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15 mai 2022 7 15 /05 /mai /2022 23:00
	Emmanuel Carrère - Livre sur la Place 2014
Emmanuel Carrère, 2014

" [...] j'ai réalisé un film documentaire dans une bourgade russe, Kotelnitch. Le tournage s'est étalé sur plusieurs mois, au fil desquels ma petite équipe et moi avons rencontré pas mal de gens dont les plus intéressants, ceux qui avaient vocation à passer du statut de simples personnes à celui de personnages, étaient le chef de la police locale et sa jeune femme. Lui, Sacha, beau garçon, séduisant, mais aussi corrompu, alcoolique, paranoïaque, un jour nous mettant tous les bâtons possibles dans les roues, le lendemain nous prodiguant des déclarations d'amitié éternelle, à la russe. Elle, Anya, jolie, rêveuse, gentiment mythomane, adorant tout ce qui est français, émerveillée par notre présence comme si nous étions - c'était son expression - les rois mages. Ils nous intriguaient, nous les aimions bien. Et puis il s'est passé une chose atroce : Anya a été assassinée, découpée à la hache par un fou avec son bébé de huit mois. La rumeur a couru que Sacha y était pour quelque chose. Nous avons filmé le deuil, le repas de l'enterrement, le chagrin et les déchirements de la famille. De retour à Paris, j'ai commencé le montage et, chemin faisant, repéré des correspondances entre ce que nous avions vécu à Kotelnitch et, dans mon histoire personnelle, une de ces choses douloureuses qu'on appelle un secret de famille et qui peuvent hanter plusieurs générations. Au prix de beaucoup de larmes et de transgressions, j'ai donné un semblant de sépulture à un mort, mon grand-père maternel, que personne n'avait pu enterrer ni pleurer et qui était devenu un fantôme. J'ai entremêlé ces deux histoires : la leur, la mienne. Leur famille, ma famille, nos tragédies. Le montage fini, je suis retourné à Kotelnitch pour montrer le film à ceux qui en étaient devenus les acteurs, Sacha en tête. J'appréhendais sa réaction. Nous avons regardé ensemble la cassette VHS  que j'avais apportée sur sa télé, si vieille que j'étais étonné de voir les images en couleur. À la fin, Sacha m'a longuement dévisagé, en silence, et enfin dit ceci : " C'est bien. Tu n'es pas seulement venu prendre notre malheur : tu as apporté le tien."..."

 

Emmanuel Carrère : extrait de "Yoga", P.O.L. éditeur, 2020.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

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26 avril 2022 2 26 /04 /avril /2022 12:35
Arthur Miller vers 1997

Elle portait son pull en angora blanc. " Ce pull te fait rayonner comme un esprit dans cette lumière démente", avait dit Clément. Ils étaient sortis se promener, se tenant la main le long de ces allées sinueuses, à travers des ombres si noires qu'elles paraissaient solides. La clarté de la lune, au cours de cette nuit sans vent, la rendait bizarrement proche. " Elle doit être plus près que d'habitude, ou un truc comme ça", avait-il murmuré en plissant les yeux devant son éclat. Il aimait la poésie de la science, mais les détails étaient trop mathématiques. Sous cette lueur étonnante, ses pommettes paraissaient plus proéminentes et sa mâchoire virile avait l'air d'être sculptée. Ils avaient exactement la même taille. Elle avait toujours su qu'il l'adorait, mais seule en sa compagnie, elle pouvait sentir son appétit physique. Soudain, il l'avait entraînée dans une petite clairière au milieu des buissons et l'avait délicatement attirée sur le sol. Ils s'étaient embrassés, il avait caressé ses seins et puis baissé la main pour l'amener à écarter les jambes. Elle sentait son érection et une gêne mêlée de peur faisait croître sa tension. " Je ne peux pas, Clément", avait-elle dit, avant de l'embrasser pour s'excuser. Elle n'avait jamais autant donné d'elle-même à quiconque auparavant, et elle voulait que ce don doit négligeable.

