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20 septembre 2022 2 20 /09 /septembre /2022 17:18

 

Je revins à l'automne de l'année des dix-huit ans d'Arthur. Je crois que je revins un dimanche. Arthur m'attendait sur le quai. Je me rappelle ce long, long hangar, ces milliers de gens qui criaient, pleuraient, riaient autour de moi - et, sur la jetée, les vilains visages blancs pincés des fonctionnaires qui ne paraissaient pas du tout contents de voir revenir autant de jeunes Noirs en uniforme - et puis une sorte de brèche s'ouvrit et, de très loin, je vis Arthur s'avancer de sa démarche bondissante dans ma direction. Je voyais bien qu'il ne m'avait pas encore aperçu, pas encore distingué dans ce tohu-bohu kaki. Il avait grandi et il me parut donc plus maigre. Le soleil derrière lui  plongeant son visage dans l'ombre ne me permettait pas de voir l'expression de ses traits mais je pouvais sentir son appréhension et son impatience. Je l'observais tout en manœuvrant vers lui. Quelque chose que je fis, un geste caractéristique, sans doute, accrocha le coin de son œil, lui fit tourner la tête et regarder directement de mon côté. Tout son visage s'épanouit, il eut soudain l'air d'avoir deux ans, et il se mit à courir vers moi. Je laissai tomber mes bagages, le saisis dans mes bras et le soulevai au-dessus de ma tête.

   - "Salut, jeune lion ! Comment ça boume ?"

    Je le redéposai par terre et nous nous embrassâmes. Je m'écartai en le prenant par les épaules pour l'examiner. On aurait cru qu'il ne pouvait plus s'arrêter de sourire - et moi pareil, je pense.

   " Hall ! Bon Dieu, ça fait plaisir de te voir !

   - Ça fait plaisir de te voir aussi, petit. Ça va ? Tu parais un peu maigrichon.

   - Oh ! Allons donc, tu ne te rappelles plus à quoi je ressemble. C'est toi qui fais vraiment squelettique. T'as perdu du poids, vieux.

    - Un peu, Je le reprendrai.

   - Ça, tu n'y couperas pas, dès que Maman t'auras vu.

   - Comment va Maman ? et Papa ?

   - Bien. Maman est à ses fourneaux depuis vingt-quatre heures et elle n'est toujours pas satisfaite."

   Nous rîmes, ramassâmes mes bagages et prîmes la direction de la rue.

   " Comment était-ce là-bas ?

   - Juste une petite opération de police, fiston. fallait remettre ces niaqués à leur place. Y sont pires que les nègres, y croient qu'y-z-ont droit à tout un pays. Enfin quoi, même les plus affreux bamboulas ici ne réclament qu'un petit bout de territoire.. Mais on leur a un peu montré. On te les a remis à leur place - à six pieds sous terre."

 Il n'avait pas cessé de m'observer. " Ç'a été aussi moche que ça ?

   - Oh ! ouais, mec, dégueulasse. J'ai cru devenir dingue, je ne sais pas si j'arriverai jamais à oublier...

 

C'était une journée  pleine de soleil, de circulation, de gens, qui semblaient tous se mouvoir avec résolution. Chacun paraissait, à mon œil étonné qui commençait lentement à se réajuster, excessivement bien habillé. personne ne levait la tête, c'est vrai, mais c'est que personne ne s'attendait à ce que des bombes pleuvent du ciel.  On m'avait expédié au loin pour aider à garantir et perpétuer cette indifférence. Personne, ici, ne savait ce qui se passait ailleurs. peut-être personne ne le sait-il jamais, nulle part..."

 

James Baldwin : extrait de " Harlem Quartet ", 1978-79. Éditions Stock 1987,91,98,2003,2017 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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15 septembre 2022 4 15 /09 /septembre /2022 16:54

 

