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4 octobre 2022 2 04 /10 /octobre /2022 07:03

 

La classe ouvrière, j'en sortais. L'humiliation d'être un enfant de pauvres, éprouvée chaque soir. En société, je resterais muet, j'avais mal aux mots, je n'ai jamais su parler. Après les fascinations de l'adolescence, j'ai refermé Aragon d'un coup.

 

À quinze ans je m'étais mis aussi à lire Céline, et je me souviens de la réflexion d'un professeur à qui j'en avais fait la confidence : "Comment, vous ? Vous lisez Céline ?" La remarque avait causé en moi une confusion énorme. Pourquoi pas moi ? Fils du peuple, que me fallait-il lire ? Maurice Thorez ? Eugène Dabit ? Henri Barbusse ? Louis Guilloux ? Jean Guéhenno peut-être ? 

   Aragon, dans un style admirable, avait décrit ces beaux quartiers, à l'ouest, qu'il n'avait jamais quittés. C'était une tribune confortable et capitonnée du haut de laquelle prêcher au peuple qui s'écrasait à l'est, une chaire pour, chanoine vermeil et brillant de santé, le bénir. Il la retrouverait partout, rebâtie à son intention, à Aubervilliers comme à Moscou.

 

   Céline, à l'autre bord, du fond de ses banlieues déglinguées, confessait sa misère et hurlait sa peine. peine de classe inexpiable, insondable, inépuisable, en laquelle je me retrouvais mieux. Sans doute savait-il lui ce dont il parlait. Qui d'autre que lui avait su parler de "la haine qui vient du fond, qui vient de la jeunesse, perdue au boulot, sans défense ?" Et puis, en même temps, cette tendresse, cette pitié pudique, bravasse et juronnante du toubib de quartier, qui remplaçait la superbe bavarde du soi-disant "Paysan de Paris". La vie des champs, ici, c'était les banlieues, la zone, tout ce qui restait des fortifs, là où Rousseau allait herboriser, du côté des Lilas et de Romainville.

   Chez Céline aussi, pourtant, je soupçonnais la complaisance. Courbevoie, Clichy-La-Garenne et Bezons, les grosses chaussures qui blessent les pieds, les humiliations quotidiennes, la violence, les mots orduriers et les terrains vagues, les dispensaires où poireautaient des pauvres, plus pauvres encore de ne pas savoir dire ce qui les afflige, je savais ça par cœur. Mais Céline savait trop, disait trop, criait trop fort. Ce n'était pas non plus la façon de parler de la misère que j'avais connue, et qui resterait sobre. Et puis, cette manie d'aller chercher un bouc émissaire, et de vitupérer comme un dément...

 

   La vérité, c'est que la misère, on ne peut rien dire. Elle laisse sans voix. Il faut passer outre, se taire, faire comme si ça n'avait pas eu lieu. On revient de la misère comme on revient de la guerre, absent, mutique : ceux qui sont allés au front ou dans les camps ne parlent pas. Ou bien longtemps après, quand la douleur s'est dissipée, laisse-t-elle enfin passer, non ce qu'elle a été, mais le souvenir confus de ce qu'elle fut. C'est le moment où l'on ne se souvient même plus que l'on ne se souvient plus. Je n'ai jamais été tout à fait rassuré..."

 

Jean Clair : extrait de "Journal atrabilaire" Éditions Gallimard, 2006.

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29 septembre 2022 4 29 /09 /septembre /2022 23:00

 