    " Un de ces jours, nous devrons le faire." Il avait roulé sur le côté.

    " Pourquoi ?" Elle avait ri nerveusement.

    " Parce que ! Regarde ce que j'ai acheté."

   Il avait tenu un préservatif sous son nez. Elle l'avait pris et avait apprécié la douceur du caoutchouc entre le pouce et l'index. Elle essayait de ne pas penser au fait que tous les vers qu'il avait écrits sur elle - les sonnets, les villanelles, les haïkus - étaient simplement des stratagèmes pour la préparer à ce ballon de baudruche ridicule... "

 

Arthur Miller, extrait de " Le manuscrit primitif", tiré du recueil de nouvelles " Présence", 2007. Traduction Française : Éditions Robert Laffont, Paris, 2011.

 

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22 avril 2022 5 22 /04 /avril /2022 17:22

 

Elle pensa qu'il serait bon que Hazel s'occupât à quelque travail manuel, quelque chose qui le sortirait de

Flannery O' Connor, 1947

lui-même et le mettrait en contact avec le monde réel. Elle était sûre qu'il n'avait plus aucun lien avec ce monde. Parfois même, elle n'était pas sûre qu'il en connût l'existence. Elle lui suggéra de se procurer une guitare et d'apprendre à en jouer. Elle se voyait très bien assise près de lui sur la véranda, le soir, et l'écoutant jouer. Elle avait acheté deux plantes grasses pour isoler un peu de la rue le coin de la véranda où ils s'asseyaient, et il lui semblait que les sons qu'il tirerait de sa guitare, derrière ces plantes vertes, lui enlèveraient son aspect de cadavre. Elle le lui suggéra, mais cette suggestion resta toujours sans réponse.

    Sa chambre et sa pension une fois payées, il lui restait un bon tiers du chèque du gouvernement, mais, autant qu'elle en pouvait juger, il ne dépensait rien. Il ne fumait pas et ne buvait pas de whisky. Il ne pouvait faire qu'une chose avec tout cet argent : le perdre. Elle pensait aux profits que pourrait réaliser sa veuve, s'il en laissait une. Elle avait vu de l'argent tomber de sa poche sans qu'il se baissât pour le ramasser. Un jour qu'elle faisait sa chambre, elle trouva quatre billets d'un dollar et de la menue monnaie dans la corbeille à papier. Il rentra d'une de ses promenades à ce moment là : " Mr Motes, dit-elle, il y a un dollar et de la monnaie dans votre corbeille. Vous savez bien où elle se trouve, votre corbeille. Comment avez-vous pu vous tromper comme ça ?

    - Ça me restait, répondit-il, j'en avais pas besoin."

    Elle se laissa tomber sur la chaise. " Vous en jetez comme ça tous les mois ? demanda-t-elle au bout d'un instant.

   - Seulement quand il en reste, dit-il...

   

 

Flannery O' Connor : extrait de "La sagesse dans le sang", Éditions Gallimard, 1959.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 19:04
Liu Cixin, 2015.

 

Luo Ji ne retourna pas à l’université, il alla directement consulter un psychologue.

   - Vous avez peut-être besoin d'adaptation, mais il n'y a rien de bien grave, lui confia le médecin après avoir entendu sa longue histoire.

   - Rien de grave ? Luo Ji écarquilla des yeux saturés de filets de sang. Je suis tombé fou amoureux d'un personnage de fiction que j'ai moi-même imaginé pour écrire un roman. Je vis avec elle, je voyage avec elle et je vais même me séparer pour elle de ma véritable copine. Et vous dites qu'il n'y a rien de grave ? 

   Le médecin lui adressa un sourire compatissant.

   - Vous comprenez ? J'ai offert mon amour à une illusion.

   - Croyez-vous que ceux que l'on aime existent réellement ?

   - Est-ce une vraie question ?

