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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 18:10

 

" Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de Rome : elle a suspendu en moi le mal du pays que j'ai fort. Ce mal n'est autre chose que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je voyais autrefois : mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces décombres des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer le temps : je remonte dans le passé, je vois ce que j'ai perdu et le bout de ce court avenir que j'ai devant moi ; je compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n'en trouve aucune ; je m'efforce d'admirer ce que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes honneurs accablé du sirocco ou percé par la tramontane. Voilà toute ma vie, à un tombeau près que je n'ai pas encore eu le courage de visiter. On s'occupe beaucoup de monuments croulants ; on les appuie ; on les dégage de leurs plantes et de leurs fleurs ; les femmes que j'avais laissées jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies : que voulez-vous qu'on fasse ici ?"

 

"Le passé ressemble à un musée d'antiques ; on y visite les heures écoulées chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus personne ; c'était moi qui m'étais révélé à moi...

 

         De l'âge délaissé quand survient la disgrâce,

         Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace,

         Nous font dire du temps en mesurant le cours :

        " Alors j'avais un frère, une mère, une amie ;

        " Félicité ravie !

        " Combien me reste−t−il de parents et de jours ? "

 

Chateaubriand, Lettre à M.Villemain, 3 novembre 1828 " Mémoires d'outre-tombe", livre 30 chap. 10. / Livre 32 chap.1 ( La Pléiade 1999 )

 

Du même auteur, dans Le lecturamak : 

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23 novembre 2021 2 23 /11 /novembre /2021 23:28

Pour ceux qui m'ont reproché ma désinvolture, quand j'ai tué le baron Swartz en duel, alors que les ordres étaient de l'assassiner purement et simplement, ou de le faire assassiner si la chose elle-même me répugnait (comme ils ont dit par la suite), pour ceux-là, est-ce que ce n'est pas du temps perdu le temps que j'ai passé avec le petit Français ? Est-ce qu'ils ne se moqueraient pas de cette sentimentalité qui a fait que je l'ai veillé après sa mort et même que j'aurais désiré assister à ses funérailles... Ils n'ont certainement pas les mêmes raisons d'orgueil que moi.  Approuveraient-ils les soins que j'aie donnés à l'homme hier après-midi ? Ils diraient qu'il ne faut avoir qu'un but en vue.  M'obligeraient-ils à avoir la vue basse ?

   Ce mot le réjouit . Il le répéta à diverses reprises. Il y trouvait une justification. Il avait la faiblesse d'en chercher.

    " Faut-il que je sois insensible comme une pierre ou un cadavre qui obéit ? ajouta-t-il.  Alors, à quoi bon la liberté ? Une fois acquise, je serais incapable d'en jouir. Il faudra bien, de toute façon, qu'une fois le but atteint, qui est précisément la liberté, l'obéissance cesse ; et comment cesserait-elle si la liberté n'est plus donnée qu'à des cadavres obéissants ? Si, en fin de compte, la liberté n'a plus personne à qui s'adresser, n'aurons-nous pas fait que changer de tyran ? "

   Mais il croyait à la sincérité des hommes qui faisaient partie de la même conspiration que lui, dont certains se cachaient dans les contreforts des Abruzzes ; dont quelques-uns avaient été fusillés (et même on leur avait écrasé les doigts, ce qu'il considérait naïvement comme une certitude absolue de sincérité)...

  " Ne sont-ils pas victimes de l'erreur de sincérité ?" se dit-il en continuant sa naïveté, dans ce moment où la paix, la nuit et surtout le velours féminin du vent donnaient de l'éloquence à son cœur..."

 

 

Jean Giono, extraits de "Le Hussard sur le toit " Gallimard, 1951

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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10 novembre 2021 3 10 /11 /novembre /2021 00:09

 

" Je n'écrirais rien des partis, si c'était pour dire seulement qu'ils fournissent à chacun des opinions toutes tracées, et conforme à ses intérêts; cela est assez connu. mais il y a mieux à dire. Ce qui me frappe, c'est que l'on prend facilement parti, pour et contre toujours, sans intérêt, et même sans passion cachée; la passion est tout entière dans le parti pris; le bonheur est de contredire et de haïr; mais la thèse n'importe guère. J'ai vu beaucoup de gens être d'un parti pour de faibles causes, et s'y tenir. par exemple on peut prendre parti pour l'armée anglaise seulement parce qu'on la voit, et qu'on en parle à d'autres qui ne la voient point. On serait aussi bien contre. Mais quel que soit le parti pris, on s'y enfonce, on trouve des raisons; c'est comme un jeu où l'on devient fort; et la grande preuve c'est toujours qu'on s'y passionne. C'est le goût de l'éloquence et de l'invective qui fait les partis...   

