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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 21:58

 

G. Bernanos vers 1940.

"  "Nous savons parfaitement que dans une société dominée par l'argent, la liberté n'est qu'un leurre." (disait Bernanos). Pour lui, la démocratie est, ne peut qu'être en péril. À force de "bricolage", elle a perdu sa substance, ce que chacun peut voir : " Si vous vouliez rafistoler indéfiniment votre Démocratie Moderne, il fallait rafistoler en douce". D'où le plus grand péril, "l’anéantissement universel, non seulement des libertés, mais de l'Esprit de Liberté", avec "des démocraties sans démocrates, des régimes libres sans hommes libres", ce sous les auspices de la technique qui " décuplera, centuplera les moyens de défense et de répression". On est, ici, tout près d'Orwell, et peut-être, hélas, déjà chez nous. La solution à cette détresse, prévisible car désormais " l'Ennemi du monde a franchi les lignes", sera pour Bernanos, avant l'affaire des peuples, d'abord le fait d'individus. Elle réclame le héros, le saint, et surtout l'homme d'honneur et même de " l'honneur de l'Honneur " : " Vous demandez à le liberté de grands biens ; je n'attends d'elle que l'honneur". On se doute que le nombre de ces oiseaux rares, aujourd'hui comme en 1943, leur permet aisément de se compter. "

 

Jérôme Delclos, extrait de sa critique du livre de Georges Bernanos " Où allons-nous !", dans le magazine Le Matricule des Anges n°223, Mai 2021.

Sur Bernanos, dans Le Lecturamak :

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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 13:23
Christophe Rauck, 1996.

Aujourd'hui, ce qui devient compliqué, c'est qu'on ne veut regarder la société qu'à travers une segmentation. Mais le théâtre n'a rien à voir avec l'actualité, il a à voir avec le présent. Et notre rôle est de ramener les grands textes au présent. C'est pour ça que je déteste, et même je suis en guerre avec ceux qui prônent l'arrêt des textes au théâtre. penser le monde demande d'avoir les outils pour poétiquement imaginer le monde que l'on pense. En cela, les auteurs sont puissants. Il faut être tellement bête pour penser que le "corps", la danse, vont remplacer le texte. Le théâtre et la danse se nourrissent mutuellement. C'est vraiment l'histoire des Héritiers de Bourdieu, ce sont les gens qui connaissent les textes, qui les ont reçus, qui décrètent aujourd'hui que l'on n'en a plus besoin. Mais il y en a plein qui n'y ont pas eu accès, et qui aimeraient les connaître, et on s'en fiche. Il y a une vision néo-fasciste de ces espèces de petits-bourgeois, [...] qui décident qu'il n'y aurait plus de grand texte au théâtre. Ce sont les nantis qui décident ce qu'il faut voir, ou ne pas voir, pour faire partie du petit club des intelligents. Je n'aime pas ces espèces de vieux cons qui se croient jeunes en pensant à la place des jeunes en annonçant que l'oeuvre littéraire est morte et que la "création spontanée " doit primer... "

 

Christophe Rauck, extrait d'un entretien donné au magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 10:26

 

Andrés Neuman au Texas Book Festival 2016
Andrés Neuman, 2016

" ( Pour mon roman ) Fractures, je me suis  inspiré d'un vrai personnage, qui m'a beaucoup marqué lorsque j'ai découvert son existence : Tsutomu Yamaguchi. C'est la seule personne reconnue par les autorités comme victime des bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Il a non seulement survécu aux deux bombes mais il a vécu assez longtemps pour expérimenter la reconnaissance officielle des victimes par l'État japonais. Car la mémoire nationale a beaucoup évolué après-guerre, l'attention aux victimes, à leurs témoignages, n'a pas été immédiate...

