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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 11:30
Bret Easton Ellis au LA Times Festival of Books 2010.
Bret Easton Ellis, 2010.

 

Avons- nous encore besoin d'artistes dans ce monde numérique ? ... Quelle question intéressante ! Absolument pas une question américaine. Très française, cette question. Je veux dire : jamais aucun journaliste américain ne m'a demandé cela, et c'est pourtant une question capitale. Ai-je besoin d'un artiste ?

... Est-ce que les jeunes des années 2020 en auront besoin ? Eh bien, je ne sais pas. Je pense que non. Le monde numérique dans lequel grandit la jeunesse actuelle n'est que distraction. Les jeunes d'aujourd'hui ont besoin de distractions. Mais est-ce le rôle de l'artiste de vous distraire ? Antonioni, le Velvet Underground ou Philip Roth sont-ils là pour vous distraire ? Je ne crois pas, non. La relation que les jeunes entretiennent à l'art est  très différente de la mienne... Qu'est-ce qui est plus important pour un jeune d'aujourd'hui : passer des heures dans un grand roman de Philip Roth. ou suivre le nouveau super compte Instagram dont parlent ses "amis" sur les réseaux sociaux ?... Voilà. Instagram et les réseaux sociaux vont prendre le relai du roman. Moi, cela me semble désastreux. Mais je ne crois pas que Todd ( le compagnon de Bret Easton Ellis, ndlr ) soit de cet avis. "

 

Bret Easton Ellis : extrait d'un entretien avec François Busnel, pour le magazine "América" n° 9, printemps 2019.

 

 

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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 23:50

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 18:25
Le photographe Reza Deghati, le 10 décembre 2010 à la FNAC Odéon, pour la présentation de son livre de photos: Derrière l'objectif de Reza .
Reza Deghati, 2010

C'est la photo d'une vieille dame assise par terre dans un marché aux poissons. À cause de l'histoire derrière cette image. J'ai 16 ans, cette femme m'émeut. J'ai à peine déclenché qu"elle m'interpelle :   "Pourquoi tu me prends en photo ?" Tétanisé, je lui réponds sans réfléchir : " Parce que votre vie m'intéresse."  " Assieds toi, mon fils, je vais te raconter ma vie parce que personne ne me l'a jamais demandé." Son fils pêcheur, père de six enfants, est parti un jour en mer sans jamais revenir. Depuis, le seul moyen qu'elle a trouvé pour subvenir aux besoins de la famille, c'est de venir au marché. Les autres pêcheurs lui donnent leurs restes, qu'elle vend. elle me montre un policier à l'entrée : " il faut que je lui donne la moitié de ce que je gagne, sinon il ne me laisse pas entrer." Je suis complètement révolté. j'ai été éduqué dans l'idée que le Chah est l'ombre de Dieu sur terre ; et les policiers les ombres du Chah pour protéger le peuple. Ce policier n'accompli donc pas son devoir... 

 

  Depuis son exil en France, Khomeiny avait promis que les femmes pourraient s'habiller comme bon leur semblerait ; que les Iraniens embrasseraient les idéologies qu'ils voudraient ; que l'argent du pétrole confisqué par le Chah reviendrait au peuple ; que l'eau, l'électricité, les transports en commun seraient gratuit. C'était un vieux monsieur qui avait l'air d'un grand-père bienveillant, donc on l'avait cru ! Mais dans l'avion qui le ramenait de Paris à Téhéran, où les Iraniens l'attendaient en héros, un journaliste lui avait posé cette question : " Vous rentrez de quinze ans d'exil. Que ressentez-vous?" Il avait répondu : " Rien." Cette absence de sentiment m'avait frappé. Comment un homme avec une telle histoire pouvait-il ne pas avoir d'émotion ?... Je l'ai retrouvé dans la chambre d'un grand appartement avec jardin. Les Iraniens ont appris plus tard qu'il y vivait, alors qu'il prétendait habiter une modeste maison. Dès que je suis entré, je l'ai regardé dans les yeux. Lui ne m'a pas dit bonjour. J'ai pris quelques photos, puis très vite, le Guide m'a dit : " ça suffit, je suis fatigué." J'ai répondu : " Monsieur, c'est moi qui travaille et c'est vous qui êtes fatigué ? " Deux gardes du corps m'ont sorti. À ce moment, j'ai compris que c'était un voyou et qu'on s'était fait avoir...