   - Bien sûr, l'objet de l'amour de la plupart des gens n'existe que dans leur imagination. Ce que l'on aime, ce n'est pas l'homme ou la femme de la réalité, mais celui ou celle qui naît dans notre imaginaire. Les amants réels ne sont que des modèles permettant de créer ceux que l'on rêve. Tôt ou tard, on finit de se rendre compte du fossé qui existe entre l'amour rêvé et son modèle. Quand on parvient à s'habituer à cette différence, on peut continuer à être ensemble, mais quand on échoue, on se sépare, c'est aussi simple que cela. Vous différez en un point avec la majorité des gens : vous n'avez pas besoin de modèle.

   - Ce n'est donc pas une pathologie ?  

   - (...) Vous avez un don pour la création littéraire, vous pouvez le qualifier de pathologique.

   - Mais n'est-ce pas démesuré de laisser l'imagination atteindre cette extrémité ?

   - Il n'y a rien de démesuré dans l'imagination, particulièrement quand il s'agit d'amour.

   - Mais que dois-je faire ? Comment puis-je l'oublier ?

   - C'est impossible. Vous ne pouvez pas l'oublier, il ne servirait à rien d'essayer. Cela provoquerait au contraire des effets secondaires, et pourrait même déboucher sur de véritables troubles psychologiques. Laissez la nature suivre son cours. Encore une fois, ne vous forcez pas à l'oublier, c'est inutile. Mais avec le temps, son influence sur votre vie sera moins grande. En réalité, vous êtes chanceux car, qu'elle existe ou non, pouvoir aimer est une chance..."

 

Liu Cixin : extrait de "La forêt sombre", Actes Sud, 2017.

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10 avril 2022 7 10 /04 /avril /2022 23:35
Sándor Marai (San Diego, 1959) photo : Balassi Institute & Generalitat de Catalunya

1943

 

la jungle du roman.

 

" Quelle aventure qu'un roman ! Ah, si les courageux lecteurs savaient ! Et les écrivains, encore plus courageux, qui suivent, avec une assurance innocente, les sentiers étroits de "l'action" prévue à l'avance... Quelle aventure quand le roman commence à vivre et à se développer indépendamment de notre volonté et de nos plans, et que le thème déborde de son cadre originel avec un bourgeonnement arbitraire comme si, dans un joli et agréable jardin, aménagé avec soin, arbres et plantes étaient soudain pris d'une floraison luxuriante et tropicale ! En une seconde, le roman peut devenir dangereux, le jardin se transforme en forêt vierge mystérieuse, avec des voix glapissantes, des phénomènes furtifs, de l'ombre et de la lumière, des tempêtes et des sécheresses insoupçonnées... Heureux conteurs, qui avancent dans les paysages du roman sur les rails d'un omnibus ! Il m'arrive de tomber à genoux dans la jungle qui s'est accumulée autour du thème et de continuer ma progression en rampant à quatre pattes. "

 

Sándor Márai, extrait de "Journal Les années Hongroises 1943-1948, Albin Michel, 2019. 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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31 mars 2022 4 31 /03 /mars /2022 21:58

 

Les individus étaient tous notés par les géants du numérique en fonction de leur niveau de connexion. Le chiffre 10 n'était attribué qu'à celui qui renonçait à toute intimité et acceptait de dévoiler chaque seconde de son existence par voie de puces, de sondes, d'électrodes, de caméras miniaturisées, lesquelles enregistraient chaque mouvement, chaque action, chaque battement de cils pour le transformer en information utile. De nombreux moyens de surveillance collective s'ajoutaient à la collecte de données comme les caméras placées  dans tous les lieux publics et capables d'identifier tout individu à tout moment. Une puce placée sous la peau récapitulait les principales informations sur l'individu, son identité, son numéro d'assuré social, ses assurances complémentaires, son historique de santé, mais aussi son casier judiciaire. Les informations collectées n'étaient en théorie accessibles qu'à certaines autorités mais l'idée de transparence faisant son chemin, le concept d'informations réservées disparut progressivement.

