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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 17:12
Exposition Esnes-en-Argonne (Meuse) 2015, Maurice Genevoix Date	7 août 2015

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l'envie d'écrire... Pour l'un comme pour l'autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec  deux balles dans le bras gauche, et une à l'épaule...Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal - par hostilité aux grades - et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l'état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l'hôpital jusqu'à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué... Publiés en 1916, Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l'horreur de la guerre. L'héroïsme guerrier en prend un coup fatal... Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. " C'est du Maupassant de derrière les tranchées", s'enthousiasme le Journal des débats". On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante." On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d'abord en feuilleton dans L'Oeuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d'estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd'hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n'est plus un livre, c'est un phénomène ! Les poilus écrivent à l'auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

   Pourtant, aujourd'hui, c'est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant

Carte postale éditée lors de la mort d'Henri Barbusse, en 1935, par le Comité mondial contre le fascisme et la guerre (le nom de ce comité est la seule mention figurant au verso). Aucun crédit photographique apparent.

des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d'abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n'a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice  en 1917, il est accusé de pacifisme - et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu'il n'a rapporté que le vrai, mais tout change dans l'après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d'écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu'il n'avait pas à l'origine. Cet intellectuel engagé n'est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature..."

 

Jean-Yves Le Naour, extrait d'un article pour le magazine Historia, Novembre 2020, à propos de son livre" La gloire et l'oubli, M.Genevoix et H.Barbusse, témoins de la Grande Guerre" Éditions Michalon, 2020.

"Une matinée chez Barbusse. Il habitait un appartement dans un immeuble bourgeois de la fin du siècle dernier, près du Champ-de -Mars. Un homme grand et maigre, une sorte de Don-Quichotte, triste, sympathique et anodin. il envisageait d'écrire un livre sur Zola. longue conversation, sur la guerre et la paix. Conversation dont le seul sens et l'unique conclusion furent que, au moment de nous quitter, nous sûmes que nous n'avions rien, rigoureusement rien à nous dire.

   Il fait partie de ces hommes dont on apprécie toujours la compagnie parce qu'on sent à leurs paroles qu'ils ne savent pas mentir et sont incapables de dissimulation. Il fait partie de ces hommes que l'on quitte avec un soupir de soulagement, comme si on venait d'échapper au danger d'être taxé d'immoralité... "

 

Sándor Márai : extrait de "Journal, les années hongroises, 1943-1948." Éditions Albin Michel, 2019

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 23:30

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 22:43
Le prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievich, lors d'une conférence de presse au Festival littéraire international de Paraty.
Svetlana Alexievich, 2015.

Un appartement communautaire banal. Cinq familles qui vivent ensemble, vingt-sept personnes. Une seule cuisine et un seul cabinet. Deux voisines sont amies, l'une a une fille de cinq ans, l'autre est célibataire. Dans les appartements communautaires, les gens se surveillaient les uns les autres, c'était courant. Ils s'espionnaient. Ceux qui avaient une pièce de dix mètres carrés enviaient ceux qui en avaient une de vingt-cinq. C'est la vie, c'est comme ça... Et voilà qu'une nuit arrive un "corbeau noir", un fourgon cellulaire. La mère de la petite fille est arrêtée. avant d'être emmenée, elle a le temps de crier à son amie : "Si je ne reviens pas, occupe-toi de ma fille. Ne la mets pas dans un orphelinat ! " Et la voisine prend l'enfant. On lui attribue une seconde pièce. la fillette l'appelle "maman Ania"... Au bout de dix-sept ans, la vraie maman revient. Elle baise les mains et les pieds de son amie. En général, les contes de fées se terminent là, mais dans la vie, les choses se passent autrement. Il n'y a pas de happy end. Sous Gorbatchev, quand on a ouvert les archives, on a proposé à l'ancienne détenue de consulter son dossier. Elle l'a ouvert : sur le dessus, il y avait une dénonciation. D'une écriture familière... Celle de sa voisine. C'était "maman Ania" qui l'avait dénoncée... Vous y comprenez quelque chose ? Moi, non. Et cette femme non plus, elle n'a pas compris. Elle est rentrée chez elle et elle s'est pendue.... Je suis athée. J'aurais beaucoup de questions à poser à Dieu... Je me souviens, mon père disait toujours : " On peut survivre au camp, mais pas aux êtres humains"..."