   Il travaillait pour une entreprise ( Mitsubishi ) qui l'avait envoyé à Hiroshima. Après avoir survécu à la première bombe, il a voulu rentrer chez lui et a attrapé le train pour Nagasaki... Il rentre, raconte alors à son patron ce qu'il a vu à Hiroshima., le patron refuse de le croire et au milieu de la discussion, la deuxième bombe explose, tue son patron et sa famille. Tsutomu Yamaguchi a non seulement survécu ce jour-là, mais il est mort à près de cent ans !! Il était donc l'être humain le plus proche d'un immortel... Il est mort quelques mois avant Fukushima, il n'a pas assisté à la répétition de l'histoire, l'arrivée d'un nouveau nuage atomique sur son pays...

   Je vivais à Paris en 2011. J'ai découvert les images de Fukushima, j'ai été choqué d'abord par cette date, le 11 mars, qui est en Espagne une date trafique, l'anniversaire des attentats d'Atocha ( en 2004, dans le métro de Madrid ). C'était affreux et terrible que cela ait lieu le 11 mars. Quand j'ai vu le nuage de Fukushima, j'étais bouleversé. J'étais un citoyen argentin, pourvu d'une mémoire d'un citoyen espagnol, installé à Paris, face à une catastrophe qui avait lieu au Japon. Où étais-je ? J'étais partout, la catastrophe avait lieu partout. Le lendemain, j'ai lu dans le journal que l'axe de la terre avait bougé après le tsunami et le tremblement de terre de Fukushima, la planète avait été secouée !

 

Andrés Neuman : extrait d'entretien pour le magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

 

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 17:12
Exposition Esnes-en-Argonne (Meuse) 2015, Maurice Genevoix Date	7 août 2015

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l'envie d'écrire... Pour l'un comme pour l'autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec  deux balles dans le bras gauche, et une à l'épaule...Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal - par hostilité aux grades - et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l'état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l'hôpital jusqu'à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué... Publiés en 1916, Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l'horreur de la guerre. L'héroïsme guerrier en prend un coup fatal... Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. " C'est du Maupassant de derrière les tranchées", s'enthousiasme le Journal des débats". On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante." On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d'abord en feuilleton dans L'Oeuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d'estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd'hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n'est plus un livre, c'est un phénomène ! Les poilus écrivent à l'auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

   Pourtant, aujourd'hui, c'est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant

Carte postale éditée lors de la mort d'Henri Barbusse, en 1935, par le Comité mondial contre le fascisme et la guerre (le nom de ce comité est la seule mention figurant au verso). Aucun crédit photographique apparent.

des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d'abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n'a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice  en 1917, il est accusé de pacifisme - et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu'il n'a rapporté que le vrai, mais tout change dans l'après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d'écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu'il n'avait pas à l'origine. Cet intellectuel engagé n'est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature..."

 

Jean-Yves Le Naour, extrait d'un article pour le magazine Historia, Novembre 2020, à propos de son livre" La gloire et l'oubli, M.Genevoix et H.Barbusse, témoins de la Grande Guerre" Éditions Michalon, 2020.

"Une matinée chez Barbusse. Il habitait un appartement dans un immeuble bourgeois de la fin du siècle dernier, près du Champ-de -Mars. Un homme grand et maigre, une sorte de Don-Quichotte, triste, sympathique et anodin. il envisageait d'écrire un livre sur Zola. longue conversation, sur la guerre et la paix. Conversation dont le seul sens et l'unique conclusion furent que, au moment de nous quitter, nous sûmes que nous n'avions rien, rigoureusement rien à nous dire.

