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15 septembre 2021 3 15 /09 /septembre /2021 22:22

" Perchée sur une barrière de bois, attendant - pour voir si une idée viendrait du dehors lui dire quoi faire

Jack Kerouac par le photographe Tom Palumbo .
Jack Kerouac

ensuite et pleine de portée et de promesses car il fallait que ce soit bien et une fois seulement - "Un seul faux pas dans le mauvais sens..." le sens de son impulsion, devrait-elle sauter d'un côté ou de l'autre de la barrière ? l'espace sans fin s'étendait dans quatre sens, des hommes morne-chapeautés allaient à leur travail dans des rues luisantes sans se soucier de la jeune fille nue cachée dans la brume, ou, s'ils s'étaient approchés et l'avaient vue, ils auraient fait cercle autour d'elle sans la toucher en attendant simplement que vienne la flicaille pour l'emmener et de tous leurs yeux las, indifférents, éteints par la pâle honte détaillant chaque partie de son corps - l'enfant nue. - Plus elle reste perchée sur sa barrière, moins elle aura le pouvoir à la fin de vraiment en descendre et de se décider...

La nuit pluvieuse clapote sur tout, embrasse partout hommes, femmes et villes en un flot unique de poésie triste -...  Elle est juchée sur la barrière, la pluie fine pose des perles sur ses épaules brunes, des étoiles dans ses cheveux, ses yeux farouches indiens-à -présent regardent fixement le Noir avec un peu de brume qui se dégage de sa bouche brune, la détresse comme des cristaux de glace sur la couverture des poneys de ses ancêtres indiens, la bruine sur le village autrefois et la fumée-de-misère qui sortait en rampant de sous le sol et quand une mère mélancolique pilait des glands pour faire de la bouillie en des millénaires sans espoir..."

 

Jack Kerouac, extrait de " les souterrains ", 1958. Éditions Gallimard, 1964 pour la traduction française.

 

 

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8 septembre 2021 3 08 /09 /septembre /2021 18:12
Marguerite Yourcenar (1903-1987) - photo De Grendel Bernhard en 1982 te Bailleul.jpg
Marguerite Yourcenar

Le maître de maison adhère à coup sûr aux principes du bouddhisme, mais son expérience peut-être plus intellectuelle que mystique n'atténue pas le pli amer au coin des lèvres. Il est malade, et il est seul. Comme tout solitaire, il lui arrive de se référer de temps en temps à de grands noms d'amis maintenant éloignés ou disparus d'un monde qui n'est plus le sien. Il ne nie pas non plus son goût du fait politique ; il a peut-être noué ou desserré certains nœuds Il a été l'un des amis préférés de Sihanouk ; on le sent encore en partie dans ce Vietnam ou ce Cambodge qu'il a quitté. Est-il allé aussi plus loin dans d'autres domaines ? A-t-il touché non seulement en ethnologue, mais en expérimentateur, aux rites des magies bienfaisantes ou non que la secte shingon, entre autres, a importées du lointain Tibet ? Vaines hypothèses, mais certaines connaissances de l'esprit marquent un visage aussi bien que certains secrets de la chair. Cet hôte courtois, cet homme que la maladie use sans le désarmer n'est pas entièrement avec nous ; notre départ le rendra à sa riche et peut-être effrayante solitude dont il n'est jamais tout-à fait sorti. Il a l'air d'une antenne qui vibre à des bruits venus d'ailleurs. "

 

Marguerite Yourcenar : extrait de "Le tour de la prison",  Gallimard, 1991

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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1 septembre 2021 3 01 /09 /septembre /2021 22:41

1943

 

Premier brouillon de La Sœur et dernières lignes du manuscrit de Sortilège. Je les écris en écoutant la radio qui nous avertit d'une alerte aérienne. En rédigeant le dernier dialogue de Sortilège, je ne peux m'empêcher de penser qu'il faut me dépêcher parce que je n'aurai peut-être pas le temps de finir ma phrase ! Peut-on travailler ainsi ? Oui, on peut. N'est-ce pas une forme de folie, alors que Berlin est en train de disparaître que de travailler sur un roman et une pièce de théâtre ?  Ou n'est-ce que cela qui donne un sens à la vie et qui compte vraiment, n'est-ce pas ainsi que l'on peut et doit vivre et considérer que tout le reste, les Berlin, les Hambourg, les Kiev, les Varsovie, la rivalité sanguinaire de ces grandes nations despotiques, n'a pas plus d'importance que le cancer, une hémorragie cérébrale ou un malheur physique et existentiel ? Je crois que c'est là que réside la vérité. Une pensée, une œuvre, voilà la réalité ; le reste n'est que brouillard, cauchemar, rêve éternel monstrueux, dont l'homme se réveille, le temps d'une idée, le temps d'un éclair créateur..."

