Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 17:12
Exposition Esnes-en-Argonne (Meuse) 2015, Maurice Genevoix Date	7 août 2015

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l'envie d'écrire... Pour l'un comme pour l'autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec  deux balles dans le bras gauche, et une à l'épaule...Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal - par hostilité aux grades - et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l'état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l'hôpital jusqu'à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué... Publiés en 1916, Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l'horreur de la guerre. L'héroïsme guerrier en prend un coup fatal... Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. " C'est du Maupassant de derrière les tranchées", s'enthousiasme le Journal des débats". On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante." On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d'abord en feuilleton dans L'Oeuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d'estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd'hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n'est plus un livre, c'est un phénomène ! Les poilus écrivent à l'auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

   Pourtant, aujourd'hui, c'est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant

Carte postale éditée lors de la mort d'Henri Barbusse, en 1935, par le Comité mondial contre le fascisme et la guerre (le nom de ce comité est la seule mention figurant au verso). Aucun crédit photographique apparent.

des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d'abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n'a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice  en 1917, il est accusé de pacifisme - et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu'il n'a rapporté que le vrai, mais tout change dans l'après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d'écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu'il n'avait pas à l'origine. Cet intellectuel engagé n'est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature..."

 

Jean-Yves Le Naour, extrait d'un article pour le magazine Historia, Novembre 2020, à propos de son livre" La gloire et l'oubli, M.Genevoix et H.Barbusse, témoins de la Grande Guerre" Éditions Michalon, 2020.

"Une matinée chez Barbusse. Il habitait un appartement dans un immeuble bourgeois de la fin du siècle dernier, près du Champ-de -Mars. Un homme grand et maigre, une sorte de Don-Quichotte, triste, sympathique et anodin. il envisageait d'écrire un livre sur Zola. longue conversation, sur la guerre et la paix. Conversation dont le seul sens et l'unique conclusion furent que, au moment de nous quitter, nous sûmes que nous n'avions rien, rigoureusement rien à nous dire.

   Il fait partie de ces hommes dont on apprécie toujours la compagnie parce qu'on sent à leurs paroles qu'ils ne savent pas mentir et sont incapables de dissimulation. Il fait partie de ces hommes que l'on quitte avec un soupir de soulagement, comme si on venait d'échapper au danger d'être taxé d'immoralité... "

 

Sándor Márai : extrait de "Journal, les années hongroises, 1943-1948." Éditions Albin Michel, 2019

Partager cet article

Repost0
18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 23:30

Partager cet article

Repost0
27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 22:43
Le prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievich, lors d'une conférence de presse au Festival littéraire international de Paraty.
Svetlana Alexievich, 2015.

Un appartement communautaire banal. Cinq familles qui vivent ensemble, vingt-sept personnes. Une seule cuisine et un seul cabinet. Deux voisines sont amies, l'une a une fille de cinq ans, l'autre est célibataire. Dans les appartements communautaires, les gens se surveillaient les uns les autres, c'était courant. Ils s'espionnaient. Ceux qui avaient une pièce de dix mètres carrés enviaient ceux qui en avaient une de vingt-cinq. C'est la vie, c'est comme ça... Et voilà qu'une nuit arrive un "corbeau noir", un fourgon cellulaire. La mère de la petite fille est arrêtée. avant d'être emmenée, elle a le temps de crier à son amie : "Si je ne reviens pas, occupe-toi de ma fille. Ne la mets pas dans un orphelinat ! " Et la voisine prend l'enfant. On lui attribue une seconde pièce. la fillette l'appelle "maman Ania"... Au bout de dix-sept ans, la vraie maman revient. Elle baise les mains et les pieds de son amie. En général, les contes de fées se terminent là, mais dans la vie, les choses se passent autrement. Il n'y a pas de happy end. Sous Gorbatchev, quand on a ouvert les archives, on a proposé à l'ancienne détenue de consulter son dossier. Elle l'a ouvert : sur le dessus, il y avait une dénonciation. D'une écriture familière... Celle de sa voisine. C'était "maman Ania" qui l'avait dénoncée... Vous y comprenez quelque chose ? Moi, non. Et cette femme non plus, elle n'a pas compris. Elle est rentrée chez elle et elle s'est pendue.... Je suis athée. J'aurais beaucoup de questions à poser à Dieu... Je me souviens, mon père disait toujours : " On peut survivre au camp, mais pas aux êtres humains"..."