   Il fait partie de ces hommes dont on apprécie toujours la compagnie parce qu'on sent à leurs paroles qu'ils ne savent pas mentir et sont incapables de dissimulation. Il fait partie de ces hommes que l'on quitte avec un soupir de soulagement, comme si on venait d'échapper au danger d'être taxé d'immoralité... "

 

Sándor Márai : extrait de "Journal, les années hongroises, 1943-1948." Éditions Albin Michel, 2019

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 23:17
Denis Grozdanovitch Photographie prise durant la vingt seixième édition de la Comédie du Livre, de Montpellier en France.
Denis Grozdanovitch

Ce que je poursuis au-delà de mes anecdotes, au-delà de ce qu'on appelait dans le temps mon travail d'anecdotier, c'est un combat contre la rationalité déraisonnable de notre monde actuel, ce que l'on appelle maintenant la raison calculante, ce qui a pour conséquence ce productivisme fou. Je fais dans mon livre ce parallèle entre ces joueurs d'échecs qui peuvent être des acrobates intellectuels prodigieux dans leur domaine mais qui sont inaptes à la vie ordinaire, et les brillants technocrates qui peuvent être d'une grande intelligence aussi, mais qui sont loin du terrain, voire incapables de bien comprendre ce qui s'y passe. C'est pourquoi je propose dans un de mes livres aux énarques de faire un stage de pétanque !...

 

 (...) J'aime l'esprit anglais, son idée de la singularité, sa réticence aux grandes théories. Mais comme toujours, il s'agit de dosage, et ce sens du pragmatisme anglo-saxon, devenu la norme dominante dans le monde, sous les traits du libéralisme, est excessif. La spéculation a moins cours aujourd'hui, et il faut spéculer de nouveau, théoriser, même de manière échevelée, pour contrer cette doxa régnante du pragmatisme. Je suis d'accord avec Bergson quand il dit qu'il n'a rien contre la spéculation à partir du moment où elle sait qu'elle est gratuite, et elle peut même amener parfois des découvertes. Et puis il y a un côté ludique à la spéculation. Voyez cette discussion entre Lao Tseu et son ami. Lao Tseu affirme que les petits poissons dans le bassin sont heureux, et son ami par goût du jeu, remet en question ce constat que tout le monde pourrait faire. Comme nous ne sommes pas des poissons, nous pouvons jouer à essayer des hypothèses démontrant que les poissons ne sont pas heureux. Voilà, s'amuser à se décaler un peu pour savoir si c'est vrai ou pas, est intéressant...*

 

   Je ne suis pas très à l'aise avec notre époque, effectivement. Reste-t-il une place dans notre monde, dans notre pays, pour la poésie, pour l'esthétique ?  Je ne suis pas si sûr. J'écris un livre en ce moment sur la continuité merveilleuse des mouvements infimes, parce que précisément c'est par ces mouvements infimes que nous allons récupérer la réalité vivante qui fait notre bonheur, ces petits plaisirs si nécessaires à nos vies, ces petits plaisirs poétiques qui n'ont rien à voir avec le consumérisme totalitaire dont on nous vante les mérites sans cesse.

   Avez-vous lu un livre prodigieux, Une question de taille, d'Olivier Rey ? Il explique que la question de la mesure, de la taille, du dosage, est centrale dans nos civilisations. Il rappelle qu'on disait dans le temps qu'une démocratie pour bien fonctionner ne doit jamais dépasser sept millions de personnes, sinon le régime tourne au totalitarisme. Aucun philosophe ne se préoccupe de cela, à part Rey aujourd'hui. Le grand  problème aujourd'hui c'est la surpopulation, parce qu'il faut comme disait Marx une armée industrielle de réserve pour faire tourner la machine capitaliste...

  J'ai été un temps très court marxiste. Mais mon père voyant que j'étais marxiste, m'a fait lire Les dieux ont soif et L'île des pingouins d'Anatole France, et là j'ai abandonné l'engagement, j'ai pris mes distances avec les Cohn-Bendit et consorts. Depuis c'est la liberté qui compte pour moi, en tant que poète. Une liberté à protéger le plus possible....

   Ma position dans mon rapport à la société, c'est Claudio Magris qui me la donne, qui parle d'un  "individu capable de se fondre dans la totalité organique de la société tout en restant dans son for intérieur libre des idéologies qui donnent cohésion à cette totalité sociale" . Je crois à la régénérescence des individus par le "small is beautiful". Tout est une question de taille, dès qu'on est dans le grand, dans le nombre, on va vers la corruption..."

