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24 septembre 2022 6 24 /09 /septembre /2022 16:02

Publié en 2008, un an après l'installation d'un blouson doré de Neuilly dans le fauteuil de Charles de Gaulle à l' Elysée,   Il faut qu'il parte dénonçait le sarkozysme comme le triomphe de beaufs obsédés par les indices boursiers. L'époux de Carla Bruni a quitté l'Élysée, mais les beaufs obsédés par les indices boursiers sont toujours parmi nous... Je me souviens de conversations avec Philippe Muray au moment de la publication de On ferme, un grand roman, généralement incompris. La figure burlesque d'homo festivus qu'il avait créée pour critiquer et liquider son siècle...À la même époque, qui est celle de la publication de mes premiers livres, j'ai eu la chance de rencontrer Gilles Châtelet, mathématicien et philosophe, auteur de Vivre et penser comme des porcs. Il avait imaginé Cyber-Gédéon et Turbo-Bécassine pour donner une manière  de force en images à son essai de dénonciation du libéralisme techno-ludique.

Sébastien Lapaque au Salon du Livre à Paris en 2010.
Sébastien Lapaque au Salon du Livre à Paris en 2010.

Les charges joyeuses de Philippe Muray et de Gilles Châtelet contre l'Empire du Bien, la mutation du monde en yaourtières à classes moyennes et la dilution des grands récits dans la cyber-compote ludique m'ont marqué. Cela fait aujourd'hui quinze ans que je travaille à la rencontre calme et secrète du récit (le roman) et du discours (l'essai). La fleur et le fruit de cette recherche, ce sont mes 'théories" qui justement ne sont pas de théories... Quatre d'entre-elles ont paru à ce jour, Théorie de la carte postale, Théorie de Rio de Janeiro, Théorie d'Alger et Théorie de la bulle carrée. À ce propos, qu'il me soit permis de remercier mon éditeur, Actes Sud, pour son ouverture d'esprit. Car ce sont des objets littéraires difficilement identifiables dont les grandes maisons d'édition ne s'encombrent guère à l'heure du capitalisme total. Pour les petits génies du service marketing, un bon livre, c'est un bon pitch, et un bon pitch, c'est une phrase. Moi, il me faut six pages dans Le Matricule des Anges pour expliquer mon propos ! Je résume cependant : je glisse de la fiction dans mes essais et de la pensée dans mes romans...

 

J'y pense : ne vous semble-t-il pas que c'est ce qu'a fait mon maître Georges Bernanos (...) dans la suite magistrale d'essais et d'écrits de combat qu'il a publiés de 1938 à sa mort, en 1948 : Les Grands cimetières sous la lune, , Lettres aux Anglais,  Français, si vous saviez... Je viens ce matin d'achever une relecture  de La France contre les robots, dont je ne me lasse pas. Dans cet essai rédigé entre janvier et avril 1945, peu de temps avant que Bernanos et sa famille ne quittent le Brésil après sept longues années d'exil, j'ai été frappé par l'irruption de vivants tableaux qui coupent le fil du discours tout à trac. Ainsi les prosopopées à travers lesquelles l'écrivain laisse tour à tour s'exprimer la Patrie, le propriétaire d'une filature de Manchester et un tisserand ayant brisé une machine à tisser le coton aux environs de 1760.  " Vos futures mécaniques fabriqueront ceci ou cela, mais elles seront d'abord et avant tout, elles seront naturellement, essentiellement, des mécaniques à faire de l'or, prophétise ce dernier. Bien avant d'être au service de l'Humanité, elles serviront les vendeurs et les revendeurs, c'est-à-dire les spéculateurs, elles seront les instruments de spéculation. Or, est-il beaucoup moins avantageux de spéculer sur les besoins de l'homme que sur ses vices, et, parmi ces vices, la cupidité n'est-elle pas le plus impitoyable ? "

 

C'est puissant, ce surgissement d'une voix romanesque au cœur d'un essai. Cela est contraire à l'esthétique de Milan Kundera telle qu'il l'expose dans L'Art du roman - dont une phrase m'a été soumise à l'épreuve du baccalauréat de français -, mais j'adore. J'essaie de glisser des éléments de fiction dans mes essais et des éléments de pensée dans mes romans, sans chercher à savoir si cela complique le pitch des commerciaux..."

 

Sébastien Lapaque, extraits d'un entretien pour le magazine Le Matricule des Anges n°220, février 2021.

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31 août 2022 3 31 /08 /août /2022 17:49

 

Quand Delphine Valentin des éditions Rivages m'a proposé de retraduire Dissipatio H.G. , j'étais ravie, mais un peu impressionnée. Guido Morselli, en Italie, est un auteur culte, archétype de l'écrivain maudit ignoré de son vivant, mais qui s'obstine à bâtir une oeuvre rigoureuse, un style reconnaissable entre tous. Juste après sa mort, Adelphi publiera ses huit romans. parmi les plus beaux, Le passé à venir, une uchronie sur la Grande Guerre, Rome sans pape, un roman d'anticipation sur l'Église catholique, et Dissipatio H.G. , un récit apocalyptique et métaphysique, sa dernière oeuvre, sans doute son testament.