 

Svetlana Alexievitch :  extrait de " La fin de l'homme rouge" Actes Sud, 2013.

 

 

 

Partager cet article

Repost0
17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 11:13
Tambora, la plus grande éruption enregistrée de l'histoire
Éruption du Tambora, 5.04.1815

Pour connaître quelqu'un, il faut se mettre dans sa peau : la principale qualité de l'historien, c'est, paradoxalement, son imagination. On ne peut prétendre bien connaître un sujet, un personnage - en un mot, aller à la rencontre du passé - sans prendre en compte ses ignorances... Que de contresens et d'incompréhensions risque l'historien d'aujourd'hui à négliger cette dimension ! Aux étudiants en histoire, et à tous les chercheurs, je donne un conseil, pour leur méthodologie : ne jamais s'imaginer que le sujet qu'ils étudient avait la même vision du monde qu'eux. Et donc s'efforcer de reconstituer son paysage mental, en considérant ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait encore savoir, et qui a forcément influé sur son imaginaire, ses motivations, ses décisions. Certes, le fait que le jeune Proust ignorait tout, en 1900, de l'existence des pôles Nord et Sud, découverts ultérieurement, n'a sans doute eu aucune incidence sur l'écriture de son oeuvre. Il n'empêche qu'il ne vivait pas dans la même cartographie que la nôtre, même s'il en savait déjà beaucoup plus sur la Terre qu'un Goethe, un Stendhal ou un Chateaubriand...

Tous les faits historiques pourraient être réenvisagés sous cet éclairage. Peut-être découvrira-t-on un jour que l'échec essuyé par Napoléon à Waterloo en 1815 fut certes dû, au-delà de ses choix tactiques, à d'épouvantables conditions météorologiques... mais qui étaient les conséquences, inexplicables à l'époque, de l'éruption du Tambora. Le 5 avril de la même année, ce volcan indonésien émit en effet un nuage de cendres si épais qu'il plongea le monde dans l'obscurité pendant trois ans, de 1815 à 1818. Les historiens commencent tout juste à prendre en compte les effets considérables que put avoir sur nos sociétés cette éruption, la plus importante du millénaire. On sait en tout cas que si Turner peignit des ciels de plomb, c'est bien sûr qu'il avait une vision extraordinaire, mais aussi qu'il retranscrivait tout simplement ce qu'il voyait ! ..."

 

Alain Corbin : extrait d'un entretien pour Télérama n°3666 du 15/04/2020

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Corbin

Partager cet article

Repost0
4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 12:18
Zygmunt Bauman, photo. M. Oliva Soto, Congrès européen de la culture, 8 - 11.09.2011 Wroclaw, Pologne
Zygmunt Bauman, photo. M. Oliva Soto

 

" Ce vers quoi nous revenons lorsque nous nous adonnons à des rêves nostalgiques, n'est pas, en règle générale, le passé "en tant que tel" - ce passé " tel qu'il s'est déroulé véritablement, ce passé que Léopold von Ranke conseillait aux historiens d'exhumer et de représenter ( ce que tentèrent effectivement de faire avec grand sérieux de nombreux historiens, même si de telles tentatives n'allèrent jamais sans vives polémiques ). Nous trouvons dans cet ouvrage fort influent que fut Qu'est-ce que l'Histoire ? , de E.H. Carr, les lignes suivantes : " L'historien est nécessairement sélectif. L'idée qu'il existe un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l'interprétation de l'historien est fausse et absurde, mais très difficile à extirper. [...] On a longtemps répété que les faits parlent d'eux-même. À l'évidence, c'est faux. Ils ne parlent qu'à l'invitation de l'historien : c'est lui qui décide de ceux auxquels il donnera la parole, et dans quelle succession ou dans quel contexte."

