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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 17:51

" - Au fait, Chef, avec moi tu peux parler franchement. Dis-moi, c'est vrai que la planète se refroidit ?

   - Quoi ?

   - Tu répètes sans arrêt qu'il n'y a plus de discussion possible, mais si. On n'entend que ça. La semaine dernière, une femme professeur d'études atmosphériques, ou quelque chose comme ça, en parlait encore à la télé.

   - Quoi qu'elle prétendre être, elle se trompe.

   - On en parle aussi beaucoup dans les milieux d'affaires. Ça fait de plus en plus de bruit. Les scientifiques se seraient trompés, mais refuseraient de l'admettre. Trop de carrières et de réputations en jeu.
   - Où sont les preuves ?

   - Il paraît qu'une hausse de zéro degré sept depuis l'ère préindustrielle, c'est-à-dire sur deux siècles et demi, est négligeable et ne dépasse pas les fluctuations habituelles. Et que les températures de ces dix dernières années ont été plus basses que la moyenne. Ici, on a eu quelques hivers assez rigoureux, ce qui n'aide pas nôtre cause. Il paraît aussi que trop de gens espèrent s'enrichir grâce aux subventions d'Obama et aux crédits d'impôts, pour dire la vérité. Et puis il y a tous ces professeurs, dont celle que j'ai citée, qui ont signé le rapport de la minorité sénatoriale - tu as dû voir le document.

   Beard hésita, puis commanda une autre bouteille. Le problème avec ces vins rouges californiens, c'est qu'ils se buvaient facilement, comme de la limonade, alors qu'ils titraient à seize degrés. Il ne put s'empêcher de trouver cette conversation indigne de lui. Elle le fatiguait autant que les discussions pour ou contre la religion, les cercles de culture ou les ovnis. " On en est à zéro degré huit, dit-il, ce n'est pas négligeable sur le plan climatique, et ça s'est produit pour l'essentiel au cours des trente dernières années. Par ailleurs, dix ans ne suffisent pas pour établir une tendance. Il en faut au moins vingt-cinq. Certaines années sont plus chaudes, d'autres plus fraîches que la précédente, et, si on traçait une courbe des températures annuelles, elle serait en zigzag, mais ascendante. En prenant pour point de départ une année exceptionnellement chaude, on peut facilement conclure à une baisse, du moins sur quelques années. C'est un vieux tour de passe-passe : on appelle ça de l'écrémage. Quant aux scientifiques qui ont signé ce document contradictoire, ils représentent une minorité de un pour mille, Toby. Ornithologues, glaciologues, épidémiologistes et océanographes, pêcheurs de saumons et opérateurs de remontées mécaniques : le consensus est écrasant. Certains journalistes à petites cervelles écrivent des articles critiques en croyant faire preuve d'indépendance. Et un professeur qui prend position contre le réchauffement climatique fera toujours parler de lui. Il y a des scientifiques incompétents, de même qu'il y a des chanteurs nuls et de mauvais cuisiniers."

   Hammer semblait sceptique. " Si la planète ne se réchauffe pas, on est foutu. "

   En remplissant son verre, Beard s'étonna qu'en tant d'années de collaboration ils aient si rarement discuté du problème à grande échelle. Il s'étaient toujours concentrés sur l'aspect financier, les problèmes qui se présentaient. Il prit également conscience qu'il était pratiquement soûl.

   " Les bonnes nouvelles maintenant. D'après les estimations de l'Onu, il y a déjà trois-cent cinquante mille personnes par an qui meurent à cause du changement climatique. Le Bangladesh est en train de sombrer parce que les océans se réchauffent, se dilatent, et que leur niveau monte. La forêt amazonienne connaît des périodes de sécheresse. Le permafrost sibérien libère du méthane dans l'atmosphère à haute dose. La glace fond sous la banquise du Groenland, mais personne ne veut en parler. Des plaisanciers ont emprunté le passage du Nord-Ouest. Il y a deux ans, on e perdu quarante pour cent de la banquise arctique d'été. Maintenant c'est le tour de l'Antarctique. L'avenir est là, Toby.