 

   En 1985, j'ai la possibilité de retourner en Afghanistan pour le magazine Actuel. Je tombe deux fois dans une embuscade russe, une véritable épopée. Je me retrouve finalement dans la vallée du Panchir, face à Massoud. Il a 32 ans, j'en ai 33. Je savais qu'il était francophile, cultivé, qu'il aimait les poètes Hafez et Rumi, les échecs et le football... Alors que l'aviation russe bombarde de partout, il est convaincu de mettre l'Union soviétique à terre. Je me souviens lui avoir demandé quelles étaient ses ambitions politiques, en cas de victoire afghane. " Vous vous souvenez de l'école du village que nous avons traversé en arrivant ? Je voudrais être instituteur, et y passer la fin de ma vie." Ce n'étaient pas les mensonges publicitaires de Khomeiny,   on sentait que c'était important pour lui. Une fois la guerre terminée, il voulait sortir tous les livres qu'il avait caché sous terre...

 

  Il n'y a pas de guerre propre, même dans les pays les plus civilisés. Massoud faisait face à l'armée russe, connue pour être sans foi ni loi. On ne peut pas lui imputer tous les actes ignobles, ni juger, depuis notre confort parisien, des atrocités dans le monde. Je ne dis pas que c'était un ange, mais Massoud a fait des choses rares. La manière dont il traitait les prisonniers, par exemple, était extraordinaire. Face aux soviétiques, il pensait que la meilleure manière d'unir les forces était de jouer sur la religion. Plus la guerre s'éternisait, plus les Afghans devaient se battre ardemment au nom d'Allah. Bien sûr, Massoud était religieux mais ce n'était pas un intégriste comme on peut le dire aujourd'hui...

   Fin 2000, j'ai passé un mois avec lui sur le front. Il se battait contre les talibans, Al-Qaïda, l'armée pakistanaise... Plus personne ne voulait l'aider, l'Occident ne s'intéressait plus à l'Afghanistan. Je l'ai ensuite revu à Paris, en avril 2001, lors de son unique voyage en Europe, sur invitation du Parlement européen. Devant une nuée de journalistes, il a dit que des actions se préparaient sur le sol américain. Il est mort deux jours avant le 11 septembre..."

 

Reza Deghati, dit REZA : extrait d'un entretien pour le magazine 6 MOIS N°20, Automne 2020/Hiver2021.

 

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12 septembre 2020 6 12 /09 /septembre /2020 17:45
W. Faulkner, 1954, photo Carl Van Vetchen
W. Faulkner, 1954

Nous avons tous échoué par rapport à notre rêve de perfection. Je nous classe donc sur la base de notre splendide échec à accomplir l'impossible. Je pense que si je pouvais récrire toute mon œuvre , je suis persuadé que je ferais bien mieux, ce qui est l'état d'esprit le plus sain pour un artiste. C'est pour cela qu'il continue à travailler,à essayer encore ; il croit chaque fois que cette fois il va y arriver, il va réussir. Bien entendu, ce ne sera pas le cas, c'est pour cela que c'est un état d'esprit sain. S'il réussissait, s'il parvenait à faire coïncider l'œuvre et l'image, le rêve, il ne lui resterait rien d'autre à faire que de se trancher la gorge, sauter de l'autre côté de ce pinacle de perfection vers le suicide. Je suis un poète raté. Peut-être tous les écrivains veulent-ils écrire d'abord de la poésie, constatent qu'ils ne le peuvent pas et essaient ensuite  les nouvelles, la forme la plus exigeante après la poésie. Et, échouant à cela aussi, c'est alors qu'ils se lancent dans l'écriture de romans."

 

Le tonnerre et la musique de la prose.