 

   Carr s'adressait à ses confrères, dont il reconnaissait volontiers qu'ils désiraient en toute honnêteté atteindre la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. En 1961, toutefois, lorsque les premiers exemplaires de  Qu'est-ce que l'Histoire ? arrivèrent sur les tables des libraires, le recours à la "politique mémorielle"- cette pratique consistant à sélectionner ou mettre au rebut, en tout arbitraire, des faits historiques, et ce, à des fins politiques ( et en fait partisanes)- n'était pas une "recette" utilisée à grande échelle comme elle l'est aujourd'hui. Et ce en bonne partie grâce à George Orwell, à ses mises en garde et à sa très alarmante et terrifiante vivisection du " Ministère de la Vérité", cette bureaucratie continuellement soucieuse de "mettre à jour"( c'est-à dire réécrire) les archives historiques à l'aune des intérêts étatiques du moment, si fluctuants. Quel que soit le chemin que les traqueurs professionnels de la vérité historique choisissent d'emprunter, et quelles que soient les difficultés induites par leurs choix, leurs découvertes et leurs voix ne sont pas les seules à intégrer l'espace public et, d'ailleurs, n'y sont pas non plus nécessairement les plus audibles, ni même certaines d'y toucher le public le plus vaste - alors que leurs concurrents les plus habiles, les inspecteurs et "managers" les moins scrupuleux, tendent à placer un pragmatisme utilitariste au-dessus de la vérité et en font leur critère premier ( un critère qui leur permet ainsi de distinguer sans difficulté les bons récits des mauvais).  [...]

 

   Le gouffre séparant le pouvoir politique et la politique - séparant la capacité de faire faire les choses et celles de décider quelles choses doivent être faites - s'est encore creusé. L'idée selon laquelle il serait possible de trouver le bonheur en édifiant une société mieux en mesure de satisfaire les besoins, les rêves et les désirs humains a, de fait, perdu en consistance, faute d'acteurs susceptibles de se montrer à la hauteur de la tâche, il est vrai d'une effrayante complexité. Comme l'avait affirmé sans détour Peter Drucker à la fin des années 1980 ( peut-être inspiré en cela par Margaret Thatcher et son célèbre TINA, "There Is No Alternative"), une société qui relie une fois pour toutes l'individu à l'idée de perfection sociale n'est plus envisageable, et il n'y aurait donc plus guère de sens à attendre un quelconque salut de la société. De fait, comme devait peu après le montrer Ulrich Beck, peu de temps s'écoula avant que chacun se voie sommé de rechercher et trouver par lui-même, avant de les appliquer tout seul, des solutions individuelles aux problèmes produits par nos sociétés - en déployant ses talents propres ainsi que les compétences  et ressources qu'il aura acquises par lui-même. L'objectif n'était plus dès lors de parvenir  à une société meilleure (cela , plus personne n'osait l'espérer), mais d'améliorer sa propre situation au sein d'une société jugée fondamentalement et définitivement impossible à corriger. L'idée de réforme sociale et de gratifications procurées par des efforts collectifs menés au nom d'une telle réforme laissa la place à la compétition, à ses règles et à ses profits - des profits ne pouvant être obtenus que sur le mode le plus individuel et solitaire qui soit."