    Je retrouve ce trait toujours assez visible dans l'animal humain. Le jeu des opinions l'intéresse trop. Dans cette chaleur des discussions, je vois toute la guerre ramassée...

   Je dirais bien quelquefois qu'on prend n'importe quelle opinion comme on prend une arme...

 

 Ô Dieux, si vous existez, préservez-nous des guerres justes, puisque nous avons résolu de n'en point faire d'autres"

 

Tu n'as pas à dire ce que tu ferais, si tu étais au gouvernement, mais à te méfier de tout gouvernement "

 

Alain, extrait de "De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées" Cahier Alain 2, Édition Institut Alain, Le Vésinet, 1988.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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24 octobre 2021 7 24 /10 /octobre /2021 22:22

 

"À la Convention l’intempérance de langage était de droit. Les menaces volaient et se croisaient dans la discussion comme les flammèches dans l’incendie.

 – PÉTION : Robespierre, venez au fait.

 – ROBESPIERRE : Le fait, c’est vous, Pétion, j’y viendrai, et vous le verrez.

 – UNE VOIX : Mort à Marat !

 – MARAT : Le jour où Marat mourra, il n’y aura plus de Paris, et le jour où Paris périra, il n’y aura plus de République…

 

Un jour, … Robespierre prend la parole et  parle deux heures, regardant Danton, tantôt fixement, ce qui était grave, tantôt obliquement, ce qui était pire. Il foudroie à bout portant. Il termine par une explosion indignée, pleine de mots funèbres :

 – On connaît les intrigants, on connaît les corrupteurs et les corrompus, on connaît les traîtres ; ils sont dans cette assemblée. Ils nous entendent; nous les voyons et nous ne les quittons pas des yeux. Qu’ils regardent au-dessus de leur tête, et ils y verront le glaive de la loi ; qu’ils regardent dans leur conscience, et ils y verront leur infamie. Qu’ils prennent garde à eux. – Et quand Robespierre a fini, Danton, la face au plafond, les yeux à demi fermés, un bras pendant par-dessus le dossier de son banc, se renverse en arrière, et on l’entend fredonner :

                           Cadet Roussel fait des discours

                          Qui ne sont pas longs quand ils sont courts…"

 

Victor Hugo, extrait de " Quatre-vingt-treize ", 1874.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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30 septembre 2021 4 30 /09 /septembre /2021 23:29

 

Danton, Marat et Robespierre réunis au cabaret de la rue du Paon. Dessin de Diogène Maillart, musée Carnavalet, 1876.

 

" Danton venait de se lever ; il avait vivement reculé sa chaise.

– Écoutez, cria-t-il. Il n’y a qu’une urgence, la République en danger. Je ne connais qu’une chose, délivrer la France de l’ennemi. Pour cela tous les moyens sont bons. Tous ! tous ! tous ! quand j’ai affaire à tous les périls, j’ai recours à toutes les ressources, et quand je crains tout, je brave tout. Ma pensée est une lionne. Pas de demi-mesures. Pas de pruderie en révolution. Némésis n’est pas une bégueule. Soyons épouvantables et utiles. Est-ce que l’éléphant regarde où il met sa patte ? Écrasons l’ennemi.

Robespierre répondit avec douceur :

– Je veux bien

Et il ajouta :

– La question est de savoir où est l’ennemi.

– Il est dehors, et je l’ai chassé, dit Danton.

– Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre.

– Et je le chasserai encore, reprit Danton.

– On ne chasse pas l’ennemi du dedans.

– Qu’est-ce donc qu’on fait ?

– On l’extermine.

– J’y consens, dit à son tour Danton.

 Et il reprit :

– Je vous dis qu’il est dehors, Robespierre.

– Danton, je vous dis qu’il est dedans.

– Robespierre, il est à la frontière.

– Danton, il est en Vendée.

– Calmez-vous, dit une troisième voix, il est partout ; et vous êtes perdus.

 C’était Marat qui parlait.

Robespierre regarda Marat et repartit tranquillement :

– Trêve aux généralités. Je précise. Voici des faits.

– Pédant ! grommela Marat.

 Robespierre posa la main sur les papiers étalés devant lui et continua :

 – Je viens de vous lire les dépêches de Prieur de la Marne. Je viens de vous communiquer les renseignements donnés par ce Gélambre. Danton, écoutez, la guerre étrangère n’est rien, la guerre civile est tout. La guerre étrangère, c’est une écorchure qu’on a au coude ; la guerre civile, c’est l’ulcère qui vous mange le foie. De tout ce que je viens de vous lire, il résulte ceci : la Vendée, jusqu’à ce jour éparse entre plusieurs chefs, est au moment de se concentrer. Elle va désormais avoir un capitaine unique... – Je continue de résumer les dépêches. La guerre de forêt s’organise sur une vaste échelle. En même temps une descente anglaise se prépare ; Vendéens et Anglais, c’est Bretagne avec Bretagne. Les hurons du Finistère parlent la même langue que les topinambours du Cornouailles... Quand l’insurrection paysanne sera complète, la descente anglaise se fera... Dans quinze jours on aura une armée de brigands de trois cent mille hommes, et toute la Bretagne sera au roi de France.

