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15 septembre 2021 3 15 /09 /septembre /2021 22:22

" Perchée sur une barrière de bois, attendant - pour voir si une idée viendrait du dehors lui dire quoi faire

Jack Kerouac par le photographe Tom Palumbo .
Jack Kerouac

ensuite et pleine de portée et de promesses car il fallait que ce soit bien et une fois seulement - "Un seul faux pas dans le mauvais sens..." le sens de son impulsion, devrait-elle sauter d'un côté ou de l'autre de la barrière ? l'espace sans fin s'étendait dans quatre sens, des hommes morne-chapeautés allaient à leur travail dans des rues luisantes sans se soucier de la jeune fille nue cachée dans la brume, ou, s'ils s'étaient approchés et l'avaient vue, ils auraient fait cercle autour d'elle sans la toucher en attendant simplement que vienne la flicaille pour l'emmener et de tous leurs yeux las, indifférents, éteints par la pâle honte détaillant chaque partie de son corps - l'enfant nue. - Plus elle reste perchée sur sa barrière, moins elle aura le pouvoir à la fin de vraiment en descendre et de se décider...

La nuit pluvieuse clapote sur tout, embrasse partout hommes, femmes et villes en un flot unique de poésie triste -...  Elle est juchée sur la barrière, la pluie fine pose des perles sur ses épaules brunes, des étoiles dans ses cheveux, ses yeux farouches indiens-à -présent regardent fixement le Noir avec un peu de brume qui se dégage de sa bouche brune, la détresse comme des cristaux de glace sur la couverture des poneys de ses ancêtres indiens, la bruine sur le village autrefois et la fumée-de-misère qui sortait en rampant de sous le sol et quand une mère mélancolique pilait des glands pour faire de la bouillie en des millénaires sans espoir..."

 

Jack Kerouac, extrait de " les souterrains ", 1958. Éditions Gallimard, 1964 pour la traduction française.

 

 

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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 19:55
l' auteur Tommy Orange au Texas Book Festival 2018 à Austin, Texas, United States.
Tommy Orange, 2018

Nous sommes nombreux à être urbains, désormais. Moins parce que nous vivons en ville que parce que nous vivons sur internet. Dans le gratte-ciel des multiples fenêtres de navigateurs. On nous traitait d'Indiens des rues. On nous traitait de réfugiés urbanisés, superficiels, inauthentiques, acculturés, on nous traitait de pommes. Une pomme est rouge à l'extérieur et blanche à l'intérieur. Mais nous sommes le résultat de ce qu'ont fait nos ancêtres. De leur survie. Nous sommes l'ensemble des souvenirs que nous avons oubliés, qui vivent en nous, que nous sentons, qui nous font chanter et danser et prier comme nous le faisons, des sentiments tirés de souvenirs qui se réveillent ou éclosent sans crier gare dans nos vies, comme une tache de sang imbibe la couverture à cause d'une blessure faite par une balle qu'un homme nous tire dans le dos pour récupérer nos cheveux, notre tête, une prime, ou simplement pour se débarrasser de nous. 

   La première fois qu'ils nous ont attaqués avec leurs balles, nous avons continué de courir même si les balles allaient deux fois plus vite que le son de nos cris, et même quand leur chaleur et leur vitesse nous trouaient la peau, nous brisaient les os, le crâne, nous transperçaient le cœur, nous avons continué, même quand nous avons vu les balles faire ondoyer nos corps dans les airs comme un drapeau qui claque, comme tous ces drapeaux et ces édifices apparus à la place de tout ce que nous connaissions de cette terre jusque-là. Les balles étaient des prémonitions, des fantômes peuplant les rêves d'un avenir dur, fulgurant. Les balles continuèrent leur course après nous avoir transpercés, devinrent la promesse de ce qui nous attendait, la vitesse et la tuerie, la ligne dure, fulgurante, des frontières et des édifices. Ils ont tout pris et l'ont réduit en une poussière aussi fine que de la poudre à canon, ils ont tiré des coups de feu en l'air pour célébrer leur victoire, et les balles perdues se sont envolées dans un néant d'histoires écrites à l'encontre de la vérité, vouées à l'oubli. Ces balles perdues et leurs conséquences retombent sur nos corps qui ne se méfient pas, encore aujourd'hui..."

 

Tommy Orange, extrait d'un récit pour le magazine América n°9, printemps 2019.