James Baldwin pris Hyde Park, Londres, 1969
James Baldwin, 1969

Tony a quinze ans. Je n'ai absolument pas l'impression qu'il sera jamais costaud, comme Ruth ; mais Ruth dit que si. Ruth n'est pas grosse. Elle a une solide charpente. Elle dit qu'à l'âge de Tony elle était bien pire que lui et qu'elle n'avait que la peau sur les os. Pour l'instant Tony ressemble à un Meccano en pièces détachées. Il pourra devenir un train ou une gare ou un gratte-ciel ou un camion ou un tracteur ou une pelleteuse à vapeur, tout dépend de la main qui le montera. La guerre que se font les chevilles du pauvre gamin les a mises à vif et, de temps à autre, les chevilles paraissent attaquer les genoux qui sont dans un état lamentable. Les jointures, les poignets, les coudes et les omoplates de Tony sont tout bonnement un immense champ magnétique pour les plus brutaux de tous les objets inanimés de ce monde. J'ai vu des tables et des pieds de table se jeter sur lui ; les fenêtres ouvertes, quand il les touche, se font guillotines ; les seuils de portes se marrent quand ils le voient arriver, les escaliers le guettent avec une folle impatience. Je souffre pour cet enfant dès que je le vois bouger. Il n'a pas de chair sur les fesses non plus : en fait il n'a pas de derrière du tout et les planchers, surtout les vieux avec des échardes, refusent de lui foutre la paix.

 

   Pourtant, il peut danser - très très bien, je trouve ; c'est drôle de voir toute cette gaucherie transformée, transcendée au-delà des os par quelque chose que mon fils entend dans la musique. Il a d'énormes yeux noirs - comme son oncle Arthur - et des cheveux de quelque part entre l'Afrique du Mississippi, d'où vient Ruth, et l'Afrique, teintée d'Inde, de la Californie d'où je viens. Il ressemble plus à sa mère qu'à son père. Il a les pommettes hautes de Ruth et sa grande bouche, mais il a mes narines et mon menton.

    J'ai le sentiment dérangeant d'être probablement un mauvais père - mon fils est fait de vif-argent, moi pas   - mais j'espère que ce n'est pas l'avis de Tony. Je ne sais pas si mon fils m'aime - on a toujours l'impression d'avoir commis de très grosses erreurs - mais je sais que j'aime mon fils...

 

   Tony n'est pas non plus très gentil avec sa sœur, autant que j'en puisse juger. Odessa a treize ans. Tony et elles ne s'accordent sur rien, sauf sur le fait que le sexe de l'autre est détestable, si l'on peut appeler ça s'accorder. Odessa, je vais te tuer ! ai-je un jour entendu Tony hurler dans la cuisine, pendant que Ruth et moi nous trouvions dans le salon. J'ai levé la tête. Ruth m'a regardé. Elle a crié : "Si vous ne sortez pas de cette cuisine tous les deux, je vais venir vous faire la peau illico ! Et j'ai le couteau à découper. Maintenant, venez ici. Si vous ne pouvez pas vous tenir tranquilles, allez vous coucher. Seigneur Dieu ! " Et elle s'est replongée dans son bouquin..."

 

 

James Baldwin : extrait de "Harlem Quartet", 1978-79. Éditions Stock 1987,91,98,2003,2017 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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21 août 2022 7 21 /08 /août /2022 11:02

 

Quand j'y pense, le monde s'est emparé de moi sans crier gare - physiquement, mentalement, spirituellement. L'idée qu'au quotidien le New York Times et All Things Considered nous disent tout ce qui arrive dans le monde, mais négligent d'inclure comment nous devons supporter ce flot d'informations révèle une fracture qui ne prête pas vraiment à rire. Si je n'avais pas appris à me consoler grâce à des activités on ne peut plus banales - la cuisine, la forêt, le désert -, mes perceptions et mes vices m'auraient très vite conduit à la folie ou à la mort. En fait, c'est ce qui a bien failli arriver.

 

   Il faut comprendre d'emblée que le travail du poète ( comme celui de l'analyste) parodie souvent ses meilleures intentions. Les lignes qui suivent sont résolument " créationnistes" plutôt qu'éclairées, supportant comme elles le font le fardeau d'un esprit qui crée et prospère grâce à une surcharge de perceptions plutôt que grâce à un supposé talent pour tirer des conclusions. Par exemple,  le souvenir d'une gifle furieuse sur la paume de sa main : 

 