   - Mouais, possible

   - Tu n'es toujours pas convaincu ? Prenons le pire scénario. Imaginons l'impossible : les mille personnes ont tort et une seule a raison ; les données ne sont pas fiables ; il n'y a pas de réchauffement. Les chercheurs ont des hallucinations collectives, ou bien il s'agit d'un complot. Dans ce cas, il reste les arguments de toujours : sécurité énergétique, pollution atmosphérique, pic de la production pétrolière.

   - Personne ne va nous acheter des panneaux sophistiqués simplement parce qu'une pénurie de pétrole interviendra dans trente ans.
   - Qu'est-ce qui t'arrive ? Des problèmes conjugaux ?

   - Pas du tout. C'est juste que je me démène, et ensuite des types en blouse blanche viennent dire à la télé que la planète ne se réchauffe pas. Ça me fait flipper."

   Beard posa le main sur le bras de son ami, preuve certaine qu'il avait bu plus que de raison. " Écoute, Toby. La catastrophe est imminente. Détends-toi !"

 

Ian Mc Ewan, extrait de : "Solaire", Gallimard, 2011

  

  

 

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25 mars 2017 6 25 /03 /mars /2017 18:49

" Beard s'était surpris lui-même en se portant si vite volontaire pour un nouveau voyage en motoneige. La claustrophobie l'avait poussé dehors, ainsi que la lumière fauve baignant le fjord derrière les hublots de la salle à manger, et le fait qu'il était interdit d'aller où que ce soit sans guide armé d'une carabine. Il enfourcha la dernière motoneige et le groupe partit vers l'est en file indienne, s'enfonçant à l'intérieur du fjord. Ç'aurait d^^u être amusant, de dévaler ce large couloir de glace et de neige entre deux chaînes de montagnes aux flancs abrupts. Mais le vent transperçait à nouveau toutes ses épaisseurs de vêtements, ses lunettes s'embuèrent et se couvrirent de givre en quelques minutes, et il ne distingua plus que la masse grisâtre de la motoneige devant lui. Il roulait dans le sillage de six pots d'échappement. Pendant dix kilomètres Jan leur imposa une vitesse démente. Là où la neige avait été balayée par le vent, la surface du fjord ressemblait à de la tôle ondulée sur laquelle les engins rebondissaient avec fracas.

   Vingt minutes plus tard, ils se tenaient dans un silence soudain à cent mètres de l'extrémité du glacier, mur bleu et déchiqueté qui barrait la vallée sur quinze kilomètres. On aurait dit une ville en ruine, crasseuse et dépravée, pleine de décombres, de tours détruites, de brèches géantes. À moins vingt-huit, expliqua Jan, il faisait trop froid ce jour là pour voir des blocs se détacher, signe de la fonte des glaciers. Ils passèrent une heure à prendre des photos et à marcher de long en large. Quelqu'un découvrit une empreinte dans la neige. Ils firent cercle autour d'elle, puis reculèrent pour permettre à leur guide avec sa carabine en bandoulière de prouver ses compétences. Une empreint d'ours blanc, bien sûr, et de fraîche date. La couche de neige étant fine à cet endroit-là, il fut difficile d'en trouver une autre. Jan inspecta l'horizon avec ses jumelles.

   "Ah, dit-il calmement. On va devoir rentrer".

   Il désigna un point au loin, mais ils ne virent rien. Quand le point se mit à bouger, en revanche, les choses furent claires. À un kilomètre et demi environ, un ours se dirigeait lentement vers eux.

   "Il a faim, précisa Jan avec indulgence.

Il est temps de remonter sur les motoneiges."

