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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 13:23
Christophe Rauck, 1996.

Aujourd'hui, ce qui devient compliqué, c'est qu'on ne veut regarder la société qu'à travers une segmentation. Mais le théâtre n'a rien à voir avec l'actualité, il a à voir avec le présent. Et notre rôle est de ramener les grands textes au présent. C'est pour ça que je déteste, et même je suis en guerre avec ceux qui prônent l'arrêt des textes au théâtre. penser le monde demande d'avoir les outils pour poétiquement imaginer le monde que l'on pense. En cela, les auteurs sont puissants. Il faut être tellement bête pour penser que le "corps", la danse, vont remplacer le texte. Le théâtre et la danse se nourrissent mutuellement. C'est vraiment l'histoire des Héritiers de Bourdieu, ce sont les gens qui connaissent les textes, qui les ont reçus, qui décrètent aujourd'hui que l'on n'en a plus besoin. Mais il y en a plein qui n'y ont pas eu accès, et qui aimeraient les connaître, et on s'en fiche. Il y a une vision néo-fasciste de ces espèces de petits-bourgeois, [...] qui décident qu'il n'y aurait plus de grand texte au théâtre. Ce sont les nantis qui décident ce qu'il faut voir, ou ne pas voir, pour faire partie du petit club des intelligents. Je n'aime pas ces espèces de vieux cons qui se croient jeunes en pensant à la place des jeunes en annonçant que l'oeuvre littéraire est morte et que la "création spontanée " doit primer... "

 

Christophe Rauck, extrait d'un entretien donné au magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 10:26

 

Andrés Neuman au Texas Book Festival 2016
Andrés Neuman, 2016

" ( Pour mon roman ) Fractures, je me suis  inspiré d'un vrai personnage, qui m'a beaucoup marqué lorsque j'ai découvert son existence : Tsutomu Yamaguchi. C'est la seule personne reconnue par les autorités comme victime des bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Il a non seulement survécu aux deux bombes mais il a vécu assez longtemps pour expérimenter la reconnaissance officielle des victimes par l'État japonais. Car la mémoire nationale a beaucoup évolué après-guerre, l'attention aux victimes, à leurs témoignages, n'a pas été immédiate...

   Il travaillait pour une entreprise ( Mitsubishi ) qui l'avait envoyé à Hiroshima. Après avoir survécu à la première bombe, il a voulu rentrer chez lui et a attrapé le train pour Nagasaki... Il rentre, raconte alors à son patron ce qu'il a vu à Hiroshima., le patron refuse de le croire et au milieu de la discussion, la deuxième bombe explose, tue son patron et sa famille. Tsutomu Yamaguchi a non seulement survécu ce jour-là, mais il est mort à près de cent ans !! Il était donc l'être humain le plus proche d'un immortel... Il est mort quelques mois avant Fukushima, il n'a pas assisté à la répétition de l'histoire, l'arrivée d'un nouveau nuage atomique sur son pays...

   Je vivais à Paris en 2011. J'ai découvert les images de Fukushima, j'ai été choqué d'abord par cette date, le 11 mars, qui est en Espagne une date trafique, l'anniversaire des attentats d'Atocha ( en 2004, dans le métro de Madrid ). C'était affreux et terrible que cela ait lieu le 11 mars. Quand j'ai vu le nuage de Fukushima, j'étais bouleversé. J'étais un citoyen argentin, pourvu d'une mémoire d'un citoyen espagnol, installé à Paris, face à une catastrophe qui avait lieu au Japon. Où étais-je ? J'étais partout, la catastrophe avait lieu partout. Le lendemain, j'ai lu dans le journal que l'axe de la terre avait bougé après le tsunami et le tremblement de terre de Fukushima, la planète avait été secouée !

