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5 mars 2022 6 05 /03 /mars /2022 17:42
Portrait photographique de l'écrivain français Thierry Hesse, à son domicile, réalisé en août 2021
Thierry Hesse, 2021

 

Les livres qui comptent pour nous, Ceux qui nous enchantent ou nous bouleversent, sont ceux, je crois, où quelque chose qui était séparé, c'est-à-dire éloigné, confus, inconnu, se trouve tout à coup réuni. Nous ne savions pas et maintenant nous savons. Nous étions dans la confusion et le brouillard s'est dissipé. Ce qui était loin est devenu proche.

   Or qu'y a-t-il de plus éloigné que les morts ? En ce sens, la littérature est bien la " langue des morts ". Dans un entretien, Daniel Mendelsohn*, relate une anecdote que lui confia un jour son grand-père.  En Europe de l'Est où vivait au XXIe siècle sa famille, chaque fois qu'elle s'apprêtait à partir en voyage, elle se rendait au cimetière pour saluer ses disparus. " C'était un rituel indispensable, dit Mendelsohn, comme s'il fallait revenir à soi pour pouvoir partir. " Ce que je retiens de cette anecdote, c'est que pour pouvoir vivre nous avons besoin de parler avec les morts, de rester en relation avec eux, et si l'on veut y parvenir, la littérature, à mon avis, est plus efficace que les tables tournantes.

   Lire et écrire ne sont certes pas des activités suffisantes pour vivre. Dans le retrait de la pièce où je lis et écris, ma vie peut apparaître elle aussi comme une " vie cachée ". Cependant j'ai l'impression qu'après chaque visite ( après chaque roman ), je peux partir en voyage l'esprit tranquille. Et vivre mieux et plus intensément...

 

   Quand j'ai commencé à écrire Une vie cachée, j'ai pensé à une phrase de Thomas Bernhard : Les grands-pères sont les véritables philosophes de tout être humain", et j'ai eu envie de vérifier si cette formule correspondait à mon grand-père François qui n'avait rien d'un érudit, mais était un homme simple, à la parole rare. Est-il nécessaire de parler pour être philosophe ? À ma façon, j'ai tenté de recomposer le trajet de son existence - les drames qu'il a subis, les décisions qu'il a prises, ses peines et ses joies - dans un temps qui n'est certes plus le nôtre mais qui, comme le nôtre, était obnubilé par le problème des frontières, des nationalités, des identités. En quoi cette existence, que j'ai brièvement croisée, a-t-elle pu m'enseigner une forme de savoir ? Au moins m'aura-t-elle permis d'écrire un livre.

   

    À la fin du roman, le narrateur fournit quelques explications sur son grand-père - qui il était, pourquoi il a vécu reclus - mais ce ne sont que des intuitions. Même les proches gardent leur part d'ombre...

 

Thierry Hesse, extrait d'un entretien pour le magazine Le matricule des Anges n°227, octobre 2021.

 

 

* de Daniel Mendelsohn, dans Le Lecturamak :

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3 février 2022 4 03 /02 /février /2022 17:36
Bruno Latour, 2015.

 

... L’écologie est née dans les marges, depuis la fin de la guerre, avec des penseurs et des précurseurs qui ont décidé de « sortir du système », comme on dit… Aujourd’hui, ces marginaux sont devenus centraux parce qu’ils ont pointé du doigt LA question pour la survie de tous. Ce changement est très compliqué pour des gens qui se voient toujours comme marginaux et qui, brusquement, s’aperçoivent qu’ils peuvent devenir la majorité et doivent répondre à de nouvelles questions : que fait-on de la conquête du pouvoir ? Qu’est-ce qu’un État de l’écologisation, tout comme il y a eu un État de la reconstruction, un État de la modernisation, un État (très secoué) de la globalisation ? Et qu’est-ce qu’une Europe écologique ? Tant que les écologistes continueront à chérir leur marginalité, ils seront incapables de définir la politique à leur manière et de repérer l’ensemble des alliés mais aussi des adversaires. Car définir ses ennemis, c’est essentiel... On connaît parfaitement les deux cents méchants charbonniers-pétroliers ! La clarification est publique : de plus en plus d’institutions refusent de financer les énergies fossiles ; la responsabilité des plus riches dans le changement climatique est amplement documentée (lire le Rapport sur les inégalités mondiales 2022, codirigé par Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman) ; on a plein de propositions efficaces d’impôts sur l’usage du CO2, sur la fortune des multimilliardaires. Le défi n’est plus de désigner mais de rassembler des gens décidés à en tirer les conséquences concrètes. Or le pétrole, c’est aussi nos voitures, nos pulls en polyester, nos steaks saignants… Nous sommes victimes et complices, à différentes échelles. Si un parti écologique était élu à la présidentielle, quelles populations suivraient des mesures, forcément difficiles, à même d’attaquer sérieusement ces charbonniers-pétroliers ? Il faut des gens derrière...