 

Guido Morselli (1912 - 1973),

 

Le narrateur du roman, dont on ne saura jamais le nom, décide de se suicider en se jetant dans le puits naturel d'une grotte : son but n'est pas seulement d'en finir avec la vie, mais de disparaître corps et âme, "sans laisser de traces". Or, le geste fatal s'avère impossible, la volonté s'étiole dans d'improbables élucubrations sur le prestige du cognac ( dont il a emporté une mignonnette ) et le corps tout entier s'y refuse : "Quatre-vingt-cinq kilos de substance vivante qui n'obéissaient pas". Il ressort de la grotte et rentre chez lui en vue d'une solution plus simple : se tirer une balle dans la tête avec son Browning 7.65, surnommé " la fiancée à l'oeil noir". Il se rate et s'endort. Le lendemain, à son réveil, l'humanité a disparu " sans laisser de traces". Dè le début, l'ambiguité s'installe : est-ce le récit d'un mort, d'un homme en train de rêver, ou d'un véritable rescapé ?...

 

 

   La Dissipatio H.G. nous plonge dans un monde renversé. Châtiment, ironie du sort ? En tout cas, le narrateur note que le matérialisme forcené de l'époque s'est soldé par une évaporation en masse de " l'espèce polluante", "biodégradée à 100%". Ici-bas, ils ont laissé leurs biens et leurs infrastructures, devenus des sites archéologiques que la nature a peu à peu réinvestis. Car en plus d'être nuisibles, les hommes étaient prétentieux : " Une des blagues de l'anthropocentrisme : décrire la fin de l'espèce comme impliquant la mort de la nature végétale et animale (...). Le monde n'a jamais été aussi vivant qu'aujourd'hui, depuis qu'une certaine race de bipèdes a cessé de le fréquenter. Il n'a jamais été aussi propre, aussi éclatant, aussi joyeux ".

   

   Reste à savoir pourquoi le narrateur a été choisi pour être le dernier des hommes. Est-il l'élu, le damné ? Est-ce parce qu'il n'y a pas meilleur témoin qu'un journaliste et écrivain ? mais pour raconter à qui ? Cette solitude abyssale, ontologique, a pour lui un goût de déjà-vu Étrangement, ce savant jeu de miroirs entre vie et mort, entre un auteur et son double est empreint d'une sorte de grâce, qui culmine à la fin du roman.

 

 

   Dans la vraie vie, l'auteur a une "fiancée à l'oeil noir" du même modèle ; et le 31 juillet 1973, quelques mois après avoir achevé Dissipatio H.G. , il ne se rate pas. La catharsis n'a pas fonctionné dans le bon sens...."

 

Muriel Morelli, extraits de la chronique " Sur quel texte travaillez-vous ?, dans le magazine Le Matricule des Anges n°234, juin 2022

 

 

Pour en savoir plus :

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26 juin 2022 7 26 /06 /juin /2022 16:31
Hélène Carrère d’Encausse aux Bibliothèques idéales, à Strasbourg, le 25 sept 2013
Hélène Carrère d’Encausse, 2013

 

Je suis très attachée à Sciences Po. cette école a été fondée par Émile Boutmy au lendemain du désastre de 1870, pour doter la France d'une élite capable de gouverner. Cela a été très utile, c'était différent de l'Université et complémentaire. J'ai toujours apprécié Sciences-Po. Même élue à la Sorbonne, j'ai continué à y enseigner, puis j'y suis revenue avec mon poste de professeur. La qualité des enseignements était remarquable. Hélas, comme beaucoup d'autres institutions, Sciences Po a peu-être trop voulu privilégier le changement... À un moment, son ancien directeur, Richard Descoings, a eu trop d'imagination. Pour lui Science-po devait devenir une super école de commerce, un super-HEC. Du même coup, il a commencé à négliger la vocation première de l'établissement : former les gouvernants de demain avec, avant tout, un bagage de culture. Il a rogné sur la culture générale, sur l'histoire, il a suivi le modèle des business-school américaines. C'était son obsession. C'est par là que les difficultés ont commencé. Il a appauvri l'enseignement et y a fait entrer certaines dérives des universités américaines. Seulement, aux États-Unis, on peut adopter une mode qui fait des dégâts, puis on l'oublie et on passe à autre chose ; en France, nous sommes très conservateurs.  Quand nous décidons de réformes de ce type, elles sont installées pour un siècle. Et la modernisation de l'école a eu d'autres excès. Un jour Richard Descoings m'a gentiment fait visiter la somptueuse bibliothèque de Sciences Po, dont il était très fier car il la voulait telle. J'ai pu y admirer les sièges très confortables, les innombrables ordinateurs. Mais quand j'ai demandé : " Où sont les livres ? "Il m'a répondu " : " Sur les ordinateurs. " Considérer que le progrès, pour la lecture, c'était de ne plus avoir de livres entre les mains mais de les trouver sur un écran m'a paru une étrange conception..."