 

Svetlana Alexievitch :  extrait de " La fin de l'homme rouge" Actes Sud, 2013.

 

 

 

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 11:13
Tambora, la plus grande éruption enregistrée de l'histoire
Éruption du Tambora, 5.04.1815

Pour connaître quelqu'un, il faut se mettre dans sa peau : la principale qualité de l'historien, c'est, paradoxalement, son imagination. On ne peut prétendre bien connaître un sujet, un personnage - en un mot, aller à la rencontre du passé - sans prendre en compte ses ignorances... Que de contresens et d'incompréhensions risque l'historien d'aujourd'hui à négliger cette dimension ! Aux étudiants en histoire, et à tous les chercheurs, je donne un conseil, pour leur méthodologie : ne jamais s'imaginer que le sujet qu'ils étudient avait la même vision du monde qu'eux. Et donc s'efforcer de reconstituer son paysage mental, en considérant ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait encore savoir, et qui a forcément influé sur son imaginaire, ses motivations, ses décisions. Certes, le fait que le jeune Proust ignorait tout, en 1900, de l'existence des pôles Nord et Sud, découverts ultérieurement, n'a sans doute eu aucune incidence sur l'écriture de son oeuvre. Il n'empêche qu'il ne vivait pas dans la même cartographie que la nôtre, même s'il en savait déjà beaucoup plus sur la Terre qu'un Goethe, un Stendhal ou un Chateaubriand...

Tous les faits historiques pourraient être réenvisagés sous cet éclairage. Peut-être découvrira-t-on un jour que l'échec essuyé par Napoléon à Waterloo en 1815 fut certes dû, au-delà de ses choix tactiques, à d'épouvantables conditions météorologiques... mais qui étaient les conséquences, inexplicables à l'époque, de l'éruption du Tambora. Le 5 avril de la même année, ce volcan indonésien émit en effet un nuage de cendres si épais qu'il plongea le monde dans l'obscurité pendant trois ans, de 1815 à 1818. Les historiens commencent tout juste à prendre en compte les effets considérables que put avoir sur nos sociétés cette éruption, la plus importante du millénaire. On sait en tout cas que si Turner peignit des ciels de plomb, c'est bien sûr qu'il avait une vision extraordinaire, mais aussi qu'il retranscrivait tout simplement ce qu'il voyait ! ..."

 

Alain Corbin : extrait d'un entretien pour Télérama n°3666 du 15/04/2020

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Corbin

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 12:18
Zygmunt Bauman, photo. M. Oliva Soto, Congrès européen de la culture, 8 - 11.09.2011 Wroclaw, Pologne
Zygmunt Bauman, photo. M. Oliva Soto

 

" Ce vers quoi nous revenons lorsque nous nous adonnons à des rêves nostalgiques, n'est pas, en règle générale, le passé "en tant que tel" - ce passé " tel qu'il s'est déroulé véritablement, ce passé que Léopold von Ranke conseillait aux historiens d'exhumer et de représenter ( ce que tentèrent effectivement de faire avec grand sérieux de nombreux historiens, même si de telles tentatives n'allèrent jamais sans vives polémiques ). Nous trouvons dans cet ouvrage fort influent que fut Qu'est-ce que l'Histoire ? , de E.H. Carr, les lignes suivantes : " L'historien est nécessairement sélectif. L'idée qu'il existe un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l'interprétation de l'historien est fausse et absurde, mais très difficile à extirper. [...] On a longtemps répété que les faits parlent d'eux-même. À l'évidence, c'est faux. Ils ne parlent qu'à l'invitation de l'historien : c'est lui qui décide de ceux auxquels il donnera la parole, et dans quelle succession ou dans quel contexte."

 