 

1946

 

" Oui... nous sommes dans l' "ère atomique " ; tout s'atomise, brûle, se désagrège sous l'effet de forces terribles, l'argent, la parole, la morale, la substance humaine et naturelle... La bombe atomique d'une tonne qui ferait  exploser la planète en dégageant une chaleur de douze mille degrés existe peut-être déjà ; et, un jour, un criminel, un fou ou un politicien, peu importe, la déclenchera ; alors la Terre sentira la carne. le monde et l'humus dégageront une odeur de charogne brûlée, tout ce qui est matière se disloquera et commencera à empester et une odeur amère se répandra sous le Soleil.

   ... On vient d'expérimenter des explosions atomiques dans l'atoll de Bikini ; pour une somme de cent dix millions de dollars, on assiste à une répétition générale du Jugement dernier ; on sacrifie quelques îles où, sous l'effet de la radioactivité, la terre se transforme en verre cristallin et on sacrifie soixante-dix vieux bateaux de guerre en les précipitant dans la fournaise à dix millions de degrés. Ni Dante ni Goethe n'ont rien rêvé de tel...

   ...Le style n'est pas que l'homme, le style est tout. Le jour où la bombe atomique a explosé au-dessus des îles Bikini, la radio américaine a demandé aux stations de surveillance météorologiques si elles n'avaient pas observé au moment de l'explosion des "phénomènes crépusculaires" partout dans le monde. Spengler serait ravi de la formulation. Moi aussi, je le suis.

   La quatrième bombe a été lâchée et l'amirauté a déclaré que le résultat était "satisfaisant" mais on sent dans le ton des déclarations et des articles de journaux une certaine déception, comme si la destruction n'était pas aussi parfaitement infernale que nombre de gens l'avaient espéré. Patience, mes chers amis !

 

 

 

Sándor Márai, extrait de "Journal Les années Hongroises 1943-1948, Albin Michel, 2019.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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28 août 2021 6 28 /08 /août /2021 17:09
António Lobo Antunes, alors invité de l'émission radiophonique Cosmopolitaine , animée en direct du Salon du livre de Paris.
António Lobo Antunes, Salon du livre de Paris, 2010.

 

Son corps de neptune destitué s'était détérioré au cours de  ces mois d'abandon depuis son retour d'Angola : il avait des furoncles, ses cheveux étaient tombés par plaques en divers endroits, il avait perdu neuf kilos six cents, était incapable de déterminer à cent mètres le tonnage des bateaux, n'avait plus que deux dents à la mâchoire inférieure et respirait difficilement, comme les poussins, d'un souffle court et rapide. Elle eut un coup au cœur qui fit gonfler son décolleté en constatant que le navigateur dont elle était tombée  amoureuse était en train de se métamorphoser peu à peu en un saurien empaillé de muséum d'histoire naturelle. Elle paya pourtant ses consommations sans qu'il s'en aperçût, demanda tout bas au garçon de remplacer l'alcool par de l'eau du robinet à partir du dix-septième verre, supporta ses entêtements d'ivrogne, lui fit servir un  sandwich à la viande qu'il repoussa fièrement d'un air écœuré, et sortit discrètement derrière le marin alors que, dans la rue, les petits crieurs de journaux annonçaient les dernières éditions et que les esclaves maures trottaient en direction de la Baixa pour s'entasser, fascinés par les péripéties des drames indiens, dans les cinémas permanents des Restauradores. Faisant appel à la très longue expérience de son art  de manipulatrice des hommes solitaires, elle réussit à l'entraîner dans sa petite chambre du Terreiro do Paço en l'empêchant d'entrer dans les tavernes qui se multipliaient sur leur parcours comme les moisissures sur le fromage et dans les épiceries où nous avalions en guise d'hostie des pichets de vin vert jusqu'à onze heures du soir, affalés sur de grands sacs de haricots..."