 

Hélène Carrère d'Encausse : extrait d'un entretien pour la revue Zadig, Septembre 2021.

 

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1 mai 2022 7 01 /05 /mai /2022 18:19
François Xavier Fauvelle, 2017

Une des particularités de cette contestation (qu'exprimaient les manifestations planétaires qui ont suivi la mort de Georges Floyd), c'est qu'à la différence d'autres mouvements de ce type elle s'est emparée de questions de mémoire. Notamment en ciblant des statues, déboulonnées, taguées, ou critiquées pour ce qu'elles représentent. Or contrairement à ce que certains ont affirmé, notamment le président Macron, il ne s'agit pas là de "séparatisme". Quand on se bat pour dénoncer la mémoire parcellaire mise en scène dans l'espace public, c'est bien qu'on aspire à y avoir une place. Or les statues soulèvent la question de la mémoire partagée. Les Français ne méritent-ils pas que des statues célèbrent les esclaves de Saint-Domingue qui se sont révoltés et ont fini, en 1804, par déclarer leur indépendance ? La République devrait s'honorer de cet évènement, qui est enclenché par la Révolution française. Les esclaves de Saint-Domingue, à l'époque la plus vaste colonie du monde avec ses 800 000 esclaves, dont une moitié née en Afrique, sont les premiers à saisir la radicalité de la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen de 1789, et se l'appliquent à eux-mêmes, obligeant la Convention à abolir l'esclavage en 1794. Mais la France d'aujourd'hui reste frileuse, continuant à célébrer Colbert - le rédacteur du Code noir-, ou même la conquête coloniale. Une statue de Bugeaud ( maréchal français qui a mené la conquête de l'Algérie dans les années 1830 ), comme il en existe en plusieurs endroits en France, rend hommage à un homme qui a pratiqué la terre brûlée et ce qu'on appelait les "enfumades", au cours desquelles on asphyxiait délibérément les civils réfugiés dans les grottes. Bugeaud appelait ouvertement à la soumission des Algériens ou à leur extermination.

 

   Histoire et mémoire sont deux choses différentes : l'histoire, c'est ce qui s'est passé, la mémoire concerne le présent. Quand on fait un travail d'historien, on est sous une souveraineté, qui est celle des faits. La mémoire se trouve sous une autre souveraineté, qui est celle de ce qui est bon pour nous aujourd'hui. Confondre les deux, c'est opter pour une position conservatrice consistant à penser que le passé nous oblige à ne rien changer à la façon dont on en parle aujourd'hui. Or ce rapport entre histoire et mémoire, tout le monde l'expérimente. Une famille a toujours une histoire multiple, faite d'ancêtres glorieux ou proscrits, de mariages et de divorces, de personnes qui entrent ou sortent de la famille. La mémoire, c'est l'album photo sur la table dun salon, ou les photos collées sur le frigo : c'est une mise en scène actuelle et actualisée en fonction de ce qui procure un sentiment partagé d'appartenance. Dans la mémoire d'une famille, on peut passer sous silence certaines choses. C'est ce qui arrive avec l'esclavage dans la mémoire nationale française. Cela se corrige en fonction de ce qu'on veut arrêter de cacher. Ce n'est pas de l'épuration, c'est de la mise à jour..."

 

François-Xavier Fauvelle : extrait d'un entretien pour le magazine XXI n°52, automne 2020.

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28 avril 2022 4 28 /04 /avril /2022 22:24

Notre époque jette une lumière crue sur l'inclusion du fascisme dans le capitalisme, comme l'expression de sa logique mortifère. Seuls ceux qui, à chaque élection, appellent à "faire barrage" entendent faire croire que le fascisme nous arrive du dehors ; l'adoration du chef, la haine du parlement et la fascination pour la violence seraient autant d’archaïsmes résistant encore et toujours à la modernité. Il n'est heureusement plus grand nombre pour les croire, car il est maintenant flagrant que faire barrage signifie en réalité préparer le terrain.

 

   Le temps passé avait pu faire croire que le fascisme avait été vaincu, mais voilà que le système est de nouveau en surrégime et qu'il lui faut des ventilations. À langue abattue, on parle de déclin moral, d'empoisonnement culturel et surtout d'étrangers menaçants. On lâche la bride à toutes les polices et le techno-flicage se fait chaque jour plus raffiné. Les plus avisés donnent de la voix pour rappeler "les heures sombres de notre histoire" Mais il y a fort à parier que cette évocation de la bête immonde, prête à surgir une fois encore, nous détourne de ce qui est en train de se passer et nous désarme. Car ce n'est probablement pas des menées d'un parti nationaliste et autoritaire que résultera le fascisme prochain, tant le capitalisme a œuvré, depuis longtemps déjà, à périmer ce genre d'instrument du retour à l'ordre. L'étude du fascisme historique ne doit pas servir à identifier un grand invariant de l'histoire mais, au contraire, à différencier ce qui nous arrive et qui est autrement plus invasif.