   S'ouvrir à une investigation permanente permettait d'être rémunéré en contrepartie, mais beaucoup d'autres avantages y étaient associés comme la prévention des risques médicaux, évidemment, mais surtout l'accès constant aux informations sur soi-même ouvrait à des réductions considérables sur le prix des assurances. L'homme transparent bénéficiait d'un revenu minimum confortable associé à des dépenses minorées, sans parler d'un accroissement considérable de la gratuité apparente de nombreux services car l’individu ne voulait plus rien payer directement et il était prêt à tout sacrifier pour cette prétendue gratuité. Des ressources supplémentaires étaient allouées à ceux qui, au-delà du champ de surveillance générale, acceptaient de se soumettre à des expériences particulières permettant de tester des produits de consommation ou de santé. Un nouveau produit alimentaire avait-il des conséquences sur le transit intestinal du sujet ? Un nouveau médicament était-il en mesure de remédier à ces conséquences ? Ce genre d'expérience permettait d'accroître le marché pharmaceutique à la mesure de la croissance de celui de l'alimentation et il en résultait un bénéfice pour tout le monde. Quelles raisons autres qu'idéologiques auraient pu conduire à trouver ce système critiquable ?..."

 

Marc Dugain, extrait de " Transparence", Gallimard, 2019.

 

Photo : https://pxhere.com/fr/photographer/390422

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 14:19

 

Marc Dugain, 2013

" La grande parenthèse de l'écrit avait duré à peu près six mille ans avant de se refermer sur le pragmatisme de l'insouciance  et de la vacuité. L'écrit existait toujours, mais il n'était plus qu'une traduction instantanée de la parole ou même, dans certains cas, de la pensée. Poussés par cette impatience chronique qui explique une grande partie de nos avancées technologiques, nous avons fait en sorte de ne plus avoir à écrire, d'abord parce que cela prend plus de temps que parler et qu'ensuite cela requiert un minimum de notions d'orthographe qui se sont évaporées tranquillement au cours du siècle dernier au point de rendre les écrits d'une grande partie de la population totalement phonétiques. Au lieu d'y remédier par un meilleur apprentissage des règles de l'écriture nous avons préféré prendre le chemin le plus court, celui qui demande le moindre effort, qui réduit notre impatience, le chemin technologique. Dès lors écrire est devenu désuet. Les textos comme les mails étaient parlés et directement traduits en écriture. Dans le sens contraire, il était loisible à chacun  d'entendre ce qui était écrit pour éviter l'effort de la lecture.

 

   Mais l'écrit n'avait pas disparu, il était plutôt réservé à une élite isolée qui cultivait jalousement, avec soin, son obsolescence. Et puis, toujours dans cette même logique de préserver l’individu de tout effort, l'oral a cédé devant la transmission  directe de la pensée à une machine. Convertir une pensée en langage exprimé nécessite un effort dont la grande majorité des individus se voyaient bien s'affranchir. Au moyen d'une connexion simple avec une machine, il est devenu possible de transmettre par écrit ses pensées. Nous en somme aujourd'hui au stade où nous essayons de communiquer de pensée à pensée sans intercession ni de l'oral ni de l'écrit mais on ne sait pas encore gérer distinctement le flux des bonnes et des mauvaises pensées, ce qui complique considérablement cette avancée technologique.

