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3 février 2022 4 03 /02 /février /2022 17:36
Bruno Latour, 2015.

 

... L’écologie est née dans les marges, depuis la fin de la guerre, avec des penseurs et des précurseurs qui ont décidé de « sortir du système », comme on dit… Aujourd’hui, ces marginaux sont devenus centraux parce qu’ils ont pointé du doigt LA question pour la survie de tous. Ce changement est très compliqué pour des gens qui se voient toujours comme marginaux et qui, brusquement, s’aperçoivent qu’ils peuvent devenir la majorité et doivent répondre à de nouvelles questions : que fait-on de la conquête du pouvoir ? Qu’est-ce qu’un État de l’écologisation, tout comme il y a eu un État de la reconstruction, un État de la modernisation, un État (très secoué) de la globalisation ? Et qu’est-ce qu’une Europe écologique ? Tant que les écologistes continueront à chérir leur marginalité, ils seront incapables de définir la politique à leur manière et de repérer l’ensemble des alliés mais aussi des adversaires. Car définir ses ennemis, c’est essentiel... On connaît parfaitement les deux cents méchants charbonniers-pétroliers ! La clarification est publique : de plus en plus d’institutions refusent de financer les énergies fossiles ; la responsabilité des plus riches dans le changement climatique est amplement documentée (lire le Rapport sur les inégalités mondiales 2022, codirigé par Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman) ; on a plein de propositions efficaces d’impôts sur l’usage du CO2, sur la fortune des multimilliardaires. Le défi n’est plus de désigner mais de rassembler des gens décidés à en tirer les conséquences concrètes. Or le pétrole, c’est aussi nos voitures, nos pulls en polyester, nos steaks saignants… Nous sommes victimes et complices, à différentes échelles. Si un parti écologique était élu à la présidentielle, quelles populations suivraient des mesures, forcément difficiles, à même d’attaquer sérieusement ces charbonniers-pétroliers ? Il faut des gens derrière...

 

Je veux bien parler d’« anticapitalisme », mais cela ne clarifie pas beaucoup les choses, d’autant que Marx n’utilise jamais le terme de capitalisme — il parle de « capitalistes ». Et surtout, nous ne sommes plus dans la même histoire. Quittons les batailles et la sociologie du xxe siècle ! Aujourd’hui, il s’agit de comprendre que la production seule ne définit plus notre horizon, et que notre obsession pour la production destructrice… nous détruit. Ce que l’on ne capture pas avec la notion de « capitalisme », c’est que la bataille porte sur l’économie : non pas la discipline économique, qui sert à faire des comptes, mais celle avec un grand E, cette idéologie qui conçoit les relations humaines uniquement en termes de ressources et nous vend la croissance comme seul moyen de prospérer. Voilà pourquoi cette bataille s’inscrit dans l’histoire de la gauche émancipatrice, au sens de Karl Polanyi : le véritable défi, c’est la résistance à l’économisation, par tous les moyens. Le monde n’est pas fait de relations économiques !

Refaire une société est ce qu’il y a de plus compliqué, surtout quand elle a été défaite par ces forces puissantes qu’on appelle « néolibérales ». La gauche a tout perdu, il faut se réarmer autrement et poser en termes de valeurs des questions qui sont posées en termes d’économie. On le voit avec la crise de l’hôpital, de l’enseignement : ces sujets ne sont pas valorisés parce que la question de la valeur n’est pas considérée comme prioritaire. Pourquoi ne paierait-on pas mieux les professeurs, les infirmières ? Pourquoi l’hôpital est vu comme une dépense et pas un bien commun ? Qu’est-ce qui est important ? C’est quoi, la prospérité ? Le merveilleux livre de David Graeber et David Wengrow Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité montre que des tas de sociétés se sont organisées en dehors de toute économisation...

 

Bruno Latour, extrait d'un entretien pour Télérama n°3759, janvier 2022.

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7 octobre 2020 3 07 /10 /octobre /2020 17:32
Parc national du Simien, Éthiopie, Bernard Gagnon 2012

"... La vision et la gestion de la nature sont différents en Europe et en Afrique. Il existe environ 350 parcs nationaux sur le continent africain, et dans la plupart d'entre eux les populations ont été expulsées pour faire place à l'animal, la forêt ou la savane. La violence subie entraîne des ravages sociaux. Dans les parcs encore habités, l'agriculture, le pastoralisme et la chasse sont interdits, punis d'amendes et de peines de prison. C'est le cas du parc éthiopien du Simien, situé entre 2800 et 4600 mètres d'altitude, et classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Le paysage montagnard y ressemble pourtant beaucoup à celui des Cévennes, mais dans le parc français, également classé au patrimoine mondial, l'objectif est tout à fait contraire : il s'agit, selon l'Unesco, de sauver les "systèmes" agropastoraux", de "les conserver par la perpétuation des activités traditionnelles", de valoriser l'harmonie de l'homme et de la nature... Au Simien, "les menaces pesant sur l'intégrité du parc sont l'installation humaine, les cultures et l'érosion des sols..." 