 

Antonio Lobo Antunes : extrait de " le retour des caravelles", 1988, Christian Bourgois Éditeur 1990, pour la traduction française.

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17 août 2021 2 17 /08 /août /2021 22:46

Il y avait une allée d'ormes. Ils étaient là depuis qui sait combien ? Des troncs humains avec des cals et des blessures, une chevelure de mousse au fond de l'eau, des mouvements de haute mer. La vague de feuilles commençait là-haut vers le Soubeyran, elle coulait d'arbre en arbre en soulevant une écume d'oiseaux. Par là-dessous cet antre frais, le promeneur rompait son pas ; Il poussait devant lui un poids toujours plus lourd de douceurs et de chants, puis il devenait lui-même immobile ; il écoutait, il s'imbibait de haute vie et de santé verte...

   On a coupé l'allée d'ormeaux au ras du sol. Chaque fois qu'un grand tronc tombait, tout le dessous de la ville gémissait et frissonnait...

  C’est ce soir là que je rentrais des collines sans savoir. Je rencontre Pétrus Amintié. Il me bouge à peine un bonjour,  il me dit à voix basse :

   - Je suis dégoûté de la vie.

   Je réfléchissais, je pensais : " Comment, dégoûté ? " Pétrus ? Pas possible ! Et cette grande provision de rêve ? Où est-elle passée ? Il en était un grenier plein.

   Et puis, au détour de la rue, j'ai vu tous mes arbres par terre.

   Ah ! voilà une chose qui vous vide. C'est encore plus cruel que le ver pour l'amande. Le ver, au moins, y met du temps à ronger ; elle a le temps de s'habituer. Mais, là, tout d'un coup, se sentir debout sur la terre avec seulement de la viande et des os ! N'avoir plus qu'un cœur de viande, vous pesez bien tout le cruel de ça pour ceux qui sont seuls avec les grandes choses de la terre. Ah, mes pauvres amis, Pétrus et vous, tous ceux qui êtes d'Aubette - entendons-nous, même si vous habitez par là-bas loin - la voilà tarie d'un seul coup la source de vos rêves ; je sais que nous en ferons d'autres ; je sais  qu'au fond de nous, nous sommes toujours ombragés par cette belle allée d'ormeaux. Mais, ce jour-là, d'un seul coup, on a mangé l'amande et il faudra encore beaucoup de sang et beaucoup de souffrances pour en cailler une nouvelle...

   Coupez les ormes, faites des douanes pour fouiller les charrettes de foin, timbrez d'un timbre sec toutes les feuilles esclaves de vos légumes de marchés, allumez dans les abattoirs des brasiers de sang, vous êtes trop petits. Voyez, peints en bleus sur le pourtour de l'horizon, ces troupeaux immenses de collines...

   En vérité, en vérité...

   Vous êtes fait de meurtre quotidien, vous êtes comme des roches aux angles en épines ; vous avez déchiré la peau des bêtes, abattu des arbres, écrasé les herbes, mais tout ça est dans vous et vous ne pourrez plus vous reposer de votre inquiétude parce que vous n'avez jamais donné d'amour. Respirez-le votre or ; a-t-il le parfum du thym matinal ? Entassez-le votre or ; vous êtes comme des enfants qui comptent les rondelles de soleil dans l'ombre des platanes et puis, un coup de vent efface leur richesse ; entassez-le et, soudain, vous laisserez tomber vos bras fatigués et vous rêverez à ces grands plateaux couleur de violettes ou l'autre Manosque est bâti et où vous n'irez jamais..."

 

Jean Giono, extraits de "Manosque-des-Plateaux", Éditions Gallimard, 1986.

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2 août 2021 1 02 /08 /août /2021 23:23
Lucien Descaves, vers 1900.

Les hommes libérables, après avoir entendu la lecture du dernier rapport qui les intéressât, donnant les heures de départ et la composition des cadres de conduite, eurent la surprise d'un Ordre exemplaire où le colonel, pour frapper leur imagination, réprouvait en ces termes la mort de Tétrelle : 

   " En dehors de toute idée religieuse et quel qu'en soit le motif, le suicide est une lâcheté, c'est aussi une désertion : notre vie appartient au pays qui, demain, peut nous la réclamer.

   le sergent-major Tétrelle a accompli, en se suicidant, cet acte de désertion. Il s'est montré indigne du choix dont il avait été l'objet parmi ses camarades, l'élite de la jeunesse française ; aussi, non seulement les honneurs militaires ne lui seront pas rendus, mais personne n'accompagnera son convoi.