 

   Enfant, je me souviens de mon père me lisant le Roman de Renart le soir avant de m'endormir. Un jour il m'a expliqué que le désignation d'une histoire comme roman venait de l'époque du Moyen Âge, quand certains auteurs se sont mis à écrire dans la langue commune, celle du peuple, le roman. Pour les écrits, l'élite se réservait le latin, la langue des clercs. On a visiblement longtemps écrit le latin alors qu'on ne le parlait quasiment plus. Ces derniers temps, les médias ont remarqué un regain d'intérêt pour la lecture des romans. Il semblerait qu'une partie, certes encore infime, de la population se lasse de toutes les fictions qui lui sont présentées par les grands diffuseurs et leurs plateformes. Ces films, ces séries, étant tous élaborés à partir de données recueillies sur les goûts du public, relèvent d'une démarche scientifique et commerciale de connaissance des aspirations du spectateur très précise qui, une nouvelle fois, ne laisse aucune place à l'incertitude. On ne peut plus être déçu par un jeu vidéo, ni par une série. C'est ainsi que certains ont eu l'idée de revenir au roman aléatoire qui n'a pas été écrit en fonction des attentes du public telles qu'elles sont recensées. Nombre de ces romans sont décevants, c'est le risque, leur sujet passant complètement à côté de l'intérêt du lecteur, mais d'autres ressuscitent miraculeusement le roman comme oeuvre d'art, au sens de l'intimité qui se crée entre deux personnes qui ne se connaissent pas. Cette magie improbable, des hommes et des femmes sont de plus en plus nombreux à vouloir l'expérimenter au hasard d'une lecture quand soudainement ce qui est écrit formalise magnifiquement ce que le lecteur ressent mais qu'il n'a jamais été capable d'exprimer et qu'un inconnu a traduit en mots selon un ordre poétique..."

 

Marc Dugain , extrait de "Transparence" Gallimard, 2019.

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13 mars 2022 7 13 /03 /mars /2022 19:10

 

Michel Houellebecq, 2008.

" Lors des premières phases de mon ascension vers la gloire et la fortune, j'avais occasionnellement goûté aux joies de la consommation, par lesquelles notre époque se montre si supérieure à celles qui l'ont précédée. On pouvait ergoter à l'infini pour savoir si les hommes étaient ou non plus heureux dans les siècles passés ; on pouvait commenter la disparition des cultes, la difficulté du sentiment amoureux, discuter leurs inconvénients, leurs avantages ; évoquer l'apparition de la démocratie, la perte du sens du sacré, l'effritement du lien social. Je ne m'en étais d'ailleurs pas privé, dans bien des sketches, quoique sur un mode humoristique. On pouvait remettre en cause le progrès scientifique et technologique, avoir l'impression par exemple que l'amélioration des techniques médicales se payait par un contrôle social accru et une diminution globale de la joie de vivre. Reste que sur le plan de la consommation, la précellence du XXsiècle était indiscutable : rien , dans aucune autre civilisation, à aucune autre époque, ne pouvait se comparer à la perfection mobile d'un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. J'avais ainsi consommé avec joie, des chaussures principalement ; puis peu à peu je m'étais lassé, et j'avais compris que ma vie, sans ce soutien quotidien de plaisirs à la fois élémentaires et renouvelés, allait cesser d'être simple...

 

 

   Il y a paraît-il des gens qui ne croient pas au coup de foudre ; sans donner à l'expression son sens littéral, il est évident que l'attraction mutuelle est, dans tous les cas très rapide ;  Dès les premières minutes de ma rencontre avec Isabelle j'ai su que nous allions avoir une histoire ensemble, et que ce serait une histoire longue ; j'ai su qu'elle en avait elle-même conscience... L'entretien eut lieu dans ma loge, après un spectacle qu'il faut bien qualifier de triomphal. Isabelle était alors rédactrice en chef de Lolita, après avoir longtemps travaillé pour 20 ans.   Je n'étais pas très chaud pour cette interview au départ ; en feuilletant le magazine, j'avais quand même été surpris par l'incroyable niveau de pétasserie qu'avaient atteint les publications pour jeunes filles : les tee-shirts taille dix ans, les shorts blancs moulants, les strings dépassant de tous les côtés...

Après quelques questions de démarrage sur le trac, mes méthodes de préparation, etc., elle se tut. Je feuilletai à nouveau le magazine.

   " C'est pas vraiment des lolitas... observai-je finalement. Elles ont seize, dix-sept ans.