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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 08:14

Nous sommes début février et une masse d'air froid en provenance de l'Arctique a gagné le nord des États-

Jim Fergus au Livre sur les Quais 2019
Jim Fergus, 2019

Unis. Une tempête de neige se prépare tandis que je roule vers l'est sur l'Interstate I-80, en direction de Lame Deer, dans le Montana, où se trouve la réserve des Cheyennes du Nord.  Il y a longtemps que je ne suis pas revenu ici à cette époque de l'année. Plusieurs raisons m'y amènent - les recherches que j'effectue pour mon prochain roman, et j'ai également besoin de rafraîchir mes souvenirs des grandes plaines en hiver. Surtout, je veux rendre visite à une aînée de la tribu, dite Grand-Mère Margaret ou Red Spider Woman, dont plusieurs amis m'ont parlé...

   Les Cheyennes croient que tout ce qui est produit sur terre continue d'exister dans la terre et, au cours de mes voyages dans ce pays hanté, j'en suis venu à le croire aussi. Il est impossible de traverser ce territoire sans ressentir la présence des tribus qui le peuplaient - les esprits de toutes les générations qui y ont vécu, aimé, combattu, chassé, dansé, s'y sont éteintes et reproduites, et s'élèvent quasiment du sol...

   Il neige encore aux abords de Lame Deer et le thermomètre descend. Comme on ne peut se fier au GPS dans la réserve, GMM ( Grand-Mère Margaret ) m'a soigneusement indiqué le chemin à prendre  au sortir de la ville, dont une partie emprunte des routes de terre non signalées. Faute de visibilité dans les tourbillons de neiges, et en l'absence de traces de pneus ou de panneaux, je suis obligé de deviner le tracé de la route. Je retrouve espoir en apercevant des lumières qui, à distance, percent vaguement le blizzard.  En progressant avec prudence, je distingue bientôt une silhouette sombre, enveloppée dans une couverture, immobile sur le porche d'une maison. J'en ai un frisson dans le dos...

   Je monte les quelques marches de bois et je suis accueilli sur le perron par une femme avenante de soixante-huit ans, solide, à la peau hâlée, qui fait plus jeune que son âge. Les Cheyennes s'appelaient autrefois le Beau Peuple... Je retire mes chaussures dans l'entrée.

  " Venez près du feu, me dit-elle. Il faut que je vous bénisse."

   Elle ramasse quelques tisons de cèdre dans une petite pelle métallique et, de l'autre main, se munit d'un éventail rituel, orné de perles et de plumes rectrices de faisan. Tel un peintre, elle se tient devant moi avec sa palette remplie de braises, son éventail en guise de pinceau, et m'applique agilement de la fumée sur le corps en m'orientant vers les Quatre directions. Chargées de fumée, les plumes effleurent mes épaules, ma poitrine, mes bras et mes jambes. Puis Margaret place mes mains contre mes flancs, les paumes ouvertes vers elle, les purifie également, et pose légèrement la main droite sur mon cœur. Après le long trajet en voiture dans ces conditions exécrables, ses gestes sont curieusement apaisants. La fumée et la caresse des plumes me libèrent du stress, et la main de GMM sur mon cœur a pour effet de le calmer. Le rituel ne dure qu'une ou deux minutes, un profond sentiment de paix me gagne et je dois l'admettre : je suis en présence d'une femme-médecine cheyenne, qui opère sa magie sur moi...

   À moins de venir le constater par eux-mêmes, la plupart des Américains ne peuvent réellement comprendre à quel point la communauté indienne a été spoliée par nos agissements.  Il y a seulement un siècle et demi environ, nous l'avons massacrée. Nous avons volé ses terres, sa culture, ses langues, et parqué les survivants dans des réserves. Voilà le traumatisme historique qu'évoque GMM, et - c'est assez remarquable pour le souligner - sans amertume. Margaret est une conciliatrice...

   Le dernier matin avant de partir, je donne à Margaret un exemplaire de mes deux romans chez les Cheyennes. Compte tenu du mouvement récent qui, aux États-Unis, dénonce l'"appropriation culturelle", il est aujourd'hui mal vu d'écrire à propos d'une race, d'un sexe ou d'une identité autres que le sien ou la sienne. C'est pourquoi je suis légèrement embarrassé en faisant ce cadeau.

   "Si vous les lisez, lui dis-je, vous me pointerez toutes les erreurs que je commets au sujet de votre peuple. " 

   Elle retourne les livres et parcourt les textes de présentation. Puis elle les glisse soigneusement sur la table devant elle et place sa main sur la couverture de Mille femmes blanches aussi doucement que, lors de sa bénédiction quotidienne, elle l'a posé sur mon cœur. Alors elle me regarde dans les yeux, d'un regard pénétrant qui sonde le fond de mon âme. J'ai devant moi une grand-mère thérapeute et femme-médecine qui, bien que nous ayons à peu près le même âge, me parle comme ses grands-parents s'adressaient à leurs petits-enfants.