                                                         Le colonel : Vérignac".

 

Favières est libre....

Parisien, il a sur les malheureux qu'on pousse vers les gares en troupeau et qui, jusqu'à la dernière minute, auront au col, au poignet, aux chevilles, le carcan, les menottes et les chaînes disciplinaires, il a sur eux l'avantage de s'en aller seul, presque civil déjà, en petite tenue et sans armes.

   Il a serré quelques mains, salué deux ou trois officiers qui lui furent cléments.

   Il se hâte, maintenant, détale, ne se refrène que hors de la caserne, au large !

   Libre !... Il est libre !...

   Il fait un clair soleil de septembre ; le ciel est gai, les frondaisons de la place Fontenoy sont peuplées de pépiements, la matinée sent bon et les passants ont tous l'air heureux...

   Favières a envie de leur parler, de se confier à eux, de se mêler à la partie de marelle que jouent des enfants, de demander un renseignement quelconque aux agents, d'offrir ses services... Depuis qu'on l'a désarmé, il se sent des velléités d'héroïsme ; il voudrait être généreux, se dévouer, se jeter à la tête d'un cheval emporté ou sauver un homme qui se noie...

   Il respire par tous les pores, comme au sortir d'une fièvre éruptive, lorsqu'une peau toute neuve se reforme sur les croûtes qui vont tomber, qui tombent...

   Mais il éprouve autre chose encore qu'un bien-être physique. En même temps que des vêtements civils, il va retrouver une conscience, le sentiment de la dignité, du devoir intégral, de la personnalité, des responsabilités sociales.

   C'est déjà comme du linge blanc, sous l'uniforme qu'il quittera tout à l'heure. Il a changé de chemise, laissé dans l'autre la vermine qui s'y était attachée et qui le dévorait.

   À mesure qu'il s'éloigne de la caserne, sa libération n'est plus inscrite sur les contrôles seulement; une voix intérieure en répand la bonne nouvelle, et le sens moral assoupi en lui se réveille.

    Il s'indigne des turpitudes que peuvent engendrer le sabre au fourreau et le galon gratuit ; de l'espèce d'immunité qu'ils confèrent à leurs détenteurs.

   Car il n'est pas possible que la culture de la bravoure, de l'héroïsme, les considérât-on comme des fleurs de serre, exige tant de fumier. La mémoire de Favières en vide des brouettées, en remue qu'il a lui-même apporté, par contagion, réellement sans savoir ce qu'il faisait, comme dans un cauchemar.

   Il n'y a pas jusqu'à l'homélie du colonel sur la fosse ouverte pour Tétrelle, qui ne plaide en faveur de celui-ci. La mort devait l'exempter à la fois de service - et des corbeaux. Pourquoi, sur son cadavre, ce croassement encore ? De quel droit condamnait-on à s'en aller seul, sans cadre de conduite, sans aucun des compagnons de chaîne qu'il avait eus... à s'en aller comme un chien crevé, ce pauvre diable ni meilleur ni pire, au demeurant, que ses parents d'occasion, les membres impurs de l'illusoire famille épousée par contrainte ?...

 

   Et, tout à coup, il sembla à Favières que le véritable enterrement de sa vie militaire, goujate, cruelle, improbe et pitoyable, c'était l'enterrement de ce malheureux, et qu'il devait le suivre non seulement pour se donner, en souffletant la consigne, une éclatante preuve d'affranchissement, mais parce que le suivant, il accompagnait d'abord tous ceux qu'il avait vu tomber sur la route, de lassitude, de faiblesse, de découragement, les obscures victimes des règlements, de l'hôpital, du désespoir, de la promiscuité, des pique-bœuf...

   Midi ! S'il allait arriver trop tard ? Il doubla le pas, se dirigea vers l'avenue Rapp...

   Une porte était ouverte, un convoi prête à sortir, solitaire et cahoté, au milieu d'une valetaille irrespectueuse et funèbre, se demandant quel crime avait bien pu commettre celui-là dont la charogne partait dans l'universel abandon...

