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3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 18:31
Kamel Daoud par Claude Truong-Ngoc, janvier 2015
Kamel Daoud par C. Truong-Ngoc,2015

Une religion, c'est un livre qui a bien marché" La boutade d'un ancien ami algérois résume, je pense, le rêve ultime de tout éditeur, de tout écrivain ; l'explication brève de nos monothéismes, mais pas seulement. On peut l'inverser et défendre l'idée qu"un bon livre devient aussi une sorte de religion. Du moins pour l'individu qui y retrouve une voix, des personnages et la joie d'être un Dieu qu'on dérange peu.

   Cette plaisanterie qui n'en est pas une m'avait frappé par sa justesse. Elle rejoignait mon étonnement ancien, de l'époque de l'adolescence, à propos du "Livre sacré". Comment pouvait-on soutenir que Dieu était éternel, que son univers crée était infini, mais qu'il avait écrit un livre fini, dans un langage au nombre de mots fini ? Cela heurtait soit mon bon sens, sois l'idée que je me faisais de l'art d'être un Dieu.

   Cependant, je l'avoue, c'est avec un Livre sacré que je me suis familiarisé avec la notion d'universalité. Il était dit que le recueil de versets était valable pour tous les temps et routes les époques. Le lecteur en moi s'en trouvait alors rassuré, mais aussi désespéré. Si tout avait été dit, pourquoi écrire encore ? Et si tout y était dit, quel échec était donc ma vie puisque je ne parvenais pas à comprendre ce livre définitivement ?

L'herméneutique était d'un désespérant infini et l'interprétation était un arbitraire. En somme, j'avais le résumé du monde dans la main, mais dans une langue que je ne maîtrisais pas. Cela vaut la posologie d'un médicament qui n'existe pas, rédigé dans une langue morte depuis longtemps.
   L'idée d'universalité, c'est-a-dire d'un récit du monde qui soit à la fois un voyage et un univers dont j'étais le héros, et pas Dieu, c'est la littérature qui a fini par m'en convaincre; Lire assurait plus d'infini que prier. Je ne pouvais choisir l'histoire de mon pays de naissance, mais je pouvais choisir l'histoire du monde. Est-ce important ? Oui, ce fut même vital. Quand il arrive que vous veniez au monde dans un pays où l'histoire du passé est close par le récit religieux et celui de la décolonisation, le monde devient étouffant. Dans le récit religieux, le corps est une impureté, un obstacle. Dans le récit de la décolonisation, le corps est une torture, un cadavre. Dans le récit du monde par la littérature, le corps est une joie, une réincarnation ludique, l'exploit toujours renouvelé. Cela orienta un peu mes goûts et j'ai opté pour la jouissance plutôt que pour la culpabilité. J'ai donc appris à lire avec passion, et l'idée de l'universalité était une forme du bonheur. La littérature, le roman avaient la primauté sur le récit national ou religieux.

   Ma conclusion, maintenant ancienne et solide, est que le roman est un livre sacré, encore plus dans et par sa multiplicité, son pluriel, qui prend de la puissance depuis deux ou trois siècles. Il n'exige ni la mort, ni la contrition, ni le martyre, ni la repentance. La bibliothèque est le contraire du temps, et son infini est plus heureux que l'éternité. J'en suis venu à adorer l'enfer des bibliothèques. Comme pour mieux me passer du paradis. Quand je vins à Paris pour la première fois de ma vie, je connus un dernier épisode de désespoir bref : je pouvais , dans cette ville, acheter tous les livres dont je rêvais mais je ne pouvais pas tout lire, définitivement. Ce constat introduisit un doute : si je ne pouvais pas tout lire, pourquoi lire encore ? Il m'a fallu du temps pour dissocier l'érudition comme fantasme de la lecture comme plaisir.

   Ce que je veux vous dire, c'est que je gardais de la méfiance envers les livres uniques. Je veux dire le Livre unique. À cause de lui, les morts sont plus nombreux que les lecteurs. On lui doit quelques extases, mais peu de plaisirs et presque aucune évasion...

 

Kamel Daoud : extrait d'une chronique, pour le magazine Books n° 96, Avril 2019

 

Du même auteur dans Le Lecturamak :

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29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 20:06

 

" Elle était debout à l'entrée de Birkenau. Une vieille toute menue, les jambes un peu arquées, elle portait son sac au creux du coude et sur la tête un petit chapeau ridicule. Son manteau était lustré, il avait beaucoup servi. Elle était seule. Elle fixait quelque chose devant ses pieds, ne bougeait pas. On aurait pu la prendre pour une vieille employée de maison qui attend le premier bus du matin dans une banlieue livide balayée par les vents. Elle a tourné la tête à droite, à gauche, puis elle s'est retournée et a longuement regardé les rails qui se perdent à l'horizon, le terre-plein de part et d'autre, le ciel emmitouflé dans ses gros nuages, avant de revenir se focaliser sur le bâtiment et sa tour de garde. Elle en a examiné tous les détails. J'ai senti que quelque chose criait en elle, elle était toute crispée devant cette frontière que l'on traversait pour mourir. Elle s'est enhardie et s'est avancée sous le porche et, là, elle s'est arrêtée net, je crois même que sa respiration s'est bloquée. Sa tête tournait dans tous les sens, comme actionnée par un mécanisme déréglé. Elle était dans la peur, la vraie grande peur d'Auschwitz. J'étais fasciné par ce ballet étrange et pitoyable, dans ce théâtre de laideurs, par ce temps qui ne laissait place qu'à la tristesse et au silence. J'ai deviné qu'elle fouillait sa mémoire, elle cherchait des signes, des repères. Des souvenirs. Elle réfléchissait. Je dirais qu'elle ressentait les choses de l'intérieur, le Mal et ses mystères dispersés dans le temps, dans sa tête, elle était comme un animal qui d'instinct ressent les vibrations de lointains bouleversements et commence à paniquer. Mais elle, elle ne bougeait pas, ne bougeait plus, elle donnait l'impression qu'elle pouvait rester ainsi définitivement, à attendre. A un moment, elle a frissonné, et comme décidée à affronter sa peine, elle est entrée dans le camp, a avancé d'un pas et s'est de nouveau arrêtée. Elle a balayé le site, puis elle a pris sur la droite et s'est avancée à petit pas, tête baissée. Elle était passée dans un autre monde, ce monde que je connais si bien sur papier que je pourrais la guider et dire par avance ses réactions. J'avais compris qu'elle avait séjourné dans ce lieu maudit. Pourquoi, je ne sais, j'ai vu en, elle une étoile dans mon ciel noir. Je l"ai suivie...