 

Andrés Neuman : extrait d'entretien pour le magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

 

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 23:17
Denis Grozdanovitch Photographie prise durant la vingt seixième édition de la Comédie du Livre, de Montpellier en France.
Denis Grozdanovitch

Ce que je poursuis au-delà de mes anecdotes, au-delà de ce qu'on appelait dans le temps mon travail d'anecdotier, c'est un combat contre la rationalité déraisonnable de notre monde actuel, ce que l'on appelle maintenant la raison calculante, ce qui a pour conséquence ce productivisme fou. Je fais dans mon livre ce parallèle entre ces joueurs d'échecs qui peuvent être des acrobates intellectuels prodigieux dans leur domaine mais qui sont inaptes à la vie ordinaire, et les brillants technocrates qui peuvent être d'une grande intelligence aussi, mais qui sont loin du terrain, voire incapables de bien comprendre ce qui s'y passe. C'est pourquoi je propose dans un de mes livres aux énarques de faire un stage de pétanque !...

 

 (...) J'aime l'esprit anglais, son idée de la singularité, sa réticence aux grandes théories. Mais comme toujours, il s'agit de dosage, et ce sens du pragmatisme anglo-saxon, devenu la norme dominante dans le monde, sous les traits du libéralisme, est excessif. La spéculation a moins cours aujourd'hui, et il faut spéculer de nouveau, théoriser, même de manière échevelée, pour contrer cette doxa régnante du pragmatisme. Je suis d'accord avec Bergson quand il dit qu'il n'a rien contre la spéculation à partir du moment où elle sait qu'elle est gratuite, et elle peut même amener parfois des découvertes. Et puis il y a un côté ludique à la spéculation. Voyez cette discussion entre Lao Tseu et son ami. Lao Tseu affirme que les petits poissons dans le bassin sont heureux, et son ami par goût du jeu, remet en question ce constat que tout le monde pourrait faire. Comme nous ne sommes pas des poissons, nous pouvons jouer à essayer des hypothèses démontrant que les poissons ne sont pas heureux. Voilà, s'amuser à se décaler un peu pour savoir si c'est vrai ou pas, est intéressant...*

 

   Je ne suis pas très à l'aise avec notre époque, effectivement. Reste-t-il une place dans notre monde, dans notre pays, pour la poésie, pour l'esthétique ?  Je ne suis pas si sûr. J'écris un livre en ce moment sur la continuité merveilleuse des mouvements infimes, parce que précisément c'est par ces mouvements infimes que nous allons récupérer la réalité vivante qui fait notre bonheur, ces petits plaisirs si nécessaires à nos vies, ces petits plaisirs poétiques qui n'ont rien à voir avec le consumérisme totalitaire dont on nous vante les mérites sans cesse.

   Avez-vous lu un livre prodigieux, Une question de taille, d'Olivier Rey ? Il explique que la question de la mesure, de la taille, du dosage, est centrale dans nos civilisations. Il rappelle qu'on disait dans le temps qu'une démocratie pour bien fonctionner ne doit jamais dépasser sept millions de personnes, sinon le régime tourne au totalitarisme. Aucun philosophe ne se préoccupe de cela, à part Rey aujourd'hui. Le grand  problème aujourd'hui c'est la surpopulation, parce qu'il faut comme disait Marx une armée industrielle de réserve pour faire tourner la machine capitaliste...

  J'ai été un temps très court marxiste. Mais mon père voyant que j'étais marxiste, m'a fait lire Les dieux ont soif et L'île des pingouins d'Anatole France, et là j'ai abandonné l'engagement, j'ai pris mes distances avec les Cohn-Bendit et consorts. Depuis c'est la liberté qui compte pour moi, en tant que poète. Une liberté à protéger le plus possible....

   Ma position dans mon rapport à la société, c'est Claudio Magris qui me la donne, qui parle d'un  "individu capable de se fondre dans la totalité organique de la société tout en restant dans son for intérieur libre des idéologies qui donnent cohésion à cette totalité sociale" . Je crois à la régénérescence des individus par le "small is beautiful". Tout est une question de taille, dès qu'on est dans le grand, dans le nombre, on va vers la corruption..."

 

Denis Grozdanovitch : extrait d'entretien pour le magazine Tranfuge n° 145, Février 2021.

 

*Sur le bonheur des petits poissons, dans Le Lecturamak, en 2010 :

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 17:57
William Faulkner.