" L'amour du roi, le patriotisme et aussi bien le respect pour les privilégiés ne sont pas de la religion et n'en proviennent pas ; ils ne sont pas d'avantage inculqués par une idéologie, ils la précèdent, logiquement parlant, ils sont induits par l'obéissance à l'ordre établi, ils naissent de cette obéissance, loin de la faire naître ; on les respire dès l'enfance dans l'air du temps et le spectacle de tous les autres. L'histoire s'explique par un vécu silencieux et non par les belles paroles qui s'y ajoutent ; quand la dépendance est rejetée, les paroles idéologiques n'ont plus de poids. Citons le pénétrant Jean-Marie Schaeffer* : "à notre époque, l'enseignement par l'école ne peut pas remplacer l'apprentissage des règles sociales ou politiques par le cadre de vie et l'exemple familial et social, d'où l'inefficacité dramatique de l'éducation civique scolaire....
En un mot , le vécu social muet suscite  ou accepte les verbalisations idéologiques et non l'inverse ; une idéologie ne convainc que les convaincus. Nous avons vu cela de nos yeux, si nous sommes quinquagénaires ou davantage : la découverte de la contraception a donné lieu à une comique expérimentation sociologique en conditions réelles. Avant la " pilule " , les jeunes filles respiraient dans l'air du temps et dans l'exemple de leurs compagnes les utiles vertus de pureté, de chasteté, de virginité, d'abstention sexuelle. ... Il a suffi que la pilule apparaisse pour que ces vertus disparaissent comme rosée au soleil : évaporées avec le péril, tant dans les duplex que dans les chaumières. Leur effacement nous a paru si naturel que nous nous en sommes à peine aperçus, sans remarquer à cette occasion que ce n'était pas le vertuisme qui avait inculqué l'abstention, mais l'abstention qui, faute de contraception, s'était érigée en vertu."

Extrait de ; " Quand notre monde est devenu chrétien " de Paul Veyne

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Schaeffer
 

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22 septembre 2022 4 22 /09 /septembre /2022 23:03
Photo L.V., automne 2018

Nous l'avions éventé fort avant dans la nuit

Quêtant au fond de l'air l'odeur des gibiers moites

La lune de l'été remontait les forêts

Elle se mettait nue pour que l'automne tarde.

 

Mais au matin voici qu'il pleut sur les vergers

Les poires et le vin passent la porte ouverte

Les fruits dorment, mouillés, dans les paniers d'osier

Les pommiers ont largué leurs poids de pommes vertes.

 

Automne, ah ! que n'as-tu un cœur tel à m'offrir

Pavoisé de hauts feux qui berceraient mes chambres

Et que n'ai-je des fruits, ou des mots, à mûrir

Salés un peu, et doux des fumées de septembre ? "

 

Luc Bérimont : extrait de "Le sang des hommes, poèmes, 1940-1983" Éditions Bruno Doucey, 2015

 

 

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20 septembre 2022 2 20 /09 /septembre /2022 17:18

 

Je revins à l'automne de l'année des dix-huit ans d'Arthur. Je crois que je revins un dimanche. Arthur m'attendait sur le quai. Je me rappelle ce long, long hangar, ces milliers de gens qui criaient, pleuraient, riaient autour de moi - et, sur la jetée, les vilains visages blancs pincés des fonctionnaires qui ne paraissaient pas du tout contents de voir revenir autant de jeunes Noirs en uniforme - et puis une sorte de brèche s'ouvrit et, de très loin, je vis Arthur s'avancer de sa démarche bondissante dans ma direction. Je voyais bien qu'il ne m'avait pas encore aperçu, pas encore distingué dans ce tohu-bohu kaki. Il avait grandi et il me parut donc plus maigre. Le soleil derrière lui  plongeant son visage dans l'ombre ne me permettait pas de voir l'expression de ses traits mais je pouvais sentir son appréhension et son impatience. Je l'observais tout en manœuvrant vers lui. Quelque chose que je fis, un geste caractéristique, sans doute, accrocha le coin de son œil, lui fit tourner la tête et regarder directement de mon côté. Tout son visage s'épanouit, il eut soudain l'air d'avoir deux ans, et il se mit à courir vers moi. Je laissai tomber mes bagages, le saisis dans mes bras et le soulevai au-dessus de ma tête.

   - "Salut, jeune lion ! Comment ça boume ?"

    Je le redéposai par terre et nous nous embrassâmes. Je m'écartai en le prenant par les épaules pour l'examiner. On aurait cru qu'il ne pouvait plus s'arrêter de sourire - et moi pareil, je pense.

   " Hall ! Bon Dieu, ça fait plaisir de te voir !

   - Ça fait plaisir de te voir aussi, petit. Ça va ? Tu parais un peu maigrichon.

