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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 22:59

Le paysan trace un sillon et sème la vie ; il creuse un chemin qui serpente ; c'est sa manière de parler. La Voie se cherche dans l'obscurité, toujours en avant de soi. Jean de la Croix a écrit : " Je connais la source, elle court, elle coule, mais c'est de nuit ". Même dans la langue française, Mallarmé avait noté que le mot "jour", à la prononciation étouffée, était plus sombre et fermé que le mot "nuit" avec sa note cristalline. C'est dans la nuit que l'éclair se manifeste, que l'on peut éprouver l'ivresse de capter la source de la lumière, et l'envie d'aller vers elle. Chacun de nous avance ainsi dans sa nuit, basculant à chaque pas dans l'instant suivant ; c'est le chemin de la Voie, notre manière de tracer un sillon fécond. L'abandon au Souffle est une longue patience ; plus je vieillis, plus je me sens prêt à vivre. "

 

François Cheng : extrait de " Et le souffle devient signe..." Éditions L'Iconoclaste, Paris, 2014.

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 19:19
Michaël Ferrier (2018), photo Librairie Mollat
Michaël Ferrier (2018)

Je me réveille dans mon lit, en nage, mais cette fois ce n'est pas le paludisme, ce n'est pas la sueur de la fièvre et ce n'est pas un cauchemar. Ou plutôt le cauchemar est entré dans ma vie même. J'ai bien entendu un hurlement sauvage, précédé de grandes rafales de pistolet-mitrailleur. Je me précipite à la fenêtre et je regarde dans la cour. ..
La case du gardien a explosé, percutée par une grenade... des morceaux de paille pendent du toit et ont commencé à brûler. Et devant elle une ombre, armée d'un fusil.

La cour est devenue un grand échiquier inutile, où, calmement, deux enfants-soldats nous tiennent en joue.

Les soldats sont entrés dans la cour, la cour par laquelle tout arrive, et toutes sortes d'ombres se faufilent maintenant, le long des palissades, fusils en bandoulière...

Le soldat est très jeune, quelques années de plus que moi; seize ans peut-être, dix-sept ans , à la limite. Il a d'abord tué Dick, qui menaçait de le mordre, une balle entre les deux yeux,  au dessus du museau, au milieu du front. Maintenant, il se tient à côté du gardien, qui a pourtant voulu retenir le chien. Après quelques palabres, il sort à nouveau le pistolet du holster fixé à sa ceinture et plaque le bout du canon à l'endroit où la gorge se transforme en menton. Je comprends l'expression " à bout portant", que j'ai lue tant de fois dans les livres. Il y a plusieurs sortes de guerre. Et là, c'est la guerre dans la guerre. Une exécution. C'est à la fois la plus rapide et la plus lente des morts. Il a l'index sur la détente et il va tirer...

Le coup part, et la tête chavire dans un cri. Je me souviens parfaitement du mouvement des muscles du visage quand on tire, comme si on extrayait de soi toute sa haine, un vieux fond de terreur ancienne...

Le jeune soldat recharge, attrape le fils du gardien par l'épaule - il doit avoir son âge - et le plaque à la même place où son père vient de mourir, et il tire une deuxième fois. Rien de plus répétitif que la guerre, de plus lancinant et de plus singulier à chaque fois. Dans la guerre, tout a toujours lieu au moins deux fois, comme si elle voulait s'assurer qu'on a bien compris, que c'est elle qui règne, qu'elle fera ce qu'elle voudra, que le plus absurde des actes pourra, sous sa tutelle, être commis autant de fois qu'elle voudra...

 

La croyance en la bonté de l'homme, en sa nature humaine, c'est cela que la guerre ruine quand elle émerge, très vite et presque sans effort.

Il faudrait tout mettre sur la table et vider les tiroirs, vider aussi les placards encombrés de cadavres, Blancs, Noirs, innocents et coupables : l'argent n'a pas plus de couleur que d'odeur. Alors, un seul sentiment subsisterait peut-être : la honte. La honte devant l'ignorance ou la veulerie des opinions publiques, des guerres qu'on mène pourtant en leur nom, le commerce des armes et celui des votes, tous les petits arrangements entre les dictatures et les démocraties qui durent depuis si longtemps en Afrique, entre les ressources minières et les placements financiers, l'apologie des cultures authentiques et les falsifications continuelles, la défense des valeurs universelles et la promotion des intérêts particuliers."

 

Michaêl Ferrier : extraits de "Scrabble", Éditions du Mercure de France, 2019

 

http://www.lacauselitteraire.fr/scrabble-une-enfance-tchadienne-michael-ferrier-par-philippe-chauche

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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 18:19

" C'était un matin dans un bus, je n'avais pas couché chez moi et je rentrais pour écrire, je repassais en esprit des phrases que j'allais mettre noir sur blanc. Je relève la tête, il y avait une femme en face de moi, ni belle ni laide, ni vieille ni jeune, et elle m'est apparue à l'instant avec violence comme un Vélasquez. C'était prodigieux. C'était trop fort, trop plein. J'ai détourné le regard pour y échapper, et debout il y avait un autre Vélasquez avec un attaché-case, et derrière des petits Vélasquez avec des cartables, des princes superbes et des nabotes, toute la cour d'Espagne à l'heure de pointe dans un bus de la ligne A. J'ai sauté du bus au premier arrêt, j'étais dans un état inoui, immontrable, je ne savais pas si je riais aux éclats ou si je sanglotais. C'est ce jour là peut-être que je me suis dit que j'écrirais sur les peintres, je leur devais bien ça."

Pierre Michon. extrait de " Le roi vient quand il veut "


Les Menines
envoyé par blanchin

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3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 18:50
" Il y a un vice dans notre façon de penser. Plus les connaissances s'accumulent, moins le monde devient compréhensible [...] Ce qui nous manque le plus, ce n'est pas la connaissance de ce que nous ignorons, mais l'aptitude à penser ce que nous savons. [...] Contrairement à l'opinion courante, la connaissance progresse en intégrant en elle l'incertitude, non en l'exorcisant. "

Edgar Morin " La Méthode "  ( lu dans télérama du 5 au 11 avril 2008)

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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