 

Je veux bien parler d’« anticapitalisme », mais cela ne clarifie pas beaucoup les choses, d’autant que Marx n’utilise jamais le terme de capitalisme — il parle de « capitalistes ». Et surtout, nous ne sommes plus dans la même histoire. Quittons les batailles et la sociologie du xxe siècle ! Aujourd’hui, il s’agit de comprendre que la production seule ne définit plus notre horizon, et que notre obsession pour la production destructrice… nous détruit. Ce que l’on ne capture pas avec la notion de « capitalisme », c’est que la bataille porte sur l’économie : non pas la discipline économique, qui sert à faire des comptes, mais celle avec un grand E, cette idéologie qui conçoit les relations humaines uniquement en termes de ressources et nous vend la croissance comme seul moyen de prospérer. Voilà pourquoi cette bataille s’inscrit dans l’histoire de la gauche émancipatrice, au sens de Karl Polanyi : le véritable défi, c’est la résistance à l’économisation, par tous les moyens. Le monde n’est pas fait de relations économiques !

Refaire une société est ce qu’il y a de plus compliqué, surtout quand elle a été défaite par ces forces puissantes qu’on appelle « néolibérales ». La gauche a tout perdu, il faut se réarmer autrement et poser en termes de valeurs des questions qui sont posées en termes d’économie. On le voit avec la crise de l’hôpital, de l’enseignement : ces sujets ne sont pas valorisés parce que la question de la valeur n’est pas considérée comme prioritaire. Pourquoi ne paierait-on pas mieux les professeurs, les infirmières ? Pourquoi l’hôpital est vu comme une dépense et pas un bien commun ? Qu’est-ce qui est important ? C’est quoi, la prospérité ? Le merveilleux livre de David Graeber et David Wengrow Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité montre que des tas de sociétés se sont organisées en dehors de toute économisation...

 

Bruno Latour, extrait d'un entretien pour Télérama n°3759, janvier 2022.

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22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 17:28

 

J’ai consacré ma maîtrise d’histoire au mariage et à la sexualité des clercs à l’époque mérovingienne. Au fur et à mesure que je descendais dans les tréfonds du droit canon du VIe siècle, je perdais pied avec la réalité, qui était à ce moment-là, en 2006, la mobilisation contre le contrat première embauche (CPE). Chaque jour je faisais une pause pour regarder la retransmission télévisée des séances à l’Assemblée nationale, et je me suis pris de passion pour les débats parlementaires – sujet auquel je consacrerais ma thèse. C’est ma fascination pour les débats qui m’a fait passer du Moyen Âge à la politique : j’ai un intérêt très ancien pour les mots, et lorsque je suis tombé sur L’Art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé un trésor et de développer un pouvoir magique...

 

Le discours occupe une place centrale en permettant à chacun de se forger une opinion pour choisir ses représentants. C’est grâce au discours des candidats que l’on choisit l’orientation qui nous convient. Avec la multiplication des canaux de diffusion, le discours politique occupe plus d’espace qu’auparavant. D’où le retour en grâce des meetings, autrefois ringards, désormais diffusés en direct sur les chaînes d’info et les réseaux sociaux. Nous sommes donc davantage qu’hier exposés à ces discours. Le problème, c’est que le processus de démocratie représentative ne fonctionne que si ces discours sont honnêtes et que les candidats pensent ce qu’ils disent et disent ce qu’ils pensent. Or, on voit bien que ce n’est pas le cas. Le discours est moins un vecteur de débat éclairé qu’un instrument d’obtention du pouvoir. La conséquence, c’est un débat public tout sauf transparent...