   - Oh ! Allons donc, tu ne te rappelles plus à quoi je ressemble. C'est toi qui fais vraiment squelettique. T'as perdu du poids, vieux.

    - Un peu, Je le reprendrai.

   - Ça, tu n'y couperas pas, dès que Maman t'auras vu.

   - Comment va Maman ? et Papa ?

   - Bien. Maman est à ses fourneaux depuis vingt-quatre heures et elle n'est toujours pas satisfaite."

   Nous rîmes, ramassâmes mes bagages et prîmes la direction de la rue.

   " Comment était-ce là-bas ?

   - Juste une petite opération de police, fiston. fallait remettre ces niaqués à leur place. Y sont pires que les nègres, y croient qu'y-z-ont droit à tout un pays. Enfin quoi, même les plus affreux bamboulas ici ne réclament qu'un petit bout de territoire.. Mais on leur a un peu montré. On te les a remis à leur place - à six pieds sous terre."

 Il n'avait pas cessé de m'observer. " Ç'a été aussi moche que ça ?

   - Oh ! ouais, mec, dégueulasse. J'ai cru devenir dingue, je ne sais pas si j'arriverai jamais à oublier...

 

C'était une journée  pleine de soleil, de circulation, de gens, qui semblaient tous se mouvoir avec résolution. Chacun paraissait, à mon œil étonné qui commençait lentement à se réajuster, excessivement bien habillé. personne ne levait la tête, c'est vrai, mais c'est que personne ne s'attendait à ce que des bombes pleuvent du ciel.  On m'avait expédié au loin pour aider à garantir et perpétuer cette indifférence. Personne, ici, ne savait ce qui se passait ailleurs. peut-être personne ne le sait-il jamais, nulle part..."

 

James Baldwin : extrait de " Harlem Quartet ", 1978-79. Éditions Stock 1987,91,98,2003,2017 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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15 septembre 2022 4 15 /09 /septembre /2022 23:35

ANNIVERSAIRE : LUC BÉRIMONT, né le 16 septembre 1915.

 

Rémouleur.

 

Septembre avait l'ardeur d'un chien roux dans les vignes

Une flamme tremblait au bord de la maison

Maintenant, c'est le vent qui dévale les combes

Les arbres calcinés qui rongent les gazons.

 

La pluie pieds nus, la pluie rôdeuse d'avant l'aube

marche sur les hangars et les troupeaux transis

la fenêtre capture un vol d'oiseaux sauvages

Qui rament des forêts de bronze dans l'air gris.

 

Il ne restera rien que le pain, que la neige

Que le rayon gelé dans le bas du coteau

le ciel des quatre vents vire comme un manège

Et l'hiver, sur les grès, aiguise les couteaux. "

 

Luc Bérimont : extrait de "Le sang des hommes, poèmes, 1940-1983" Éditions Bruno Doucey, 2015.

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15 septembre 2022 4 15 /09 /septembre /2022 16:54

 

James Baldwin pris Hyde Park, Londres, 1969
James Baldwin, 1969

Tony a quinze ans. Je n'ai absolument pas l'impression qu'il sera jamais costaud, comme Ruth ; mais Ruth dit que si. Ruth n'est pas grosse. Elle a une solide charpente. Elle dit qu'à l'âge de Tony elle était bien pire que lui et qu'elle n'avait que la peau sur les os. Pour l'instant Tony ressemble à un Meccano en pièces détachées. Il pourra devenir un train ou une gare ou un gratte-ciel ou un camion ou un tracteur ou une pelleteuse à vapeur, tout dépend de la main qui le montera. La guerre que se font les chevilles du pauvre gamin les a mises à vif et, de temps à autre, les chevilles paraissent attaquer les genoux qui sont dans un état lamentable. Les jointures, les poignets, les coudes et les omoplates de Tony sont tout bonnement un immense champ magnétique pour les plus brutaux de tous les objets inanimés de ce monde. J'ai vu des tables et des pieds de table se jeter sur lui ; les fenêtres ouvertes, quand il les touche, se font guillotines ; les seuils de portes se marrent quand ils le voient arriver, les escaliers le guettent avec une folle impatience. Je souffre pour cet enfant dès que je le vois bouger. Il n'a pas de chair sur les fesses non plus : en fait il n'a pas de derrière du tout et les planchers, surtout les vieux avec des échardes, refusent de lui foutre la paix.