 

Denis Grozdanovitch : extrait d'entretien pour le magazine Tranfuge n° 145, Février 2021.

 

*Sur le bonheur des petits poissons, dans Le Lecturamak, en 2010 :

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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 19:55
l' auteur Tommy Orange au Texas Book Festival 2018 à Austin, Texas, United States.
Tommy Orange, 2018

Nous sommes nombreux à être urbains, désormais. Moins parce que nous vivons en ville que parce que nous vivons sur internet. Dans le gratte-ciel des multiples fenêtres de navigateurs. On nous traitait d'Indiens des rues. On nous traitait de réfugiés urbanisés, superficiels, inauthentiques, acculturés, on nous traitait de pommes. Une pomme est rouge à l'extérieur et blanche à l'intérieur. Mais nous sommes le résultat de ce qu'ont fait nos ancêtres. De leur survie. Nous sommes l'ensemble des souvenirs que nous avons oubliés, qui vivent en nous, que nous sentons, qui nous font chanter et danser et prier comme nous le faisons, des sentiments tirés de souvenirs qui se réveillent ou éclosent sans crier gare dans nos vies, comme une tache de sang imbibe la couverture à cause d'une blessure faite par une balle qu'un homme nous tire dans le dos pour récupérer nos cheveux, notre tête, une prime, ou simplement pour se débarrasser de nous. 

   La première fois qu'ils nous ont attaqués avec leurs balles, nous avons continué de courir même si les balles allaient deux fois plus vite que le son de nos cris, et même quand leur chaleur et leur vitesse nous trouaient la peau, nous brisaient les os, le crâne, nous transperçaient le cœur, nous avons continué, même quand nous avons vu les balles faire ondoyer nos corps dans les airs comme un drapeau qui claque, comme tous ces drapeaux et ces édifices apparus à la place de tout ce que nous connaissions de cette terre jusque-là. Les balles étaient des prémonitions, des fantômes peuplant les rêves d'un avenir dur, fulgurant. Les balles continuèrent leur course après nous avoir transpercés, devinrent la promesse de ce qui nous attendait, la vitesse et la tuerie, la ligne dure, fulgurante, des frontières et des édifices. Ils ont tout pris et l'ont réduit en une poussière aussi fine que de la poudre à canon, ils ont tiré des coups de feu en l'air pour célébrer leur victoire, et les balles perdues se sont envolées dans un néant d'histoires écrites à l'encontre de la vérité, vouées à l'oubli. Ces balles perdues et leurs conséquences retombent sur nos corps qui ne se méfient pas, encore aujourd'hui..."

 

Tommy Orange, extrait d'un récit pour le magazine América n°9, printemps 2019.

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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 08:14

Nous sommes début février et une masse d'air froid en provenance de l'Arctique a gagné le nord des États-

Jim Fergus au Livre sur les Quais 2019
Jim Fergus, 2019

Unis. Une tempête de neige se prépare tandis que je roule vers l'est sur l'Interstate I-80, en direction de Lame Deer, dans le Montana, où se trouve la réserve des Cheyennes du Nord.  Il y a longtemps que je ne suis pas revenu ici à cette époque de l'année. Plusieurs raisons m'y amènent - les recherches que j'effectue pour mon prochain roman, et j'ai également besoin de rafraîchir mes souvenirs des grandes plaines en hiver. Surtout, je veux rendre visite à une aînée de la tribu, dite Grand-Mère Margaret ou Red Spider Woman, dont plusieurs amis m'ont parlé...

   Les Cheyennes croient que tout ce qui est produit sur terre continue d'exister dans la terre et, au cours de mes voyages dans ce pays hanté, j'en suis venu à le croire aussi. Il est impossible de traverser ce territoire sans ressentir la présence des tribus qui le peuplaient - les esprits de toutes les générations qui y ont vécu, aimé, combattu, chassé, dansé, s'y sont éteintes et reproduites, et s'élèvent quasiment du sol...