   Favières s'informa rapidement, puis s'effaça, se laissa dépasser par le corbillard.

    Et, tête nue, il marcha derrière. "

 

Lucien Descaves, extrait de "Sous-offs", Tresse et Stock, 1889, Albin-Michel, 1926, La Part Commune, 2009.

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31 juillet 2021 6 31 /07 /juillet /2021 08:57

" Ce qu'on fait aujourd'hui de la démocratie n'a pas grand chose à voir avec la res publica ; je parlerais plutôt de démocratie de marché. Avec un peu d'autodiscipline, c'est une forme d'existence très agréable, mais elle prendra vite fin, à cause de son évolution insolente vers la centralisation de l'argent et du pouvoir ; alors c'en sera fini de l'autodiscipline et de la douceur de vivre. N'est-ce pas une sorte de fascisme discret qui nous attend, avec parure biologique, restriction totale des libertés et relatif bien-être matériel ?..."

 

Imre Kertész, extrait de "Sauvegarde, journal 2001-2003", Actes Sud, 2012

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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27 juillet 2021 2 27 /07 /juillet /2021 22:19
Andreï Makine, 2013, M.L. Clément

" Me voyant avec ma pelle tenue en baïonnette, il fit entendre un rire bienveillant et laissa son regard accomplir un long mouvement circulaire pour connaître les curiosités de notre abri : ces deux vieux tabourets, récupérés dans une décharge, un carré de pierres entre lesquelles il nous arrivait de braiser quelques pommes de terre, une caisse où nous rangions les allumettes et le sel. Et cette excavation dont Sarven s'approcha et, en jetant un coup d'œil tout au fond, apprécia la profondeur - par un sifflement qui lança un début de mélodie. 

   C'est alors qu'il aperçut le crâne qui gisait dans le baquet. Il ne manifesta aucune émotion particulière devant le rictus édenté du mort, soupira en hochant la tête, puis me demanda :

  " Alors maintenant, tu vas arrêter de creuser, non ?

   Je bafouillai une réponse évasive, disant que je ne voulais pas que Vardan découvre ces dépouilles et que le trésor que nous cherchions se trouvait peut-être ailleurs.

   Il m'écouta distraitement et alla serrer son front contre le panneau tourné vers l'arrière, vers la prison. Son observation, à travers l'une des fentes, ne fut accompagnée d'aucun commentaire, juste de petits toussotements qui répondaient à ses pensées. Quand il se retourna, son regard semblait rasséréné, comme si, en venant dans notre refuge, il avait craint de tomber sur un projet bien plus abouti et périlleux.

   " Au cas où l'on vous attrape, tous les deux, qu'est-ce que vous allez inventer pour expliquer ce trou ?"

   Je m'embrouillai, n'osant pas lui dire que nous n'avions même pas pensé à un alibi plus ou moins crédible.

   " En fait, nous cherchions un trésor... Vardan m'a montré un plan qui..."

   Sarven fouilla dans sa poche et me tendit une poignée de pièces - avec stupeur, je reconnus les anciennes monnaies d'argent frappées d'une aigle bicéphale des tsars.

   " Frotte ça avec de la terre et si les choses se gâtent, tu pourras toujours raconter que tu as trouvé ce "trésor" et que tu voulais en déterrer d'autres... Regarde, ça c'est aussi un trésor ! "

   Sarven s'accroupit et, au milieu des mottes de terre rejetée, ramassa une petite planchette rectangulaire qui n'avait pas attiré mon attention. Il la débarrassa des plaques d'argile et je vis que sa surface portait des linéament peints où l'on devinait une figure humaine.

   " C'est une icône, murmura Sarven. Enfin, une toute petite, on les appelait "ladankas". Très utiles pour les moines qui voyageaient d'un monastère à l'autre... Les os que tu as trouvés, c'est tout ce qui reste de ces religieux. On les a tués au début des années trente et ils n'ont eu ni une tombe décente ni une croix... Il ne faudra plus les déranger, d'accord ? "

    Je lui demandai si je devais alors combler notre excavation. Sarven hésita, donnant l'impression de regretter que nos efforts aient été vains.