 

   Cette idéologie est véhiculée par les grandes organisations internationales comme l'Unesco, le WWF ( World Wildlife Fund ) ou l'UICN ( Union internationale pour la conservation de la nature). Alors que l'homme européen saurait façonner l'environnement et s'adapter à la nature, l'homme africain ne pourrait que les dégrader et les détruire... Cette vision inégalitaire traduit un nouveau genre de colonialisme : le colonialisme vert. L'intention n'est plus la même qu'à l'époque coloniale, mais l'esprit reste identique : le monde moderne doit continuer à sauver l'Afrique des Africains, on légitime le contrôle de l'Afrique par une théorie environnementale décliniste... Celle d'un monde africain sauvage et vierge, en voie de dégradation, qu'il faudrait à tout prix protéger. Ce fantasme d'Afrique, qui n'a bien sûr jamais existé, hante nos représentations, d'hier à aujourd'hui... Un Éden mythique, originaire, composé de faune, de flore et de panoramas, mais vidé de ses hommes... Le cliché colonial fait de l'homme africain un braconnier affamé, tuant l'animal avec cruauté, à l'arc et à la lance, auquel s'oppose la vision aristocratique du bon chasseur blanc civilisé.

 

Un village dans le Parc national du Simien, Éthiopie; B.Gagnon, 2012

 

Dans le parc du Simien, connu pour son espèce de bouquetin, le Walia Ibex, les experts ont associé la possible disparition de cet animal - que démentent pourtant les chiffres - à la présence humaine et justifié ainsi les déplacements forcés de population... Il faut arrêter de nier l'évidence : ces populations expulsées ne participent aucunement à la crise écologique. Elles se déplacent à pied, n'ont pas d'électricité, n'achètent quasiment pas de nouveaux vêtements, ne mangent presque jamais  de viande ou de poisson, et contrairement à deux milliards d'individus, elles n'ont pas de smartphones. Si l'on voulait résoudre la crise écologique, il faudrait vivre comme elles!  En revanche, une visite dans le parc du Simien, qui compte environ 5500 touristes par an ( ce qui est peu par rapport aux grands parcs du Kenya ou de Tanzanie qui abritent des safaris générant chaque année des dizaines de millions de dollars), a un coût écologique élevé: les randonneurs ont des bâtons en aluminium fabriqué à partir de l'extraction de bauxite, des vestes en polaire, à partir de résidus de pétrole, des chaussures en Gore-Tex, avec du Téflon, etc. Ils sont venus en avion, et un vol Paris Abeba émet au moins 0,5 tonne de CO². 

 

L'exploitation des ressources induites par la visite d'un parc national équivaut à détruire les écosystèmes qui y sont protégés. L'argument de la biodiversité ne tient donc pas. En mettant sous cloche des espaces prétendument naturels, on s'exonère des dégâts qu'on cause partout ailleurs. On se dit qu'on peut continuer ce mode de vie puisqu'on préserve ici ce qu'on continue à détruire là-bas. Les parcs sont un trompe-l’œil qui cache le vrai problème : la destruction de la nature à l'échelle de la planète. La lutte économique doit être globale, portée contre l'exploitation mondiale des ressources et non contre des agriculteurs et des bergers qui vivent d'une agriculture de subsistance. "

 

Guillaume Blanc : extrait d'un entretien accordé à Télérama n°3587 du 9/09/2020

 

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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 17:20

Congress, Arizona.  photo d'Alex MacLean 

 

 "  Je faisais un vol entre Phoenix et Las Vegas et je suis passé au dessus de ce lotissement. Je me suis demandé : " Qu'est-ce que ces gens fichent dans ce carré planté au milieu de nulle part, en plein désert ? "  Il s'agit probablement de retraités qui, dans ce no man's land, peuvent devenir propriétaires à bon marché. Mais leur éloignement de tout soulève bien des problèmes. Aucun train, aucun bus ne se rend dans ces contrées, et les habitants de cette " colonie " doivent prendre leur voiture pour le moindre déplacement. La première bourgade se trouve à 8 kms ; Phoenix, elle, est à plus de 100 kms..."

vu dans Télérama n° 3061 ( du 13 au 19 sept )

Over ( Editions La Découverte ) sortie le 2 Octobre

Exposition Alex MacLean, du 12 septembre 2008 au 31 janvier 2009 au Domaine régional de Chaumont-sur-Loire


 

 

 

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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