Nous ne sommes pas égaux face aux discours, ni en tant que récepteurs, ni en tant qu’émetteurs. Pour avoir la parole, il faut bénéficier d’un accès aux canaux de diffusion. Le philosophe Bernard Manin remarque que notre régime politique est certes formé d’une composante démocratique, qui assure l’égalité dans la désignation des élus, mais aussi d’une composante aristocratique qui ne donne pas à tous les mêmes chances d’être élus selon notre origine, notre capital social ou économique. Et lorsque nous entendons ces discours, nous ne sommes pas non plus à armes égales face à des hommes politiques entourés de communicants qui sortent de grandes écoles et dont la production de discours est le métier. Il est par conséquent nécessaire de protéger son esprit face à cette arme que certains manient trop bien...

J’essaie de donner des clés à chacun pour décrypter ces discours et parvenir à se forger une opinion. Je propose que la rhétorique soit enseignée durant l’année de première, au lycée. C’est un projet politique : une société dans laquelle les individus sont plus éclairés et plus exigeants est une société où ils seront plus en mesure d’exercer leur citoyenneté. Une démocratie, c’est un régime où le pouvoir rhétorique est partagé..

 

 La rhétorique, c’est l’art de convaincre. Elle n’a pas besoin d’oralité : un tract politique, une lettre de motivation ou d’amour sont des actes rhétoriques. L’éloquence, c’est l’art de bien parler, de capter l’attention de son auditoire. Une partie des concours d’éloquence se préoccupent peu des arguments et se bornent à valoriser la figure du beau parleur. C’est aussi le cas du grand oral du bac, qui évalue moins l’art de convaincre que la capacité de bien présenter ses connaissances. Cela s’explique par le fait que l’éloquence est une compétence immédiatement valorisée dans le monde professionnel. Je regrette que l’école s’attache plus à ce que les élèves sachent animer des réunions qu’à ce qu’ils soient des citoyens critiques.

Les grandes fictions fondatrices de notre démocratie représentative se craquellent et les citoyens commencent à voir derrière le décor. La première fiction, c’est de faire comme si la volonté de la majorité était la volonté de tous. Lorsqu’un président est élu, il y a souvent en réalité une majorité de gens qui n’ont pas voté pour lui, soit en votant pour quelqu’un d’autre, soit en s’abstenant. La deuxième, c’est de faire comme si le consentement donné à un homme ou à une femme valait consentement à tout son programme. Beaucoup de gens votent en fait par dépit ou par défaut. La troisième, c’est de faire comme si le consentement à cet homme ou cette femme valait consentement à toutes ses décisions pendant cinq ans, qu’elles soient ou non dans son programme. Ces fictions ont longtemps tenu mais depuis le non au référendum sur la Constitution européenne en 2005, qui a pourtant abouti au traité de Lisbonne en 2007, les citoyens ont commencé à comprendre que la démocratie ne réalisait pas pleinement l’idéal d’un gouvernement par le bas. Sans parler du creusement des inégalités, malgré l’accroissement des richesses… Est née une prise de conscience des promesses non tenues de la démocratie représentative. Les Gilets jaunes ont contesté qu’il s’agisse d’un régime « pour le peuple, par le peuple », et aspiré à plus de délibération et de participation..."

 

Clément Viktorovitch : extrait d'entretien pour le magazine Télérama n°3757, du 12/01/2022

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30 décembre 2021 4 30 /12 /décembre /2021 23:01
Ta-Nehisi Coates, 2015

 

" ... le système esclavagiste avait pour but premier l'argent. Et pour engendrer ces fortunes immenses, la méthode était la destruction des familles afro-américaines. Vous voyez, c'est comme les abattoirs, le but premier est de produire des steaks et des hamburgers, la méthode est d'abattre des vaches. Le marché des esclaves était indispensable au bon fonctionnement de l'esclavage. Et personne dans le système esclavagiste ne voyait de problème à détruire ces familles... Au cours de mes recherches à Monticello, j'ai découvert que Thomas Jefferson, le père de la nation, est mort criblé de dettes. Et savez-vous comment sa famille a comblé ses dettes ? Ils ont convoqué l'ensemble des esclaves de leurs plantations, ils les ont alignés sur le gazon, et les ont vendus comme du bétail, les mères, les grands-mères, les enfants... Peut-être ont-ils dit qu'ils ont fait du mieux qu'ils ont pu pour ne pas séparer les familles, mais qu'est-ce qu'on s'en fiche ? Qu'ils disent ça aux mères qui ont été séparées des enfants. La séparation des familles était la méthode centrale de l'ensemble....