   Il neige encore aux abords de Lame Deer et le thermomètre descend. Comme on ne peut se fier au GPS dans la réserve, GMM ( Grand-Mère Margaret ) m'a soigneusement indiqué le chemin à prendre  au sortir de la ville, dont une partie emprunte des routes de terre non signalées. Faute de visibilité dans les tourbillons de neiges, et en l'absence de traces de pneus ou de panneaux, je suis obligé de deviner le tracé de la route. Je retrouve espoir en apercevant des lumières qui, à distance, percent vaguement le blizzard.  En progressant avec prudence, je distingue bientôt une silhouette sombre, enveloppée dans une couverture, immobile sur le porche d'une maison. J'en ai un frisson dans le dos...

   Je monte les quelques marches de bois et je suis accueilli sur le perron par une femme avenante de soixante-huit ans, solide, à la peau hâlée, qui fait plus jeune que son âge. Les Cheyennes s'appelaient autrefois le Beau Peuple... Je retire mes chaussures dans l'entrée.

  " Venez près du feu, me dit-elle. Il faut que je vous bénisse."

   Elle ramasse quelques tisons de cèdre dans une petite pelle métallique et, de l'autre main, se munit d'un éventail rituel, orné de perles et de plumes rectrices de faisan. Tel un peintre, elle se tient devant moi avec sa palette remplie de braises, son éventail en guise de pinceau, et m'applique agilement de la fumée sur le corps en m'orientant vers les Quatre directions. Chargées de fumée, les plumes effleurent mes épaules, ma poitrine, mes bras et mes jambes. Puis Margaret place mes mains contre mes flancs, les paumes ouvertes vers elle, les purifie également, et pose légèrement la main droite sur mon cœur. Après le long trajet en voiture dans ces conditions exécrables, ses gestes sont curieusement apaisants. La fumée et la caresse des plumes me libèrent du stress, et la main de GMM sur mon cœur a pour effet de le calmer. Le rituel ne dure qu'une ou deux minutes, un profond sentiment de paix me gagne et je dois l'admettre : je suis en présence d'une femme-médecine cheyenne, qui opère sa magie sur moi...

   À moins de venir le constater par eux-mêmes, la plupart des Américains ne peuvent réellement comprendre à quel point la communauté indienne a été spoliée par nos agissements.  Il y a seulement un siècle et demi environ, nous l'avons massacrée. Nous avons volé ses terres, sa culture, ses langues, et parqué les survivants dans des réserves. Voilà le traumatisme historique qu'évoque GMM, et - c'est assez remarquable pour le souligner - sans amertume. Margaret est une conciliatrice...

   Le dernier matin avant de partir, je donne à Margaret un exemplaire de mes deux romans chez les Cheyennes. Compte tenu du mouvement récent qui, aux États-Unis, dénonce l'"appropriation culturelle", il est aujourd'hui mal vu d'écrire à propos d'une race, d'un sexe ou d'une identité autres que le sien ou la sienne. C'est pourquoi je suis légèrement embarrassé en faisant ce cadeau.

   "Si vous les lisez, lui dis-je, vous me pointerez toutes les erreurs que je commets au sujet de votre peuple. " 

   Elle retourne les livres et parcourt les textes de présentation. Puis elle les glisse soigneusement sur la table devant elle et place sa main sur la couverture de Mille femmes blanches aussi doucement que, lors de sa bénédiction quotidienne, elle l'a posé sur mon cœur. Alors elle me regarde dans les yeux, d'un regard pénétrant qui sonde le fond de mon âme. J'ai devant moi une grand-mère thérapeute et femme-médecine qui, bien que nous ayons à peu près le même âge, me parle comme ses grands-parents s'adressaient à leurs petits-enfants.

   " Vous n'avez aucune raison de vous excuser. Vous avez écrit ces livres, c'est votre oeuvre et celle de personne d'autre. Cela représente sûrement un travail très dur et très long. Vous devriez être fier de vous."

     Et voilà. Ses paroles affectueuses me donnent l'impression d'être important..."

 

Jim Fergus : extraits du récit " La réserve en hiver", paru dans le magazine América n° 9, printemps 2019.

 

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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 11:30
Bret Easton Ellis au LA Times Festival of Books 2010.
Bret Easton Ellis, 2010.

 

Avons- nous encore besoin d'artistes dans ce monde numérique ? ... Quelle question intéressante ! Absolument pas une question américaine. Très française, cette question. Je veux dire : jamais aucun journaliste américain ne m'a demandé cela, et c'est pourtant une question capitale. Ai-je besoin d'un artiste ?

... Est-ce que les jeunes des années 2020 en auront besoin ? Eh bien, je ne sais pas. Je pense que non. Le monde numérique dans lequel grandit la jeunesse actuelle n'est que distraction. Les jeunes d'aujourd'hui ont besoin de distractions. Mais est-ce le rôle de l'artiste de vous distraire ? Antonioni, le Velvet Underground ou Philip Roth sont-ils là pour vous distraire ? Je ne crois pas, non. La relation que les jeunes entretiennent à l'art est  très différente de la mienne... Qu'est-ce qui est plus important pour un jeune d'aujourd'hui : passer des heures dans un grand roman de Philip Roth. ou suivre le nouveau super compte Instagram dont parlent ses "amis" sur les réseaux sociaux ?... Voilà. Instagram et les réseaux sociaux vont prendre le relai du roman. Moi, cela me semble désastreux. Mais je ne crois pas que Todd ( le compagnon de Bret Easton Ellis, ndlr ) soit de cet avis. "

 

Bret Easton Ellis : extrait d'un entretien avec François Busnel, pour le magazine "América" n° 9, printemps 2019.

 

 

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 18:25
Le photographe Reza Deghati, le 10 décembre 2010 à la FNAC Odéon, pour la présentation de son livre de photos: Derrière l'objectif de Reza .
Reza Deghati, 2010

C'est la photo d'une vieille dame assise par terre dans un marché aux poissons. À cause de l'histoire derrière cette image. J'ai 16 ans, cette femme m'émeut. J'ai à peine déclenché qu"elle m'interpelle :   "Pourquoi tu me prends en photo ?" Tétanisé, je lui réponds sans réfléchir : " Parce que votre vie m'intéresse."  " Assieds toi, mon fils, je vais te raconter ma vie parce que personne ne me l'a jamais demandé." Son fils pêcheur, père de six enfants, est parti un jour en mer sans jamais revenir. Depuis, le seul moyen qu'elle a trouvé pour subvenir aux besoins de la famille, c'est de venir au marché. Les autres pêcheurs lui donnent leurs restes, qu'elle vend. elle me montre un policier à l'entrée : " il faut que je lui donne la moitié de ce que je gagne, sinon il ne me laisse pas entrer." Je suis complètement révolté. j'ai été éduqué dans l'idée que le Chah est l'ombre de Dieu sur terre ; et les policiers les ombres du Chah pour protéger le peuple. Ce policier n'accompli donc pas son devoir... 