   - Oui, convint-elle ; Nabokov s'est trompé de cinq ans. Ce qui plaît à la plupart des hommes ce n'est pas le moment qui précède la puberté, c'est celui qui la suit immédiatement. de toute façon, ce n'était pas un très bon écrivain."

    Moi non plus je n'avais jamais supporté ce pseudo-poète médiocre et maniéré, ce malhabile imitateur de Joyce qui n'avait même pas eu la chance de disposer de l'élan qui, chez l'Irlandais insane, permet parfois de  passer sur l'accumulation de lourdeurs. Une pâte feuilletée ratée, voilà à quoi m'avait toujours fait penser le style de Nabokov. 

   " Mais justement, poursuivit-elle, si un livre aussi mal écrit, handicapé de surcroît par une erreur grossière concernant l'âge de l'héroïne, parvient malgré tout à être un très bon livre, jusqu'à constituer un mythe durable, et à passer dans le langage courant, c'est que l'auteur est tombé sur quelque chose d'essentiel."...

 

   Il devait être cinq heures du matin et je venais de jouir en elle et ça allait, ça allait vraiment bien, tout était réconfortant et tendre et je sentais que j'étais en train d'entrer dans une phase heureuse de ma vie, lorsque je remarquai sans raison précise, la décoration de la chambre - je me souviens qu'à cet instant la clarté lunaire tombait sur une gravure de rhinocéros, une gravure ancienne, du genre qu'on trouve dans les encyclopédies animales du XIXsiècle.

   " Ça te plaît, chez moi ?

    - Oui, tu as du goût.

   - Ça te surprend que j'aie du goût alors que je travaille pour un journal de merde ? " 

    Décidément , il allait être bien difficile de lui dissimuler mes pensées. Cette constatation, curieusement, me remplit d'une certaine joie ; je suppose que c'est un des signes de l'amour authentique.

   " Je suis bien payée... Tu sais, souvent, il ne faut pas chercher plus loin.

   - Combien ?

   - Cinquante mille euros par mois.

   - C'est beaucoup, oui ; mais en ce moment je gagne plus.

   - C'est normal. Tu es un gladiateur, tu es au centre de l'arène. C'est normal que tu sois bien payé : tu risques ta peau, tu peux tomber à chaque instant...

   - Tu as entièrement raison... dis-je. Sauf que, dans mon cas, je ne risque rien.

   - Pourquoi ? " Elle s'était redressée sur le lit, et me considérait avec surprise.

   "Parce que, même s'il prenait au public l'envier de me virer, il ne pourrait pas le faire ; il n'a personne à mettre à ma place. Je suis, très exactement, irremplaçable. ...

   - C'est vrai, dit-elle. Il y a chez toi une franchise tout à fait anormale. Je ne sais pas si c'est un évènement particulier de ta vie, une conséquence de ton éducation ou quoi ; mais il n'y a aucune chance que le phénomène se reproduise dans la même génération. Effectivement, les gens ont besoin de toi plus que tu n'as besoin d'eux - les gens de mon âge, tout du moins. Dans quelques années, ça va changer. Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer, c'est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l'humour, qui vivra jusqu'à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. Nous allons y parvenir, bien sûr ; et, dans ce monde là, tu n'auras plus ta place..." "

 

Michel Houellebecq, extrait de " La possibilité d'une île" Arthème Fayard, 2005

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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3 mars 2022 4 03 /03 /mars /2022 00:53
Boris Vian en 1948.

" Époque 1939/1940.

 

Boris Vian a intégré l'École centrale. En raison de la guerre l'École est repliée à Angoulème et accueille les étudiants de première année - les plus jeunes, non mobilisés ou réformés. Ces jeunes se sentent libres car ils n'ont pas de parents sur le dos, ils sont indépendants mais la situation  extérieure est effrayante...