    Elle préparait du pain et j'avais huit ans. j'ai dit que ce n'était pas moi qui avait mangé les sept barres chocolatées du garde-manger, même si les emballages étaient sous mon lit, , et que ce n'était pas moi qui avais fait exploser les œufs de poule contre le mur du silo. Expédié dans ma chambre, je suis sorti par la fenêtre en me jurant bien de ne jamais revenir, puis j'ai retrouvé Lila. On s'est allongés sur le pont de bois pour essayer de compter les poissons, mais ils bougeaient sans arrêt dans l'eau verte. Ma joue me brûlait là où ma mère m'avait giflé. Je me suis assis et j'ai regardé l'arrière du genou de Lila. Elle a dit "trente-trois" quand j'ai regardé sous l'ourlet de sa jupe bleue, là où sa petite culotte était coincée dans la raie des fesses. Lila se fichait que je sois borgne, car son père était mort à la guerre et peut-être qu'il avait pris une balle pile dans l’œil, me disait-elle. La fille qui m'avait crevé l’œil avait déménagé. Je suis rentré par la fenêtre juste avant d'être appelé pour dîner, une poche pleine de violettes destinées à ma mère, qui m'a demandé comment j'avais fait pour les cueillir dans ma chambre.

 

   Autrement dit, quelle pagaille, mais il y a une dizaine d'années je ne me rappelais pas "tout", et mes nœuds mémoriels étaient d'infimes mines antipersonnel qui explosaient au moindre contact ou, plus exactement, à chaque rencontre, car ces menues déflagrations étaient souvent accidentelles et provoquaient  toutes sortes de dégâts intimes.

   C'est seulement peu à peu que j'ai compris que nos blessures sont beaucoup moins originales que nos guérisons. Il existe une grande similitude de nature dans le spectre des angoisses qui se manifestent et grandissent en nous et qui nous pousse à chercher de l'aide, que ce soit celle d'un analyste, d'un gourou, d'un roshi, d'un chaman, d'un pasteur, même d'un barman, ces experts en atténuation des symptômes. Dans la campagne septentrionale de ma jeunesse, la souffrance mentale était implicitement tautologique - omniprésente et passée sous silence -, un épreuve à supporter avec une virilité tranquille, l'un de ces aléas de la vie qui permettent de tester la force mythique des gens de la campagne ( voir Wisconsin Death Trip de Michel Lesy )

 

   Le fond de l'affaire, comme on dit aujourd'hui, c'est que nous ne nous sentons plus à l'aise ni dans notre peau ni en dehors. il y a mille manières de déguiser cette évidence. Elle nourrit presque toute la littérature et l'art du modernisme et du post-modernisme, sans parler de ce verbiage incessant des manuels de bien-être et des rubriques des journaux. Rilke, ce grand maître du nomadisme ( il déménagea des centaines de fois ), a dit :

 

   Chaque lente rotation de ce monde entraîne ses enfants déshérités

   à qui ni ce qui a été, ni ce qui vient n'appartient.

 

  L'aliénation, si omniprésente qu'elle en devient banale, infuse nos nuits et nos jours, nos glandes hyperactives productrices d'adrénaline hébétées de fatigue. Où, et comment puis-je me sentir chez moi ?...

 

Jim Harrison, extrait de " La recherche de l'authentique", Éditions Flammarion, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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16 août 2022 2 16 /08 /août /2022 16:51
Le pub Oliver St. John Gogarty à Dublin, Irlande

 

La nuit où tout était parti en vrille, Patsy et lui se trouvaient sur Dawson Street. IL pleuvait, il faisait froid. Novembre. Les bus venus de Stephen's Green tournaient sec dans Nassau Street, en face de Trinity College, avec un bruit de ferraille. Ils arrivaient toujours trop vite, surtout sur une chaussée glissante, par une nuit sans lumière, au milieu d'une circulation fébrile. Eux se rendaient à pied à l'université pour y suivre une conférence et s'étaient arrêtés au feu. Il y avait un gamin à côté d'eux, les pieds sur l'extrême bord du trottoir. À l'instant précis où le gros bus avait déboulé en ronflant, bien trop près, quelqu'un avait poussé le gamin par-derrière. Un des pneus - ils l'avaient tous vu - avait heurté sa tête. Mort sur le coup, devant tout le monde. le silence s'était abattu pendant un long moment insoutenable, et puis tout le monde s'était mis à crier : " Arrêtez, arrêtez ! "

 

   L'accident n'avait pas tenu à grand chose - une dispute insignifiante entre copains. Rien qui doive se solder par la mort. Mais tout à coup, Patsy avait craqué. Un instant qu'on n'a pas vu venir suffit parfois à bouleverser le cadre d'une vie. C'est absurde. Mais nous savons tous que c'est possible.