 

 " Un écrivain a besoin de trois choses : l'expérience, l'observation et l'imagination, et deux d'entre elles - parfois même une seule - peuvent compenser l'absence des autres. Avec moi, une histoire commence généralement avec une idée, un souvenir ou une image mentale. L'écriture d'une histoire consiste simplement à élaborer ce moment, à expliquer pourquoi il s'est produit et ce que cela a entraîné. Un écrivain tente de créer des personnes vraisemblables dans des situations émouvantes crédibles de la façon la plus émouvante qu'il peut. De toute évidence, il doit utiliser comme l'un de ses outils l'environnement qu'il connaît. Je dirais que la musique est le moyen d’expression le plus facile, dans la mesure où c'est ce qui est venu en premier dans l'expérience et l'histoire de l'homme. Mais puisque les mots sont mon talent, je dois m'efforcer d'exprimer maladroitement en mots ce que la pure musique aurait bien mieux exprimé. C'est-à-dire que la musique exprimerait les choses mieux et plus simplement, mais je préfère utiliser les mots, comme je préfère lire plutôt qu'écouter. Je préfère le silence au son, et l'image produite par les mots surgit dans le silence. Je veux dire, le tonnerre et la musique de la prose se produisent en silence."

 

William Faulkner, extrait d'entretien pour Paris Review, 1956.

Paris review anthologie, volume2, Christian Bourgois, 2011

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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 18:23

"Le monde, du moins en France, existe deux fois, en tant que tel et puis dans le reflet que lui a tendu la littérature. Seulement, ce reflet est déformant, lacunaire. Depuis cinq siècles qu'elle accompagne notre aventure, la littérature n'a retenu des hommes, des endroits, que ceux qui étaient puissants, centraux, dominants, les autres dédaignés, oubliés. Qu'ils appartiennent à la noblesse ou à la bourgeoisie, qu'ils vivent de leurs rentes ou soient pensionnés par le roi, les écrivains, successivement, tendent un complaisant miroir à l'aristocratie de cour, relatent les initiatives des capitaines d'industrie, des financiers, des ambitieux qui sont devenus les nouveaux maîtres, après la Révolution, dans les rues, les bureaux, les boudoirs de la grande ville...

La partie du corps social qui produit, aux champs, à l'usine, à l'écart, est représentée, lorsqu'elle l'est, de façon tronquée, grotesque. Ses simplicités, sa brutalité, ses dialectes servent de repoussoir aux manières de penser, de vouloir, de parler. Ils font rire. Ce sont l' "escholier lymosin" et Pourceaugnac, deux de mes lointains compatriotes, Georges Dandin, les animaux noircis par le soleil que La Bruyère feint de voir, courbés sur le sillon, les paysans rapaces de Balzac, les rustres de Zola.

   Lorsqu'on élève la prétention légèrement criminelle de reprendre son sens des mains de la caste étroite, hautaine qui en a eu le monopole dès l'origine, il faut d'abord se rappeler quelle elle fut et ce qu'elle a dit - quand elle ne l'a pas tu - de ceux en qui nous avons eu nos vies antérieures, été, dans la grande temporalité.

   Nous sommes les premiers parce que nous sommes les derniers. La société agraire traditionnelle est morte lorsque nous commencions à respirer. Nous avons bénéficié du premier des biens, qui est le loisir studieux, fréquenté l'école, consulté des livres dont nul, dans nos lignées, ne soupçonnait l'existence, quitté les cantons perdus qui limitaient, depuis la nuit des âges, notre horizon. Nous nous sommes enhardis à balbutier ce qui nous concernait, au lieu d'en abandonner le soin à des tiers qui avaient l'usage du français, du beau langage mais qui, par la force des choses, ne savaient pas de quoi ils parlaient, n'ayant jamais quitté leur bureau, leur salon, les beaux quartiers.