 

   Pourtant, il peut danser - très très bien, je trouve ; c'est drôle de voir toute cette gaucherie transformée, transcendée au-delà des os par quelque chose que mon fils entend dans la musique. Il a d'énormes yeux noirs - comme son oncle Arthur - et des cheveux de quelque part entre l'Afrique du Mississippi, d'où vient Ruth, et l'Afrique, teintée d'Inde, de la Californie d'où je viens. Il ressemble plus à sa mère qu'à son père. Il a les pommettes hautes de Ruth et sa grande bouche, mais il a mes narines et mon menton.

    J'ai le sentiment dérangeant d'être probablement un mauvais père - mon fils est fait de vif-argent, moi pas   - mais j'espère que ce n'est pas l'avis de Tony. Je ne sais pas si mon fils m'aime - on a toujours l'impression d'avoir commis de très grosses erreurs - mais je sais que j'aime mon fils...

 

   Tony n'est pas non plus très gentil avec sa sœur, autant que j'en puisse juger. Odessa a treize ans. Tony et elles ne s'accordent sur rien, sauf sur le fait que le sexe de l'autre est détestable, si l'on peut appeler ça s'accorder. Odessa, je vais te tuer ! ai-je un jour entendu Tony hurler dans la cuisine, pendant que Ruth et moi nous trouvions dans le salon. J'ai levé la tête. Ruth m'a regardé. Elle a crié : "Si vous ne sortez pas de cette cuisine tous les deux, je vais venir vous faire la peau illico ! Et j'ai le couteau à découper. Maintenant, venez ici. Si vous ne pouvez pas vous tenir tranquilles, allez vous coucher. Seigneur Dieu ! " Et elle s'est replongée dans son bouquin..."

 

 

James Baldwin : extrait de "Harlem Quartet", 1978-79. Éditions Stock 1987,91,98,2003,2017 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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13 septembre 2022 2 13 /09 /septembre /2022 15:30
Michel Leiris dans son bureau du Musée de l'Homme en 1984.
Michel Leiris, 1984.

 

"... même encore maintenant il ne m'est pas possible d'aimer une femme sans me demander, par exemple, dans quel drame je serais capable de me lancer pour elle, quel supplice je pourrais endurer, broyage des os ou déchirement des chairs, noyade ou combustion à petit feu - question à laquelle je me réponds toujours avec une conscience si précise de ma terreur à l'endroit de la souffrance physique, que je ne puis jamais m'en tirer qu'écrasé par la honte, sentant tout mon être pourri par cette incurable lâcheté...

   

   Cette question de la résistance à la douleur physique - question qui m'a toujours obsédé, mais de manière toute théorique - acquit une lourde réalité durant la période de terreur policière amenée par l'occupation allemande. Il me reste, comme une ombre sur la conscience, la certitude que, si je m'étais mis dans le cas d'être torturé, je n'aurais jamais eu, entre les mains des tortionnaires, la force de ne pas parler..."

 

Michel Leiris : extrait de "L'âge d'homme", Éditions Gallimard, 1939, annotation à partir de " cette question" pour l'édition de 1973,  Gallimard Folio.

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12 septembre 2022 1 12 /09 /septembre /2022 22:57

 

J'en ai assez de Montaigne. Pourtant cela fait plusieurs jours que je pioche au sein de ce fatras les deux, trois

Portrait présumé de Montaigne

phrases qui donnent leur valeur à ses livres et à lui-même. Mais même un esprit supérieur n'a pas le droit de délayer ainsi ce "quelque chose" qui épice la saveur de son plat. Et parce que Montaigne est en effet un sage, le plus jovial des stoïques, un latiniste attachant, un Français rusé et un humaniste érudit, il mériterait que l'on extraie de ce méli-mélo le véritable Montaigne. Ce qui tiendrait en un mince volume mais serait un chef-d'oeuvre. Il ne suffit pas d'être sage. Il faut également être parfait.