 

   Pour reprendre le dessus, elle était partie en voyage. Elle avait emmené les filles avec elle et elles étaient allées au Groenland marcher dans le froid et la glace aux vertus guérisseuses. Il était retourné au travail. Mais plus rien n'était comme avant. D'ailleurs, plus rien n'était comme avant depuis un certain temps. La famille de Patsy possédait une grande maison à Inishowen. Elle avait grandi au bord de la mer. Elle l'avait subitement pris à parti sur son fallacieux désir de "comprendre", manie d'avocat. D'interroger. Ce qui n'était pas comprendre, justement. Tellement américain. D'une telle mauvaise foi. Les Américains se figurent tout maîtriser. " J'ai toujours été comme ça, avait-il dit. J'y voyais une force. "Et elle : " Je sais. Je ne te connaissais pas assez bien, hein ? Chacun son grand tort. " Pour faciliter les choses, il avait renoncé à la maison du Ranelagh et pris l'initiative de se relocaliser à Bristol, où son cabinet avait des bureaux. De cette façon, il n'était pas loin de ses filles, qui venaient le voir lorsqu'elle le leur permettait...

 

Richard Ford, extrait de " La traversée ", tiré du recueil de nouvelles " Rien à déclarer" Éditions de L'Olivier, 2021, pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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12 août 2022 5 12 /08 /août /2022 17:11
Richard Ford, 2013

 

" Poussez-vous, m'sieu. " Jenna était dans le lit, tiède, moite, lisse sous ses couvertures. Un fil de lune tombait sur son épaule nue, sur le sein qu'elle cachait tout juste de sa main. À un moment donné, il avait dû retirer ses chaussures, remonter le couvre-lit, mais il ne s'était pas déshabillé. Sous les couvertures, Jenna prenait de la place, elle était plus imposante qu'on aurait pu croire. Étrangère. petite paysanne. " Je suis restée dans l'autre lit qui sent mauvais tant que j'ai pu, mais je me gelais, lui chuchota-t-elle.

 

   - Tu es toute nue, dit-il sans se réveiller. pas étonnant que tu aies froid." 

 

   Elle se rapprocha de lui. " On étouffe dans un pyjama. Il faut que tu me réchauffes. Je sais que tu es vieux et triste. J'attends pas de miracle. " Elle l'empoigna avec la même brusquerie qu'elle lui avait demandé son nom au bar : " Et vous, vous êtes qui ? " Elle était tout entière contre lui, ses cheveux, son visage, ses genoux, son dos nu humide - ses petites jambes insistantes. Elle sentait le savon Camay, laissé sur le lavabo par la femme de Fenderson. " T'es tout chaud, toi, dis donc. " Elle s'écrasait le nez contre sa poitrine, ses jambes s'insinuaient. Il toucha son sein sans le faire exprès. ce qui lui fit émettre un "mmmm, oooh " . Puis tout bas : "pas plus, hein ? d'accord ?

 

   - Quoi ? de quoi tu parles ?... 

   - Tu veux parler de ta femme ? Tu peux.

   -  Non, je ne veux pas." Il chuchotait, lui aussi...

  -  Comment elle s'appelle, s'appelait ? lui demanda Jenna, tout contre lui.

   - Je te l'ai dit, Mae.

   - Mai, comme le mois ? ...

   - Oui. Mai comme le mois.

   - Je comprends. D'accord." Ainsi en fut-il dans les instants avant qu'il s'endorment ...

 

Il se réveilla en sueur. Cette fille était une chaudière. Il voyait double de l’œil gauche. Il avait les mains engourdies à force de serrer les poings. Jenna dormait, bouche ouverte. et elle émettait des petits bruits en respirant. Son haleine imprégnée de gin-tonic sentait le pain bis. Elle était partie pour dormir des heures.

   Chaussures à la main, il descendit au rez-de-chaussée qui était resté allumé. Il avait l'intention d'aller se recoucher dans la petite chambre dès qu'il aurait éteint. Il avait cessé de se sentir piégé dans une situation catastrophique défiant le bon sens. Tout irait bien. Sauf si elle avait quatorze ans...

 

   Il trouva une cuillère, sortit la tarte du placard, et là, en socquettes devant l'évier, main sur sa poitrine comme son père, l’œil gauche divaguant et mis-clos, il plongea généreusement la cuillère dans la tarte, prit une grande inspiration et se remplit la bouche - c'était liquide, acide et douceâtre en même temps - pour avaler presque sans mâcher. C'était bon, carrément, délicieusement bon - le cœur était encore tiède, la croûte un peu amère, le sucre solidifié sur le dessus. Il engouffra une autre bouchée avec délectation. Il en servirait à Jenna au petit déjeuner avant qu'ils partent récupérer sa voiture.

 

    Les troubles de la vision font partie des symptômes de l'AVC, tout le monde le sait. Le vieux moteur assiégé. La tension, meurtrière obligeante. Il n'avait jamais pensé une seconde à sa propre mort - même au pire des moments, quand Mae donnait de la bande et s'apprêtait à quitter ce monde. Sa mort à lui n'était pas au programme - défaut d'empathie, peut-être. Il ne pensait qu'à la vie, et à tenir le coup. Il entendit quelque chose à l'étage. La voix de la fille. " Oooh, Mmmm." Et puis plus rien. Un rêve. Elle dormait profondément. L'heure n'était pas venue de mourir...

 

Richard Ford : extrait de " Savoir se tenir" , dans le recueil de nouvelles " Rien à déclarer" Éditions de L'Olivier, 2021, pour la traduction française.

  

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1 août 2022 1 01 /08 /août /2022 23:37

 

« La question, pour moi, n’est pas de savoir s’il y a, oui ou non, un espoir pour le Noir dans une société à majorité blanche. La question est de savoir si oui ou non cette société est capable de se libérer de ces termes obsolètes et de devenir, dans les faits, joyeusement aveugle à la couleur de la peau »

 

« C’est entièrement au peuple américain qu’il revient de décider s’il va ou non regarder en face cet étranger qu’il calomnie depuis si longtemps, s’occuper de lui et l’embrasser. Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver au fond d’eux-mêmes pourquoi, tout d’abord, il leur a été nécessaire d’avoir un “nègre”, parce que je ne suis pas un “nègre”. Je ne suis pas un nègre, je suis un homme. Mais si vous pensez que je suis un nègre, ça veut dire qu’il vous en faut un […]. Et si vous, les Blancs, l’avez inventé, alors vous devez trouver pourquoi. Et l’avenir du pays dépend de cela, de si oui ou non le pays est capable de se poser cette question. »

 

 « On ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais on ne peut jamais changer ce qu’on n’affronte pas. »

 

« Ce que les Blancs ignorent des Noirs révèle, précisément et inexorablement, ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes. » 

 

« L’origine de toutes les difficultés humaines se trouve peut-être dans notre propension à sacrifier la beauté de nos vies, à nous emprisonner dans des totems, tabous, croix, sacrifices de sang, clochers, mosquées, races, armées, drapeaux, nations afin de dénier que la mort existe, ce qui est précisément notre unique certitude. »

 

« Il m’a fallu beaucoup d’années pour vomir toutes les saletés qu’on m’avait enseignées sur moi-même, et auxquelles je croyais à moitié… »

 

« Aujourd’hui comme hier, les Américains blancs ne peuvent pas croire à la réalité des injustices supportées par les Américains noirs. Ils ne le peuvent pas parce qu’ils sont incapables d’affronter ce qu’elles révèlent sur eux-mêmes et leur pays. »

 

« L’homme blanc tire sa haine de la terreur, / une terreur sans fond ni nom / qui se focalise sur le Noir comme figure d’effroi / sur une entité qui n’existe que dans son esprit. »

 

"Je pense que c’est un désastre spirituel que de prétendre ne pas aimer son pays. Vous pouvez le désapprouver, vous pouvez être forcé de le quitter, vous pouvez vivre toute votre vie comme une bataille, et pourtant je ne pense pas qu’on puisse y échapper […]. Vous ne pouvez pas tirer sur vos racines pour aller les replanter ailleurs. » 

 

« Chacun de nous, inéluctablement et à jamais, contient l’autre — il y a de l’homme dans la femme, de la femme dans l’homme, du Blanc dans le Noir, et du Noir dans le Blanc. Nous sommes une partie de chacun. Beaucoup de mes compatriotes semblent trouver cela très malcommode et même injuste. Mais personne n’y peut rien. »

 

Citations de James Baldwin tirées d'un article de Télérama n°3693, du 21/10/2020.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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8 juillet 2022 5 08 /07 /juillet /2022 14:25

Sûrement les poissons n'ont pas découvert l'eau

ni les oiseaux l'air. Les hommes ont en partie bâti

des maisons parce que les étoiles les gênaient

et inculqué des âneries à leurs enfants

Parce qu'ils avaient massacré le dieu en eux.