 

   [...] on peut tout à fait se représenter les fascistes comme de dangereux ennemis et nourrir en soi des façons de désirer propices au fascisme. C'est ce qui arrive dès lors qu'on entend réduire les fascistes au moyen des systèmes de lois, des régimes de production et des circulations d'images qui entérinent l'axiomatique mortuaire. Sous les paroles de responsabilité, la psyché rêve d'autorité : prise dans les délires d'immortalité, redoutant en elle et dans les autres l'instinct de mort, elle s'imagine par conséquent dans les institutions appelées à réprimer ce dernier. Il y a des sauveteurs de l'État républicain redoutant la nature humaine, excités par le transhumanisme et comblés par les caméras de surveillance, qui se réveilleront un  de ces quatre matin le regard brun...

 

   "Good morning coworking" : des immeubles aux vitres entièrement opaques arborent deux mille mètres carrés de terrasses végétalisées. À leur pied, des caméras à 360 degrés, des grillages dernier cri, des pics sur les murs et des bancs bombés pour priver de sommeil les clochards... dans l'air, des voix synthétiques rappellent en boucle qu'il est impératif que nous nous surveillions mutuellement : " si vous observez un comportement étrange, veuillez envoyer un SMS au numéro suivant..." Deux rues plus loin, un gymnase où sont parqués des migrants dont on détruit le campement et dont on passe les souvenirs à la broyeuse. N'importe quelle déambulation dans nos métropoles confirme qu'elles sont prises dans un devenir-fasciste évident - et nous avec elles. la peur de tout ruisselle partout et le désir de contrôle, de caméra et de matraque semble subsister comme seul désir commun. dans un tel univers, le désir, désire sa propre répression.

 

   La nuit, les gens qui ne sont rien remettent la ville en ordre pour que les autres la trouvent magiquement prête à l'usage. La ville extorque ce dont elle a besoin et vomit ses déchets au plus loin, là où survit la multitude de ceux qui ne réussiront jamais. La ville où hurlent continûment les sirènes, où les yeux sont captivés par les écrans, est le lieu de la grande paranoïa et du profond cynisme. C'est la machine à produire de la fascination pour le système qui offre aux élus de pouvoir consommer, communiquer, voyager en toute sécurité. C'est en elle que naît le désir d'appartenir à la nouvelle race des seigneurs, celle qui escompte vivre indéfiniment par-delà la destruction des mondes...

 

Pierre Magne : extraits de " le fascisme du dedans", article paru dans la revue "Esprit" n°484, Avril 2022.

 

 

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5 mars 2022 6 05 /03 /mars /2022 17:42
Portrait photographique de l'écrivain français Thierry Hesse, à son domicile, réalisé en août 2021
Thierry Hesse, 2021

 

Les livres qui comptent pour nous, Ceux qui nous enchantent ou nous bouleversent, sont ceux, je crois, où quelque chose qui était séparé, c'est-à-dire éloigné, confus, inconnu, se trouve tout à coup réuni. Nous ne savions pas et maintenant nous savons. Nous étions dans la confusion et le brouillard s'est dissipé. Ce qui était loin est devenu proche.

   Or qu'y a-t-il de plus éloigné que les morts ? En ce sens, la littérature est bien la " langue des morts ". Dans un entretien, Daniel Mendelsohn*, relate une anecdote que lui confia un jour son grand-père.  En Europe de l'Est où vivait au XXIe siècle sa famille, chaque fois qu'elle s'apprêtait à partir en voyage, elle se rendait au cimetière pour saluer ses disparus. " C'était un rituel indispensable, dit Mendelsohn, comme s'il fallait revenir à soi pour pouvoir partir. " Ce que je retiens de cette anecdote, c'est que pour pouvoir vivre nous avons besoin de parler avec les morts, de rester en relation avec eux, et si l'on veut y parvenir, la littérature, à mon avis, est plus efficace que les tables tournantes.

   Lire et écrire ne sont certes pas des activités suffisantes pour vivre. Dans le retrait de la pièce où je lis et écris, ma vie peut apparaître elle aussi comme une " vie cachée ". Cependant j'ai l'impression qu'après chaque visite ( après chaque roman ), je peux partir en voyage l'esprit tranquille. Et vivre mieux et plus intensément...

 

   Quand j'ai commencé à écrire Une vie cachée, j'ai pensé à une phrase de Thomas Bernhard : Les grands-pères sont les véritables philosophes de tout être humain", et j'ai eu envie de vérifier si cette formule correspondait à mon grand-père François qui n'avait rien d'un érudit, mais était un homme simple, à la parole rare. Est-il nécessaire de parler pour être philosophe ? À ma façon, j'ai tenté de recomposer le trajet de son existence - les drames qu'il a subis, les décisions qu'il a prises, ses peines et ses joies - dans un temps qui n'est certes plus le nôtre mais qui, comme le nôtre, était obnubilé par le problème des frontières, des nationalités, des identités. En quoi cette existence, que j'ai brièvement croisée, a-t-elle pu m'enseigner une forme de savoir ? Au moins m'aura-t-elle permis d'écrire un livre.

   

    À la fin du roman, le narrateur fournit quelques explications sur son grand-père - qui il était, pourquoi il a vécu reclus - mais ce ne sont que des intuitions. Même les proches gardent leur part d'ombre...