   Ce grand Français ne possède pas le sens de la mesure. cet être à la pensée dense fractionne cette densité avec ses bavardages. Il tire une grande fierté de sa connaissance du latin et de ses nombreuses lectures. Son lecteur aimerait l'interrompre : " Oui, bien sûr que nous croyons que tu as lu Lucrèce, Suétone et Juvénal. Mais, toi, Montaigne, quand prendras-tu enfin la parole ? ... Il la prend, certes, parfois, en passant, mais en attendant, le lecteur se lasse de Lucrèce et de Suétone.

( Journal, année 1943 ) 

 

   Je me doute parfois de ce qu'a pu ressentir Montaigne, écrivain et aristocrate, et maire pendant trente ans, à l'époque des guerres de religion. Quant tout le monde était suspect d'appartenir à tel ou tel camp. Quand chaque jour, les hordes enragées de passage contraignaient tous les membres d'une maisonnée à avouer sous la torture à quel camp ils appartenaient. Aujourd'hui, nous, écrivains et gentlemen, vivons de la même manière, particulièrement ceux parmi les écrivains qui sont aussi des gentlemen dans l'âme, ce qui, bien entendu, n'est pas une question d'origine. Socialistes, blancs, rouges, communistes, nazis, ainsi que les francs-tireurs intellectuels libéraux démocrates pris de rage, les offensés et les laissés-pour-compte, tous revendiquent quelque chose, tous cherchent à se venger, tous veulent à la fois me rallier à eux et me rejeter, tous veulent que je prête serment et, en même temps, que je monte de moi-même sur quelque bûcher de circonstance. Tout ceci est tragique, c'est certain. Mais également ennuyeux, tout aussi certain. Oui. Je commence à comprendre ce qu'a dû ressentir Montaigne.

(Journal, année 1944).

 

 

Sándor Márai, extrait de "Journal Les années Hongroises 1943-1948, Albin Michel, 2019.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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3 septembre 2022 6 03 /09 /septembre /2022 16:45
Pierre-Auguste Renoir, Le déjeuner des canotiers, 1881
Pierre-Auguste Renoir, Le déjeuner des canotiers, 1881

 

" Ce fut elle qui engagea la conversation. Elle fit un commentaire apparemment fortuit pour exprimer son admiration devant tant de liberté dans la composition et l'usage des couleurs, et la sensation de vie qui s'en dégageait, et ils échangèrent deux ou trois commentaires pour dire à quel point ils aimaient Renoir. En entendant son accent, il se dit qu'elle devait être britannique, mais il n'en était pas sûr et il osa lui demander. Elle répondit : "Moi, je ne suis de nulle part." Et cette réponse trop cérébrale, prétentieuse et énigmatique, mais qui ne déplût pas à Bruno, comme si elle avait été dite par un personnage de Garcia Marquez arrivant à Macondo, faillit conclure cet échange, qui n'était encore qu'une simple rencontre sans conséquences.

   Souriant à la réponse de la jeune femme, Bruno s'apprêtait à poursuivre sa visite quand il lut que cette toile de Renoir, intitulée Le déjeuner des canotiers, avait été prêtée pour être exposée au Fine Arts de Boston par la Phillips Collection de Washington, alors qu'il aurait juré l'avoir vue à Orsay. Il se remit alors à examiner le tableau, et il finit par comprendre qu'en fait il ne l'avait vue auparavant dans aucun musée, mais qu'il l'avait confondue dans ses souvenirs avec le Bal du moulin de la Galette, une autre des oeuvres majeures du peintre, qui l'avait tellement enthousiasmé quand il l'avait vue à Paris...

 

   - La jeune femme accoudée à la balustrade, c'est moi.

    Bruno sentit une décharge dans la nuque. Il se tourna et regarda la femme enceinte, puis à nouveau le tableau, et sourit. Qu'une jeune femme de 1990 prétende avoir son portrait sur un tableau de Renoir peint plus d'un siècle plus tôt était moins un trait de snobisme qu'une fanfaronnade ou le signe d'une possible folie, même si Bruno, qui s'y connaissait en altérations de la psyché humaine, opta pour la première hypothèse quand il eut observé attentivement la jeune femme et constaté que, en effet, elle ressemblait au personnage féminin sorti du pinceau du maître.