Le politicien debout sur les marches de l'église

adore la grandeur de cette stupidité,

ampoule grillée qui jamais n'imagina le soleil."

 

Jim Harrison : extrait du recueil de poèmes "Une heure de jour en moins", 1965-2010, Éditions Flammarion 2012 pour la traduction française.

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2 juillet 2022 6 02 /07 /juillet /2022 17:15

 

 Jonathan Franzen aux prix 2010 du National Book Critics Circle .
Jonathan Franzen, 2010

Chip était frappé par les vastes similitudes  entre la Lituanie du marché noir et l'Amérique de l'économie de marché. Dans les deux pays, la richesse était concentrée entre les mains d'une poignée de gens ;  toute distinction sérieuse entre les secteurs privés et publics  avait disparu ;  les capitaines du commerce vivaient dans une anxiété fiévreuse qui les poussait à étendre implacablement leurs empires ; les citoyens ordinaires vivaient dans une crainte fiévreuse du licenciement et une confusion fiévreuse quant à savoir quel puissant intérêt privé possédait quelle institution autrefois publique un jour donné ; et l'économie était largement alimentée par l'insatiable appétit de l'élite pour le luxe. ( À Vilnius, au mois de novembre de cet automne lugubre, cinq oligarques criminels employaient à eux seuls des milliers de menuisiers, de maçons, d'artisans, de cuisiniers, de prostituées, de barmen, de mécaniciens automobile et de gardes du corps.) La principale différence entre l'Amérique et la Lituanie, pour ce qu'en voyait Chip, était qu'en Amérique la poignée de riches assujettissait la masse des pauvres au moyen de divertissements abrutissants et dégradants, de gadgets et de médicaments, tandis qu'en Lituanie, la poignée de puissants assujettissait la masse des perdants par la menace de la violence..."

 

Jonathan Franzen, extrait de "Les corrections", Éditions de l'Olivier, 2002, pour la traduction française.

 

 

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12 juin 2022 7 12 /06 /juin /2022 11:08

 

 

extrait du roman " Les souterrains", 1958 :

LES CRITIQUES : entre les caresses et les griffes.

 

 

Le livre que je préfère, c'est "Les souterrains", il l'a écrit en deux jours, je crois, et ça ne peut que me le rendre sympathique. dans le genre brut, c'est réussi. C'est ça qui est bien chez Kerouac, c'est le brut. Léautaud disait qu'il fallait écrire comme on parle, sans chercher à bien écrire, et il y a ça chez Kerouac..."

 

Simon Libérati

 

" Kerouac porte la même attention, la même minutie et le même enthousiasme candide à décrire les montagnes, les arbres, les sentiers, qu'un bar bondé, une bagnole dans laquelle ils vont traverser trois États ou une piaule miteuse dans laquelle il va vivre une nuit débordante de sexe. Il ya quelque chose d'extatique chez Kerouac, entre la mystique et l'éternelle immaturité qui lui fait voir du beau ou du sacré en tout. Ça a un côté rafraîchissant qui rappelle un peu Dostoïevski parfois. "

 

Cyril Dion.

 

" Bien sûr que j'ai lu Les souterrains ; J'ai même lu toutes les merdes [ que Kerouac ] a écrites. Ce type est un crétin, un abruti mystique affligé  de myopie intellectuelle. Les clochards célestes était bien loin d'être un bouquin aussi nul que Les souterrains, mais les deux sont des appendices desséchés de Sur la route - qui, de toute façon , n'est pas un roman...

 

Hunter S. Thompson.

 

" La jaquette des Souterrains signale que la jeunesse Beat estime que le comment de la vie semble plus crucial que le pourquoi. ( Je ne comprends pas leur grandiloquence ; si je me souviens bien, c'était la conviction de la plupart des générations). Mais le "comment" des garçons et des filles Beat est d'une effarante monotonie. les jours se confondent avec les nuits. Ils se pâment au son de leur musique, ils se défoncent à la bière ( une des possibilités de distraction qu'offre, me semble-t-il, l'âge tendre.), ils se bagarrent et oublient s'être battus, ils n'ont de cesse de s'entasser dans des bagnoles toutes bringuebalantes et de rouler comme des fous... On ne rit pas beaucoup chez eux, et si on se parle, c'est principalement pour se dire combien on est formidable... Le héros des Souterrains ne se lasse pas de décrire ses moments d'intimité avec la jeune beauté noire dont il est tombé amoureux - il emploie le mot "amour". Il relate ces épisodes les uns après les autres, comme les matchs d'une saison - à quoi d'ailleurs jouent-ils, ces nouveaux écrivains ? À compter les points ?