 

Thierry Hesse, extrait d'un entretien pour le magazine Le matricule des Anges n°227, octobre 2021.

 

 

* de Daniel Mendelsohn, dans Le Lecturamak :

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17 février 2022 4 17 /02 /février /2022 23:07

En 2001, la question de la diversité ne se posait même pas, aujourd'hui, le débat est lancé." Cette remarque du quotidien Libération, en date du 8-9 mars 2008, saluait l'augmentation (jugée encore timide) du nombre de candidats dits "' de la diversité" aux élections municipales de la même,année. Mais la gauche n'a pas le monopole de la réflexion sur la diversité en France Après tout, c'est M. Nicolas Sarkozy qui avait proposé d'inscrire cette valeur dans le préambule de la Constitution; le chef de l'État entendait en effet "accélérer puissamment" l'expression de la "diversité ethnique" au sein des élites...

   Certes, la situation française comporte ses particularités : de l'après-guerre jusqu'à la fin des années 1970, les courants dominants de la gauche se préoccupaient exclusivement d'égalité économique. Les questions relatives au féminisme, au racisme, à l'homosexualité, etc, étaient ravalées au rang de "contradictions secondaires" ou simplement ignorées. Mais, depuis un quart de siècle, la situation a évolué au point de renverser l'ordre des priorités : à partir du tournant libéral de 1983, la lutte contre les discriminations (illustrée en particulier par SOS Racisme) a remplacé la "rupture avec le capitalisme" dans la hiérarchie des objectifs. Dès lors qu'il s'est souvent substitué ( au lieu de s'y ajouter) au combat pour l'égalité, l'engagement en faveur de la diversité a fragilisé les digues politiques qui contenaient la poussée libérale.

    La volonté d'en finir avec le racisme et le sexisme s'est révélée compatible avec le libéralisme économique, alors que la volonté de réduire - sans même parler de combler - le fossé entre les riches et les pauvres ne l'est pas. En même temps qu'elle affichait son engagement en faveur de la diversité (en combattant les préjugés, mais aussi en célébrant les "différences"), la classe dirigeante française a accentué son penchant libéral. Ce dernier mouvement, caractéristique de la droite, se retrouve fréquemment chez des gens qui se proclament de gauche. En fait, à mesure que la question de l'"identité nationale" affermit son emprise sur la vie intellectuelle française, elle masque l'augmentation des inégalités économiques qui caractérise le néolibéralisme.

    Mon intention ici n'est évidemment pas de soutenir que la discrimination positive ( ou l'engagement pour la diversité en général) accroît les inégalités. Il s'agit plutôt de montrer que la conception de la justice sociale qui sous-tend le combat pour la diversité repose elle-même sur une conception néolibérale. Il s'agit d'ailleurs d'une parodie de justice sociale qui accepte les injustice générées par le capitalisme. Et qui optimise même le système économique en distribuant les inégalités sans distinction d'origine ni de genre. La diversité n'est pas un moyen d'instaurer l'égalité; c'est une méthode de gestion de l'inégalité...

 

 

    Que peut bien signifier le fait que des représentants du monde des affaires et des descendants de "grands parents(...) mis en esclavages , colonisés, animalisés" partagent la même vision du monde ? Que la diversité "dans son acception la plus large (origines ethniques, sexe, handicap, âge, orientation sexuelle) a acquis ce que le quotidien financier les Échos (22 février 2008) appelle un statut d' "impératif économique", et que la gauche se montre aussi prompte que la droite à s'enthousiasmer pour ce nouvel "impératif"

   En d'autres termes, la logique selon laquelle les questions sociales fondamentales portent sur le respect des différences identitaires et non sur la réduction des différences économiques commence à s'épanouir en France  comme naguère aux États-Unis. Ici comme là-bas, la droite néo-libérale s'est enfin trouvé une gauche néo-libérale qui réclame ce que la droite n'est que trop heureuse de lui accorder...

 

   Non contents de prétendre que notre vrai problème est la différence culturelle, et non la différence économique, nous nous sommes mis en outre à traiter cette dernière comme si elle était elle-même une différence culturelle. Ce qu'on attend de nous, aujourd'hui, c'est que nous nous montrions plus respectueux envers les pauvres et que nous arrêtions de les considérer comme des victimes - ce serait faire preuve de condescendance à leur égard, dénier leur "individualité". Or, si nous parvenons à nous convaincre que les pauvres ne sont pas des personnes en demande d'argent mais des individus en demande de respect, alors c'est notre "attitude" à leur égard, et pas leur pauvreté, qui devient le problème à résoudre. Nous pouvons dès lors concentrer nos efforts non plus sur la suppression des classes mais sur l'élimination de ce que nous, Américains, appelons le "classisme". Le "truc", en d'autre termes, revient à analyser l'inégalité comme une conséquence de nos préjugés plutôt que de notre système social : on substitue ainsi au projet de créer une société plus égalitaire celui d'amener les individus ( nous et, en particulier, les autres) à renoncer à leur racisme, à leur sexisme, à,leur classisme et à leur homophobie.

