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28 août 2022 7 28 /08 /août /2022 16:55
Leonardo Padura Fuentes à Francfort-sur-le-Main (2008)
Leonardo Padura (2008)

 

 

D'un pas rendu hésitant par la quantité de rhum ingérée, le mathématicien chercha alors la dalle la plus élevée de la terrasse d'où il pourrait surplomber le jardin. Clara essaya d'éviter les regards que, elle le savait, les autres échangeaient, peut-être avec un petit sourire moqueur, car elle sentait que regarder Bernardo lui causait une pointe de culpabilité. Le flash de l'appareil photo de Walter illumina les lieux et Bernardo s'éclaircit la gorge tout en attendant qu'achève de s'éloigner l'avion qui venait de décoller de l'aéroport de Rancho Boyeros, qui n'était pas loin.

   - Ramsés, s'il te plaît, finit par dire Bernardo. L'enfant sourit et appuya sur la touche play du magnétophone.

   Des accords de guitare acoustique, reconnaissables entre tous, inondèrent le jardin de la maison de Fontanar. Quelques uns sourirent, d'autres tournèrent la tête, pour observer, intrigués, Bernardo qui restait immobile, les yeux fermés, tandis que s'élevait la voix diaphane de Steve Walsh, le chanteur de Kansas.

 

      I close my eyes, only for a moment,

      And the moment's gone

      All my dreams pass before my eyes, a curiosity

     Dust in the wind.

 

 

   Bernardo ouvrit les yeux et regarda l'assistance. Clara craignit que quelque chose de grave ne soit arrivé. Elle savait que Bernardo adorait cette chanson, mais elle avait du mal à comprendre sa pertinence en pleine fête d'anniversaire. Le son mélancolique du violon de Robby Steinhardt flotta alors dans l'air, avant les paroles et les derniers accords de la chanson.

 

 

      Dust in the wind

      All we are is dust in the wind

      Dust in the wind

      Everything is dust in the wind

      The wind...

 

 

   Bernardo regarda une nouvelle fois les visages des convives, qui avaient gardé un silence expectatif.

    - Vous ne trouvez pas que c'est une des plus belles chansons jamais composées ?... Une des plus vraies ?... Eh oui, merde, tout n'est que poussière dans le vent... Et c'est pour ça que, avant que vous ne commenciez à vous remplir la panse avec du porc grillé et du riz aux haricots verts, je veux vous dire un truc. - Bernardo sourit alors, ses yeux se remirent à briller, avec ce vert profond toujours attirant et mystérieux, - Je ne sais pas si vous avez fait les comptes... faire les comptes, c'est mon boulot, je suis pas mathématicien informaticien pour rien. Et les comptes disent que c'est la onzième fois que nous sommes réunis ici pour fêter  l'anniversaire de notre chère Clara. La première, c'était en 1980 et nous étions presque tous là, sauf l'abominable Walter, comme disent certains, qui était à la chasse aux ours en Sibérie... Mais ceux d'entre nous qui étions ici, vous vous rappelez comment nous étions en 1980 ? Au top, non ? Et maintenant comment nous sommes en 1990 ? Et on a presque tous fêté nos trente ans et nous autres, ceux d'alors, nous ne sommes plus les mêmes, comme disait José Marti.

   - Ignorant ! ... C'est Neruda qui l'a dit, lança Irving.

   - Un poète !... Le fait est que nous ne serons plus jamais les mêmes ni la même chose, ce qui n'est pas tout à fait pareil... parce que c'est ce que nous sommes : poussière dans le vent... mais avec nos rides et nos cicatrices... nous sommes ensemble, et c'est ce que je voulais dire. Et nous sommes ensemble parce que Clara a été l'aimant qui nous a maintenus ainsi, serrés comme le Clan que nous sommes.

   Il hocha la tête, but, sourit. - Clara et cette maison. Clara et sa force de résistance, il en faut pour nous résister !... Mais avant de trinquer en l'honneur de Sainte Clara des Amis, de Maman Clara, je voulais porter un premier toast à ma femme, Elisa, mon amour... Et quoi encore, Irving ?

   - "Quand dans cette vallée rafraîchie par le vent / Nous ramassions ces fleurs fragiles..."