   - Ne me regardez pas comme ça, monsieur... vous ne croyez pas à la réincarnation ?... Cette jeune femme c'est moi, dans ma vie antérieure, et ces autres hommes et femmes ont été mes amis dans cette même vie antérieure, et j'en ai retrouvé plusieurs dans celle-ci.

   Amusé, Bruno décida d'aller dans son sens.

   - Et vous vous souvenez de vos vies antérieures ?

  - De chaque minute de chacune des vies...

  - Ça doit être terrible. - Il décida de rentrer un peu plus dans son jeu. - Comme dans Funes ou la mémoire, le récit de Borges... Et comment vous appeliez-vous dans cette autre vie ?

   Cette fois, la jeune femme réfléchit un instant avant de répondre.

   - Aline... comme la fille qui allait être l'épouse de Renoir.

   - Et comment vous appelez-vous maintenant, dans cette vie ou cette incarnation ?

   La jeune femme réfléchit à nouveau.

   - Loreta Aguirre Bodes.

   - Avec un nom pareil, vous n'avez pas l'air très française...

   - Peu importe... Dans chaque réincarnation, ou plutôt renaissance, on est ce que l'on est, et non ce que l'on a été.

   - Avec un nom pareil, si ça se trouve, dans cette vie vous parlez espagnol.

   Loreta sourit

   - oui, dit-elle en changeant de langue. Et vous ?

   - Aussi. Et moi, je sais d'où je viens : je suis argentin. Même si je ne le pratique pas. - Il rit. - Et je m'appelle Bruno Fitzberg et... j'ignore si je suis une réincarnation ou une renaissance...

   Loreta et Bruno visitèrent ensemble le reste des salles consacrées aux impressionnistes, ils évoquèrent la délicatesse de Degas, la pureté de Monet, l'énergie des coups de pinceau de Van Gogh et le mystère joyeux des toiles colorées de Cézanne, et quand Loreta senti la fatigue due au poids supplémentaire qu'elle portait, elle accepta l'invitation de Bruno d'aller prendre un café au restaurant du musée. Oui, elle avait besoin d'aller faire pipi et de s'asseoir. Les envies d'uriner se faisaient tous les jours plus fréquentes et elle avait les jambes enflées... Je suis horrible, dit-elle tout en touchant son ventre volumineux et en l'avertissant qu'elle en était au huitième mois.

 

   Assis à une table devant une tasse de café, ils discutèrent un moment de l'impressionnisme (elle en savait plus que lui sur les artistes), du bouddhisme et des réincarnations ( ils avaient tous  deux des connaissances basiques sur la question) et, sur l'insistance de Bruno, qui n'avait rien d'autre à faire, ils finirent par dîner au même endroit. Au cours des deux heures de conversation, le psychanalyste argentin de passage à Boston apprît que la fille enceinte était née à Cuba et avait vécu plusieurs années à Londres, où elle avait suivi des  cours d'arts plastique et visité un grand nombre des magnifiques musées de la ville. Loreta lui avoua aussi que cela faisait à peine un mois qu'elle était aux États-Unis, et qu'elle avait été accueillie par une amie anglaise qui faisait un doctorat à Harvard.

   - Et votre mari ?

   - Il n'y a pas de mari.

   - Et ça ? - Il montra son ventre.

   - Production indépendante.

   - Un ami qui figure sur le tableau de Renoir ?

   Ils rirent.

   - Peut-être, dit-elle...

 

Leonardo Padura : extrait de " Poussière dans le vent " Éditions Métailié, 2021, pour la traduction française

 

 

 

   

 

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21 août 2022 7 21 /08 /août /2022 11:02

 

Quand j'y pense, le monde s'est emparé de moi sans crier gare - physiquement, mentalement, spirituellement. L'idée qu'au quotidien le New York Times et All Things Considered nous disent tout ce qui arrive dans le monde, mais négligent d'inclure comment nous devons supporter ce flot d'informations révèle une fracture qui ne prête pas vraiment à rire. Si je n'avais pas appris à me consoler grâce à des activités on ne peut plus banales - la cuisine, la forêt, le désert -, mes perceptions et mes vices m'auraient très vite conduit à la folie ou à la mort. En fait, c'est ce qui a bien failli arriver.