 

 

Zygmunt Bauman : extrait de "Rétrotopia", Éditions Premier Parallèle, 2019, lu dans le magazine Books n°96, Avril 2019

 

Partager cet article

Repost0
13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 11:17
Thomas_B_Reverdy

" Je savais que la mode était à la course à pied. Tous les ans, trente-cinq à quarante mille personnes s'alignent au départ du marathon de Paris, reproduisant dans un geste pathétique, cherchant à se prouver qu'ils sont encore vivants, la course d'un héros grec mort pour annoncer une défaite. Les panneaux publicitaires vantant les mérites ambigus d'un sport de salle censé rendre plus performant - ou productif - ne m'ont pas échappé non plus. On y lit les corps en sueur et les visages douloureux du masochisme hygiéniste de l'époque. Mais ordinairement je ne fréquente pas les parcs et les bois. Je ne m'étais pas rendu compte qu'on en était là. Partout autour de nous, les promeneurs ont tous été remplacés par des joggers.

   Ce ne sont pas quelques coureurs isolés profitant du cadre bucolique d'un parc familial, c'est le contraire : le lac Daumesnil est à présent un stade, une piste que le promeneur solitaire ne fait qu'embouteiller de sa présence importune. Ceux qui n'ont plus l'âge de galoper, ou qui se sont déjà abîmé les genoux en se prenant pour des sportifs, se contentent de se déhancher au pas de course en agitant des bâtons en fibre de carbone. Ils sont tous habillés, si l'on peut appeler ça ainsi, dans des tenues ridiculement moulantes, aux couleurs criardes, qui soulignent leurs os saillants ou les bourrelets qui leur restent. Ils courent, ils courent autour du lac, en rond, dans les deux sens, comme les voitures sur le périphérique, sans but apparent, sans logique, ils courent, mécaniques, la bouche ouverte, les sourcils froncés, les traits crispés dans l'effort, comme des poissons sur le point de se mettre à crier.

   Et dans le fond quoi de plus naturel, dans un décor, que de se donner ainsi en spectacle ? Sans doute, les quelques vieux en pardessus qui restent et déambulent deux par deux en commentant l'actualité jouent-ils aux vieux en pardessus, eux aussi. On est dans une époque comme ça.

   Et pas un, sauf à faire exprès de les observer, ne pourrait dire quels arbres il a croisés ni de quelles couleurs sont les feuilles de ce début d'automne. Où sont les escargots de Prévert ? C'est le monde entier qui n'est plus qu'un décor.

   Quand je pense que le lac a été nommé d'après un ancien gouverneur du fort de Vincennes, Daumesnil, qu'on appelait Jambe-de-bois parce qu'il avait eu la jambe arrachée à Wagram ! Au moment de l'invasion du territoire, cependant qu'il défendait vaillamment son fort, il répondait aux généraux ennemis qui réclamaient sa reddition : " Quand vous me rendrez ma jambe, je vous rendrai la place ! " pauvre Daumesnil, si  tu savais ce que les gens font de leurs jambes aujourd'hui, autour du lac qui porte ton nom ! "

 

Thomas B.Reverdy et Sylvain Venayre : extrait de "Jardin des colonies", Flammarion, 2017

Partager cet article

Repost0
7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 22:53

"C'est l'état d'urgence en France, depuis des mois, parce que c'était une urgence d'État de répondre à la menace invisible du terrorisme par des mesures visibles, peut-être inefficaces mais bien visibles. Le plus gros de nôtre force militaire est occupé sur nôtre propre territoire à surveiller des lieux de culte, des écoles, des gares et des grands magasins. Les soldats ont obtenu le droit d'avoir un chargeur plein de munitions, tant que la première balle n'est pas engagée dans la chambre. Ils ont obtenu le droit d'intervenir sans attendre d'ordre de leur commandement, si une menace précisément identifiée l'impose. Je trouve que ça se voit, qu'ils sont sur les dents. Ils sont , leur disent leurs hiérarchies, des cibles vivantes en faction, sur le qui-vive, comme en territoire ennemi. Ceci n'est pas un exercice. Ils sont en France comme en territoire ennemi, parce que la France est un théâtre d'opérations militaires. Nous sommes en guerre. Ils dorment mal. Les fusiliers marins loin de leurs bateaux. Les chasseurs alpins sans leurs skis. Ils sont fatigués. Ils ont un peu peur. La menace, c'est n'importe quelle mère de famille avec un foulard sur la tête, ou n'importe quel groupe de jeunes qui s'approcheraient en parlant fort en arabe.