   Dans les treize états fondateurs, il n'y eut jamais un endroit où l'esclavage a toujours été illégal, avant la révolution américaine. Et même si vous prenez les plus grandes universités du pays, Harvard, Columbia, Brown, chacune de ces institutions, à des niveaux différents, a été fondée sur le dos d'esclaves. C'est-à-dire grâce à l'argent de l'esclavage. Prenez Brown, par exemple, les frères Brown, qui ont donné  leur nom à l'université, étaient marchands d'esclaves, c'est de là qu'ils ont construit leur fortune. L'école de droit d'Harvard, a été fondée par Isaac Royall, propriétaire de milliers d'esclaves... Et même dans le Nord, à New York, à Philadelphie, lorsque l'esclavage n'était plus légal, beaucoup de fortunes se sont faites grâce à des plantations et donc à des esclaves, dans les Antilles. C'est donc devenu très clair que l'esclavage n'était pas un crime seulement du Sud des États-Unis...

    J'ai toujours l'espoir du changement... Mais je ne dirais pas que je suis optimiste. Nous avons eu notre premier président noir. Il a nommé trois membres de la Cour Suprême, postes qu'ils occuperont à vie, et après la dernière élection, cette même Cour a permis des lois qui restreignent l'accès d'un certain nombre de personnes pour voter, d'autres qui restreignent l'accès aux universités, et enfin qui remettent en cause le droit à l'avortement. Tout l'été en Californie, la forêt a brûlé, et un ouragan vient de tuer des dizaines de personnes à New York, Philadelphie... Nous savons que ces feux et ces ouragans sont des conséquences d'actions humaines, et que personne au Congrès n'agit contre cela. Ce sont les faits. L'œuvre de cette démocratie.  À l'étranger, nous venons d'abandonner l'Afghanistan, les femmes et les filles afghanes à la folie des islamistes. Et je ne vois pas comment un citoyen responsable, intelligent, observant cette guerre que notre pays a menée pendant vingt ans pour l'achever ainsi, pourrait dire aujourd'hui qu'il est optimiste. Croyez bien que si ce pays était mon enfant, je ne pourrais pas être confiant en son avenir. Certaines personnes vivent dans l'illusion, mais en tant qu'écrivain, je ne peux pas me le permettre."

 

Ta-Nehisi Coates : extrait d'un  entretien pour le magazine Transfuges, n°151, Octobre 2021.

 

 

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17 novembre 2021 3 17 /11 /novembre /2021 17:45

 

 Édouard Louis, Foire du livre de Francfort 2017
Édouard Louis, Foire du livre de Francfort 2017

 

" Le sentiment de honte est la manifestation intime du fonctionnement du monde social, de ses hiérarchies. Ce n’est pas un choix, mais un sentiment qui s’impose à vous. La honte fait partie de moi depuis toujours, elle est un des matériaux constitutifs de mon être. Lorsque j’étais enfant et que j’allais chez le médecin avec ma mère, nous avions honte de ne pas parler aussi bien que lui, honte de nos corps qui disaient notre appartenance aux classes populaires.

 

Adolescent, j’ai eu honte de ma mère, j’ai essayé de la cacher, de m’inventer d’autres parents. Lorsque ma honte se rappelle à moi aujourd’hui, je ressens une forme d’effondrement intérieur. L’écriture a été une manière de la transformer, de la retourner : j’écris pour faire honte aux dominants, à ce qu’ils font aux classes populaires, et surtout à ce qu’ils ne font pas contre cette violence du monde qui n’arrête pas de se reproduire...

 

C’est plutôt que, selon l’angle par lequel on saisit la réalité, la description n’est pas la même. Si je décris mon père de la façon dont je me suis attaché à le faire dans Qui a tué mon père (2018), il apparaîtra comme la victime d’un système d’oppression capitaliste, quelqu’un qui s’est détruit la santé à l’usine, puis qui a perdu ses aides sociales et l’accès aux médicaments. Mais dans Combats et métamorphoses d’une femme (2021), il apparaîtra comme le bourreau qui disait à ma mère de rester à la maison, de s’occuper des enfants et de se taire. Selon la façon dont je l’envisage, il est comme une autre personne.