   Nous sommes des tard-venus dans l'univers second, facultatif, limpide, infiniment précieux qui se trouve entre les plats de couverture des livres. Nous avons contre nous le passé, les personnages, les objets, les endroits que la littérature a répertoriés, l'avorton dont les organes phonatoires, comme sur l'image corticale, sont extérieurs au corps. L'histoire du monde, qui est celle de la lutte des classes, condamne en principe les gens de ma sorte au silence ou alors au roman régionaliste, à la célébration mystifiée, désuète, d'un mode de production révolu, avec son folklore, sa fausseté. J'ai une certitude négative ; " Ce n'est pas ça". Quant à savoir ce que c'est, la question est ouverte et le risque de se méprendre vertigineux.  C'est pour ça, peut-être, qu'on n'est pas gras. Sinon, nous serions charnus et reluisants, contents de nous-même et de tout..."

 

Pierre Bergounioux : extraits de "Exister par deux fois" Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 23:21
Martin Amis, photo L. D. Moore

" Lorsque les gens demandent :  "Qu'aviez-vous l'intention de dire dans ce roman ? ", la réponse à la question est, bien sûr, le roman, les quatre cents  soixante-dix pages du roman. Mais pas un slogan à imprimer sur un badge ou un tee-shirt. C'est une des faiblesses humaines que de réduire les choses à un slogan ou à une personnalité, mais j'ai l'impression d'avoir ouvert la brèche à ça... à la personnalité qui se met en travers du roman...

Ce qui est intéressant, lorsque vous avez des séances de signature avec d'autres écrivains et que vous regardez les files d'attente devant les tables, c'est que vous pouvez repérer des types humains précis, dans ces files. J'ai fait une de ces séances avec Roald Dahl et des divisions humaines assez prévisibles ont pu être observées. Pour lui, beaucoup d'enfants, beaucoup de parents d'enfants. Pour Julian Barnes, la file semblait plutôt constituée de personnes relativement à l'aise, des professions libérales. Ma file d'attente est toujours pleine de, enfin vous voyez bien, de types louches aux yeux fous et de gens qui me fixent très intensément, comme si j'avais pour eux un message spécifique. Comme si je ne pouvais pas ne pas savoir qu'ils m'ont lu, que cette dyade, ou symbiose, lecteur-écrivain a été si intense que je ne peux que la connaître aussi...

 

Nabokov a dit quelque chose comme : "Je pense comme un génie, j'écris comme un homme de lettres distingué et je parle comme un idiot" La première et la troisième proposition sont vraies pour tout le monde. Ainsi que de nombreux écrivains l'ont montré, des gens apparemment ordinaires, mal structurés, et non instruits ont des pensées mystiques et poétiques qui ne parviennent tout simplement pas à trouver leur expression. À quoi de mieux un écrivain pourrait-il s'employer que de les exprimer pour eux ? Ils disent que tout le monde porte en soi un roman mais que ce roman ne s'écrit pas souvent..."

 

extrait d'interview de Martin Amis dans l'ouvrage Paris Review les entretiens volume 2 Christian Bourgois, 2011

 

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27 mai 2020 3 27 /05 /mai /2020 23:00