   Il finira par y avoir une bavure, c'est certain. Les banlieues s'embraseront. Par leur violence, elles donneront rétrospectivement raison à l'État policier... Alors, on les nettoiera pour de bon, avec des chars, pas avec des Karcher. Et tout ira encore plus mal. Le monde sera encore plus triste et méprisable. C'est de la science-fiction, évidemment, mais si je peux l'écrire c'est que c'est possible, et l'on vit une époque où très peu de choses ne se réalisent pas, dès lors qu'elles sont possibles. Peut-être même que je l'écris pour conjurer le sort, pour que ça n'arrive pas.

   Pourtant en venant ce matin au lieu de rendez-vous, en prenant le métro, je me suis retrouvé à la correspondance, à République, sur le quai à côté d'un jeune homme coiffé d'un petit bonnet rond au crochet, barbe plastronnant sa poitrine, robe blanche jusqu'aux genoux, pantalon s'arrêtant à mi- mollet, sandales. Il sortait tout droit d'un documentaire sur les Frères musulmans. Il portait un sac de sport noir. Ça m'a mis en colère. j'ai eu envie de l'interpeller, de lui demander si ça le faisait rire de mettre son déguisement pour faire peur aux gens, en ce moment, s'il  croyait que c'était mardi gras, j'ai eu envie de l'insulter et j'ai compris qu'il me faisait peur. Je n'en suis pas fier, parce que j'ai fait quelque chose de vraiment absurde. Je mes suis contenu, je n'ai rien dit, je me suis contenté de garder ma peur pour moi sans réussir à m'en débarrasser non plus et, comme je ne savais pas trop quoi en faire, j'ai laissé passé un métro.

   Et je me suis dit : " Merde, si tu penses qu'il peut y avoir une bombe dans son  sac, pourquoi tu n'as pas appuyé sur le signal d'alarme ? "

   Je me suis dit : " Si c'est vraiment stupidement paranoïaque, de suspecter n'importe qui, comme ça, pourquoi tu n'es pas monté dans le même métro que lui ? "

Je mes suis dit :" Merde, pourquoi il s'habille comme ça aujourd'hui ? C'est de la provocation ." Et j'étais prêt à interdire le port de la barbe en public.

   Je me suis dit : " Si tout le monde le regarde avec autant de méfiance, avec autant de colère, il va se déguiser de plus en plus. " Peut-être que ça avait débuté comme ça, pour lui.

   Je me suis dit : " Si on regarde les Arabes comme si c'étaient des musulmans, alors autant qu'ils portent la barbe. "

   Évidemment, il y avait un prolongement assez peu rassurant à cette idée : " Si on regarde les musulmans comme si c'étaient des terroristes, alors autant qu'ils mettent des bombes. "

   Quel monde de merde ! "

 

Thomas B. Reverdy, Sylvain Venayre : extrait de "Jardin des colonies" Flammarion 2017

 

Partager cet article

Repost0
2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 18:39

" Je fais une différence entre situations et histoire. L'histoire que vous trouvez dans les journaux ou les manuels scolaires n'est à mon sens qu'une suite de situations chronologiquement ordonnées. Elles sont simplifiées. Cette histoire-là, qu'on nous transmet, s'écrit à coups de dents, en tronçonnant des morceaux de réalité. À mon sens, le travail du romancier consiste à contester cela. Pour moi, la fiction est le meilleur outil pour interroger l'histoire qu'on nous enseigne. Parce qu'elle met l'humain au centre. La littérature permet de faire de l'histoire au plus près des gens qui l'ont vécue"

 