– C’est-à-dire au roi d’Angleterre, dit Danton.

– Non, au roi de France.

Et Robespierre ajouta :

– Le roi de France est pire. Il faut quinze jours pour chasser l’étranger, et dix-huit cents ans pour éliminer la monarchie... 

Mais Danton était tout à sa pensée.

– Voilà qui est fort ! s’écria-t-il, voir la catastrophe à l’ouest quand elle est à l’est. Robespierre, je vous accorde que l’Angleterre se dresse sur l’Océan ; mais l’Espagne se dresse aux Pyrénées, mais l’Italie se dresse aux Alpes, mais l’Allemagne se dresse sur le Rhin. Et le grand ours russe est au fond. Robespierre, le danger est un cercle et nous sommes dedans...

– Vous avez chacun votre dada, dit Marat ; vous, Danton, la Prusse ; vous, Robespierre, la Vendée. Je vais préciser, moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai péril ; le voici : les cafés et les tripots. Le café de Choiseul est jacobin, le café Patin est royaliste, le café du Rendez-Vous attaque la garde nationale, le café de la Porte-Saint-Martin la défend, le café de la Régence est contre Brissot, le café Corazza est pour, le café Procope jure par Diderot, le café du Théâtre-Français jure par Voltaire, à la Rotonde on déchire les assignats, les cafés Saint-Marceau sont en fureur, le café Manouri agite la question des farines, au 250 café de Foy tapages et gourmades, au Perron bourdonnement des frelons de finance. Voilà ce qui est sérieux...

 Marat souriait toujours. Sourire de nain, pire qu’un rire de colosse.

– Vous moquez-vous, Marat ? gronda Danton..."

 

Victor Hugo, extrait de : "Quatre-vingt-treize", 1874.

 

 

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21 septembre 2021 2 21 /09 /septembre /2021 17:49
Alain, 1931

 

Si cela te semble trop dur, jette le livre.

 

Je ne me propose pas d'étaler ici des cadavres et des blessures, jusqu'à faire crier. La pitié se tourne bien en fureur : un grand amour peut tuer ce qu'il aime ; et en bref toutes les passions s'exaspèrent à leur propre jeu. La guerre, bien considérée, est principalement un effet de l'amour, de l'indignation, de la bonté, mal réglés. Mais c'est encore trop peu dire. Selon une vue bien ancienne, qui finira par être familière à mon lecteur, s'il ne manque pas de patience, les passions ne se règlent point ; il faut les dompter, ou finir dans quelque bagne. Et le châtiment ne vient pas de quelque juge ; non, mais des passions elles-mêmes, comme la guerre le montre en caractères assez gros. J'arrive ainsi à définir assez bien la thèse que je vais expliquer dans la suite, pour les autres et aussi bien pour moi ; c'est que les maux de la guerre résultent d'une longue complaisance aux passions. Il m'est arrivé, dans les heures les plus tristes, de dire une chose assez sage : "Il faut payer les années d'acquiescement " ; mais, du moins, apercevoir les causes, afin que l'expérience serve. Patience donc. J'aborderai les obstacles d'un côté, et puis de l'autre, par petites touches, me gardant toujours d'approuver ou de blâmer. Certes, j'aurais du plaisir à écrire un pamphlet ; mais c'est un plaisir qu'il faudrait payer aussi. Guerre à la guerre, c'est encore guerre. Au lieu donc de dire, et de vouloir prouver que la guerre est horrible à voir, inhumaine et ainsi du reste, ce qui est trop évident et ne sert à rien, j'essaierai de dire exactement ce que c'est, comment cela se prépare, survient et dure, de façon que chacun saisisse en quoi il a voulu la guerre. Idée douloureuse, que chacun repousse au premier mot. Si cela te semble trop dur, jette le livre. Il n'en est pas moins vrai que j'ai juré de l'écrire sans accepter d'autre règle ni d'autre discipline que de la partie de moi-même qui est imperturbable et arbitre.  Arrive que pourra. "

 

Alain, extrait de " De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées" Cahier Alain 2, Édition Institut Alain, Le Vésinet, 1988.

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4 juillet 2021 7 04 /07 /juillet /2021 22:45

 

 

 

Jean Cocteau, 1923

Rien :

L'homme devrait se demander : que suis-je ? et se répondre : rien. Mais il se demande : qui suis-je ? et se répond : un type prodigieux qui a découvert qu'il n'était rien.

