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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 17:06

" La langue est un instrument de pouvoir. La manière dont chacun désigne les choses - un ennemi, un projet, un produit - contribue à déterminer ce que les autres en pensent. En retour, tout individu est manipulé, au quotidien, par les mots ; ceux des hommes politiques, des publicitaires, des journalistes et des juristes ; ceux des collègues et des proches. Nous avons conscience de cette puissance de la langue, sans pouvoir nous y soustraire pour autant...

Les mots ne servent pas seulement à véhiculer des informations. Ils éveillent des attentes et des souvenirs, ils influencent nos jugements et nos décisions, ils recréent le monde dans notre esprit. Et le résultat peut étonnamment vite se dissocier de la réalité... Les images lexicales nous imposent une vision du monde. Elles font des voleurs du bien public d'attendrissants "réfugiés fiscaux" et d'authentiques réfugiés des "raz de marée" menaçants. La métaphore oriente la pensée dans une direction bien réelle. Elle suggère des ébauches de solution pour les problèmes qu'elle désigne : n'est-il pas évident qu'il faut construire des digues si un raz de marée menace le pays ?

Les psychologues américains Lers Boroditsky et Paul Thibodeau ont révélé cette capacité des métaphores à manipuler les opinions politiques en menant une expérience étonnante. Ils ont présenté à certains cobayes le texte suivant :

" Une bête ravage la ville d'Addison : il s'agit du crime. Il y a cinq ans, tout allait bien à Addison. Mais, au cours des cinq dernières années, les systèmes de défense de la ville se sont affaiblis et celle-ci a été livrée au crime. Aujourd'hui ont lieu plus de 55 000 incidents criminels par an - leur nombre a augmenté de plus de 10 000... Quelles solutions proposeriez vous pour réduire la criminalité ? "

71% des, personnes interrogées au sein de ce premier groupe répondirent qu'il fallait pourchasser les criminels et les punir plus durement encore. Un second groupe fut d'un autre avis. Ses membres recommandaient plus souvent de rechercher les causes de la criminalité, de lutter contre la pauvreté et d'améliorer l'accès à l'éducation. D'où venait cette discordance ? D'un simple mot. Alors que le texte du premier groupe décrivait la criminalité comme une "bête", il était question dans le second texte d'un "virus" - d'un agent pathogène, donc, contre lequel la prévention pouvait être utile. Il ne semble pas exagéré de dire, à l'instar des linguistes californiens George Lakoff et Elizabeth Wehling dans leur livre The little blue book. The essential guide to thinking and talking democratic. (Free Press 2012) que les métaphores peuvent orienter le comportement politique de nations entières. " Aucune relation entre les partis et les électeurs n'est plus intime et plus importante que celle qui - de cerveau à cerveau - est établie par la langue" "

Claudia Wustenhagen : extrait de " ces mots qui nous gouvernent", article dans la revue Books n°77, juin 2016, à propos du livre de Marianne Hanseler : "Métaphores sous le microscope"

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publié par jmlire9258 - dans Dans la Presse
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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 11:26

" Aujourd'hui , je suis très opposée au féminisme à la façon d’Élisabeth Badinter. Je réprouve la bataille laïcarde. Je suis contre la loi contre le voile. Pourquoi interdire aux femmes de s'habiller comme elles le veulent ? Pourquoi imposer ? C'est le contraire de la liberté, d'un vrai féminisme... Connaît-on la proportion des femmes qui choisissent de le porter et celles à qui on l'impose ? Et les femmes occidentales, sont-elles sûres d'avoir choisi tout ce qu'elles font ? Ces femmes qui ont l'arrogance de décider de qui est libre ou pas, le sont-elles elles-mêmes ? Sont-elles entièrement émancipées ?...

Je pense aux paroles d'une chanson d'Alain Souchon, Poulailler's Song : " Dans les poulaillers d'acajou /Les belles basses-cours à bijoux /On entend la conversation d'la volaille qui fait l'opinion, " Et ce qui gagne dans les " poulaillers d'acajou", c'est l'islamophobie, la haine de l'autre. Depuis des années maintenant...