  " Je pouvais faire un peu de tout - conduire des bateaux, peindre des maisons, piloter des avions. Je n'ai jamais eu besoin de beaucoup d'argent parce que la vie n'était pas chère à La Nouvelle Orléans à l'époque, et tout ce que je voulais, c'était un endroit pour dormir, un peu de nourriture, du tabac et du whisky. Il y avait beaucoup de choses que je pouvais faire un jour ou deux en gagnant ainsi suffisamment d'argent pour tenir jusqu'à la fin du mois. Par tempérament, je suis un vagabond et un clochard. Je ne désire pas assez d'argent pour travailler afin d'en avoir. À mon sens, c'est dommage qu'il y ait autant de travail dans le monde. Une des choses les plus tristes c'est que la seule chose qu'un homme puisse faire huit heures par jour, jour après jour, c'est travailler. On ne peut pas manger huit heures par jour ni boire huit heures par jour ni faire l'amour huit heures par jour - tout ce que vous pouvez faire pendant huit heures, c'est travailler. Ce qui est la raison pour laquelle l'homme se rend et rend tout le monde misérable et malheureux. "

 

William Faulkner, extrait d'entretien pour Paris Review, 1956.

Paris review anthologie, volume2, Christian Bourgois, 2011

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

  

 

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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 11:30
Bret Easton Ellis au LA Times Festival of Books 2010.
Bret Easton Ellis, 2010.

 

Avons- nous encore besoin d'artistes dans ce monde numérique ? ... Quelle question intéressante ! Absolument pas une question américaine. Très française, cette question. Je veux dire : jamais aucun journaliste américain ne m'a demandé cela, et c'est pourtant une question capitale. Ai-je besoin d'un artiste ?

... Est-ce que les jeunes des années 2020 en auront besoin ? Eh bien, je ne sais pas. Je pense que non. Le monde numérique dans lequel grandit la jeunesse actuelle n'est que distraction. Les jeunes d'aujourd'hui ont besoin de distractions. Mais est-ce le rôle de l'artiste de vous distraire ? Antonioni, le Velvet Underground ou Philip Roth sont-ils là pour vous distraire ? Je ne crois pas, non. La relation que les jeunes entretiennent à l'art est  très différente de la mienne... Qu'est-ce qui est plus important pour un jeune d'aujourd'hui : passer des heures dans un grand roman de Philip Roth. ou suivre le nouveau super compte Instagram dont parlent ses "amis" sur les réseaux sociaux ?... Voilà. Instagram et les réseaux sociaux vont prendre le relai du roman. Moi, cela me semble désastreux. Mais je ne crois pas que Todd ( le compagnon de Bret Easton Ellis, ndlr ) soit de cet avis. "

 

Bret Easton Ellis : extrait d'un entretien avec François Busnel, pour le magazine "América" n° 9, printemps 2019.

 

 

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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 23:50

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 18:25
Le photographe Reza Deghati, le 10 décembre 2010 à la FNAC Odéon, pour la présentation de son livre de photos: Derrière l'objectif de Reza .
Reza Deghati, 2010

C'est la photo d'une vieille dame assise par terre dans un marché aux poissons. À cause de l'histoire derrière cette image. J'ai 16 ans, cette femme m'émeut. J'ai à peine déclenché qu"elle m'interpelle :   "Pourquoi tu me prends en photo ?" Tétanisé, je lui réponds sans réfléchir : " Parce que votre vie m'intéresse."  " Assieds toi, mon fils, je vais te raconter ma vie parce que personne ne me l'a jamais demandé." Son fils pêcheur, père de six enfants, est parti un jour en mer sans jamais revenir. Depuis, le seul moyen qu'elle a trouvé pour subvenir aux besoins de la famille, c'est de venir au marché. Les autres pêcheurs lui donnent leurs restes, qu'elle vend. elle me montre un policier à l'entrée : " il faut que je lui donne la moitié de ce que je gagne, sinon il ne me laisse pas entrer." Je suis complètement révolté. j'ai été éduqué dans l'idée que le Chah est l'ombre de Dieu sur terre ; et les policiers les ombres du Chah pour protéger le peuple. Ce policier n'accompli donc pas son devoir... 

 

  Depuis son exil en France, Khomeiny avait promis que les femmes pourraient s'habiller comme bon leur semblerait ; que les Iraniens embrasseraient les idéologies qu'ils voudraient ; que l'argent du pétrole confisqué par le Chah reviendrait au peuple ; que l'eau, l'électricité, les transports en commun seraient gratuit. C'était un vieux monsieur qui avait l'air d'un grand-père bienveillant, donc on l'avait cru ! Mais dans l'avion qui le ramenait de Paris à Téhéran, où les Iraniens l'attendaient en héros, un journaliste lui avait posé cette question : " Vous rentrez de quinze ans d'exil. Que ressentez-vous?" Il avait répondu : " Rien." Cette absence de sentiment m'avait frappé. Comment un homme avec une telle histoire pouvait-il ne pas avoir d'émotion ?... Je l'ai retrouvé dans la chambre d'un grand appartement avec jardin. Les Iraniens ont appris plus tard qu'il y vivait, alors qu'il prétendait habiter une modeste maison. Dès que je suis entré, je l'ai regardé dans les yeux. Lui ne m'a pas dit bonjour. J'ai pris quelques photos, puis très vite, le Guide m'a dit : " ça suffit, je suis fatigué." J'ai répondu : " Monsieur, c'est moi qui travaille et c'est vous qui êtes fatigué ? " Deux gardes du corps m'ont sorti. À ce moment, j'ai compris que c'était un voyou et qu'on s'était fait avoir...

 

   En 1985, j'ai la possibilité de retourner en Afghanistan pour le magazine Actuel. Je tombe deux fois dans une embuscade russe, une véritable épopée. Je me retrouve finalement dans la vallée du Panchir, face à Massoud. Il a 32 ans, j'en ai 33. Je savais qu'il était francophile, cultivé, qu'il aimait les poètes Hafez et Rumi, les échecs et le football... Alors que l'aviation russe bombarde de partout, il est convaincu de mettre l'Union soviétique à terre. Je me souviens lui avoir demandé quelles étaient ses ambitions politiques, en cas de victoire afghane. " Vous vous souvenez de l'école du village que nous avons traversé en arrivant ? Je voudrais être instituteur, et y passer la fin de ma vie." Ce n'étaient pas les mensonges publicitaires de Khomeiny,   on sentait que c'était important pour lui. Une fois la guerre terminée, il voulait sortir tous les livres qu'il avait caché sous terre...

 

  Il n'y a pas de guerre propre, même dans les pays les plus civilisés. Massoud faisait face à l'armée russe, connue pour être sans foi ni loi. On ne peut pas lui imputer tous les actes ignobles, ni juger, depuis notre confort parisien, des atrocités dans le monde. Je ne dis pas que c'était un ange, mais Massoud a fait des choses rares. La manière dont il traitait les prisonniers, par exemple, était extraordinaire. Face aux soviétiques, il pensait que la meilleure manière d'unir les forces était de jouer sur la religion. Plus la guerre s'éternisait, plus les Afghans devaient se battre ardemment au nom d'Allah. Bien sûr, Massoud était religieux mais ce n'était pas un intégriste comme on peut le dire aujourd'hui...

   Fin 2000, j'ai passé un mois avec lui sur le front. Il se battait contre les talibans, Al-Qaïda, l'armée pakistanaise... Plus personne ne voulait l'aider, l'Occident ne s'intéressait plus à l'Afghanistan. Je l'ai ensuite revu à Paris, en avril 2001, lors de son unique voyage en Europe, sur invitation du Parlement européen. Devant une nuée de journalistes, il a dit que des actions se préparaient sur le sol américain. Il est mort deux jours avant le 11 septembre..."

 

Reza Deghati, dit REZA : extrait d'un entretien pour le magazine 6 MOIS N°20, Automne 2020/Hiver2021.

 

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12 septembre 2020 6 12 /09 /septembre /2020 17:45
W. Faulkner, 1954, photo Carl Van Vetchen
W. Faulkner, 1954

Nous avons tous échoué par rapport à notre rêve de perfection. Je nous classe donc sur la base de notre splendide échec à accomplir l'impossible. Je pense que si je pouvais récrire toute mon œuvre , je suis persuadé que je ferais bien mieux, ce qui est l'état d'esprit le plus sain pour un artiste. C'est pour cela qu'il continue à travailler,à essayer encore ; il croit chaque fois que cette fois il va y arriver, il va réussir. Bien entendu, ce ne sera pas le cas, c'est pour cela que c'est un état d'esprit sain. S'il réussissait, s'il parvenait à faire coïncider l'œuvre et l'image, le rêve, il ne lui resterait rien d'autre à faire que de se trancher la gorge, sauter de l'autre côté de ce pinacle de perfection vers le suicide. Je suis un poète raté. Peut-être tous les écrivains veulent-ils écrire d'abord de la poésie, constatent qu'ils ne le peuvent pas et essaient ensuite  les nouvelles, la forme la plus exigeante après la poésie. Et, échouant à cela aussi, c'est alors qu'ils se lancent dans l'écriture de romans."

 

Le tonnerre et la musique de la prose.

 

 " Un écrivain a besoin de trois choses : l'expérience, l'observation et l'imagination, et deux d'entre elles - parfois même une seule - peuvent compenser l'absence des autres. Avec moi, une histoire commence généralement avec une idée, un souvenir ou une image mentale. L'écriture d'une histoire consiste simplement à élaborer ce moment, à expliquer pourquoi il s'est produit et ce que cela a entraîné. Un écrivain tente de créer des personnes vraisemblables dans des situations émouvantes crédibles de la façon la plus émouvante qu'il peut. De toute évidence, il doit utiliser comme l'un de ses outils l'environnement qu'il connaît. Je dirais que la musique est le moyen d’expression le plus facile, dans la mesure où c'est ce qui est venu en premier dans l'expérience et l'histoire de l'homme. Mais puisque les mots sont mon talent, je dois m'efforcer d'exprimer maladroitement en mots ce que la pure musique aurait bien mieux exprimé. C'est-à-dire que la musique exprimerait les choses mieux et plus simplement, mais je préfère utiliser les mots, comme je préfère lire plutôt qu'écouter. Je préfère le silence au son, et l'image produite par les mots surgit dans le silence. Je veux dire, le tonnerre et la musique de la prose se produisent en silence."

 

William Faulkner, extrait d'entretien pour Paris Review, 1956.

Paris review anthologie, volume2, Christian Bourgois, 2011

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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 18:23

"Le monde, du moins en France, existe deux fois, en tant que tel et puis dans le reflet que lui a tendu la littérature. Seulement, ce reflet est déformant, lacunaire. Depuis cinq siècles qu'elle accompagne notre aventure, la littérature n'a retenu des hommes, des endroits, que ceux qui étaient puissants, centraux, dominants, les autres dédaignés, oubliés. Qu'ils appartiennent à la noblesse ou à la bourgeoisie, qu'ils vivent de leurs rentes ou soient pensionnés par le roi, les écrivains, successivement, tendent un complaisant miroir à l'aristocratie de cour, relatent les initiatives des capitaines d'industrie, des financiers, des ambitieux qui sont devenus les nouveaux maîtres, après la Révolution, dans les rues, les bureaux, les boudoirs de la grande ville...

La partie du corps social qui produit, aux champs, à l'usine, à l'écart, est représentée, lorsqu'elle l'est, de façon tronquée, grotesque. Ses simplicités, sa brutalité, ses dialectes servent de repoussoir aux manières de penser, de vouloir, de parler. Ils font rire. Ce sont l' "escholier lymosin" et Pourceaugnac, deux de mes lointains compatriotes, Georges Dandin, les animaux noircis par le soleil que La Bruyère feint de voir, courbés sur le sillon, les paysans rapaces de Balzac, les rustres de Zola.

   Lorsqu'on élève la prétention légèrement criminelle de reprendre son sens des mains de la caste étroite, hautaine qui en a eu le monopole dès l'origine, il faut d'abord se rappeler quelle elle fut et ce qu'elle a dit - quand elle ne l'a pas tu - de ceux en qui nous avons eu nos vies antérieures, été, dans la grande temporalité.

   Nous sommes les premiers parce que nous sommes les derniers. La société agraire traditionnelle est morte lorsque nous commencions à respirer. Nous avons bénéficié du premier des biens, qui est le loisir studieux, fréquenté l'école, consulté des livres dont nul, dans nos lignées, ne soupçonnait l'existence, quitté les cantons perdus qui limitaient, depuis la nuit des âges, notre horizon. Nous nous sommes enhardis à balbutier ce qui nous concernait, au lieu d'en abandonner le soin à des tiers qui avaient l'usage du français, du beau langage mais qui, par la force des choses, ne savaient pas de quoi ils parlaient, n'ayant jamais quitté leur bureau, leur salon, les beaux quartiers.

   Nous sommes des tard-venus dans l'univers second, facultatif, limpide, infiniment précieux qui se trouve entre les plats de couverture des livres. Nous avons contre nous le passé, les personnages, les objets, les endroits que la littérature a répertoriés, l'avorton dont les organes phonatoires, comme sur l'image corticale, sont extérieurs au corps. L'histoire du monde, qui est celle de la lutte des classes, condamne en principe les gens de ma sorte au silence ou alors au roman régionaliste, à la célébration mystifiée, désuète, d'un mode de production révolu, avec son folklore, sa fausseté. J'ai une certitude négative ; " Ce n'est pas ça". Quant à savoir ce que c'est, la question est ouverte et le risque de se méprendre vertigineux.  C'est pour ça, peut-être, qu'on n'est pas gras. Sinon, nous serions charnus et reluisants, contents de nous-même et de tout..."

 

Pierre Bergounioux : extraits de "Exister par deux fois" Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 23:21
Martin Amis, photo L. D. Moore

" Lorsque les gens demandent :  "Qu'aviez-vous l'intention de dire dans ce roman ? ", la réponse à la question est, bien sûr, le roman, les quatre cents  soixante-dix pages du roman. Mais pas un slogan à imprimer sur un badge ou un tee-shirt. C'est une des faiblesses humaines que de réduire les choses à un slogan ou à une personnalité, mais j'ai l'impression d'avoir ouvert la brèche à ça... à la personnalité qui se met en travers du roman...

Ce qui est intéressant, lorsque vous avez des séances de signature avec d'autres écrivains et que vous regardez les files d'attente devant les tables, c'est que vous pouvez repérer des types humains précis, dans ces files. J'ai fait une de ces séances avec Roald Dahl et des divisions humaines assez prévisibles ont pu être observées. Pour lui, beaucoup d'enfants, beaucoup de parents d'enfants. Pour Julian Barnes, la file semblait plutôt constituée de personnes relativement à l'aise, des professions libérales. Ma file d'attente est toujours pleine de, enfin vous voyez bien, de types louches aux yeux fous et de gens qui me fixent très intensément, comme si j'avais pour eux un message spécifique. Comme si je ne pouvais pas ne pas savoir qu'ils m'ont lu, que cette dyade, ou symbiose, lecteur-écrivain a été si intense que je ne peux que la connaître aussi...

 

Nabokov a dit quelque chose comme : "Je pense comme un génie, j'écris comme un homme de lettres distingué et je parle comme un idiot" La première et la troisième proposition sont vraies pour tout le monde. Ainsi que de nombreux écrivains l'ont montré, des gens apparemment ordinaires, mal structurés, et non instruits ont des pensées mystiques et poétiques qui ne parviennent tout simplement pas à trouver leur expression. À quoi de mieux un écrivain pourrait-il s'employer que de les exprimer pour eux ? Ils disent que tout le monde porte en soi un roman mais que ce roman ne s'écrit pas souvent..."

 

extrait d'interview de Martin Amis dans l'ouvrage Paris Review les entretiens volume 2 Christian Bourgois, 2011

 

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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