   Cette stratégie, libre à la France de l'adopter elle aussi. Et de se livrer aux controverses qui la nourrissent. Ainsi, la polémique autour de la mémoire et de l'histoire de France offre un modèle indéfiniment reproductible. Pendant que la gauche "mouvementiste" déplore - par la voie des Indigènes - que la France néglige complètement " la réhabilitation et la promotion de nos histoires dans l'espace public" , la droite conservatrice - par la voix d'Alain Finkielkraut et consorts - estime que les Indigènes devraient soit considérer l'histoire de France comme leur histoire, soit se rappeler qu'"ils ont le droit de partir". Mais les chefs d'entreprise, y compris ceux qui ont suivi les cours de Finkielkraut à l'École polytechnique, n'ont aucune envie de voir toute cette main-d'oeuvre bon marché exercer son "droit de partir", car ils comprennent vite que manifester son respect pour les gens - pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite - revient bien moins cher que leur verser un bon salaire...

 

Walter Benn Michaels : extraits de " La Diversité contre l'égalité", Éditions raison d'Agir, paris, 2009, repris dans l'article du même auteur pour  le magazine du  Monde Diplomatique " manière de voir" n°166, Août-Septembre 2019.

 

 

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10 février 2022 4 10 /02 /février /2022 18:29

Le monde va-t-il de mieux en mieux ou de mal en pis ? Les deux, semble-t-il. En janvier 2018, le magazine Times publiait un dossier intitulé "Les optimistes". Rédacteur en chef invité du numéro, Bill Gates constatait que dans l'ensemble, les choses s'amélioraient. Le même mois, le Bulletin of Aromic Scientists rapprochait de trente secondes les aiguilles de son "horloge de l'apocalypse" : la fin du monde était plus proche que jamais. Ladite horloge a été créée à la fin des années 1940 pour mettre en évidence le risque d'un holocauste nucléaire. D'autres menaces y ont été ajoutées depuis : le changement climatique en 2007, le bioterrorisme et l'intelligence artificielle en 2015. La liste n'est sûrement pas close. les aiguilles de l'horloge ont été déplacées vingt-trois fois depuis 1947, le plus souvent en direction du pire. mais ce n'est bien sûr qu'un gadget : la seule chose qu'elle mesure, c'est le degré d'inquiétude éprouvé par un groupe de scientifiques et d'universitaires. 

   À l'inverse, les optimistes intervenant dans le dossier du Times entendaient fonder leur version plus riante sur une quantification précise, "étayée par des données", écrivait Gates - comme la réduction de moitié, depuis 1990, du nombre d'enfants morts avant leur cinquième anniversaire, la diminution de la proportion de la population mondiale vivant dans l'extrème pauvreté - passée de plus d'un tiers en 1990 à environ un dixième aujourd'hui -, ou encore l'augmentation, au cours du siècle dernier, du nombre de pays où l'homosexualité est un droit reconnu - passé de vingt à plus d'une centaine.

   Il se peut aussi que le nombre de livres recensant les avancées positives ait augmenté. Au moins quinze sont parus en anglais depuis la publication, en 2000, de l'ouvrage de l'économiste Julian Simon, mort deux ans plus tôt, au titre éloquent : "Cela va sans cesse de mieux en mieux. les 100 plus fortes tendances des 100 dernières années". Personne n'a encore inauguré une "horloge du paradis", qui marquerait nos progrès mesurables vers l'utopie, mais beaucoup de ces auteurs semblent entendre son tic-tac.

   D'autres sont moins enthousiastes, car il n'y a pas de méthode évidente pour mettre en balance les bonnes et les mauvaises nouvelles. Le livre de Simon s'ouvre sur un préface discordante de sa veuve, Rita Simon, que l'optimisme de son mari mettait mal à l'aise. Malgré les 146 graphiques qui regorgent de données encourageantes - allant de l'augmentation de l'espérance de vie à celle du nombre de dents dans la bouche des adultes et d'orchestres dans les villes américaines -, elle rappelait que le siècle dernier avait aussi vu la montée du nazisme, du stalinisme et du maoïsme, et la mort d'au moins 170 millions de personnes du fait de leur propre gouvernement.

 

Hans_Rosling, 2016.

 Même quand les bonnes nouvelles sont légion, l'optimisme peut sembler dénoter un manque de cœur et une certaine naïveté, observe Hans Rosling dans son livre instructif Factfulness : "Parce que vous savez que d'énormes problèmes subsistent [...], vous avez le sentiment que lorsque je dis que le monde s'améliore cela revient à dire que tout va bien." Médecin et professeur de santé publique suédois décédé en 2017, Rosling préférait se qualifier de "possibiliste" : "Quelqu'un qui n’espère pas sans raison, pas plus qu'il ne craint sans raison [...]. En tant que possibiliste, je vois tout le progrès qui a été accompli, et cela me donne la conviction et l'espoir que plus de progrès est possible. Ce n'est pas être optimiste.[...]. C'est avoir une vision du monde constructive et utile."...

 

   Quels sont ceux qui contribuent le plus à rendre les gens plus riches, plus sains, plus heureux... Ceux qui soulignent ce qui va bien ou ceux qui soulignent ce qui va mal ? Rosling note que le progrès en matière de droits de l'homme, d'instruction des femmes, de secours en cas de catastrophe, et dans de nombreux autres domaines, sont souvent dus en grande partie aux militants persuadés que les choses empirent - même s'il pense aussi qu'ils pourraient obtenir encore plus de résultats s'ils étaient davantage disposés à admettre ce qui va mieux. Dans son invitation à l'optimisme, Bill Gates reconnaît que, pour améliorer le monde, "il faut que quelque chose vous rende furieux". Se focaliser sur ce qui va mal n'est pas forcément un dysfonctionnement cognitif. Voltaire n'aurait pas mené ses campagnes contre les abus de pouvoir du clergé, s'il s'était contenté d'observer que, statistiquement parlant, la plupart des prêtres étaient des personnes parfaitement décentes...

 Les nouveaux optimistes ne devraient peut-être pas oublier de remercier les vieux pessimistes pour les fruits de leur mécontentement.

 

Anthony Gottlieb : extraits d'un article pour la revue  The New York review of Books du 7 février 2019, repris dans le magazine Books n°113, mai-juin 2021.

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3 février 2022 4 03 /02 /février /2022 17:36
Bruno Latour, 2015.

 

... L’écologie est née dans les marges, depuis la fin de la guerre, avec des penseurs et des précurseurs qui ont décidé de « sortir du système », comme on dit… Aujourd’hui, ces marginaux sont devenus centraux parce qu’ils ont pointé du doigt LA question pour la survie de tous. Ce changement est très compliqué pour des gens qui se voient toujours comme marginaux et qui, brusquement, s’aperçoivent qu’ils peuvent devenir la majorité et doivent répondre à de nouvelles questions : que fait-on de la conquête du pouvoir ? Qu’est-ce qu’un État de l’écologisation, tout comme il y a eu un État de la reconstruction, un État de la modernisation, un État (très secoué) de la globalisation ? Et qu’est-ce qu’une Europe écologique ? Tant que les écologistes continueront à chérir leur marginalité, ils seront incapables de définir la politique à leur manière et de repérer l’ensemble des alliés mais aussi des adversaires. Car définir ses ennemis, c’est essentiel... On connaît parfaitement les deux cents méchants charbonniers-pétroliers ! La clarification est publique : de plus en plus d’institutions refusent de financer les énergies fossiles ; la responsabilité des plus riches dans le changement climatique est amplement documentée (lire le Rapport sur les inégalités mondiales 2022, codirigé par Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman) ; on a plein de propositions efficaces d’impôts sur l’usage du CO2, sur la fortune des multimilliardaires. Le défi n’est plus de désigner mais de rassembler des gens décidés à en tirer les conséquences concrètes. Or le pétrole, c’est aussi nos voitures, nos pulls en polyester, nos steaks saignants… Nous sommes victimes et complices, à différentes échelles. Si un parti écologique était élu à la présidentielle, quelles populations suivraient des mesures, forcément difficiles, à même d’attaquer sérieusement ces charbonniers-pétroliers ? Il faut des gens derrière...

 

Je veux bien parler d’« anticapitalisme », mais cela ne clarifie pas beaucoup les choses, d’autant que Marx n’utilise jamais le terme de capitalisme — il parle de « capitalistes ». Et surtout, nous ne sommes plus dans la même histoire. Quittons les batailles et la sociologie du xxe siècle ! Aujourd’hui, il s’agit de comprendre que la production seule ne définit plus notre horizon, et que notre obsession pour la production destructrice… nous détruit. Ce que l’on ne capture pas avec la notion de « capitalisme », c’est que la bataille porte sur l’économie : non pas la discipline économique, qui sert à faire des comptes, mais celle avec un grand E, cette idéologie qui conçoit les relations humaines uniquement en termes de ressources et nous vend la croissance comme seul moyen de prospérer. Voilà pourquoi cette bataille s’inscrit dans l’histoire de la gauche émancipatrice, au sens de Karl Polanyi : le véritable défi, c’est la résistance à l’économisation, par tous les moyens. Le monde n’est pas fait de relations économiques !

Refaire une société est ce qu’il y a de plus compliqué, surtout quand elle a été défaite par ces forces puissantes qu’on appelle « néolibérales ». La gauche a tout perdu, il faut se réarmer autrement et poser en termes de valeurs des questions qui sont posées en termes d’économie. On le voit avec la crise de l’hôpital, de l’enseignement : ces sujets ne sont pas valorisés parce que la question de la valeur n’est pas considérée comme prioritaire. Pourquoi ne paierait-on pas mieux les professeurs, les infirmières ? Pourquoi l’hôpital est vu comme une dépense et pas un bien commun ? Qu’est-ce qui est important ? C’est quoi, la prospérité ? Le merveilleux livre de David Graeber et David Wengrow Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité montre que des tas de sociétés se sont organisées en dehors de toute économisation...