Yiyun Li : extraits d'entretien pour le magazine Books, Décembre 2015

Partager cet article

Repost0
13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 18:02

" La capacité de créer un être " surintelligent " pourrait représenter la fin d' Homo sapiens. Nous avons connu plusieurs révolutions à travers l'histoire, mais une chose demeure inchangée : l'homme lui-même. La révolution cognitive qui nous a fait passer de singe insignifiant à maître du monde n'a, selon les scientifiques, impliqué que de menus changements dans la structure interne du cerveau. Un autre "petit" changement suffira peut-être à créer une seconde révolution cognitive et à transformer l'homme en un être différent en faisant fusionner biotechnologie, intelligence artificielle..., pour développer de supercapacités cognitives et mentales, allonger la durée de vie et relier des cerveaux humains à des ordinateurs. Il ne semble pas qu'une barrière technique insurmontable nous sépare de la production de surhommes ou de cyborgs, mêlant éléments naturels et artificiels. Google a récemment crée une société de biotechnologie, Calico, dont l'objectif est de triompher de la maladie, de la vieillesse et de la mort. On pourrait donc imaginer une petite élite de "superhumains" milliardaires, bénéficiant de très longues vies et de capacités augmentées, et un fossé plus abyssal que jamais entre ces derniers et la masse de pauvres sans emplois et "inutiles"...

De nombreux experts estiment que d'ici à quarante ans une grande partie des emplois humains seront assurés par l'intelligence artificielle et que la question politique du XXIème siècle sera en effet : qu'allons nous faire de ces milliards de gens "inutiles", qui n'auront aucune fonction dans l’économie ? ce qui me préoccupe, c'est que nous laissons un petit groupe d'entreprises privées, Google, Facebook ou IBM, décider de ces orientations majeures. Si l'on veut s'opposer à ces projets de transhumanisme, qui prônent l'usage des sciences et des croyances pour améliorer nos caractéristiques physiques et mentales, on ne peut se contenter de pousser des cris d'horreur "

 

Yuval Noah Harari : extrait d'entretien dans le magazine Télérama n°3426 Septembre 2015

https://www.telerama.fr/idees/sapiens-l-homme-qui-se-racontait-des-histoires,131186.php

 

" Le projet transhumaniste emmené par Ray Kurzweil pour le compte de Google consiste à penser que les robots vont devenir tellement performants que l'homme, pour ne pas être dépassé, doit utiliser les mêmes technologies pour se transformer. Cela ne concernerait évidemment que quelques privilégiés et la société qui en résulterait serait effroyablement inégalitaire. Mais ces humains modifiés seraient-ils vraiment enviables ? ils ignoreraient la vieillesse et la mort, mais aussi la filiation et l'amour. Or toute la culture de l'humanité repose sur ces questions. Pour moi , ce ne seraient plus des hommes augmentés, mais des hommes diminués, à qui tout le patrimoine de l'humanité serait devenu étranger. Comment pourraient-ils comprendre Shakespeare ? "

 

Serge Tisseron : extrait d'entretien dans le magazine 01Net n°826, septembre 2015

https://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Tisseron

 

la fin d' Homo sapiens ?

Partager cet article

Repost0
24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 17:00

 

" Pour mesurer la distance qui nous sépare de l'homme du XIVè siècle, il suffit peut-être d'envisager la distance entre l'idée que prêter à intérêt, même faible, est toujours un péché parce que c'est contre nature et celle, moderne, que les taux d'intérêt sont tout à fait normaux - mais iniques s'ils sont élevés au point de précipiter un pays du tiers monde dans la pauvreté. Cela dit, la violence même de l'hostilité de l’Église envers l'usure rend difficile à croire qu'il n'y avait pas là un enjeu très fort, et bien terrestre, pour les prêtres et pour le pape. Après tout, dans le monde médiéval, le "travail" signifiait que le statut social de chacun - meunier, chevalier, boucher, paysan - était largement fixé à la naissance. Refuser son statut, c'était refuser l'ordre fixé de la société, auquel l’Église tenait tant, c'était pousser le monde dans le chaos.