      - Merci, Irving...Rafraîchie par le vent...un peu trop rafraîchie, non ? dit Bernardo, et tous, sauf Walter, Elisa et Clara, avaient déjà le sourire. Je disais donc... Elisa, mon amour, pour qui je serais capable de tuer, parce que est en train de grandir dans ses entrailles l'enfant que, vous le savez, nous avons eu tant de mal à avoir. Un enfant que, quelqu'un a pu dire grâce à Dieu, à un miracle, mais moi je dis grâce à moi et à ma femme, nous allons enfin avoir et qui, je le promets, si c'est une fille s'appellera Clara Elisa, et si c'est un garçon, Attila - il sourit et presque tous les autres sourirent -, parce qu'il sera un barbare, et j'en ferai un joueur de base-ball, un boxeur ou un musicien, qu'est-ce qu'on peut en faire de mieux dans ce pays de merde... Je bois à la santé d'Elisa et de son utérus ! Et à la victoire finale !  À la vôtre ! cria-t-il en levant son verre, tandis que les autres répondaient et imitaient son geste. Et je bois à la santé de Clara, qu'elle fête beaucoup d'autres anniversaires et que nous soyons toujours, toujours, tous réunis pour les fêter !  À la tienne, Clara,  bon anniversaire ! - E l'on entendit des cris, des applaudissements, des sifflets, on réclama encore du rhum et de la bière..."

 

Leonardo Padura : extrait de " Poussière dans le vent ", Éditions Métailié, 2021, pour la traduction française.

 

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5 octobre 2021 2 05 /10 /octobre /2021 16:48

 

Je regarde la tour Zamansky, fierté des années 70. Je détestais cette tour avant, jusqu'à ce que, constituant le nouveau secteur des travaux de désamiantage de Jussieu, elle soit vidée et provoque en moi un sursaut de nostalgie et de tendresse. Depuis deux ans, les travaux ont pris une telle ampleur que j'assiste avec incrédulité à la fermeture progressive de chaque bâtiment du campus. L'année prochaine, le département de lettres où j'étudie depuis six ans sera fermé, pour être désamianté à son tour. Et les choses ne seront jamais plus comme avant : après les travaux, ni le département de lettres, ni aucun département de sciences humaines ne reviendront plus sur le campus de Jussieu. Paris-VII sera déménagé dans l'ancienne Halle aux farines du nouveau quartier "Paris Rive gauche" et Jussieu se détournera alors à jamais de ce qu'elle a toujours été : une université alliant sciences et sciences humaines en plein centre de paris, d'inspiration gauchiste...

   Dans la rue, le vent frais me fouette le visage. Ce soir, je n'ai pas envie de voir un film. Pas non plus envie de lire. Je suis pourtant la première à courir au cinéma, à une exposition, au théâtre, à un concert. La première à chercher dans l'art, un ravissement esthétique, intellectuel. La première à croire qu'il s'agit du meilleur moyen pour remuer les consciences. mais parfois comme ce soir, peinture, cinéma, musique, littérature, oui même la littérature, me semblent une supercherie, un barbiturique aussi efficace que la pornographie, les médicaments, les jeux ou la télévision. Oui, parfois comme ce soir, je sens combien l'art me tempère, combien tout ce qui travaille contre la société travaille en même temps pour celle-ci. Il n'y a pas d'issue. même l'art n'est pas une issue. L'art n'est que du vent. Du vent qui souffle sur nos visages pour nous faire croire qu'il y a de l'air, lorsque nous avons tellement du mal à respirer..."

 

Natacha Boussaa, extrait de "Il vous faudra nous tuer" Éditions Denoël, 2010.

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 22:59

Le paysan trace un sillon et sème la vie ; il creuse un chemin qui serpente ; c'est sa manière de parler. La Voie se cherche dans l'obscurité, toujours en avant de soi. Jean de la Croix a écrit : " Je connais la source, elle court, elle coule, mais c'est de nuit ". Même dans la langue française, Mallarmé avait noté que le mot "jour", à la prononciation étouffée, était plus sombre et fermé que le mot "nuit" avec sa note cristalline. C'est dans la nuit que l'éclair se manifeste, que l'on peut éprouver l'ivresse de capter la source de la lumière, et l'envie d'aller vers elle. Chacun de nous avance ainsi dans sa nuit, basculant à chaque pas dans l'instant suivant ; c'est le chemin de la Voie, notre manière de tracer un sillon fécond. L'abandon au Souffle est une longue patience ; plus je vieillis, plus je me sens prêt à vivre. "

 

François Cheng : extrait de " Et le souffle devient signe..." Éditions L'Iconoclaste, Paris, 2014.

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 19:19
Michaël Ferrier (2018), photo Librairie Mollat
Michaël Ferrier (2018)

Je me réveille dans mon lit, en nage, mais cette fois ce n'est pas le paludisme, ce n'est pas la sueur de la fièvre et ce n'est pas un cauchemar. Ou plutôt le cauchemar est entré dans ma vie même. J'ai bien entendu un hurlement sauvage, précédé de grandes rafales de pistolet-mitrailleur. Je me précipite à la fenêtre et je regarde dans la cour. ..
La case du gardien a explosé, percutée par une grenade... des morceaux de paille pendent du toit et ont commencé à brûler. Et devant elle une ombre, armée d'un fusil.

La cour est devenue un grand échiquier inutile, où, calmement, deux enfants-soldats nous tiennent en joue.

Les soldats sont entrés dans la cour, la cour par laquelle tout arrive, et toutes sortes d'ombres se faufilent maintenant, le long des palissades, fusils en bandoulière...

Le soldat est très jeune, quelques années de plus que moi; seize ans peut-être, dix-sept ans , à la limite. Il a d'abord tué Dick, qui menaçait de le mordre, une balle entre les deux yeux,  au dessus du museau, au milieu du front. Maintenant, il se tient à côté du gardien, qui a pourtant voulu retenir le chien. Après quelques palabres, il sort à nouveau le pistolet du holster fixé à sa ceinture et plaque le bout du canon à l'endroit où la gorge se transforme en menton. Je comprends l'expression " à bout portant", que j'ai lue tant de fois dans les livres. Il y a plusieurs sortes de guerre. Et là, c'est la guerre dans la guerre. Une exécution. C'est à la fois la plus rapide et la plus lente des morts. Il a l'index sur la détente et il va tirer...

Le coup part, et la tête chavire dans un cri. Je me souviens parfaitement du mouvement des muscles du visage quand on tire, comme si on extrayait de soi toute sa haine, un vieux fond de terreur ancienne...

Le jeune soldat recharge, attrape le fils du gardien par l'épaule - il doit avoir son âge - et le plaque à la même place où son père vient de mourir, et il tire une deuxième fois. Rien de plus répétitif que la guerre, de plus lancinant et de plus singulier à chaque fois. Dans la guerre, tout a toujours lieu au moins deux fois, comme si elle voulait s'assurer qu'on a bien compris, que c'est elle qui règne, qu'elle fera ce qu'elle voudra, que le plus absurde des actes pourra, sous sa tutelle, être commis autant de fois qu'elle voudra...

 

La croyance en la bonté de l'homme, en sa nature humaine, c'est cela que la guerre ruine quand elle émerge, très vite et presque sans effort.

Il faudrait tout mettre sur la table et vider les tiroirs, vider aussi les placards encombrés de cadavres, Blancs, Noirs, innocents et coupables : l'argent n'a pas plus de couleur que d'odeur. Alors, un seul sentiment subsisterait peut-être : la honte. La honte devant l'ignorance ou la veulerie des opinions publiques, des guerres qu'on mène pourtant en leur nom, le commerce des armes et celui des votes, tous les petits arrangements entre les dictatures et les démocraties qui durent depuis si longtemps en Afrique, entre les ressources minières et les placements financiers, l'apologie des cultures authentiques et les falsifications continuelles, la défense des valeurs universelles et la promotion des intérêts particuliers."

 

Michaêl Ferrier : extraits de "Scrabble", Éditions du Mercure de France, 2019

 

http://www.lacauselitteraire.fr/scrabble-une-enfance-tchadienne-michael-ferrier-par-philippe-chauche

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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 18:19

" C'était un matin dans un bus, je n'avais pas couché chez moi et je rentrais pour écrire, je repassais en esprit des phrases que j'allais mettre noir sur blanc. Je relève la tête, il y avait une femme en face de moi, ni belle ni laide, ni vieille ni jeune, et elle m'est apparue à l'instant avec violence comme un Vélasquez. C'était prodigieux. C'était trop fort, trop plein. J'ai détourné le regard pour y échapper, et debout il y avait un autre Vélasquez avec un attaché-case, et derrière des petits Vélasquez avec des cartables, des princes superbes et des nabotes, toute la cour d'Espagne à l'heure de pointe dans un bus de la ligne A. J'ai sauté du bus au premier arrêt, j'étais dans un état inoui, immontrable, je ne savais pas si je riais aux éclats ou si je sanglotais. C'est ce jour là peut-être que je me suis dit que j'écrirais sur les peintres, je leur devais bien ça."

Pierre Michon. extrait de " Le roi vient quand il veut "


Les Menines
envoyé par blanchin

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3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 18:50
" Il y a un vice dans notre façon de penser. Plus les connaissances s'accumulent, moins le monde devient compréhensible [...] Ce qui nous manque le plus, ce n'est pas la connaissance de ce que nous ignorons, mais l'aptitude à penser ce que nous savons. [...] Contrairement à l'opinion courante, la connaissance progresse en intégrant en elle l'incertitude, non en l'exorcisant. "

Edgar Morin " La Méthode "  ( lu dans télérama du 5 au 11 avril 2008)

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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