   Carr s'adressait à ses confrères, dont il reconnaissait volontiers qu'ils désiraient en toute honnêteté atteindre la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. En 1961, toutefois, lorsque les premiers exemplaires de  Qu'est-ce que l'Histoire ? arrivèrent sur les tables des libraires, le recours à la "politique mémorielle"- cette pratique consistant à sélectionner ou mettre au rebut, en tout arbitraire, des faits historiques, et ce, à des fins politiques ( et en fait partisanes)- n'était pas une "recette" utilisée à grande échelle comme elle l'est aujourd'hui. Et ce en bonne partie grâce à George Orwell, à ses mises en garde et à sa très alarmante et terrifiante vivisection du " Ministère de la Vérité", cette bureaucratie continuellement soucieuse de "mettre à jour"( c'est-à dire réécrire) les archives historiques à l'aune des intérêts étatiques du moment, si fluctuants. Quel que soit le chemin que les traqueurs professionnels de la vérité historique choisissent d'emprunter, et quelles que soient les difficultés induites par leurs choix, leurs découvertes et leurs voix ne sont pas les seules à intégrer l'espace public et, d'ailleurs, n'y sont pas non plus nécessairement les plus audibles, ni même certaines d'y toucher le public le plus vaste - alors que leurs concurrents les plus habiles, les inspecteurs et "managers" les moins scrupuleux, tendent à placer un pragmatisme utilitariste au-dessus de la vérité et en font leur critère premier ( un critère qui leur permet ainsi de distinguer sans difficulté les bons récits des mauvais).  [...]

 

   Le gouffre séparant le pouvoir politique et la politique - séparant la capacité de faire faire les choses et celles de décider quelles choses doivent être faites - s'est encore creusé. L'idée selon laquelle il serait possible de trouver le bonheur en édifiant une société mieux en mesure de satisfaire les besoins, les rêves et les désirs humains a, de fait, perdu en consistance, faute d'acteurs susceptibles de se montrer à la hauteur de la tâche, il est vrai d'une effrayante complexité. Comme l'avait affirmé sans détour Peter Drucker à la fin des années 1980 ( peut-être inspiré en cela par Margaret Thatcher et son célèbre TINA, "There Is No Alternative"), une société qui relie une fois pour toutes l'individu à l'idée de perfection sociale n'est plus envisageable, et il n'y aurait donc plus guère de sens à attendre un quelconque salut de la société. De fait, comme devait peu après le montrer Ulrich Beck, peu de temps s'écoula avant que chacun se voie sommé de rechercher et trouver par lui-même, avant de les appliquer tout seul, des solutions individuelles aux problèmes produits par nos sociétés - en déployant ses talents propres ainsi que les compétences  et ressources qu'il aura acquises par lui-même. L'objectif n'était plus dès lors de parvenir  à une société meilleure (cela , plus personne n'osait l'espérer), mais d'améliorer sa propre situation au sein d'une société jugée fondamentalement et définitivement impossible à corriger. L'idée de réforme sociale et de gratifications procurées par des efforts collectifs menés au nom d'une telle réforme laissa la place à la compétition, à ses règles et à ses profits - des profits ne pouvant être obtenus que sur le mode le plus individuel et solitaire qui soit."

 

 

Zygmunt Bauman : extrait de "Rétrotopia", Éditions Premier Parallèle, 2019, lu dans le magazine Books n°96, Avril 2019

 

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 18:02

" La capacité de créer un être " surintelligent " pourrait représenter la fin d' Homo sapiens. Nous avons connu plusieurs révolutions à travers l'histoire, mais une chose demeure inchangée : l'homme lui-même. La révolution cognitive qui nous a fait passer de singe insignifiant à maître du monde n'a, selon les scientifiques, impliqué que de menus changements dans la structure interne du cerveau. Un autre "petit" changement suffira peut-être à créer une seconde révolution cognitive et à transformer l'homme en un être différent en faisant fusionner biotechnologie, intelligence artificielle..., pour développer de supercapacités cognitives et mentales, allonger la durée de vie et relier des cerveaux humains à des ordinateurs. Il ne semble pas qu'une barrière technique insurmontable nous sépare de la production de surhommes ou de cyborgs, mêlant éléments naturels et artificiels. Google a récemment crée une société de biotechnologie, Calico, dont l'objectif est de triompher de la maladie, de la vieillesse et de la mort. On pourrait donc imaginer une petite élite de "superhumains" milliardaires, bénéficiant de très longues vies et de capacités augmentées, et un fossé plus abyssal que jamais entre ces derniers et la masse de pauvres sans emplois et "inutiles"...