Je suis originaire d'une sous-préfecture du Sud-Ouest. Je n'y peux rien. En 1962 ou 1963, je suis tombé, par le plus grand des hasards, sur l'édition en livre de poche d'un roman de Faulkner intitulé Sanctuaire... J'ai ouvert ce livre où je m'attendais vaguement à ce qu'il soit question de sainteté et ce que je me rappelle, c'est d'avoir été scandalisé par la façon dont l'auteur racontait... J'ai soit quatorze ans, soit treize. C'est important. Si on est en 1962, Faulkner est vivant, en 63, il ne l'est plus. Il serait beau d'avoir ouvert un livre de lui quand il respirait encore du côté d'Oxford, Mississippi. Avec ça, je l'ai dit, j'ai été révolté par cette façon obscure de raconter. Je n'ai pas songé à questionner les adultes autour de moi. Je ne comptais déjà plus sur eux. Ils étaient victimes de l'esprit du lieu, du passé qui s'attardait. C'est une situation angoissante, quand on est soi-même dépourvu du discernement qui permettrait de dissiper les ténébreux mystères auxquels on est confronté. Bref, le livre était infesté de fautes de français. De solécismes, fautes de construction : " Si qu'il était pas mon fils.". Ça m'est resté. J'aurais laissé passer pareille chose dans mes rédactions de Quatrième ou de Troisième... On trouvait aussi des barbarismes, qui sont des atteintes à la forme du mot. Il est question, à un certain moment, d'un petit rigolo orthomatique, c'est-à-dire d'un pistolet automatique. Et je me disais : il est quand même curieux qu'un type écrive aussi mal et qu'il trouve sur la place de Paris, un éditeur, rue Sébastien-Bottin, dans le septième arrondissement, pour laisser passer pareilles énormités, les faire imprimer sous son timbre de la NRF. Une très noble et bouillante pensée m'a traversé la cervelle. J'allais prévenir M.Gallimard que, par inadvertance, sans doute, il mettait en circulation des trucs qui étaient autant d'infractions aux règles de l'expression écrite, aux prescriptions que, lycéen, je tenais pour la loi et les prophètes. Une chose m'a retenu de mettre la main à la plume, comme dit l'épicier, comme dit Flaubert. Quoique je n'eusse pas encore bien mesuré le dénivelé vertigineux qui séparait ma chétive sous-préfecture du foyer des valeurs, de Paris, je soupçonnais que certaines choses, peut-être, m'échappaient, et la lettre vindicative que j'étais pour rédiger en rondes magnifiques est restée dans l'encrier. Mais la rencontre inopinée de ce livre écrit dans une langue fautive et à quoi on ne comprenait à peu près rien, m'a durablement marqué... Du temps a passé, mais je n'ai pas perdu de vue que j'avais ouvert un livre scandaleux sous tous les rapports. Lorsqu'il m'a semblé que j'avais acquis un zeste de maturité, j'y suis revenu. Et ce dont j'avais eu très confusément l'intuition, à savoir, que quelque chose d'essentiel et de méconnu affleurait dans ces pages infâmes, j'en ai eu la confirmation. Telles furent les conditions romanesques, légèrement rocambolesques, dans lesquelles mon petit chemin a croisé la voie royale que Faulkner a percé jusqu'au cœur de notre sens...

 

Pierre Bergounioux : extrait de "Exister par deux fois" Éditions Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans La Lecturamak :

 

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5 novembre 2019 2 05 /11 /novembre /2019 18:23

Tel soir d'hiver, sur mon chemin,

Je croise une mère pressée de rentrer,

Suivie de sa fillette à la pâle

Figure qui toussote dans le vent.

Celle-ci me fixe un instant de son regard

d'ange, et nous échangeons un sourire,

En ce coin perdu de la trop vaste

Terre, laquelle ignore notre existence...

Ô toute la détresse humaine,

Toute la tendresse humaine,

Toute la peur mêlée de mille rêves

Doux ou fous... il y aura des jours

Emplis d'attente à passer, il y aura

Des saisons changeantes à traverser,

Un jour, femme devenue mère,

Tel soir d'hiver, sur ton chemin,

Tu te souviendras, n'est-ce pas,

De l'étrange étranger à la pâle 

Figure, toussotant dans le vent,

Qui t'a un instant fixée de son regard

D'ange, ou même esquissé un sourire,

            trop vite évanoui dans la vaste nuit.

 

François Cheng; Poème figurant dans le livre Entretiens avec Françoise Siri Albin Michel, 2015

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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 18:27
Photo L.V. août 2018

Je crois que dans quasiment tous mes livres il y a un arbre. Peut-être parce que je le porte dans mon prénom, finalement ! Je me souviens que, spontanément, adolescente, un jour de déménagement où je quittais une maison pleine de souvenirs, j'avais trouvé normal de poser ma main sur chacun des arbres. C'était une manière de dire au revoir et merci. J'avais conscience de ce qu'ils m'avaient donné. Mes grands-parents étaient des paysans morvandiaux, et j'ai hérité d'eux un grand amour de la terre. Quand j'étais petite et que j'étais en vacances chez eux, je faisais du vélo dans la campagne, et je regardais les charolais dans les prés. C'est magnifique, comme animal ! J'aimais cette lenteur de manducation, cette manière de respirer la terre. A chaque fois que je lis Les Élégies de Duinooù Rilke écrit " De tous ses yeux  la créature voit l'Ouvert " je repense à cette images des grand bœufs blancs dans le Morvan. Ils font partie d'un monde