C’est la même chose pour mon enfance : j’ai pu être à la fois le gamin victimisé que je décris dans Pour en finir avec Eddy Bellegueule et l’adolescent qui a produit de la violence sur ses parents que je raconte aujourd’hui. Il s’agit de la coexistence de plusieurs réalités objectives et indiscutables : la douleur du corps d’un ouvrier après le travail, la domination masculine qui tue presque une femme par jour en France, les humiliations subies par un enfant qu’on traite de « pédé » dans la cour de l’école. J’essaye de restituer ça dans la littérature.

Même si ces éléments d’objectivité produisent quelque chose de dérangeant, d’inconfortable, d’insupportable même parfois... "

 

Édouard Louis : extrait d'un entretien pour le magazine Télérama n°3740, du 15.09.2021.

" L’enjeu et la difficulté, c’est de bien distinguer la honte qui fait qu’on s’accepte mal et qu’on en souffre et celle qui fait qu’on ne parvient pas à être totalement satisfait du monde. Celle-ci est transformatrice. Elle est aussi une capacité à se retenir, au bord de la facilité, de la vulgarité, de la lâcheté. Gilles Deleuze soutient que la philosophie n’a qu’une fonction : faire honte à la bêtise. Il le dit dans l’entrée « Résistance » de son Abécédaire… Le génie de la philosophie, depuis Socrate, c’est que son « faire honte » ne s’adresse pas à l’ignorance, comme dans l’institution scolaire, mais au savoir, récité et arrogant. « Sais-tu vraiment ce qu’est la politique pour en parler avec tant d’assurance ? », demande Socrate à Alcibiade. Et ses interlocuteurs de prendre conscience qu’ils parlent en automates, sans réfléchir..."

 

Frédéric Gros : extrait d'un entretien pour le magazine Télérama n°3740, du 15.09.2021.

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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 13:23
Christophe Rauck, 1996.

Aujourd'hui, ce qui devient compliqué, c'est qu'on ne veut regarder la société qu'à travers une segmentation. Mais le théâtre n'a rien à voir avec l'actualité, il a à voir avec le présent. Et notre rôle est de ramener les grands textes au présent. C'est pour ça que je déteste, et même je suis en guerre avec ceux qui prônent l'arrêt des textes au théâtre. penser le monde demande d'avoir les outils pour poétiquement imaginer le monde que l'on pense. En cela, les auteurs sont puissants. Il faut être tellement bête pour penser que le "corps", la danse, vont remplacer le texte. Le théâtre et la danse se nourrissent mutuellement. C'est vraiment l'histoire des Héritiers de Bourdieu, ce sont les gens qui connaissent les textes, qui les ont reçus, qui décrètent aujourd'hui que l'on n'en a plus besoin. Mais il y en a plein qui n'y ont pas eu accès, et qui aimeraient les connaître, et on s'en fiche. Il y a une vision néo-fasciste de ces espèces de petits-bourgeois, [...] qui décident qu'il n'y aurait plus de grand texte au théâtre. Ce sont les nantis qui décident ce qu'il faut voir, ou ne pas voir, pour faire partie du petit club des intelligents. Je n'aime pas ces espèces de vieux cons qui se croient jeunes en pensant à la place des jeunes en annonçant que l'oeuvre littéraire est morte et que la "création spontanée " doit primer... "

 

Christophe Rauck, extrait d'un entretien donné au magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 10:26

 

Andrés Neuman au Texas Book Festival 2016
Andrés Neuman, 2016

" ( Pour mon roman ) Fractures, je me suis  inspiré d'un vrai personnage, qui m'a beaucoup marqué lorsque j'ai découvert son existence : Tsutomu Yamaguchi. C'est la seule personne reconnue par les autorités comme victime des bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Il a non seulement survécu aux deux bombes mais il a vécu assez longtemps pour expérimenter la reconnaissance officielle des victimes par l'État japonais. Car la mémoire nationale a beaucoup évolué après-guerre, l'attention aux victimes, à leurs témoignages, n'a pas été immédiate...