De nombreux experts estiment que d'ici à quarante ans une grande partie des emplois humains seront assurés par l'intelligence artificielle et que la question politique du XXIème siècle sera en effet : qu'allons nous faire de ces milliards de gens "inutiles", qui n'auront aucune fonction dans l’économie ? ce qui me préoccupe, c'est que nous laissons un petit groupe d'entreprises privées, Google, Facebook ou IBM, décider de ces orientations majeures. Si l'on veut s'opposer à ces projets de transhumanisme, qui prônent l'usage des sciences et des croyances pour améliorer nos caractéristiques physiques et mentales, on ne peut se contenter de pousser des cris d'horreur "

 

Yuval Noah Harari : extrait d'entretien dans le magazine Télérama n°3426 Septembre 2015

https://www.telerama.fr/idees/sapiens-l-homme-qui-se-racontait-des-histoires,131186.php

 

" Le projet transhumaniste emmené par Ray Kurzweil pour le compte de Google consiste à penser que les robots vont devenir tellement performants que l'homme, pour ne pas être dépassé, doit utiliser les mêmes technologies pour se transformer. Cela ne concernerait évidemment que quelques privilégiés et la société qui en résulterait serait effroyablement inégalitaire. Mais ces humains modifiés seraient-ils vraiment enviables ? ils ignoreraient la vieillesse et la mort, mais aussi la filiation et l'amour. Or toute la culture de l'humanité repose sur ces questions. Pour moi , ce ne seraient plus des hommes augmentés, mais des hommes diminués, à qui tout le patrimoine de l'humanité serait devenu étranger. Comment pourraient-ils comprendre Shakespeare ? "

 

Serge Tisseron : extrait d'entretien dans le magazine 01Net n°826, septembre 2015

https://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Tisseron

 

la fin d' Homo sapiens ?

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24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 17:00

 

" Pour mesurer la distance qui nous sépare de l'homme du XIVè siècle, il suffit peut-être d'envisager la distance entre l'idée que prêter à intérêt, même faible, est toujours un péché parce que c'est contre nature et celle, moderne, que les taux d'intérêt sont tout à fait normaux - mais iniques s'ils sont élevés au point de précipiter un pays du tiers monde dans la pauvreté. Cela dit, la violence même de l'hostilité de l’Église envers l'usure rend difficile à croire qu'il n'y avait pas là un enjeu très fort, et bien terrestre, pour les prêtres et pour le pape. Après tout, dans le monde médiéval, le "travail" signifiait que le statut social de chacun - meunier, chevalier, boucher, paysan - était largement fixé à la naissance. Refuser son statut, c'était refuser l'ordre fixé de la société, auquel l’Église tenait tant, c'était pousser le monde dans le chaos.

Côme de Médicis est un de ces hommes qui s'élevèrent incontestablement au-dessus de leur statut, et il allait en offrir un encore plus élevé à ses enfants et petits-enfants. Son propre père, Giovanni di Bicci de' Medici, qui avait fondé en 1397 la banque familiale, l'avait mis en garde contre les risques de la spéculation politique. Au XIIIe siècle, les Florentins avaient chassé l'antique aristocratie et introduit un gouvernement de neuf hommes désignés par tirage au sort parmi les plus riches propriétaires. Et le gouvernement était renouvelé tous les deux mois. Ainsi, tous les gens importants pouvaient goûter au pouvoir, mais brièvement, afin que personne ne le détienne de façon permanente. Ce système était aussi irréalisable qu'idéaliste. Les riches commencèrent à utiliser leur argent pour biaiser le tirage au sort afin de s'assurer que les noms qu'ils souhaitaient accèdent au gouvernement. Des groupes de partisans

se formèrent autour d'eux. Des conflits politiques éclatèrent. Et, en 1433, Côme fut arrêté pour trahison. Il avait tenté de s'élever au-dessus de sa position, en achetant l'appui d'habitants de tous les quartiers de la ville, probablement dans l'espoir de prendre en main les destinées de la cité.

Grâce aux possibilités de corruption qu'entraîne une immense fortune, Côme échappa à la potence et s'en tira avec une condamnation à l'exil. Un an après, quand le banquier fut invité à revenir par un gouvernement qui lui était favorable et qui avait grand besoin d'argent, il entreprit de veiller à ce qu'à l'avenir les ministres tirés au sort soient toujours ses amis. Il abolit une ou deux lois qui rendaient difficiles certains types de prêt à intérêt, et il promut des membres de classes inférieures qui lui seraient fidèles contre d'autres membres de l'oligarchie dirigeante de la ville. L'usure éleva non seulement Côme au-dessus de sa position, mais aussi d'autres avec lui. C'était une révolution sociale en puissance.