qui est en train de disparaître, parce que les hommes n'ont pas su en prendre soin. Comme le dit le neurobiologiste du végétal Stefano Mancuso dans L'Intelligence des plantes, un livre passionnant, si les plantes disparaissent, l'humanité disparaîtra très vite, puisque les plantes sont le début de la chaîne alimentaire. En revanche, si l'humanité disparaît, les plantes se porteront très bien. Elles se diront avec leur sens aiguisés : " Tiens, on n'entend plus le brouhaha des hommes"... Elles sentiront qu'elles peuvent y aller, et elles pourront croître et croître. Alors elles vont proliférer très vite, et tout engloutir. Même la tour Eiffel sera recouverte de liserons partout. 

 

Sylvie Germain : extraits d'un entretien pour Télérama 3622 du 12/06/2019

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8 octobre 2019 2 08 /10 /octobre /2019 17:55

Je sors de la Corrèze, qui est elle-même pour sortir de l'histoire, à supposer qu'elle y soit jamais entrée. Les choses qui m'occupent, dont je parle - je n'en connais pas d'autres - vont bientôt s'absenter. Pour l'instant, c'est comme un décor de théâtre après que la pièce a été jouée. Les routes, les maisons sont toujours en place mais les acteurs ont disparu. La fin est proche et ce sera le retour à l'origine, le règne des grands bois.

 

Dépossession.

Il se trouve que je travaille, depuis quelques années, dans le sixième arrondissement. J'essaie de me mettre à la place des fillettes, des garçonnets qu'il m'arrive de croiser. Il leur suffit d'aller, les yeux ouverts, pour que s'imprime, sur leur rétine et, de là, dans leur esprit, le prodigieux spectacle des galeries d'art primitif ou contemporain, des boutiques de livres anciens et de vêtements de haute couture, de marchands d'autographes, d'antiquités qui s'échelonnent tout au long de ces rues. Ils absorbent, ces enfants, à dix ans, sans recherche ni travail, comme sans y penser, ce que l'humanité d'hier, pour l'art tribal, d'aujourd'hui, pour l'art moderne, a produit de meilleur, de plus beau. Un peu plus loin se dresse la coupole de l'Académie française. Le pont des Arts les conduit directement dans la cour du Louvre. Par contrecoup, ces petits Parisiens me renvoient à ma propre enfance, à la grisaille de la petite ville, à l'indigence de la province et il me vient comme un accablement rétrospectif à mesurer l'étendue de ma dépossession.

Jour de fête.

Depuis une trentaine d'années, nous fixons, mon frère et moi, un jour que nous passerons à écumer les librairies d'ancien et d'occasion d'une région, d'une ville de province, d'un arrondissement de Paris. Nous avons manqué de livres, au commencement, et dans nos vies antérieures, et cette privation nous a laissé un insatiable appétit de papier. L'adulte sert, on le sait, à exaucer les désirs inassouvis de l'enfant qu'il a été et peut-être de ses hypostases antérieures. Les manants qui nous devançaient n'ont pu lire les ouvrages de leur temps. Alors nous lisons, mon frère et moi, pour les vivants que nous sommes mais pour les morts, aussi, qui en furent empêchés.

  Concrètement, nous partons à la première heure, de préférence le 20 juin, avec de grands sacs, la liste des boutiques et un plan de ville. Nous nous interrompons, le soir venu, hagards, fourbus, accablés du poids du vieux papier rapporté de la journée. Nous avons réparé le préjudice dont nous avons été victimes dans la grande temporalité. Nous avons renversé l'axe du temps, offert, magiquement à nos ancêtres, les biens dont ils avaient été spoliés et c'est pour ça aussi, indépendamment du solstice d'été, que c'est un jour de fête.

 

Pierre Bergounioux : extraits de "Exister par deux fois" Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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