmes, la plupart des Américains ne peuvent réellement comprendre à quel point la communauté indienne a été spoliée par nos agissements.  Il y a seulement un siècle et demi environ, nous l'avons massacrée. Nous avons volé ses terres, sa culture, ses langues, et parqué les survivants dans des réserves. Voilà le traumatisme historique qu'évoque GMM, et - c'est assez remarquable pour le souligner - sans amertume. Margaret est une conciliatrice...

   Le dernier matin avant de partir, je donne à Margaret un exemplaire de mes deux romans chez les Cheyennes. Compte tenu du mouvement récent qui, aux États-Unis, dénonce l'"appropriation culturelle", il est aujourd'hui mal vu d'écrire à propos d'une race, d'un sexe ou d'une identité autres que le sien ou la sienne. C'est pourquoi je suis légèrement embarrassé en faisant ce cadeau.

   "Si vous les lisez, lui dis-je, vous me pointerez toutes les erreurs que je commets au sujet de votre peuple. " 

   Elle retourne les livres et parcourt les textes de présentation. Puis elle les glisse soigneusement sur la table devant elle et place sa main sur la couverture de Mille femmes blanches aussi doucement que, lors de sa bénédiction quotidienne, elle l'a posé sur mon cœur. Alors elle me regarde dans les yeux, d'un regard pénétrant qui sonde le fond de mon âme. J'ai devant moi une grand-mère thérapeute et femme-médecine qui, bien que nous ayons à peu près le même âge, me parle comme ses grands-parents s'adressaient à leurs petits-enfants.

   " Vous n'avez aucune raison de vous excuser. Vous avez écrit ces livres, c'est votre oeuvre et celle de personne d'autre. Cela représente sûrement un travail très dur et très long. Vous devriez être fier de vous."

     Et voilà. Ses paroles affectueuses me donnent l'impression d'être important..."

 

Jim Fergus : extraits du récit " La réserve en hiver", paru dans le magazine América n° 9, printemps 2019.

 

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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 11:30
Bret Easton Ellis au LA Times Festival of Books 2010.
Bret Easton Ellis, 2010.

 

Avons- nous encore besoin d'artistes dans ce monde numérique ? ... Quelle question intéressante ! Absolument pas une question américaine. Très française, cette question. Je veux dire : jamais aucun journaliste américain ne m'a demandé cela, et c'est pourtant une question capitale. Ai-je besoin d'un artiste ?

... Est-ce que les jeunes des années 2020 en auront besoin ? Eh bien, je ne sais pas. Je pense que non. Le monde numérique dans lequel grandit la jeunesse actuelle n'est que distraction. Les jeunes d'aujourd'hui ont besoin de distractions. Mais est-ce le rôle de l'artiste de vous distraire ? Antonioni, le Velvet Underground ou Philip Roth sont-ils là pour vous distraire ? Je ne crois pas, non. La relation que les jeunes entretiennent à l'art est  très différente de la mienne... Qu'est-ce qui est plus important pour un jeune d'aujourd'hui : passer des heures dans un grand roman de Philip Roth. ou suivre le nouveau super compte Instagram dont parlent ses "amis" sur les réseaux sociaux ?... Voilà. Instagram et les réseaux sociaux vont prendre le relai du roman. Moi, cela me semble désastreux. Mais je ne crois pas que Todd ( le compagnon de Bret Easton Ellis, ndlr ) soit de cet avis. "

 

Bret Easton Ellis : extrait d'un entretien avec François Busnel, pour le magazine "América" n° 9, printemps 2019.

 

 

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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