Le banquier n'ignorait pourtant pas tout sentiment de culpabilité. Ayant " accumulé un certain poids sur sa conscience, comme la plupart des hommes qui gouvernent des États et qui entendent occuper le devant de la scène" , nous dit son premier biographe, Vespasiano da Bisticci, Côme consulta un client de sa banque, le pape Eugène IV, pour savoir comment Dieu pourrait " avoir pitié de lui et le laisser continuer à jouir de ses biens temporels" . Consacrez 10 000 florins à la restauration du monastère de San Marco, répondit le pape. Ce fut la première d'une longue et très généreuse série de rénovations, ainsi que d'investissements dans l'art religieux. Fait intéressant, Côme s'assurait toujours que les ecclésiastiques auxquels il donnait étaient les plus purs et les plus pauvres, ceux dont les prières auraient une valeur au ciel... En échange de ses dons généreux, Côme se vit accorder une bulle papale l'absolvant de tous ses péchés, bulle dont il fit graver le texte dans la pierre à San Marco. " Je ne pourrais jamais donner assez à Dieu pour l'inscrire comme débiteur dans mes livres de comptes " , remarqua humblement le banquier à propos de ses largesses. C'était pourtant le type de relation qu'il aurait préféré, de toute évidence. De son côté, tout en condamnant l'usure et en en redoutant les conséquences politiques et sociales, l’Église devint riche grâce au besoin qu'avait l'usurier d'acheter pardon et respectabilité. "

Extrait de l'article : " la mauvaise conscience mène au mécénat " Dossier " A quoi servent les riches ? " Magazine Books n°41, Mars 2013.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cosme_de_M%C3%A9dicis

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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 19:28

 

 

Morceaux choisis de la pièce de Jean-Claude Brisville " Le Souper " :


                   Quand on n'a qu'une parole...                     



TALLEYRAND   ... Si vous vous décidez à m'accompagner chez le roi demain soir, il vous faudra prêter serment... de fidélité

FOUCHE.       Ce ne sera que le huitième                        

Talleyrand (1754-1838)



TALLEYRAND.  Vous, huit, moi, douze.

FOUCHE.       On n'a qu'une parole, il faut donc la reprendre.





      Une France en crue !



 

TALLEYRAND.  ... Vous allez rire, monsieur Fouché, mais cette fois je suis sincère : dans ma jeunesse, j'ai eu une ambition pour la France. je l'aurais voulue exemplaire. On y aurait parlé la plus belle langue du monde et crée librement des chef-d'oeuvre dans tous les arts... Il est bien malheureux que l'Empereur n'ait pas eu cette idée de la France. Lui ne l'aimait que débordant de ses frontières naturelles. En crue, si j'ose dire. J'ai horreur de la démesure - et cette France là, batailleuse, aspirant à toute l'Europe, elle ne me disait rien qui vaille. Et puis, Napoléon, dans ses fureurs, a tué la douceur de vivre. La Restauration va ramener dans ses fourgons les privilèges, elle ne donnera pas du génie aux privilégiés.


                            

                             Règlement de comptes.
                            
                       ( Une tâche de sang sur les Aigles )


FOUCHE. ( froid )Si le roi connaît mon pouvoir, s'il sait qu'il a besoin de moi pour contenir les jacobins qui tiennent eux-mêmes la rue, qu'ai-je besoin d'un avocat ? La cause est entendue d'avance. Il  me suffit de me présenter seul à Saint-Denis. J'y serai reçu tout de suite, et je me ferai un  plaisir de saluer Sa Majesté de votre part.


TALLEYRAND. Elle a, vous le constaterez très vite, une mémoire de jeune homme et un entêtement de mule. Et avec cela rancunière, tatillonne, n'ayant rien oublié ni rien appris, et donnant quelquefois l'impression qu'elle préfère mourir en exil plutôt qu'être obligée de composer avec certaines gens. ( Un temps ) N'oublions pas que chez les rois l'intérêt politique est quelquefois subordonné à ce que l'on appelait jadis... comment l'appelait-on jadis, ce sentiment ? ...Oui, le sens de l'honneur. Pour Louis XVIII, par exemple, un mot dit par étourderie, un matin de janvier de 1793, peut lui demeurer  vingt ans dans l'oreille. ( Un temps. ) Il est vrai que ce mot pesait son poids d'acier et que l'homme qui l'écoutait, au banc des accusés, était son frère.( Un temps. ) Quel que soit le besoin qu'il ait d'un homme, il peut très bien lui refuser à jamais son pardon et lui interdire toujours son antichambre. Absurde, allez-vous dire... Et c'est pourtant ainsi que sont parfois les rois, et c'est compte tenu de ce qu'ils sont que vous ne pouvez négliger le soutien de mon art auprès du souverain.