Côme de Médicis est un de ces hommes qui s'élevèrent incontestablement au-dessus de leur statut, et il allait en offrir un encore plus élevé à ses enfants et petits-enfants. Son propre père, Giovanni di Bicci de' Medici, qui avait fondé en 1397 la banque familiale, l'avait mis en garde contre les risques de la spéculation politique. Au XIIIe siècle, les Florentins avaient chassé l'antique aristocratie et introduit un gouvernement de neuf hommes désignés par tirage au sort parmi les plus riches propriétaires. Et le gouvernement était renouvelé tous les deux mois. Ainsi, tous les gens importants pouvaient goûter au pouvoir, mais brièvement, afin que personne ne le détienne de façon permanente. Ce système était aussi irréalisable qu'idéaliste. Les riches commencèrent à utiliser leur argent pour biaiser le tirage au sort afin de s'assurer que les noms qu'ils souhaitaient accèdent au gouvernement. Des groupes de partisans

se formèrent autour d'eux. Des conflits politiques éclatèrent. Et, en 1433, Côme fut arrêté pour trahison. Il avait tenté de s'élever au-dessus de sa position, en achetant l'appui d'habitants de tous les quartiers de la ville, probablement dans l'espoir de prendre en main les destinées de la cité.

Grâce aux possibilités de corruption qu'entraîne une immense fortune, Côme échappa à la potence et s'en tira avec une condamnation à l'exil. Un an après, quand le banquier fut invité à revenir par un gouvernement qui lui était favorable et qui avait grand besoin d'argent, il entreprit de veiller à ce qu'à l'avenir les ministres tirés au sort soient toujours ses amis. Il abolit une ou deux lois qui rendaient difficiles certains types de prêt à intérêt, et il promut des membres de classes inférieures qui lui seraient fidèles contre d'autres membres de l'oligarchie dirigeante de la ville. L'usure éleva non seulement Côme au-dessus de sa position, mais aussi d'autres avec lui. C'était une révolution sociale en puissance.

Le banquier n'ignorait pourtant pas tout sentiment de culpabilité. Ayant " accumulé un certain poids sur sa conscience, comme la plupart des hommes qui gouvernent des États et qui entendent occuper le devant de la scène" , nous dit son premier biographe, Vespasiano da Bisticci, Côme consulta un client de sa banque, le pape Eugène IV, pour savoir comment Dieu pourrait " avoir pitié de lui et le laisser continuer à jouir de ses biens temporels" . Consacrez 10 000 florins à la restauration du monastère de San Marco, répondit le pape. Ce fut la première d'une longue et très généreuse série de rénovations, ainsi que d'investissements dans l'art religieux. Fait intéressant, Côme s'assurait toujours que les ecclésiastiques auxquels il donnait étaient les plus purs et les plus pauvres, ceux dont les prières auraient une valeur au ciel... En échange de ses dons généreux, Côme se vit accorder une bulle papale l'absolvant de tous ses péchés, bulle dont il fit graver le texte dans la pierre à San Marco. " Je ne pourrais jamais donner assez à Dieu pour l'inscrire comme débiteur dans mes livres de comptes " , remarqua humblement le banquier à propos de ses largesses. C'était pourtant le type de relation qu'il aurait préféré, de toute évidence. De son côté, tout en condamnant l'usure et en en redoutant les conséquences politiques et sociales, l’Église devint riche grâce au besoin qu'avait l'usurier d'acheter pardon et respectabilité. "

Extrait de l'article : " la mauvaise conscience mène au mécénat " Dossier " A quoi servent les riches ? " Magazine Books n°41, Mars 2013.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cosme_de_M%C3%A9dicis

Partager cet article

Repost0

  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
  • Contact
">

richard desjardins

Recherche

Isabelle Mayereau


compteur gratuit ">


compteur gratuit
">

romain didier


compteur ">

">


compteur ">

SITES À DÉCOUVRIR  :

 

LE BLOG D'YSABEL

 

NOTRE JARDIN DES LIVRES

LA PARAFE

LYVRES
UNE AUTRE ANNÉE

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -