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1 mai 2022 7 01 /05 /mai /2022 18:19
François Xavier Fauvelle, 2017

Une des particularités de cette contestation (qu'exprimaient les manifestations planétaires qui ont suivi la mort de Georges Floyd), c'est qu'à la différence d'autres mouvements de ce type elle s'est emparée de questions de mémoire. Notamment en ciblant des statues, déboulonnées, taguées, ou critiquées pour ce qu'elles représentent. Or contrairement à ce que certains ont affirmé, notamment le président Macron, il ne s'agit pas là de "séparatisme". Quand on se bat pour dénoncer la mémoire parcellaire mise en scène dans l'espace public, c'est bien qu'on aspire à y avoir une place. Or les statues soulèvent la question de la mémoire partagée. Les Français ne méritent-ils pas que des statues célèbrent les esclaves de Saint-Domingue qui se sont révoltés et ont fini, en 1804, par déclarer leur indépendance ? La République devrait s'honorer de cet évènement, qui est enclenché par la Révolution française. Les esclaves de Saint-Domingue, à l'époque la plus vaste colonie du monde avec ses 800 000 esclaves, dont une moitié née en Afrique, sont les premiers à saisir la radicalité de la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen de 1789, et se l'appliquent à eux-mêmes, obligeant la Convention à abolir l'esclavage en 1794. Mais la France d'aujourd'hui reste frileuse, continuant à célébrer Colbert - le rédacteur du Code noir-, ou même la conquête coloniale. Une statue de Bugeaud ( maréchal français qui a mené la conquête de l'Algérie dans les années 1830 ), comme il en existe en plusieurs endroits en France, rend hommage à un homme qui a pratiqué la terre brûlée et ce qu'on appelait les "enfumades", au cours desquelles on asphyxiait délibérément les civils réfugiés dans les grottes. Bugeaud appelait ouvertement à la soumission des Algériens ou à leur extermination.

 

   Histoire et mémoire sont deux choses différentes : l'histoire, c'est ce qui s'est passé, la mémoire concerne le présent. Quand on fait un travail d'historien, on est sous une souveraineté, qui est celle des faits. La mémoire se trouve sous une autre souveraineté, qui est celle de ce qui est bon pour nous aujourd'hui. Confondre les deux, c'est opter pour une position conservatrice consistant à penser que le passé nous oblige à ne rien changer à la façon dont on en parle aujourd'hui. Or ce rapport entre histoire et mémoire, tout le monde l'expérimente. Une famille a toujours une histoire multiple, faite d'ancêtres glorieux ou proscrits, de mariages et de divorces, de personnes qui entrent ou sortent de la famille. La mémoire, c'est l'album photo sur la table dun salon, ou les photos collées sur le frigo : c'est une mise en scène actuelle et actualisée en fonction de ce qui procure un sentiment partagé d'appartenance. Dans la mémoire d'une famille, on peut passer sous silence certaines choses. C'est ce qui arrive avec l'esclavage dans la mémoire nationale française. Cela se corrige en fonction de ce qu'on veut arrêter de cacher. Ce n'est pas de l'épuration, c'est de la mise à jour..."

 

François-Xavier Fauvelle : extrait d'un entretien pour le magazine XXI n°52, automne 2020.

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 17:12
Exposition Esnes-en-Argonne (Meuse) 2015, Maurice Genevoix Date	7 août 2015

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l'envie d'écrire... Pour l'un comme pour l'autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec  deux balles dans le bras gauche, et une à l'épaule...Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal - par hostilité aux grades - et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l'état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l'hôpital jusqu'à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué... Publiés en 1916, Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l'horreur de la guerre. L'héroïsme guerrier en prend un coup fatal... Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. " C'est du Maupassant de derrière les tranchées", s'enthousiasme le Journal des débats". On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante." On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d'abord en feuilleton dans L'Oeuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d'estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd'hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n'est plus un livre, c'est un phénomène ! Les poilus écrivent à l'auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

   Pourtant, aujourd'hui, c'est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant

Carte postale éditée lors de la mort d'Henri Barbusse, en 1935, par le Comité mondial contre le fascisme et la guerre (le nom de ce comité est la seule mention figurant au verso). Aucun crédit photographique apparent.

des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d'abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n'a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice  en 1917, il est accusé de pacifisme - et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu'il n'a rapporté que le vrai, mais tout change dans l'après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d'écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu'il n'avait pas à l'origine. Cet intellectuel engagé n'est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature..."

 

Jean-Yves Le Naour, extrait d'un article pour le magazine Historia, Novembre 2020, à propos de son livre" La gloire et l'oubli, M.Genevoix et H.Barbusse, témoins de la Grande Guerre" Éditions Michalon, 2020.

"Une matinée chez Barbusse. Il habitait un appartement dans un immeuble bourgeois de la fin du siècle dernier, près du Champ-de -Mars. Un homme grand et maigre, une sorte de Don-Quichotte, triste, sympathique et anodin. il envisageait d'écrire un livre sur Zola. longue conversation, sur la guerre et la paix. Conversation dont le seul sens et l'unique conclusion furent que, au moment de nous quitter, nous sûmes que nous n'avions rien, rigoureusement rien à nous dire.

   Il fait partie de ces hommes dont on apprécie toujours la compagnie parce qu'on sent à leurs paroles qu'ils ne savent pas mentir et sont incapables de dissimulation. Il fait partie de ces hommes que l'on quitte avec un soupir de soulagement, comme si on venait d'échapper au danger d'être taxé d'immoralité... "

 

Sándor Márai : extrait de "Journal, les années hongroises, 1943-1948." Éditions Albin Michel, 2019

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 23:30

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 22:43
Le prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievich, lors d'une conférence de presse au Festival littéraire international de Paraty.
Svetlana Alexievich, 2015.

Un appartement communautaire banal. Cinq familles qui vivent ensemble, vingt-sept personnes. Une seule cuisine et un seul cabinet. Deux voisines sont amies, l'une a une fille de cinq ans, l'autre est célibataire. Dans les appartements communautaires, les gens se surveillaient les uns les autres, c'était courant. Ils s'espionnaient. Ceux qui avaient une pièce de dix mètres carrés enviaient ceux qui en avaient une de vingt-cinq. C'est la vie, c'est comme ça... Et voilà qu'une nuit arrive un "corbeau noir", un fourgon cellulaire. La mère de la petite fille est arrêtée. avant d'être emmenée, elle a le temps de crier à son amie : "Si je ne reviens pas, occupe-toi de ma fille. Ne la mets pas dans un orphelinat ! " Et la voisine prend l'enfant. On lui attribue une seconde pièce. la fillette l'appelle "maman Ania"... Au bout de dix-sept ans, la vraie maman revient. Elle baise les mains et les pieds de son amie. En général, les contes de fées se terminent là, mais dans la vie, les choses se passent autrement. Il n'y a pas de happy end. Sous Gorbatchev, quand on a ouvert les archives, on a proposé à l'ancienne détenue de consulter son dossier. Elle l'a ouvert : sur le dessus, il y avait une dénonciation. D'une écriture familière... Celle de sa voisine. C'était "maman Ania" qui l'avait dénoncée... Vous y comprenez quelque chose ? Moi, non. Et cette femme non plus, elle n'a pas compris. Elle est rentrée chez elle et elle s'est pendue.... Je suis athée. J'aurais beaucoup de questions à poser à Dieu... Je me souviens, mon père disait toujours : " On peut survivre au camp, mais pas aux êtres humains"..."

 

Svetlana Alexievitch :  extrait de " La fin de l'homme rouge" Actes Sud, 2013.

 

 

 

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 11:13
Tambora, la plus grande éruption enregistrée de l'histoire
Éruption du Tambora, 5.04.1815

Pour connaître quelqu'un, il faut se mettre dans sa peau : la principale qualité de l'historien, c'est, paradoxalement, son imagination. On ne peut prétendre bien connaître un sujet, un personnage - en un mot, aller à la rencontre du passé - sans prendre en compte ses ignorances... Que de contresens et d'incompréhensions risque l'historien d'aujourd'hui à négliger cette dimension ! Aux étudiants en histoire, et à tous les chercheurs, je donne un conseil, pour leur méthodologie : ne jamais s'imaginer que le sujet qu'ils étudient avait la même vision du monde qu'eux. Et donc s'efforcer de reconstituer son paysage mental, en considérant ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait encore savoir, et qui a forcément influé sur son imaginaire, ses motivations, ses décisions. Certes, le fait que le jeune Proust ignorait tout, en 1900, de l'existence des pôles Nord et Sud, découverts ultérieurement, n'a sans doute eu aucune incidence sur l'écriture de son oeuvre. Il n'empêche qu'il ne vivait pas dans la même cartographie que la nôtre, même s'il en savait déjà beaucoup plus sur la Terre qu'un Goethe, un Stendhal ou un Chateaubriand...

Tous les faits historiques pourraient être réenvisagés sous cet éclairage. Peut-être découvrira-t-on un jour que l'échec essuyé par Napoléon à Waterloo en 1815 fut certes dû, au-delà de ses choix tactiques, à d'épouvantables conditions météorologiques... mais qui étaient les conséquences, inexplicables à l'époque, de l'éruption du Tambora. Le 5 avril de la même année, ce volcan indonésien émit en effet un nuage de cendres si épais qu'il plongea le monde dans l'obscurité pendant trois ans, de 1815 à 1818. Les historiens commencent tout juste à prendre en compte les effets considérables que put avoir sur nos sociétés cette éruption, la plus importante du millénaire. On sait en tout cas que si Turner peignit des ciels de plomb, c'est bien sûr qu'il avait une vision extraordinaire, mais aussi qu'il retranscrivait tout simplement ce qu'il voyait ! ..."

 

Alain Corbin : extrait d'un entretien pour Télérama n°3666 du 15/04/2020

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Corbin

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 12:18
Zygmunt Bauman, photo. M. Oliva Soto, Congrès européen de la culture, 8 - 11.09.2011 Wroclaw, Pologne
Zygmunt Bauman, photo. M. Oliva Soto

 

" Ce vers quoi nous revenons lorsque nous nous adonnons à des rêves nostalgiques, n'est pas, en règle générale, le passé "en tant que tel" - ce passé " tel qu'il s'est déroulé véritablement, ce passé que Léopold von Ranke conseillait aux historiens d'exhumer et de représenter ( ce que tentèrent effectivement de faire avec grand sérieux de nombreux historiens, même si de telles tentatives n'allèrent jamais sans vives polémiques ). Nous trouvons dans cet ouvrage fort influent que fut Qu'est-ce que l'Histoire ? , de E.H. Carr, les lignes suivantes : " L'historien est nécessairement sélectif. L'idée qu'il existe un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l'interprétation de l'historien est fausse et absurde, mais très difficile à extirper. [...] On a longtemps répété que les faits parlent d'eux-même. À l'évidence, c'est faux. Ils ne parlent qu'à l'invitation de l'historien : c'est lui qui décide de ceux auxquels il donnera la parole, et dans quelle succession ou dans quel contexte."

 

   Carr s'adressait à ses confrères, dont il reconnaissait volontiers qu'ils désiraient en toute honnêteté atteindre la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. En 1961, toutefois, lorsque les premiers exemplaires de  Qu'est-ce que l'Histoire ? arrivèrent sur les tables des libraires, le recours à la "politique mémorielle"- cette pratique consistant à sélectionner ou mettre au rebut, en tout arbitraire, des faits historiques, et ce, à des fins politiques ( et en fait partisanes)- n'était pas une "recette" utilisée à grande échelle comme elle l'est aujourd'hui. Et ce en bonne partie grâce à George Orwell, à ses mises en garde et à sa très alarmante et terrifiante vivisection du " Ministère de la Vérité", cette bureaucratie continuellement soucieuse de "mettre à jour"( c'est-à dire réécrire) les archives historiques à l'aune des intérêts étatiques du moment, si fluctuants. Quel que soit le chemin que les traqueurs professionnels de la vérité historique choisissent d'emprunter, et quelles que soient les difficultés induites par leurs choix, leurs découvertes et leurs voix ne sont pas les seules à intégrer l'espace public et, d'ailleurs, n'y sont pas non plus nécessairement les plus audibles, ni même certaines d'y toucher le public le plus vaste - alors que leurs concurrents les plus habiles, les inspecteurs et "managers" les moins scrupuleux, tendent à placer un pragmatisme utilitariste au-dessus de la vérité et en font leur critère premier ( un critère qui leur permet ainsi de distinguer sans difficulté les bons récits des mauvais).  [...]

 

   Le gouffre séparant le pouvoir politique et la politique - séparant la capacité de faire faire les choses et celles de décider quelles choses doivent être faites - s'est encore creusé. L'idée selon laquelle il serait possible de trouver le bonheur en édifiant une société mieux en mesure de satisfaire les besoins, les rêves et les désirs humains a, de fait, perdu en consistance, faute d'acteurs susceptibles de se montrer à la hauteur de la tâche, il est vrai d'une effrayante complexité. Comme l'avait affirmé sans détour Peter Drucker à la fin des années 1980 ( peut-être inspiré en cela par Margaret Thatcher et son célèbre TINA, "There Is No Alternative"), une société qui relie une fois pour toutes l'individu à l'idée de perfection sociale n'est plus envisageable, et il n'y aurait donc plus guère de sens à attendre un quelconque salut de la société. De fait, comme devait peu après le montrer Ulrich Beck, peu de temps s'écoula avant que chacun se voie sommé de rechercher et trouver par lui-même, avant de les appliquer tout seul, des solutions individuelles aux problèmes produits par nos sociétés - en déployant ses talents propres ainsi que les compétences  et ressources qu'il aura acquises par lui-même. L'objectif n'était plus dès lors de parvenir  à une société meilleure (cela , plus personne n'osait l'espérer), mais d'améliorer sa propre situation au sein d'une société jugée fondamentalement et définitivement impossible à corriger. L'idée de réforme sociale et de gratifications procurées par des efforts collectifs menés au nom d'une telle réforme laissa la place à la compétition, à ses règles et à ses profits - des profits ne pouvant être obtenus que sur le mode le plus individuel et solitaire qui soit."

 

 

Zygmunt Bauman : extrait de "Rétrotopia", Éditions Premier Parallèle, 2019, lu dans le magazine Books n°96, Avril 2019

 

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26 septembre 2018 3 26 /09 /septembre /2018 07:30
Pankaj Mishra "Mille ans de servitude" , article  in The new york revue of books
Pankaj Mishra
"  Beaucoup de logements indiens sont encore dotés de simples latrines, qui consistent en un grand trou dans le sol. Les excréments sont ramassés la nuit par des "vidangeurs manuels" qui, écrit Sujatha Gilda dans "Des fourmis parmi les éléphants...", "évacuent la merde humaine" avec " pour seuls outils un petit balai et un seau en fer-blanc. La plupart sont des femmes. Autrefois, elles "remplissaient d'excréments leurs paniers en feuilles de palmier et les transportaient sur la tête sur une dizaine de kilomètres jusqu'à un endroit en périphérie de la ville où elles étaient autorisées à les déverser". Les paniers ont aujourd'hui cédé la place un peu partout à des seaux  et des charrettes. Mais le nettoyage des toilettes, des fosses septiques, des caniveaux et des égouts revient toujours aux dalits, qu'on appelait autrefois les intouchables...

   L'Inde, la plus grande démocratie du monde, se trouve également être la société la plus hiérarchisée du monde. Ses citoyens les plus riches et les plus puissants, issus en grande majorité des hautes castes, sont très loin de se rendre compte de leurs privilèges ou de réaliser le cruel handicap que représente le fait d'appartenir à une caste inférieure. Les dalits sont très peu représentés dans le cinéma populaire, les pubs et les feuilletons télévisés. Aucun musée d'envergure ne commémore leur longue souffrance...Beaucoup de dalits sont encore traités comme des "intouchables", malgré les droits égaux que leur octroie la Constitution indienne. 

   Cette Constitution a été rédigée à la fin des années 1940, avec le concours de B.R.

 

Bhimrao Ramji Ambedkar, surnommé Babasaheb Ambedkar, est un juriste et homme politique indien. Il est le principal rédacteur de la constitution de l'Inde, un leader des intouchables, et un initiateur du renouveau du bouddhisme en Inde, cherchant à dépasser le système des castes. Wikipédia
B.R. Ambedkar,

Ambedkar, un dirigeant dalit, dont la réputation de penseur audacieux a été éclipsé par le culte voué à ses rivaux des castes supérieures, Jawaharlal Nehru et Mohandas Gandhi... Mais en Inde, les nobles intentions de la loi s'accompagnent rarement du nécessaire changement des mentalités. L'institution de la caste, le groupe social auquel les Indiens appartiennent par leur naissance, reste le plus grand obstacle à la création d'une société égalitaire.

   Dans la hiérarchie, un brahmane occupe le sommet en raison de la "pureté" de ses fonctions de prêtre et d'érudit, et le dalit est relégué au rang le plus bas en raison de sa proximité avec las excréments et autre substances corporelles. Ambbedkar, par exemple, appartenait à une caste inférieure dont les membres étaient contraints de marcher avec un balai attaché à la taille, de façon à faire disparaître leurs empreintes de pas manifestement contaminantes. Comme beaucoup de militants, il était profondément exaspéré de voir que les dalits, en se voyant refuser l'accès à l'éducation et à la propriété, avaient été "totalement mis hors d'usage", comme il l'a écrit dans 'L'abolition de la caste" (1936). : " À cause du système de castes, ils ne pouvaient pas recevoir d'instruction. Ils ne pouvaient pas réfléchir et trouver le moyen de s'en sortir. Ils étaient condamnés à être humbles ; ne sachant pas comment s'échapper et n'ayant pas les moyens de le faire, ils se sont fait à la servitude éternelle, qu'ils ont acceptée comme leur sort inéluctable"...

 

Pankaj Mishra : extrait de Mille ans de servitude, article paru dans  The New Review of Books, relayé dans le magazine Books n°89, Mai-juin 2018

  

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10 août 2018 5 10 /08 /août /2018 13:05

La vie là-bas n'est pas un roman ; c'est le récit sans fiction de mon dernier reportage, en Algérie, en 1995. Les responsables du Nouvel Observateur pour qui je travaillais, historiquement liés au FLN, ont refusé les informations que je ramenais sur la responsabilité du parti dans les disparitions et assassinats de démocrates, mis sur le compte des islamistes. J'avais été menacée de mort à plusieurs reprises sur place. Le magazine professait à longueur de colonnes liberté de conscience, d'expression, etc. En fait, ce que j'avais écrit n'avait aucune valeur à partir du moment où cela contrevenait à leur récit. Le mien, basé sur les faits, a été effacé par le leur, fictionnel. Ces conflits de récit sont essentiels, constants. Journalistes et écrivains ont une responsabilité pour imposer des récits s'opposant aux fictions des dominants. Lancer un manifeste " Pour une politique du récit " ! Alors j'ai mis fin à ma carrière de journaliste. Alors c'est dans une collection de fiction, la Blanche de Gallimard, que j'ai publié mon récit et mon récit est devenu un objet littéraire. C'est la littérature qui l'a accueilli. L'éditeur m'a convaincue d'y laisse émerger une part plus intime. J'ai travaillé autour de la peur. Journaliste, j'aurai tu la question...

C'était très dur en Algérie, on pouvait se faire égorger à n'importe quel barrage, la mort rôdait très violente, j'étais dépositaire de photos de têtes coupées, de récits intenables. L'Occident ne soutenait pas les démocrates. Je venais de mettre fin à mon métier. C'était comme des dérélictions à la chaîne, abandons. Je voulais qu'on sente dans la fibre même du texte ce mélange d'effroi et de courage hors du commun qui avait lieu hors regard, qu'on l'éprouve, que ce soit écrit, qu'on ne puisse pas s'en débarrasser comme ça. Que le lecteur en quelque sorte soit pris à la gorge, c'est le cas de le dire, comme je l'avais été. Sinon tout le monde s'en fichait de ce qui se passait en Algérie alors qu'on était en train de supprimer les vrais démocrates..."

 

Dominique Sigaud : extrait d'entretien pour le magazine "Le Matricule des Anges" Mai 2018

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13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 11:17
Thomas_B_Reverdy

" Je savais que la mode était à la course à pied. Tous les ans, trente-cinq à quarante mille personnes s'alignent au départ du marathon de Paris, reproduisant dans un geste pathétique, cherchant à se prouver qu'ils sont encore vivants, la course d'un héros grec mort pour annoncer une défaite. Les panneaux publicitaires vantant les mérites ambigus d'un sport de salle censé rendre plus performant - ou productif - ne m'ont pas échappé non plus. On y lit les corps en sueur et les visages douloureux du masochisme hygiéniste de l'époque. Mais ordinairement je ne fréquente pas les parcs et les bois. Je ne m'étais pas rendu compte qu'on en était là. Partout autour de nous, les promeneurs ont tous été remplacés par des joggers.

   Ce ne sont pas quelques coureurs isolés profitant du cadre bucolique d'un parc familial, c'est le contraire : le lac Daumesnil est à présent un stade, une piste que le promeneur solitaire ne fait qu'embouteiller de sa présence importune. Ceux qui n'ont plus l'âge de galoper, ou qui se sont déjà abîmé les genoux en se prenant pour des sportifs, se contentent de se déhancher au pas de course en agitant des bâtons en fibre de carbone. Ils sont tous habillés, si l'on peut appeler ça ainsi, dans des tenues ridiculement moulantes, aux couleurs criardes, qui soulignent leurs os saillants ou les bourrelets qui leur restent. Ils courent, ils courent autour du lac, en rond, dans les deux sens, comme les voitures sur le périphérique, sans but apparent, sans logique, ils courent, mécaniques, la bouche ouverte, les sourcils froncés, les traits crispés dans l'effort, comme des poissons sur le point de se mettre à crier.

   Et dans le fond quoi de plus naturel, dans un décor, que de se donner ainsi en spectacle ? Sans doute, les quelques vieux en pardessus qui restent et déambulent deux par deux en commentant l'actualité jouent-ils aux vieux en pardessus, eux aussi. On est dans une époque comme ça.

   Et pas un, sauf à faire exprès de les observer, ne pourrait dire quels arbres il a croisés ni de quelles couleurs sont les feuilles de ce début d'automne. Où sont les escargots de Prévert ? C'est le monde entier qui n'est plus qu'un décor.

   Quand je pense que le lac a été nommé d'après un ancien gouverneur du fort de Vincennes, Daumesnil, qu'on appelait Jambe-de-bois parce qu'il avait eu la jambe arrachée à Wagram ! Au moment de l'invasion du territoire, cependant qu'il défendait vaillamment son fort, il répondait aux généraux ennemis qui réclamaient sa reddition : " Quand vous me rendrez ma jambe, je vous rendrai la place ! " pauvre Daumesnil, si  tu savais ce que les gens font de leurs jambes aujourd'hui, autour du lac qui porte ton nom ! "

 

Thomas B.Reverdy et Sylvain Venayre : extrait de "Jardin des colonies", Flammarion, 2017

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 22:53

"C'est l'état d'urgence en France, depuis des mois, parce que c'était une urgence d'État de répondre à la menace invisible du terrorisme par des mesures visibles, peut-être inefficaces mais bien visibles. Le plus gros de nôtre force militaire est occupé sur nôtre propre territoire à surveiller des lieux de culte, des écoles, des gares et des grands magasins. Les soldats ont obtenu le droit d'avoir un chargeur plein de munitions, tant que la première balle n'est pas engagée dans la chambre. Ils ont obtenu le droit d'intervenir sans attendre d'ordre de leur commandement, si une menace précisément identifiée l'impose. Je trouve que ça se voit, qu'ils sont sur les dents. Ils sont , leur disent leurs hiérarchies, des cibles vivantes en faction, sur le qui-vive, comme en territoire ennemi. Ceci n'est pas un exercice. Ils sont en France comme en territoire ennemi, parce que la France est un théâtre d'opérations militaires. Nous sommes en guerre. Ils dorment mal. Les fusiliers marins loin de leurs bateaux. Les chasseurs alpins sans leurs skis. Ils sont fatigués. Ils ont un peu peur. La menace, c'est n'importe quelle mère de famille avec un foulard sur la tête, ou n'importe quel groupe de jeunes qui s'approcheraient en parlant fort en arabe.

   Il finira par y avoir une bavure, c'est certain. Les banlieues s'embraseront. Par leur violence, elles donneront rétrospectivement raison à l'État policier... Alors, on les nettoiera pour de bon, avec des chars, pas avec des Karcher. Et tout ira encore plus mal. Le monde sera encore plus triste et méprisable. C'est de la science-fiction, évidemment, mais si je peux l'écrire c'est que c'est possible, et l'on vit une époque où très peu de choses ne se réalisent pas, dès lors qu'elles sont possibles. Peut-être même que je l'écris pour conjurer le sort, pour que ça n'arrive pas.

   Pourtant en venant ce matin au lieu de rendez-vous, en prenant le métro, je me suis retrouvé à la correspondance, à République, sur le quai à côté d'un jeune homme coiffé d'un petit bonnet rond au crochet, barbe plastronnant sa poitrine, robe blanche jusqu'aux genoux, pantalon s'arrêtant à mi- mollet, sandales. Il sortait tout droit d'un documentaire sur les Frères musulmans. Il portait un sac de sport noir. Ça m'a mis en colère. j'ai eu envie de l'interpeller, de lui demander si ça le faisait rire de mettre son déguisement pour faire peur aux gens, en ce moment, s'il  croyait que c'était mardi gras, j'ai eu envie de l'insulter et j'ai compris qu'il me faisait peur. Je n'en suis pas fier, parce que j'ai fait quelque chose de vraiment absurde. Je mes suis contenu, je n'ai rien dit, je me suis contenté de garder ma peur pour moi sans réussir à m'en débarrasser non plus et, comme je ne savais pas trop quoi en faire, j'ai laissé passé un métro.

   Et je me suis dit : " Merde, si tu penses qu'il peut y avoir une bombe dans son  sac, pourquoi tu n'as pas appuyé sur le signal d'alarme ? "

   Je me suis dit : " Si c'est vraiment stupidement paranoïaque, de suspecter n'importe qui, comme ça, pourquoi tu n'es pas monté dans le même métro que lui ? "

Je mes suis dit :" Merde, pourquoi il s'habille comme ça aujourd'hui ? C'est de la provocation ." Et j'étais prêt à interdire le port de la barbe en public.

   Je me suis dit : " Si tout le monde le regarde avec autant de méfiance, avec autant de colère, il va se déguiser de plus en plus. " Peut-être que ça avait débuté comme ça, pour lui.

   Je me suis dit : " Si on regarde les Arabes comme si c'étaient des musulmans, alors autant qu'ils portent la barbe. "

   Évidemment, il y avait un prolongement assez peu rassurant à cette idée : " Si on regarde les musulmans comme si c'étaient des terroristes, alors autant qu'ils mettent des bombes. "

   Quel monde de merde ! "

 

Thomas B. Reverdy, Sylvain Venayre : extrait de "Jardin des colonies" Flammarion 2017

 

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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