 

 

Âmes :

Si cela était possible, j'aimerais ouvrir un institut de beauté pour les âmes. Non que la mienne soit belle ni que je compte faire des miracles, mais afin que le client soigne sa ligne interne et s'y accroche quelle qu'elle soit.

 

Communisme :

Le communisme est aussi loin de sa source que le catholicisme l'est du christianisme. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit de faire prendre l'abrutissement pour une extase.

 

 

Intelligence :

L'intelligence est l'adversaire du génie. Picasso, homme de génie, n'est pas intelligent. Il n'a que du génie et ce génie arrive même à prendre forme d'intelligence.

 

Public :

Le public n'aime pas les profondeurs dangereuses ; il préfère les surfaces. C'est pourquoi dans une expression d'art qui lui demeure encore suspecte il incline plutôt en faveur des supercheries.

 

 

Opium :

Dire "les drogues" en parlant d'opium revient à confondre du Pommard avec du Pernod.

 

( Télérama Hors Série, Novembre 2013)

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 18:21

 

Il me semble que j'achève une course en Angleterre comme celle que je fis autrefois sur les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage. En appelant devant moi les siècles d'Albion, en passant de renommée en renommée, en les voyant s'abîmer tour à tour, j'éprouve une espèce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours éclatants et tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et Elisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke ? Tout cela est fini ; supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout dort dans le même silence et la même poussière. Quel néant sommes−nous donc, s'il en est ainsi de la partie la plus vivante de l'espèce humaine, du génie qui reste comme une ombre des vieux temps dans les générations présentes, mais qui ne vit plus par lui−même, et qui ignore s'il a jamais été ! Combien de fois l'Angleterre, dans l'espace de quelques cents ans, a-t-elle été détruite ! A travers combien de révolutions n'a-t-elle point passé pour arriver au bord d'une révolution plus grande, plus profonde et qui enveloppera la postérité ! J'ai vu ces fameux parlements britanniques dans toute leur puissance : que deviendront-ils ? J'ai vu l'Angleterre dans ses anciennes mœurs et dans son ancienne prospérité : partout la petite église solitaire avec sa tour, le cimetière de campagne de Gray, partout des chemins étroits et sablés, des vallons remplis de vaches, des bruyères marbrées de moutons, des parcs, des châteaux, des villes : peu de grands bois, peu d'oiseaux, le vent de la mer...Telle qu'elle était, cette Angleterre, entourée de ses navires, couverte de ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, était charmante et redoutable. Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et des usines, ses chemins changés en ornières de fer ; et sur ces chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, se meuvent des chaudières errantes...

 

Chateaubriand, extrait de "Mémoires d'outre-tombe" Livre 27, chapitre 11, 1822.

 

du même auteur, dans Le Lecturamak :

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18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 16:59

 "  Angelo poussa son cheval qui prit le trot. Il rejoignit un petit vallon qui en trois détours le mit au seuil d'une plainette au bout de laquelle, collé contre le flanc de la montagne, il aperçut un bourg cendreux dissimulé dans des pierrailles et des forêts naines de chênes gris.

   Il arriva à Banon vers huit heures, commanda deux litres de vin de Bourgogne, une livre de cassonade, une poignée de poivre et le bol à punch. L'hôtel était cossu, montagnard, habitué aux extravagances de ceux qui vivent dans la solitude. On regarda paisiblement Angelo, en bras de chemise, faire son mélange dans lequel il trempa un demi-pain de ménage coupé en cubes. Pendant qu'il touillait le vin, la cassonade, le poivre et le pain dans le bol à punch, Angelo, qui contenait une furieuse envie de boire, avait la salive à la bouche. Il engloutit son demi-pain de ménage et le vin sucré et poivré à grandes cuillerées... Il mangeait et buvait  en même temps. C'était excellent, malgré la chaleur toujours excessive et qui faisait craquer les hauts lambris de la salle à manger. Il était clair que la nuit maintenant venue et brasillante n'apporterait aucune fraîcheur. Mais elle avait en tout cas délivré de cette obsédante lumière si vive, que parfois Angelo en recevait encore des éblouissements blancs dans les yeux. Il commanda deux nouvelles bouteilles de vin de Bourgogne et il les but toutes les deux en fumant un petit cigare. Il allait mieux. Il lui fallut cependant se cramponner à la rampe d'escalier pour monter à sa chambre. Mais c'était à cause des quatre bouteilles de vin. Il se coucha en travers du lit, soi-disant pour contempler à son aise la poignée d'étoiles énormes qui remplissaient le cadre de la fenêtre. Il s'endormit dans cette position sans même enlever ses bottes..."

Jean Giono : extrait de " Le Hussard sur le toit", Gallimard, 1951.

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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 22:27

" Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le "pourquoi" s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. "Commence", ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour, inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement... "

 

Albert Camus : "Le mythe de Sisyphe", Gallimard, 1942

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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