 

Bruno Latour, extrait d'un entretien pour Télérama n°3759, janvier 2022.

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22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 17:28

 

J’ai consacré ma maîtrise d’histoire au mariage et à la sexualité des clercs à l’époque mérovingienne. Au fur et à mesure que je descendais dans les tréfonds du droit canon du VIe siècle, je perdais pied avec la réalité, qui était à ce moment-là, en 2006, la mobilisation contre le contrat première embauche (CPE). Chaque jour je faisais une pause pour regarder la retransmission télévisée des séances à l’Assemblée nationale, et je me suis pris de passion pour les débats parlementaires – sujet auquel je consacrerais ma thèse. C’est ma fascination pour les débats qui m’a fait passer du Moyen Âge à la politique : j’ai un intérêt très ancien pour les mots, et lorsque je suis tombé sur L’Art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé un trésor et de développer un pouvoir magique...

 

Le discours occupe une place centrale en permettant à chacun de se forger une opinion pour choisir ses représentants. C’est grâce au discours des candidats que l’on choisit l’orientation qui nous convient. Avec la multiplication des canaux de diffusion, le discours politique occupe plus d’espace qu’auparavant. D’où le retour en grâce des meetings, autrefois ringards, désormais diffusés en direct sur les chaînes d’info et les réseaux sociaux. Nous sommes donc davantage qu’hier exposés à ces discours. Le problème, c’est que le processus de démocratie représentative ne fonctionne que si ces discours sont honnêtes et que les candidats pensent ce qu’ils disent et disent ce qu’ils pensent. Or, on voit bien que ce n’est pas le cas. Le discours est moins un vecteur de débat éclairé qu’un instrument d’obtention du pouvoir. La conséquence, c’est un débat public tout sauf transparent...

Nous ne sommes pas égaux face aux discours, ni en tant que récepteurs, ni en tant qu’émetteurs. Pour avoir la parole, il faut bénéficier d’un accès aux canaux de diffusion. Le philosophe Bernard Manin remarque que notre régime politique est certes formé d’une composante démocratique, qui assure l’égalité dans la désignation des élus, mais aussi d’une composante aristocratique qui ne donne pas à tous les mêmes chances d’être élus selon notre origine, notre capital social ou économique. Et lorsque nous entendons ces discours, nous ne sommes pas non plus à armes égales face à des hommes politiques entourés de communicants qui sortent de grandes écoles et dont la production de discours est le métier. Il est par conséquent nécessaire de protéger son esprit face à cette arme que certains manient trop bien...

J’essaie de donner des clés à chacun pour décrypter ces discours et parvenir à se forger une opinion. Je propose que la rhétorique soit enseignée durant l’année de première, au lycée. C’est un projet politique : une société dans laquelle les individus sont plus éclairés et plus exigeants est une société où ils seront plus en mesure d’exercer leur citoyenneté. Une démocratie, c’est un régime où le pouvoir rhétorique est partagé..

 

 La rhétorique, c’est l’art de convaincre. Elle n’a pas besoin d’oralité : un tract politique, une lettre de motivation ou d’amour sont des actes rhétoriques. L’éloquence, c’est l’art de bien parler, de capter l’attention de son auditoire. Une partie des concours d’éloquence se préoccupent peu des arguments et se bornent à valoriser la figure du beau parleur. C’est aussi le cas du grand oral du bac, qui évalue moins l’art de convaincre que la capacité de bien présenter ses connaissances. Cela s’explique par le fait que l’éloquence est une compétence immédiatement valorisée dans le monde professionnel. Je regrette que l’école s’attache plus à ce que les élèves sachent animer des réunions qu’à ce qu’ils soient des citoyens critiques.

Les grandes fictions fondatrices de notre démocratie représentative se craquellent et les citoyens commencent à voir derrière le décor. La première fiction, c’est de faire comme si la volonté de la majorité était la volonté de tous. Lorsqu’un président est élu, il y a souvent en réalité une majorité de gens qui n’ont pas voté pour lui, soit en votant pour quelqu’un d’autre, soit en s’abstenant. La deuxième, c’est de faire comme si le consentement donné à un homme ou à une femme valait consentement à tout son programme. Beaucoup de gens votent en fait par dépit ou par défaut. La troisième, c’est de faire comme si le consentement à cet homme ou cette femme valait consentement à toutes ses décisions pendant cinq ans, qu’elles soient ou non dans son programme. Ces fictions ont longtemps tenu mais depuis le non au référendum sur la Constitution européenne en 2005, qui a pourtant abouti au traité de Lisbonne en 2007, les citoyens ont commencé à comprendre que la démocratie ne réalisait pas pleinement l’idéal d’un gouvernement par le bas. Sans parler du creusement des inégalités, malgré l’accroissement des richesses… Est née une prise de conscience des promesses non tenues de la démocratie représentative. Les Gilets jaunes ont contesté qu’il s’agisse d’un régime « pour le peuple, par le peuple », et aspiré à plus de délibération et de participation..."

 

Clément Viktorovitch : extrait d'entretien pour le magazine Télérama n°3757, du 12/01/2022

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