   Il travaillait pour une entreprise ( Mitsubishi ) qui l'avait envoyé à Hiroshima. Après avoir survécu à la première bombe, il a voulu rentrer chez lui et a attrapé le train pour Nagasaki... Il rentre, raconte alors à son patron ce qu'il a vu à Hiroshima., le patron refuse de le croire et au milieu de la discussion, la deuxième bombe explose, tue son patron et sa famille. Tsutomu Yamaguchi a non seulement survécu ce jour-là, mais il est mort à près de cent ans !! Il était donc l'être humain le plus proche d'un immortel... Il est mort quelques mois avant Fukushima, il n'a pas assisté à la répétition de l'histoire, l'arrivée d'un nouveau nuage atomique sur son pays...

   Je vivais à Paris en 2011. J'ai découvert les images de Fukushima, j'ai été choqué d'abord par cette date, le 11 mars, qui est en Espagne une date trafique, l'anniversaire des attentats d'Atocha ( en 2004, dans le métro de Madrid ). C'était affreux et terrible que cela ait lieu le 11 mars. Quand j'ai vu le nuage de Fukushima, j'étais bouleversé. J'étais un citoyen argentin, pourvu d'une mémoire d'un citoyen espagnol, installé à Paris, face à une catastrophe qui avait lieu au Japon. Où étais-je ? J'étais partout, la catastrophe avait lieu partout. Le lendemain, j'ai lu dans le journal que l'axe de la terre avait bougé après le tsunami et le tremblement de terre de Fukushima, la planète avait été secouée !

 

Andrés Neuman : extrait d'entretien pour le magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

 

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 23:17
Denis Grozdanovitch Photographie prise durant la vingt seixième édition de la Comédie du Livre, de Montpellier en France.
Denis Grozdanovitch

Ce que je poursuis au-delà de mes anecdotes, au-delà de ce qu'on appelait dans le temps mon travail d'anecdotier, c'est un combat contre la rationalité déraisonnable de notre monde actuel, ce que l'on appelle maintenant la raison calculante, ce qui a pour conséquence ce productivisme fou. Je fais dans mon livre ce parallèle entre ces joueurs d'échecs qui peuvent être des acrobates intellectuels prodigieux dans leur domaine mais qui sont inaptes à la vie ordinaire, et les brillants technocrates qui peuvent être d'une grande intelligence aussi, mais qui sont loin du terrain, voire incapables de bien comprendre ce qui s'y passe. C'est pourquoi je propose dans un de mes livres aux énarques de faire un stage de pétanque !...

 

 (...) J'aime l'esprit anglais, son idée de la singularité, sa réticence aux grandes théories. Mais comme toujours, il s'agit de dosage, et ce sens du pragmatisme anglo-saxon, devenu la norme dominante dans le monde, sous les traits du libéralisme, est excessif. La spéculation a moins cours aujourd'hui, et il faut spéculer de nouveau, théoriser, même de manière échevelée, pour contrer cette doxa régnante du pragmatisme. Je suis d'accord avec Bergson quand il dit qu'il n'a rien contre la spéculation à partir du moment où elle sait qu'elle est gratuite, et elle peut même amener parfois des découvertes. Et puis il y a un côté ludique à la spéculation. Voyez cette discussion entre Lao Tseu et son ami. Lao Tseu affirme que les petits poissons dans le bassin sont heureux, et son ami par goût du jeu, remet en question ce constat que tout le monde pourrait faire. Comme nous ne sommes pas des poissons, nous pouvons jouer à essayer des hypothèses démontrant que les poissons ne sont pas heureux. Voilà, s'amuser à se décaler un peu pour savoir si c'est vrai ou pas, est intéressant...*

 

   Je ne suis pas très à l'aise avec notre époque, effectivement. Reste-t-il une place dans notre monde, dans notre pays, pour la poésie, pour l'esthétique ?  Je ne suis pas si sûr. J'écris un livre en ce moment sur la continuité merveilleuse des mouvements infimes, parce que précisément c'est par ces mouvements infimes que nous allons récupérer la réalité vivante qui fait notre bonheur, ces petits plaisirs si nécessaires à nos vies, ces petits plaisirs poétiques qui n'ont rien à voir avec le consumérisme totalitaire dont on nous vante les mérites sans cesse.