   Je crois, comme vous l'aurez peut-être subodoré, que si M Kerouac et ses disciples ne se trouvaient pas si éblouissants, aussi terriblement intellos, s'ils ne trouvaient pas qu'ils ressemblaient beaucoup au Christ, je ne serais pas d'aussi méchante humeur..."

 

Dorothy Parker.

 

 

... De la misogynie chez Kerouac ?

 

" ... J'ai toujours un peu peur des commandos de choc qui se proposent de traquer la misogynie dans la littérature. Cela me rappelle des images de lynchage, et cela m'inquiète. Le roman n'es pas le lieu de la morale. les personnages des auteurs de la Beat Generation ne se sont jamais inquiétés d'être à leur manière des " sales types " - dans la lignée de leur précurseur de  Demande à la poussière, John Fante. Quel que soit le malaise qu'on peut en éprouver, c'est ça qui est troublant et bizarrement beau, cette manière dont ils nous font entrer dans cette psyché et percevoir tout le mal qui est derrière. La part d'autodestruction. la folle liberté, la peur. " Les seuls qui m'intéressent sont les fous furieux" , écrit le narrateur de Sur la route. Je ne crois pas que la littérature soit forcément là pour se dégager des clichés, elle les brasse aussi parce qu'ils nous travaillent. Qu'on y est empêtrés. Elle rend compte de cet empêtrement.

 Elle en témoigne. la littérature n'est pas là pour exposer une vision correcte, et encore moins corrigée du monde. C'est la réalité qu'il faut changer, mais les romans, eux, sont un espace presque utopique où apprendre l'indulgence, où accéder librement et attentivement à la complexité intime de l'altérité. "

 

Chrisine Montalbetti.

 

Critiques parues dans le magazine Transfuges , mars 2022, dossier Kerouac.

 

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26 avril 2022 2 26 /04 /avril /2022 12:35
Arthur Miller vers 1997

Elle portait son pull en angora blanc. " Ce pull te fait rayonner comme un esprit dans cette lumière démente", avait dit Clément. Ils étaient sortis se promener, se tenant la main le long de ces allées sinueuses, à travers des ombres si noires qu'elles paraissaient solides. La clarté de la lune, au cours de cette nuit sans vent, la rendait bizarrement proche. " Elle doit être plus près que d'habitude, ou un truc comme ça", avait-il murmuré en plissant les yeux devant son éclat. Il aimait la poésie de la science, mais les détails étaient trop mathématiques. Sous cette lueur étonnante, ses pommettes paraissaient plus proéminentes et sa mâchoire virile avait l'air d'être sculptée. Ils avaient exactement la même taille. Elle avait toujours su qu'il l'adorait, mais seule en sa compagnie, elle pouvait sentir son appétit physique. Soudain, il l'avait entraînée dans une petite clairière au milieu des buissons et l'avait délicatement attirée sur le sol. Ils s'étaient embrassés, il avait caressé ses seins et puis baissé la main pour l'amener à écarter les jambes. Elle sentait son érection et une gêne mêlée de peur faisait croître sa tension. " Je ne peux pas, Clément", avait-elle dit, avant de l'embrasser pour s'excuser. Elle n'avait jamais autant donné d'elle-même à quiconque auparavant, et elle voulait que ce don doit négligeable.

    " Un de ces jours, nous devrons le faire." Il avait roulé sur le côté.

    " Pourquoi ?" Elle avait ri nerveusement.

    " Parce que ! Regarde ce que j'ai acheté."

   Il avait tenu un préservatif sous son nez. Elle l'avait pris et avait apprécié la douceur du caoutchouc entre le pouce et l'index. Elle essayait de ne pas penser au fait que tous les vers qu'il avait écrits sur elle - les sonnets, les villanelles, les haïkus - étaient simplement des stratagèmes pour la préparer à ce ballon de baudruche ridicule... "

 

Arthur Miller, extrait de " Le manuscrit primitif", tiré du recueil de nouvelles " Présence", 2007. Traduction Française : Éditions Robert Laffont, Paris, 2011.

 

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  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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