 

  Depuis son exil en France, Khomeiny avait promis que les femmes pourraient s'habiller comme bon leur semblerait ; que les Iraniens embrasseraient les idéologies qu'ils voudraient ; que l'argent du pétrole confisqué par le Chah reviendrait au peuple ; que l'eau, l'électricité, les transports en commun seraient gratuit. C'était un vieux monsieur qui avait l'air d'un grand-père bienveillant, donc on l'avait cru ! Mais dans l'avion qui le ramenait de Paris à Téhéran, où les Iraniens l'attendaient en héros, un journaliste lui avait posé cette question : " Vous rentrez de quinze ans d'exil. Que ressentez-vous?" Il avait répondu : " Rien." Cette absence de sentiment m'avait frappé. Comment un homme avec une telle histoire pouvait-il ne pas avoir d'émotion ?... Je l'ai retrouvé dans la chambre d'un grand appartement avec jardin. Les Iraniens ont appris plus tard qu'il y vivait, alors qu'il prétendait habiter une modeste maison. Dès que je suis entré, je l'ai regardé dans les yeux. Lui ne m'a pas dit bonjour. J'ai pris quelques photos, puis très vite, le Guide m'a dit : " ça suffit, je suis fatigué." J'ai répondu : " Monsieur, c'est moi qui travaille et c'est vous qui êtes fatigué ? " Deux gardes du corps m'ont sorti. À ce moment, j'ai compris que c'était un voyou et qu'on s'était fait avoir...

 

   En 1985, j'ai la possibilité de retourner en Afghanistan pour le magazine Actuel. Je tombe deux fois dans une embuscade russe, une véritable épopée. Je me retrouve finalement dans la vallée du Panchir, face à Massoud. Il a 32 ans, j'en ai 33. Je savais qu'il était francophile, cultivé, qu'il aimait les poètes Hafez et Rumi, les échecs et le football... Alors que l'aviation russe bombarde de partout, il est convaincu de mettre l'Union soviétique à terre. Je me souviens lui avoir demandé quelles étaient ses ambitions politiques, en cas de victoire afghane. " Vous vous souvenez de l'école du village que nous avons traversé en arrivant ? Je voudrais être instituteur, et y passer la fin de ma vie." Ce n'étaient pas les mensonges publicitaires de Khomeiny,   on sentait que c'était important pour lui. Une fois la guerre terminée, il voulait sortir tous les livres qu'il avait caché sous terre...

 

  Il n'y a pas de guerre propre, même dans les pays les plus civilisés. Massoud faisait face à l'armée russe, connue pour être sans foi ni loi. On ne peut pas lui imputer tous les actes ignobles, ni juger, depuis notre confort parisien, des atrocités dans le monde. Je ne dis pas que c'était un ange, mais Massoud a fait des choses rares. La manière dont il traitait les prisonniers, par exemple, était extraordinaire. Face aux soviétiques, il pensait que la meilleure manière d'unir les forces était de jouer sur la religion. Plus la guerre s'éternisait, plus les Afghans devaient se battre ardemment au nom d'Allah. Bien sûr, Massoud était religieux mais ce n'était pas un intégriste comme on peut le dire aujourd'hui...

   Fin 2000, j'ai passé un mois avec lui sur le front. Il se battait contre les talibans, Al-Qaïda, l'armée pakistanaise... Plus personne ne voulait l'aider, l'Occident ne s'intéressait plus à l'Afghanistan. Je l'ai ensuite revu à Paris, en avril 2001, lors de son unique voyage en Europe, sur invitation du Parlement européen. Devant une nuée de journalistes, il a dit que des actions se préparaient sur le sol américain. Il est mort deux jours avant le 11 septembre..."

 

Reza Deghati, dit REZA : extrait d'un entretien pour le magazine 6 MOIS N°20, Automne 2020/Hiver2021.

 

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7 octobre 2020 3 07 /10 /octobre /2020 17:32
Parc national du Simien, Éthiopie, Bernard Gagnon 2012

"... La vision et la gestion de la nature sont différents en Europe et en Afrique. Il existe environ 350 parcs nationaux sur le continent africain, et dans la plupart d'entre eux les populations ont été expulsées pour faire place à l'animal, la forêt ou la savane. La violence subie entraîne des ravages sociaux. Dans les parcs encore habités, l'agriculture, le pastoralisme et la chasse sont interdits, punis d'amendes et de peines de prison. C'est le cas du parc éthiopien du Simien, situé entre 2800 et 4600 mètres d'altitude, et classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Le paysage montagnard y ressemble pourtant beaucoup à celui des Cévennes, mais dans le parc français, également classé au patrimoine mondial, l'objectif est tout à fait contraire : il s'agit, selon l'Unesco, de sauver les "systèmes" agropastoraux", de "les conserver par la perpétuation des activités traditionnelles", de valoriser l'harmonie de l'homme et de la nature... Au Simien, "les menaces pesant sur l'intégrité du parc sont l'installation humaine, les cultures et l'érosion des sols..." 