   " On verra... Nous ne sommes pas à un jour près. Tu en parleras avec Vardan quand il ira mieux... " 

   Nous quittâmes notre refuge. Dehors, un soleil bas, très rouge, nous aveugla. Avant de descendre le talus couvert de ronces et de barbelés, Sarven murmura avec tristesse : 

   " Tu sais, il y a chez nous un proverbe qui dit : " Honteux de ce qu'il voit dans la journée, le soleil se couche en rougissant." Ce serait bien si les hommes en faisaient autant."...

 

Andreï Makine, extrait de " L'ami arménien", Éditions Grasset et Fasquelle, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 15:18

Lucie frissonna, pourquoi penser au fric, le pognon, le pèze, le blé, la galette, les sous, comme un été trop sec le manque d'argent asséchait toute sa vie, bienheureux ceux qui obtenaient la liberté en se dépossédant de tout, elle, elle était sur la paille et pourtant les mauvaises herbes poussaient, les emmerdements grandissaient sur cette paille comme le profond chiendent ou le liseron obstiné - il commençait à faire plutôt frais, elle arracha deux poireaux, cueillit un chou de Milan trop petit pour être vendu, passa récupérer quelques carottes et pommes de terre dans le stock. La perspective de la soupe à venir, auprès de la cheminée, dans cette bicoque puante, acheva de la déprimer. Elle sortit un instant son téléphone de sa poche ( avec l'excuse de consulter l'heure ). Elle jeta un dernier regard autour d'elle et vérifia qu'elle n'avait pas laissé traîner un outil, siffla le chien qui furetait derrière les peupliers à la recherche de ragondins à débusquer, retira ses gants, changea sa polaire noire maculée de terre pour un pardessus molletonné bleu, ouvrit le hayon de la voiture pour que le chien s'y engouffre, puis elle s'assit au volant, comme chaque soir, observa son visage quelques secondes dans le rétroviseur : c'était bien elle, rien à craindre de ce côté-là ; légères pattes-d'oie naissant au coin des yeux, rides d'expression sur le front, fossette au menton, lèvres très rouges, tout est OK, pas de traces noires sur les joues ni de paille dans ses cheveux ; le chien enfila son museau entre les sièges et lui poussa gentiment le bras, comme pour lui dire, aller ma vieille, tu te regarderas dans le miroir plus tard, on y va : Lucie sourit, caressa le front du clébard et mit le moteur en route. Il était 18h15, et on ne distinguait déjà plus les hauts fûts des peupliers, dévorés par l'obscurité..."

 

Mathias Énard, extrait de " Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs", Actes Sud, 2020.

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 18:21

 

Il me semble que j'achève une course en Angleterre comme celle que je fis autrefois sur les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage. En appelant devant moi les siècles d'Albion, en passant de renommée en renommée, en les voyant s'abîmer tour à tour, j'éprouve une espèce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours éclatants et tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et Elisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke ? Tout cela est fini ; supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout dort dans le même silence et la même poussière. Quel néant sommes−nous donc, s'il en est ainsi de la partie la plus vivante de l'espèce humaine, du génie qui reste comme une ombre des vieux temps dans les générations présentes, mais qui ne vit plus par lui−même, et qui ignore s'il a jamais été ! Combien de fois l'Angleterre, dans l'espace de quelques cents ans, a-t-elle été détruite ! A travers combien de révolutions n'a-t-elle point passé pour arriver au bord d'une révolution plus grande, plus profonde et qui enveloppera la postérité ! J'ai vu ces fameux parlements britanniques dans toute leur puissance : que deviendront-ils ? J'ai vu l'Angleterre dans ses anciennes mœurs et dans son ancienne prospérité : partout la petite église solitaire avec sa tour, le cimetière de campagne de Gray, partout des chemins étroits et sablés, des vallons remplis de vaches, des bruyères marbrées de moutons, des parcs, des châteaux, des villes : peu de grands bois, peu d'oiseaux, le vent de la mer...Telle qu'elle était, cette Angleterre, entourée de ses navires, couverte de ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, était charmante et redoutable. Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et des usines, ses chemins changés en ornières de fer ; et sur ces chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, se meuvent des chaudières errantes...

 

Chateaubriand, extrait de "Mémoires d'outre-tombe" Livre 27, chapitre 11, 1822.

 

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