   Même avec la perspective d'être dévorés vivants, ils gardèrent leur dignité et coururent mollement vers leur machine. En atteignant la sienne, Beard savait ce qui l'attendait. Tout dans ce voyage conspirait contre lui. Pourquoi la chance tournerait-elle en sa faveur ?Il appuya sur le démarreur. Rien. Très bien. Que ses sinus soient brûlés jusqu'à l'os. Il réessaya, encore et encore. Autour de lui des nuages de fumée bleue et des vrombissements stridents, enfin l'expression adéquate d'une terreur panique. Une moitié du groupe fonçait déjà vers le bateau. Chacun pour soi. Beard ne gaspilla pas ses forces çà jurer. Il tira sur le starter tout en se le reprochant car le moteur était encore chaud. De nouveau il réessaya. De nouveau, rien. Une odeur d'essence. Il avait noyé le moteur ; il méritait de mourir. Tous les autres étaient partis, et le guide avec eux, faute professionnelle qu'il se promit de signaler à Pickett, ou au roi de Norvège. Sous l'effet de son énervement, ses lunettes s'embuaient et, comme d'habitude, se couvraient  de givre. Inutile de regarder en arrière, donc, mais il le fit quand même, et ne vit que de la buée gelée autour d'une parcelle de fjord pris par les glaces. Selon toute vraisemblance, l'ours se rapprochait, mais Beard avait apparemment sous-estimé la vitesse de la bête sur la terre ferme, car au même instant il reçut un violent coup dans l'épaule.

   Plutôt que se retourner pour se faire arracher le visage, il se recroquevilla sur lui-même, s'attendant au pire. Sa dernière pensée - pour le testament qu'il avait oublié de modifier et dans lequel il léguait tout ses biens à Patrice, c'est à dire à Tarpin - l'aurait déprimé, mais il entendit la voix du guide.

   " Laissez-moi faire."

  Le prix Nobel avait appuyé par erreur sur la commande des phares. La motoneige démarra au quart de tour.

   "Allez-y, dit Jan. Je vous suis."

   Malgré le danger, Beard regarda une nouvelle fois en arrière, espérant apercevoir l'animal, qu'il était sur le point de prendre de vitesse. Dans l'étroit périmètre de semi-clarté entourant la couche de givre sur ses lunettes, il y eut un mouvement, mais ce pouvait être la main du guide ou sa propre cagoule. Dans le récit qu'il ferait jusqu'à la fin de ses jours, celui qui lui tiendrait lieu de souvenir, uil raconterait qu'à vingt mètres de lui un ours blanc à la gueule béante chargeait quand sa motoneige s'élança - non par goût du mensonge, ou pas seulement, mais parce qu'il ne fallait jamais se priver d'une bonne histoire.

   Retraversant l'étendue glacée dans un bruit de tôle, il laissa échapper un cri de joie, perdu dans l'ouragan glacé qui lui cinglait le visage. Quelle libération de découvrir qu'à nôtre époque moderne, lui, le citadin vivant entre son clavier et son écran d'ordinateur, il pouvait être chassé, dépecé et servir de repas, de source de nourriture à d'autres créatures..."

 

Ian Mc Ewan : extrait de "Solaire", Gallimard, 2011

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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 19:17