 

   Cette idéologie est véhiculée par les grandes organisations internationales comme l'Unesco, le WWF ( World Wildlife Fund ) ou l'UICN ( Union internationale pour la conservation de la nature). Alors que l'homme européen saurait façonner l'environnement et s'adapter à la nature, l'homme africain ne pourrait que les dégrader et les détruire... Cette vision inégalitaire traduit un nouveau genre de colonialisme : le colonialisme vert. L'intention n'est plus la même qu'à l'époque coloniale, mais l'esprit reste identique : le monde moderne doit continuer à sauver l'Afrique des Africains, on légitime le contrôle de l'Afrique par une théorie environnementale décliniste... Celle d'un monde africain sauvage et vierge, en voie de dégradation, qu'il faudrait à tout prix protéger. Ce fantasme d'Afrique, qui n'a bien sûr jamais existé, hante nos représentations, d'hier à aujourd'hui... Un Éden mythique, originaire, composé de faune, de flore et de panoramas, mais vidé de ses hommes... Le cliché colonial fait de l'homme africain un braconnier affamé, tuant l'animal avec cruauté, à l'arc et à la lance, auquel s'oppose la vision aristocratique du bon chasseur blanc civilisé.

 

Un village dans le Parc national du Simien, Éthiopie; B.Gagnon, 2012

 

Dans le parc du Simien, connu pour son espèce de bouquetin, le Walia Ibex, les experts ont associé la possible disparition de cet animal - que démentent pourtant les chiffres - à la présence humaine et justifié ainsi les déplacements forcés de population... Il faut arrêter de nier l'évidence : ces populations expulsées ne participent aucunement à la crise écologique. Elles se déplacent à pied, n'ont pas d'électricité, n'achètent quasiment pas de nouveaux vêtements, ne mangent presque jamais  de viande ou de poisson, et contrairement à deux milliards d'individus, elles n'ont pas de smartphones. Si l'on voulait résoudre la crise écologique, il faudrait vivre comme elles!  En revanche, une visite dans le parc du Simien, qui compte environ 5500 touristes par an ( ce qui est peu par rapport aux grands parcs du Kenya ou de Tanzanie qui abritent des safaris générant chaque année des dizaines de millions de dollars), a un coût écologique élevé: les randonneurs ont des bâtons en aluminium fabriqué à partir de l'extraction de bauxite, des vestes en polaire, à partir de résidus de pétrole, des chaussures en Gore-Tex, avec du Téflon, etc. Ils sont venus en avion, et un vol Paris Abeba émet au moins 0,5 tonne de CO². 

 

L'exploitation des ressources induites par la visite d'un parc national équivaut à détruire les écosystèmes qui y sont protégés. L'argument de la biodiversité ne tient donc pas. En mettant sous cloche des espaces prétendument naturels, on s'exonère des dégâts qu'on cause partout ailleurs. On se dit qu'on peut continuer ce mode de vie puisqu'on préserve ici ce qu'on continue à détruire là-bas. Les parcs sont un trompe-l’œil qui cache le vrai problème : la destruction de la nature à l'échelle de la planète. La lutte économique doit être globale, portée contre l'exploitation mondiale des ressources et non contre des agriculteurs et des bergers qui vivent d'une agriculture de subsistance. "

 

Guillaume Blanc : extrait d'un entretien accordé à Télérama n°3587 du 9/09/2020

 

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