 

   Il faut comprendre d'emblée que le travail du poète ( comme celui de l'analyste) parodie souvent ses meilleures intentions. Les lignes qui suivent sont résolument " créationnistes" plutôt qu'éclairées, supportant comme elles le font le fardeau d'un esprit qui crée et prospère grâce à une surcharge de perceptions plutôt que grâce à un supposé talent pour tirer des conclusions. Par exemple,  le souvenir d'une gifle furieuse sur la paume de sa main : 

 

    Elle préparait du pain et j'avais huit ans. j'ai dit que ce n'était pas moi qui avait mangé les sept barres chocolatées du garde-manger, même si les emballages étaient sous mon lit, , et que ce n'était pas moi qui avais fait exploser les œufs de poule contre le mur du silo. Expédié dans ma chambre, je suis sorti par la fenêtre en me jurant bien de ne jamais revenir, puis j'ai retrouvé Lila. On s'est allongés sur le pont de bois pour essayer de compter les poissons, mais ils bougeaient sans arrêt dans l'eau verte. Ma joue me brûlait là où ma mère m'avait giflé. Je me suis assis et j'ai regardé l'arrière du genou de Lila. Elle a dit "trente-trois" quand j'ai regardé sous l'ourlet de sa jupe bleue, là où sa petite culotte était coincée dans la raie des fesses. Lila se fichait que je sois borgne, car son père était mort à la guerre et peut-être qu'il avait pris une balle pile dans l’œil, me disait-elle. La fille qui m'avait crevé l’œil avait déménagé. Je suis rentré par la fenêtre juste avant d'être appelé pour dîner, une poche pleine de violettes destinées à ma mère, qui m'a demandé comment j'avais fait pour les cueillir dans ma chambre.

 

   Autrement dit, quelle pagaille, mais il y a une dizaine d'années je ne me rappelais pas "tout", et mes nœuds mémoriels étaient d'infimes mines antipersonnel qui explosaient au moindre contact ou, plus exactement, à chaque rencontre, car ces menues déflagrations étaient souvent accidentelles et provoquaient  toutes sortes de dégâts intimes.

   C'est seulement peu à peu que j'ai compris que nos blessures sont beaucoup moins originales que nos guérisons. Il existe une grande similitude de nature dans le spectre des angoisses qui se manifestent et grandissent en nous et qui nous pousse à chercher de l'aide, que ce soit celle d'un analyste, d'un gourou, d'un roshi, d'un chaman, d'un pasteur, même d'un barman, ces experts en atténuation des symptômes. Dans la campagne septentrionale de ma jeunesse, la souffrance mentale était implicitement tautologique - omniprésente et passée sous silence -, un épreuve à supporter avec une virilité tranquille, l'un de ces aléas de la vie qui permettent de tester la force mythique des gens de la campagne ( voir Wisconsin Death Trip de Michel Lesy )

 

   Le fond de l'affaire, comme on dit aujourd'hui, c'est que nous ne nous sentons plus à l'aise ni dans notre peau ni en dehors. il y a mille manières de déguiser cette évidence. Elle nourrit presque toute la littérature et l'art du modernisme et du post-modernisme, sans parler de ce verbiage incessant des manuels de bien-être et des rubriques des journaux. Rilke, ce grand maître du nomadisme ( il déménagea des centaines de fois ), a dit :

 

   Chaque lente rotation de ce monde entraîne ses enfants déshérités

   à qui ni ce qui a été, ni ce qui vient n'appartient.

 

  L'aliénation, si omniprésente qu'elle en devient banale, infuse nos nuits et nos jours, nos glandes hyperactives productrices d'adrénaline hébétées de fatigue. Où, et comment puis-je me sentir chez moi ?...

 

Jim Harrison, extrait de " La recherche de l'authentique", Éditions Flammarion, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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