Annie Ernaux : extrait d'entretien pour le magazine Politis n°1398, Avril 2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/Annie_Ernauxhttp://

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publié par jmlire9258 - dans Dans la Presse
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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 18:20
Le romancier et le sénateur

" La littérature ne peut rien. A part faire évoluer les esprits. Mais c'est un processus lent, très lent. je pense à ce que la littérature a fait pour moi... Elle a changé mon esprit. J'avais 13 ans, ma prof de lettres m'a donné tout Stendhal à lire. C'était une vieille dame très pauvre, mais une grande maîtresse de classe. Elle était francophile. Quand j'étais en première, elle m'a fait découvrir Apollinaire, puis Rabelais, et j'ai dévoré tous ces écrivains avec mon frère, qui était un très grand lecteur. Faire mûrir l'esprit, c'est ce que peut la littérature. Ça rend les imbécilités plus visibles, je pense. La littérature peut présenter les choses de façon plus claire, parce qu'elle n'a pas de préjugés politiques. Je croirais plus facilement un romancier qu'un sénateur. J'ai une idée que je tente de faire admettre : chaque représentant au Congrès devrait passer un examen en littérature et en histoire mondiale. Ça montrerait à quel point ils sont idiots. Ils ne savent rien, pour la plupart d'entre eux. regarde Donald Trump aujourd'hui ou Sarah Palin hier, tu sais la nana sexy qu'ils avaient dégotée il y a quelques années au Tea Party ! Bon vous avez la même chose en France, hein, avec Marine Le Pen qui fait 20% des voix ou plus... En moins sexy. Leurs discours est le même : que ce soit les Mexicains ou les Arabes, foutons les dehors à coup de fusil ! Sais-tu qu'il y a eu un sondage cette année* :ils ont interrogé les gens des droites religieuses au sujet de la torture ; eh bien tous étaient unanimement d'accord pour autoriser le supplice de la baignoire ! Pourquoi les chrétiens de ce pays approuvent-ils la torture ? C'est dingue, non ?J'ai failli me noyer à plusieurs reprises à la pêche, et je sais d'expérience qu'il n'y a rien de plus déplaisant que cette sensation de se noyer. La baignoire... N'avons-nous rien appris de l'histoire ? De la Résistance et de l'Occupation en France ? "

Jim Harrison : extrait d'un entretien pour le magazine Lire, octobre 2015

* aux États-Unis

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publié par jmlire9258 - dans Dans la Presse
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10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 18:11
Notre réel n'est qu'une fiction...

" Wolfgang Zeidler est un juriste allemand né en 1924 et décédé en 1987. De 1983 à 1987, il a été président de la Bundesverfassungsgericht - la plus haute Cour de Justice allemande - à Karlsruhe. S'entretenant un jour avec une amie de ce qu'il ferait quand il prendrait sa retraite, il lui fit part de la proposition qui lui avait été faite de devenir conseiller juridique des autorités du Sud-Ouest africain. Ce pays d'Afrique, à l'époque était un protectorat de l'Afrique du Sud de l'apartheid. Il ne deviendra indépendant qu'en 1990, sous le nom de Namibie. Le Sud-Ouest africain est l'unique territoire africain où ont fait souche des colons allemands. M.Zeidler se réjouissait à l'idée donc d'un vaste domaine au soleil où il pourrait passer ses vieux jours. L'amie à qui il décrivait ce tableau lui prêta alors un roman ; peut-être le plus connu des romans écrits par les auteurs africains en langue européenne. Things fall apart est son titre. L'auteur en est Chinua Achebe, un Nigérian décédé en 2013. Ce roman, publié en 1958, a été traduit en français en 1966 par les éditions Présence africaine sous le titre Le monde s'effondre. Les éditions Actes Sud en proposent une nouvelle traduction intitulée Tout s'effondre. Wolfgang Zeidler, notre juge constitutionnaliste allemand qui sans doute n'avait jamais lu auparavant une fiction écrite par un auteur africain, fut si troublé par ce roman d'Achebe qu'il décida de renoncer à son installation dans la colonie du Sud-Ouest africain. Il déclara à son amie qu'il " n'avait jamais vu l'Afrique de cette façon et qu'après cette lecture il ne se sentait plus innocent ". Retenons les mots "voir" et "innocent" qu'il utilise...