Boualem Sansal : extrait de " Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller " Gallimard 2008

https://fr.wikipedia.org/wiki/Boualem_Sansal

https://www.telerama.fr/livres/le-village-de-lallemand-ou-le-journal-des-freres-schiller,24009.php

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26 mai 2010 3 26 /05 /mai /2010 18:32

-" Je t'aime bien, Ach. Sauf que Ben Adam, il me plaît aussi. Il a des tas d'histoires, et ça me botte, les histoires. Il a connu la guerre, les rois, les riches... Il a même été plusieurs gens à la fois.

- Qu'as-tu fais de mes histoires à moi ? Et de mes chansons ? Et de mes conseils fraternels et pratiques ? Tu étais content quand tu jouais du tambourin avec la bouche pendant que je te sortais des tubes du tonnerre.

- Oui, sauf que je les connais par cœur, tes histoires. Elles sont anciennes et elles changent pas. Ben Adam, il te raconte jamais la même chose. Et puis, y a pas que ça. Ben Adam, il dit des trucs qui te font du bien. Par exemple, il dit que c'est facile de se reconstruire. Je vois pas le rapport avec nous et les maisons, mais ça te fait plaisir d'entendre ça. Il dit que le terrain vague, c'est naze. J'suis pas obligé de le croire, mais ça te change de ce qu'on te bassine depuis des années. Il dit qu'un homme doit se relever quand il tombe. Bien sûr que c'est idiot. Quand je glisse, je me relève. C'est naturel. Mais il le dit avec tellement de panache qu'on passe l'éponge sur le ridicule. Et puis, est-ce que tu sais ce qu'est une femme, Ach ? Eh bien, lui, il  sait. Et s'il n'a rien voulu me dire, c'est parce que c'est à moi, et à moi seul, de trouver la réponse. Et quand j'aurai la réponse, j'aurai tout compris.

- Tu auras compris quoi ?

- Comment le savoir puisque j'ai pas encore la réponse. "

 

Yasmina Khadra : extrait de " L'Olympe des infortunes " Julliard 2010

 

 

 

 

 

 

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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 18:45

" Les terres afghanes ne sont que champs de bataille, arènes et cimetières. Les prières s'émiettent dans la furie des mitrailles, les loups hurlent chaque soir à la mort, et le vent, lorsqu'il se lève, livre la complainte des mendiants au croassement des corbeaux...

Plus rien ne sera comme avant, semblent dire les routes crevassées, les collines teigneuses, l'horizon chauffé à blanc et le cliquetis des culasses. La ruine des remparts a atteint les âmes. La poussière a terrassé les vergers, aveuglé les regards et cimenté les esprits. Par endroits, le bourdonnement des mouches et la puanteur des bêtes crevées ajoutent à la désolation quelque chose d'irréversible. On dirait que le monde est en train de pourrir, que sa gangrène a choisi de se développer à partir d'ici, dans le Pashtoun, tandis que la désertification poursuit ses implacables reptations à travers la conscience des hommes et leurs mentalités. "

 

Yasmina Khadra : extrait de Les hirondelles de Kaboul Julliard, 2002

 

 

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20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 19:01

" Dans ma vie, je n'ai rencontré de grandeur, la vraie, que dans le gravissime. Grandeur, pour moi, a une

l'écrivain Yasmina Khadra à Vilnius (Lituanie)
Yasmina Khadra

résonnance tragique, sinon fallacieuse. Car tout est drame ou hypocrisie. Le monde repose sur le premier et survit grâce au second. Aimer est drame lorsqu'il n'est pas partagé ou hypocrisie quand il prétend se donner en entier. L'arrogance est hypocrisie quand elle n'est que devanture et drame lorsqu'on en a cure; le coq a beau se pavaner sur ses ergots et rabattre son cimier sur le bec avec désinvolture, il enviera le corbeau chaque fois que ce dernier prendra son envol. Haîr est drame quand il se légitime et hypocrisie lorsqu'il rejette sur autrui le peu d'estime que l'on a pour soi. De deux maux, on choisit le moindre. ..."

 

Yasmina Khadra : " L'écrivain "

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17 mars 2008 1 17 /03 /mars /2008 19:05

"  je regardais la buée transpirer sur la vitre, boursouflant d'ecchymoses le reflet de mon visage. Mes yeux pouvaient toujours s'accrocher aux cyprès, aux tertres, aux rivières, aux ponts, aux palissades, ils ne les empêcheraient pas de s'éloigner. Les yeux n'ont que leurs larmes à retenir..."

Yasmina Khadra  : " L'écrivain "

culture.revolution.free.fr/critiques/Yasmina_Khadra-L_Ecrivain.html

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  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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