   Avez-vous lu un livre prodigieux, Une question de taille, d'Olivier Rey ? Il explique que la question de la mesure, de la taille, du dosage, est centrale dans nos civilisations. Il rappelle qu'on disait dans le temps qu'une démocratie pour bien fonctionner ne doit jamais dépasser sept millions de personnes, sinon le régime tourne au totalitarisme. Aucun philosophe ne se préoccupe de cela, à part Rey aujourd'hui. Le grand  problème aujourd'hui c'est la surpopulation, parce qu'il faut comme disait Marx une armée industrielle de réserve pour faire tourner la machine capitaliste...

  J'ai été un temps très court marxiste. Mais mon père voyant que j'étais marxiste, m'a fait lire Les dieux ont soif et L'île des pingouins d'Anatole France, et là j'ai abandonné l'engagement, j'ai pris mes distances avec les Cohn-Bendit et consorts. Depuis c'est la liberté qui compte pour moi, en tant que poète. Une liberté à protéger le plus possible....

   Ma position dans mon rapport à la société, c'est Claudio Magris qui me la donne, qui parle d'un  "individu capable de se fondre dans la totalité organique de la société tout en restant dans son for intérieur libre des idéologies qui donnent cohésion à cette totalité sociale" . Je crois à la régénérescence des individus par le "small is beautiful". Tout est une question de taille, dès qu'on est dans le grand, dans le nombre, on va vers la corruption..."

 

Denis Grozdanovitch : extrait d'entretien pour le magazine Tranfuge n° 145, Février 2021.

 

*Sur le bonheur des petits poissons, dans Le Lecturamak, en 2010 :

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 17:57
William Faulkner.

  " Je pouvais faire un peu de tout - conduire des bateaux, peindre des maisons, piloter des avions. Je n'ai jamais eu besoin de beaucoup d'argent parce que la vie n'était pas chère à La Nouvelle Orléans à l'époque, et tout ce que je voulais, c'était un endroit pour dormir, un peu de nourriture, du tabac et du whisky. Il y avait beaucoup de choses que je pouvais faire un jour ou deux en gagnant ainsi suffisamment d'argent pour tenir jusqu'à la fin du mois. Par tempérament, je suis un vagabond et un clochard. Je ne désire pas assez d'argent pour travailler afin d'en avoir. À mon sens, c'est dommage qu'il y ait autant de travail dans le monde. Une des choses les plus tristes c'est que la seule chose qu'un homme puisse faire huit heures par jour, jour après jour, c'est travailler. On ne peut pas manger huit heures par jour ni boire huit heures par jour ni faire l'amour huit heures par jour - tout ce que vous pouvez faire pendant huit heures, c'est travailler. Ce qui est la raison pour laquelle l'homme se rend et rend tout le monde misérable et malheureux. "

 

William Faulkner, extrait d'entretien pour Paris Review, 1956.

Paris review anthologie, volume2, Christian Bourgois, 2011

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

  

 

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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 11:30
Bret Easton Ellis au LA Times Festival of Books 2010.
Bret Easton Ellis, 2010.

 

Avons- nous encore besoin d'artistes dans ce monde numérique ? ... Quelle question intéressante ! Absolument pas une question américaine. Très française, cette question. Je veux dire : jamais aucun journaliste américain ne m'a demandé cela, et c'est pourtant une question capitale. Ai-je besoin d'un artiste ?

... Est-ce que les jeunes des années 2020 en auront besoin ? Eh bien, je ne sais pas. Je pense que non. Le monde numérique dans lequel grandit la jeunesse actuelle n'est que distraction. Les jeunes d'aujourd'hui ont besoin de distractions. Mais est-ce le rôle de l'artiste de vous distraire ? Antonioni, le Velvet Underground ou Philip Roth sont-ils là pour vous distraire ? Je ne crois pas, non. La relation que les jeunes entretiennent à l'art est  très différente de la mienne... Qu'est-ce qui est plus important pour un jeune d'aujourd'hui : passer des heures dans un grand roman de Philip Roth. ou suivre le nouveau super compte Instagram dont parlent ses "amis" sur les réseaux sociaux ?... Voilà. Instagram et les réseaux sociaux vont prendre le relai du roman. Moi, cela me semble désastreux. Mais je ne crois pas que Todd ( le compagnon de Bret Easton Ellis, ndlr ) soit de cet avis. "

 

Bret Easton Ellis : extrait d'un entretien avec François Busnel, pour le magazine "América" n° 9, printemps 2019.

 

 

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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