Things fall apart est cet unique roman des histoires littéraires africaines dont on a fêté le cinquantenaire de la parution en 2008. Il traite de cette époque historique en Afrique noire (en gros, le dernier quart du XIXème siècle) où des puissances européennes se ruèrent pour se l'approprier. Comment le monde clos et cohérent d'un clan du peuple ibo* au sud-est du Nigeria actuel s'est-il effondré face aux Britanniques ? Cet effondrement du monde est raconté avec une sérénité et une maturité qui surprennent chez un si jeune auteur (Achebe avait vingt-huit ans à la sortie du roman !). Bien qu'éduqué à l'école anglaise et qu'écrivant en anglais, Achebe accomplit dans ce roman une vue interne de son clan qui aurait été la même s'il avait écrit dans sa langue maternelle et uniquement pour les siens. Ce que Wolfgang Zeidler a reçu en pleine figure si l'on ose dire, c'est cet universel humain que n'escamote ou ne fausse aucun à priori idéologique et anachronique...

Puissance humaniste du roman qui dit plus et mieux à l'homme que le réel sur le ...réel. Wolfgang Zeidler, au cours de sa vie, a bien des fois vu des images d'Afrique et d'Africains. A Berlin ou ailleurs, il a dû rencontrer des Africains à une occasion ou une autre. Et pourtant, c'est lorsqu'il a lu un roman où un écrivain africain fait vivre les siens qu'il a...vu l'Afrique. Il n'avait jamais vu l'Afrique de cette façon, s'est-il étonné lui-même. C'est que, dans la réalité de sa vie, nous n'avons à faire au mieux qu'à des parties, des fragments. Nous ne faisons que des expériences parcellaires du réel au quotidien. Ce que je vois de l'autre, même toute une vie durant, n'est en réalité que partiel. Au-delà de lui, son environnement privé, ses antécédents, ses circonstances, la logique que celles-ci imposent à son existence sur terre m'échappent. En l'observant, en écoutant ce qu'il dit sur lui-même et tout ce qu'on raconte à son sujet, je peux me faire une iodée plus ou moins juste ; mais en vérité, pris moi-même, dans mes circonstances, dans mes préoccupations, je ne peux prétendre avoir une connaissance complète de lui, et réciproquement. De même pour un pays, un peuple, une époque donnée... Aucun homme n'est omniscient vis-à-vis de son prochain ; sauf dans le roman qui en est la simulation. Le roman est une représentation verbale d'un tout que nous avons en considération. de sorte que notre esprit de lecteur, disposant ainsi de multiples composantes cachées et publiques d'un être ou d'une situation,, nuance, comprend, expérimente en se voyant et en se reconnaissant dans cette altérité imaginaire. Wolfgang Zeidler s'est identifié à Okonkwo, le personnage principal de Tout s'effondre ; il s'est reconnu dans Okonkwo père de famille, mari, membre de l'élite de son clan, épris d'amour pour sa culture, sa patrie, désemparé face à l'absurde avènement d'une religion étrangère à laquelle se convertit son fils aîné, son héritier ! Comment rester innocent après s'être ainsi identifié ? A moins d'être un pervers, on ne détruit en bonne conscience que ce qui nous est abstrait, désincarné. D'où du reste souvent la nécessité préalable de "convertir" en mots (mensongers) ceux qu'on va opprimer, tuer ou humilier.

En conséquence, pour chacun de nous, c'est le réel qui est une fiction et non le roman...

*http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Ibos/124656

Théo Ananissoh, chronique dans la revue L'Atelier du roman n°79, septembre 2014

http://next.liberation.fr/livres/2013/11/27/chinua-achebe-au-dela-des-tenebres_962436

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publié par jmlire9258 - dans Dans la Presse
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  • : Le Lecturamak
  • : " Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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