FOUCHE. ( sarcastique ). Le soutien de votre art !


TALLEYRAND. Oui, pour faire oublier au roi Louis XVII qu'il y a de cela vingt-deux ans, vous avez fait couper en deux morceaux son aîné Louis XVI.


... Avec lenteur, Fouché se lève et les mains derrière le dos fait le tour du salon. Il s'arrête un instant devant le grand portrait poussiéreux et à demi dissimulé d'un jeune homme en costume de chasse, et soufflant sur la poussière il se tourne vers Talleyrand.
...

  FOUCHE. ( aimablement ) Et ce jeune homme. Un portrait de famille ?

Joseph Fouché, (1759-1820)




TALLEYRAND. Le petit-fils du Grand Condé.

FOUCHE. Le duc d'Enghien ? ...


TALLEYRAND. Lui-même.

 FOUCHE.  Donc un Bourbon, cousin du roi. ( Un temps ) Enlevé en pays de Bade - un pays neutre - et par des cavaliers français, sur l'ordre de Bonaparte - jugé sans avocat - condamné sans la moindre preuve. Et exécuté la nuit même dans un fossé du château  de Vincennes.

 TALLEYRAND.  ( gravement ) Une tâche de sang sur les Aigles  

 FOUCHE  A vôtre avis, Vôtre Excellence, à quel véritable motif a obéi Bonaparte dans cette affaire ? 

 TALLEYRAND. La rage. Une rage effrayante à propos des complots royalistes.

 FOUCHE On aurait pu tenter de lui faire entendre raison. 

  TALLEYRAND. Il était enragé. Il n'écoutait personne.

Il revient s'installer dans son fauteuil.

  FOUCHE En êtes-vous certain ? ( Fouché sort de sa poche une lettre qu'il déplie et se rapproche pour la lire à la lueur du candélabre de la table ) La copie de votre lettre à Bonaparte, en date du 8 mars 1804. ( Un temps ) L'original est en lieu sûr dans un de mes placards. ( Un temps ) J'ajouterai que je le tiens de Méneval, ancien secrétaire du Corse, et un de mes meilleurs agents auprès de lui. ( Il s'éclaircit la voix  et se met à lire à voix haute, et lentement. )  " J'ai beaucoup réfléchit à tout ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire hier au soir... Voilà qu'une occasion se présente de dissiper toutes ces inquiétudes. La laisserez-vous échapper ? Elle vous est offerte par l'affaire qui doit amener très bientôt devant les tribunaux les auteurs, les acteurs et les complices de cette conspiration récemment découverte. Les hommes de Fructidor s'y retrouvent avec les vendéens qu'ils secondent. Un prince de la maison des Bourbons les dirige. Le but est votre assassinat. Vous êtes dans le droit de la défense personnelle. Si la justice doit punir avec rigueur , elle se doit aussi de punir sans faire le détail. Réfléchissez-y bien. " ( Fouché replie la lettre avec lenteur, la remet dans sa poche et, croisant les bras, regarde fixement Talleyrand ) Vous avez fait saisir le dossier de l'affaire d'Enghien en 1814, et vous l'avez brûlé. Sauf cette lettre enlevée du dossier par Méneval. Elle est donc passée dans le vôtre. Et maintenant nous voici sur le même rang, monseigneur. Le duc d'Otrante a fait guillotiner le frère, on le savait, mais on ignore encore à ce jour que le prince de Bénevent a fait fusiller le cousin.
 


                          Le vice au bras du crime



VOIX OFF. " Je me rendis à Saint-Denis. Introduit dans une des chambres qui précédaient celle du Roi, je ne trouvai personne ; je m'assis dans un coin et j'attendis. Tout-à coup une porte s'ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime. M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l'évêque apostat fut caution du serment. "


Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, le 7 juillet 1815, vers onze heures du soir.


 
Extrait de la pièce de Jean-Claude Brisville : " Le souper " Editions Actes Sud- Papiers1989 

                                 

 

 

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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 20:01
" L'Histoire dira que vous avez eu tort dans cette affaire... Et si j'en suis  certain, c'est parce-que c'est moi qui l'écrirai ! "

 Winston Churchill, en 1936, au Premier ministre Baldwin.