Si ces lettres évoquent beaucoup une période de pénurie alimentaire..., elles révèlent également le lien fusionnel entre Boris et sa mère ( Pouche ). L'étudiant facétieux, provocateur est aussi sujet à de nombreux tracas de santé qui  l'inquiètent et a grande envie d'échapper à tout cela.

 

Novembre 1939

 

  Lundi 21h15

 

Ma vieille Pouche*

 

   Tu sais plus bien sur quel pied danser, tu en as un  qui s'en va, l'autre qui arrive, et ça se mélange, mais t'en fais pas tout ça se tassera. J'ai reçu deux lettres de toi aujourd'hui, rien de Monette** , hier ni aujourd'hui, je suppose que c'est la poste à moins qu'elle ne soit toujours fâchée. Il n'y avait pas de quoi - alors c'est la poste.

    Je te parle pas de mes études parce que je m'en fous, de ma santé parce que je m'en fous, de mes distractions parce qu'elles m'emmerdent, etc.

   Il y a qu'une chose de formidable ici, c'est la qualité de l'emmerdement.

   C'est record...

 

    Novembre 1939

 

   Jeudi soir...

 

   Est-ce que le patron va vraiment mieux et a-t-il éjecté son rocher ?*** Cet homme est bien ennuyeux avec sa manie de construction. Enfin si le plus mauvais moment est passé, tout va bien...

[...] faut que j'éteigne pour pioncer... te souhaite le bonsoir ainsi qu'aux autres éléments de cette famille éparse. "

 

  Bison.**** 

 

Boris Vian, extrait de "Correspondances 1932-1959", Arthème Fayard, 2020.

 

 

** Petite amie de BVian.

*** Son père a des calculs rénaux.

**** Surnom de BVian avec lequel il signe beaucoup de ses lettres à sa famille et ses amis. 

 

 

   

   

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17 février 2022 4 17 /02 /février /2022 23:07

En 2001, la question de la diversité ne se posait même pas, aujourd'hui, le débat est lancé." Cette remarque du quotidien Libération, en date du 8-9 mars 2008, saluait l'augmentation (jugée encore timide) du nombre de candidats dits "' de la diversité" aux élections municipales de la même,année. Mais la gauche n'a pas le monopole de la réflexion sur la diversité en France Après tout, c'est M. Nicolas Sarkozy qui avait proposé d'inscrire cette valeur dans le préambule de la Constitution; le chef de l'État entendait en effet "accélérer puissamment" l'expression de la "diversité ethnique" au sein des élites...

   Certes, la situation française comporte ses particularités : de l'après-guerre jusqu'à la fin des années 1970, les courants dominants de la gauche se préoccupaient exclusivement d'égalité économique. Les questions relatives au féminisme, au racisme, à l'homosexualité, etc, étaient ravalées au rang de "contradictions secondaires" ou simplement ignorées. Mais, depuis un quart de siècle, la situation a évolué au point de renverser l'ordre des priorités : à partir du tournant libéral de 1983, la lutte contre les discriminations (illustrée en particulier par SOS Racisme) a remplacé la "rupture avec le capitalisme" dans la hiérarchie des objectifs. Dès lors qu'il s'est souvent substitué ( au lieu de s'y ajouter) au combat pour l'égalité, l'engagement en faveur de la diversité a fragilisé les digues politiques qui contenaient la poussée libérale.

    La volonté d'en finir avec le racisme et le sexisme s'est révélée compatible avec le libéralisme économique, alors que la volonté de réduire - sans même parler de combler - le fossé entre les riches et les pauvres ne l'est pas. En même temps qu'elle affichait son engagement en faveur de la diversité (en combattant les préjugés, mais aussi en célébrant les "différences"), la classe dirigeante française a accentué son penchant libéral. Ce dernier mouvement, caractéristique de la droite, se retrouve fréquemment chez des gens qui se proclament de gauche. En fait, à mesure que la question de l'"identité nationale" affermit son emprise sur la vie intellectuelle française, elle masque l'augmentation des inégalités économiques qui caractérise le néolibéralisme.