Dans la gare, les poilus semblaient se calmer. La locomotive fut mystérieusement raccrochée et les hommes montèrent dans le train, où il ne restait plus une vitre, à peine une banquette. Quand le train se mit en marche, une bordée de sifflets jaillit. Les hommes penchés aux portières criaient : "Nous reviendrons !"
L'un d'eux saisit au passage la main d'un officier.
A la grande surprise de l'officier, l'homme ne lâcha pas son étreinte.
- Eh bien ? Qu'est-ce que vous faites ? Lâchez-moi, voyons !
Le train roulait. L'officier se mit à courir.
- Lâchez-moi !
- Tu ne veux pas venir avec nous ?
- Vous êtes fou, voyons. Lâchez-moi !
- Viens avec nous, va.
L'homme sourit.
Partout aux portières, on se penchait. Certains rigolaient. D'autres poussaient des cris.
- Tiens bon !
- Lâche-le pas, surtout !
- Lâche-le pas, nom de Dieu !
- Ah, la vache ! I roule sous l'train.
- Saute sur le marchepied, bougre d'andouille !
- Penses-tu ! Faudrait qu'il vienne jusqu'au bout, alors.
Le train prenait de la vitesse. Sur le quai, un employé sifflait à tue-tête. Assourdi par les clameurs, le mécanicien n'entendait rien et le train roulait toujours. L'officier courait maintenant de toutes ses forces, les yeux hors de la tête, fou de terreur.
- Foutu ! Même s'il le lâche, i roule sous l'dur.
- Tue-le !
- Mais non ... Monte-le à bord.
L'homme enfin lâcha sa prise et une immense clameur retentit. Rebondissant contre le train, l'officier fit deux ou trois tours sur lui-même, roula par terre, sur le quai, resta immobile.
Les poilus se penchaient pour mieux voir. L'un d'eux cracha :
- Fumier !

 

Louis Guilloux, " le sang noir ", Gallimard 1935

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 18:32

- Russ? Pourquoi est-ce qu'on n'aurait pas - pas tout de suite mais bientôt - enfin, un enfant , quoi ?

   Elle attendait depuis une heure le moment de dire ça et voilà que l'ayant finalement bredouillé au dessert, ne recevant aucune réponse immédiate de Russell, elle se demandait si elle ne s'était pas, une fois de plus, imaginé seulement qu'elle le disait. Il était plongé dans l'examen de l'étiquette du vin et elle n'était, même pas sûre qu'il l'écoutât. Il finit par lever les yeux sur elle.

 - Ce n'est pas parce que Tom et Casey vont avoir un enfant...

  - Ça n'a rien à voir avec Tom et Casey.

  - Ils peuvent se le permettre, ils en ont les moyens.

  - Tu crois qu'il n'y a que les riches, qui ont des enfants ?

  - Où on le mettrait ?

  - Dans un carton à côté de nôtre lit. J'en sais rien. Quelle importance ? Pourquoi faut-il que tu déconnes toujours quand je parle de ça ? Tu te lances immédiatement dans des considérations secondaires qui n'ont rien à voir. Croirais-tu qu'il existe d'autres appartements que le nôtre, à New York - des appartements plus grands, par exemple ?

  - Avec des loyers plus chers.

  - On pourrait en trouver un avec une chambre de plus dans un immeuble moins chic. Tu n'arrêtes pas de dire que tu voudrais vivre plus bas, dans Manhattan, on peut chercher dans ce coin là. Trouver un loft, peut-être.

  - J'ai horreur des lofts.

  - Ce que tu peux être...

 - Tu sais ce que je gagne. Sans ton salaire et avec une bouche de plus...

  - Et alors ? On se passera de certaines choses. C'est une question de priorité. Je croyais que tu voulais des enfants.

  - J'en veux. Simplement, pas... pas tout de suite.

  - Quand, avec ta deuxième femme ?

  Corinne parut plus remuée que Russell par ce qu'elle avait dit. En la regardant, il vit ce qui se passait dans son esprit, déjà ses paroles prenaient chair dans son imagination - leur mariage s'y défaisait, elle y vivait les nuits solitaires de la divorcée.

  Il lui saisit les deux mains et la secoua pour la faire sortir de sa rêverie.

  - Écoute, donne moi simplement le temps d'y réfléchir un petit peu, d'accord ? Peut-être que je vais aller parler à Kleinfeld de cette augmentation.

  - Je deviens vieille, tu sais, dit-elle d'un air lugubre.

  - Il te reste quand même un an ou deux avant qu'on doive t'abattre..."

 

Jay McInerney, extrait de " Trente ans et des poussières" L'Olivier, 1993

 

  

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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