Recueilli dans le n°382 de Lire de Fevrier 2010

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 17:04
François Bizot en dédicace lors du salon du livre 2012.
François Bizot

" Par dessous mon bandeau, de part et d'autres de la piste que nous longions, j'avais entrevu furtivement les éléments d'une division motorisée nord-vietnamienne, dont les hommes en uniformes verts se taisaient à notre passage, laissant seulement échapper par instants quelques bruits fortuits...
  Pareille concentration de forces armées dissimulées en pleine brousse représentait une prouesse logistique, et montrait à quel point la détermination du Vietnam était arrêtée. Mais la machine de guerre communiste avait d'autres atouts, plus dangereux encore pour le commandement américain que ce rassemblement dont les B52 ou les F111 ne feraient qu'une bouchée. Quelques jours auparavant, le lendemain de mon arrestation, sur la piste qu'on m'avait fait suivre jusqu'au village de Ta Mok, notre petit groupe avait croisé, au sortir d'un veal, quelques éléments d'un dispositif militaire beaucoup plus impressionnant : une unité de cyclistes, espacés les uns des autres d'une cinquantaine de mètres, en file le long de sentes à peine marquées sous les arbres. C'était le fer de lance de toutes les offensives. Silencieux, mobiles, indécelables, ces hommes d'âge mûr - ils avaient entre quarante et cinquante ans - semblaient imperfectibles. Les actions rapides, le camouflage, l'attente entre les opérations, constituaient leur quotidien depuis des décennies. Ils portaient tout sur eux : kalachnikov dans le dos, ficelé avec soin pour ne pas tourner ou basculer, chargeurs et grenades attachés aux bretelles, sac de riz sur le ventre, minuscule réchaud, allumettes et ustensiles divers ( bouts de ficelle, fils de fer trouvés en chemin...) dans une musette, photos porno ( reçues officiellement ) dans la poche de la chemise, le tout protégé sous une pèlerine à capuche en nylon. Chaque vélo, dont le guidon rouillé et la fourche arrière étaient armés de plaques soudées et de fer à béton, transportait un mortier ou un B40 maintenu au cadre par des élastiques ou du vieux fil électrique ; les munitions étaient fixées sur le porte-bagages à l'aide des chambres à air de rechange, à côté du hamac réglementaire pour la nuit. Celui-ci était pourvu d'une toile de tente imperméable qui permettait de dormir sous la pluie... Chacun de ces combattants était un modèle d'adaptation, de simplicité, d'efficacité : puissance d'attaque, invulnérabilité, coût pour ainsi dire nul. Des professionnels, sans illusions, sans audace, sans autre projet que l'action du lendemain - leurs femmes et leurs enfants restaient un souvenir cher mais lointain -, qui apportaient une réponse fascinante à l'engagement extravagant de l'Oncle Sam dans la région...
  Si les jeunes gens qui me conduisaient n'avaient pas été à cent lieues des axes de la propagande antiaméricaine jouant sur la naïveté des nations les plus riches, les chefs khmers rouges n'auraient jamais pris le risque de laisser partir le témoin de preuves aussi édifiantes  de la présence nord-vietnamienne et de son organisation de guerre en territoire cambodgien.
  Cela dit, les Lacouture* avaient encore de belles années devant eux, car on ne change pas facilement un courant de pensée, si peu fondé soit-il...



François Bizot : extrait de Le Portail Ed La Table Ronde, 2000

(*journaliste spécialiste de la région à l'époque, Jean Lacouture niait ou minimisait dans ses articles la présence des nord-vietnamiens au Cambodge.

En novembre 1978, Jean Lacouture reconnait ses erreurs sur ses présentations du Vietnam et des Khmers rouges. Dans un entretien à Valeurs Actuelles, il déclare :

« avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien. Je pensais que le conflit contre l'impérialisme américain était profondément juste, et qu'il serait toujours temps, après la guerre, de s'interroger sur la nature véritable du régime. Au Cambodge, j'ai péché par ignorance et par naïveté. Je n'avais aucun moyen de contrôler mes informations. J'avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. Ils se réclamaient du marxisme  sans que j'aie pu déceler en eux les racines du totalitarisme. J'avoue que j'ai manqué de pénétration politique. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Lacouture )

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/il-a-vu-mourir-le-cambodge_493790.html


http://pascal.ledisque.free.fr/wordpress/?p=1543

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