    Mon intention ici n'est évidemment pas de soutenir que la discrimination positive ( ou l'engagement pour la diversité en général) accroît les inégalités. Il s'agit plutôt de montrer que la conception de la justice sociale qui sous-tend le combat pour la diversité repose elle-même sur une conception néolibérale. Il s'agit d'ailleurs d'une parodie de justice sociale qui accepte les injustice générées par le capitalisme. Et qui optimise même le système économique en distribuant les inégalités sans distinction d'origine ni de genre. La diversité n'est pas un moyen d'instaurer l'égalité; c'est une méthode de gestion de l'inégalité...

 

 

    Que peut bien signifier le fait que des représentants du monde des affaires et des descendants de "grands parents(...) mis en esclavages , colonisés, animalisés" partagent la même vision du monde ? Que la diversité "dans son acception la plus large (origines ethniques, sexe, handicap, âge, orientation sexuelle) a acquis ce que le quotidien financier les Échos (22 février 2008) appelle un statut d' "impératif économique", et que la gauche se montre aussi prompte que la droite à s'enthousiasmer pour ce nouvel "impératif"

   En d'autres termes, la logique selon laquelle les questions sociales fondamentales portent sur le respect des différences identitaires et non sur la réduction des différences économiques commence à s'épanouir en France  comme naguère aux États-Unis. Ici comme là-bas, la droite néo-libérale s'est enfin trouvé une gauche néo-libérale qui réclame ce que la droite n'est que trop heureuse de lui accorder...

 

   Non contents de prétendre que notre vrai problème est la différence culturelle, et non la différence économique, nous nous sommes mis en outre à traiter cette dernière comme si elle était elle-même une différence culturelle. Ce qu'on attend de nous, aujourd'hui, c'est que nous nous montrions plus respectueux envers les pauvres et que nous arrêtions de les considérer comme des victimes - ce serait faire preuve de condescendance à leur égard, dénier leur "individualité". Or, si nous parvenons à nous convaincre que les pauvres ne sont pas des personnes en demande d'argent mais des individus en demande de respect, alors c'est notre "attitude" à leur égard, et pas leur pauvreté, qui devient le problème à résoudre. Nous pouvons dès lors concentrer nos efforts non plus sur la suppression des classes mais sur l'élimination de ce que nous, Américains, appelons le "classisme". Le "truc", en d'autre termes, revient à analyser l'inégalité comme une conséquence de nos préjugés plutôt que de notre système social : on substitue ainsi au projet de créer une société plus égalitaire celui d'amener les individus ( nous et, en particulier, les autres) à renoncer à leur racisme, à leur sexisme, à,leur classisme et à leur homophobie.

   Cette stratégie, libre à la France de l'adopter elle aussi. Et de se livrer aux controverses qui la nourrissent. Ainsi, la polémique autour de la mémoire et de l'histoire de France offre un modèle indéfiniment reproductible. Pendant que la gauche "mouvementiste" déplore - par la voie des Indigènes - que la France néglige complètement " la réhabilitation et la promotion de nos histoires dans l'espace public" , la droite conservatrice - par la voix d'Alain Finkielkraut et consorts - estime que les Indigènes devraient soit considérer l'histoire de France comme leur histoire, soit se rappeler qu'"ils ont le droit de partir". Mais les chefs d'entreprise, y compris ceux qui ont suivi les cours de Finkielkraut à l'École polytechnique, n'ont aucune envie de voir toute cette main-d'oeuvre bon marché exercer son "droit de partir", car ils comprennent vite que manifester son respect pour les gens - pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite - revient bien moins cher que leur verser un bon salaire...

 

Walter Benn Michaels : extraits de " La Diversité contre l'égalité", Éditions raison d'Agir, paris, 2009, repris dans l'article du même auteur pour  le magazine du  Monde Diplomatique " manière de voir" n°166, Août-Septembre 2019.

 

 

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