   " Vous n'avez aucune raison de vous excuser. Vous avez écrit ces livres, c'est votre oeuvre et celle de personne d'autre. Cela représente sûrement un travail très dur et très long. Vous devriez être fier de vous."

     Et voilà. Ses paroles affectueuses me donnent l'impression d'être important..."

 

Jim Fergus : extraits du récit " La réserve en hiver", paru dans le magazine América n° 9, printemps 2019.

 

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 17:57
William Faulkner.

  " Je pouvais faire un peu de tout - conduire des bateaux, peindre des maisons, piloter des avions. Je n'ai jamais eu besoin de beaucoup d'argent parce que la vie n'était pas chère à La Nouvelle Orléans à l'époque, et tout ce que je voulais, c'était un endroit pour dormir, un peu de nourriture, du tabac et du whisky. Il y avait beaucoup de choses que je pouvais faire un jour ou deux en gagnant ainsi suffisamment d'argent pour tenir jusqu'à la fin du mois. Par tempérament, je suis un vagabond et un clochard. Je ne désire pas assez d'argent pour travailler afin d'en avoir. À mon sens, c'est dommage qu'il y ait autant de travail dans le monde. Une des choses les plus tristes c'est que la seule chose qu'un homme puisse faire huit heures par jour, jour après jour, c'est travailler. On ne peut pas manger huit heures par jour ni boire huit heures par jour ni faire l'amour huit heures par jour - tout ce que vous pouvez faire pendant huit heures, c'est travailler. Ce qui est la raison pour laquelle l'homme se rend et rend tout le monde misérable et malheureux. "

 

William Faulkner, extrait d'entretien pour Paris Review, 1956.

Paris review anthologie, volume2, Christian Bourgois, 2011

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

  

 

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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 11:30
Bret Easton Ellis au LA Times Festival of Books 2010.
Bret Easton Ellis, 2010.

 

Avons- nous encore besoin d'artistes dans ce monde numérique ? ... Quelle question intéressante ! Absolument pas une question américaine. Très française, cette question. Je veux dire : jamais aucun journaliste américain ne m'a demandé cela, et c'est pourtant une question capitale. Ai-je besoin d'un artiste ?

... Est-ce que les jeunes des années 2020 en auront besoin ? Eh bien, je ne sais pas. Je pense que non. Le monde numérique dans lequel grandit la jeunesse actuelle n'est que distraction. Les jeunes d'aujourd'hui ont besoin de distractions. Mais est-ce le rôle de l'artiste de vous distraire ? Antonioni, le Velvet Underground ou Philip Roth sont-ils là pour vous distraire ? Je ne crois pas, non. La relation que les jeunes entretiennent à l'art est  très différente de la mienne... Qu'est-ce qui est plus important pour un jeune d'aujourd'hui : passer des heures dans un grand roman de Philip Roth. ou suivre le nouveau super compte Instagram dont parlent ses "amis" sur les réseaux sociaux ?... Voilà. Instagram et les réseaux sociaux vont prendre le relai du roman. Moi, cela me semble désastreux. Mais je ne crois pas que Todd ( le compagnon de Bret Easton Ellis, ndlr ) soit de cet avis. "

 

Bret Easton Ellis : extrait d'un entretien avec François Busnel, pour le magazine "América" n° 9, printemps 2019.

 

 

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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 12:48

C'était la veille de Noël. On rentrait à la maison. Tommy et moi, à l'arrière de la grande camionnette de Quinn, la nouvelle White. Hormis quelques commandes qu'on n'avait pas pu livrer, les immenses paniers étaient enfin vides. Minuit approchait, et nous nous prélassions sur les coussins qui servent à recouvrir les paniers afin de les protéger du gel. La camionnette filait vers le sud tandis que, épuisés, nous pouffions de rire à chaque remarque stupide. Une série de cahots nous apprît qu'on traversait les rails du tramway de la 125e Rue déserte.  De temps à autre, les phares des véhicules venant en sens inverse éclairaient le visage d'Irlandais de Tommy avec ses lèvres minces et ses dents écartées. Demain, c'était Noël. Demain, personne ne travaillait...

   - Quelle adresse t'as dit, déjà ? 119e Rue ? demanda Quinn.

   - Ouais."

  Quelques minutes plus tard, on arrivait à la petite épicerie A & P au carrefour, dans laquelle brillait encore une faible lueur bleutée. Quinn s'arrêta, descendit et vint ouvrir les portes arrières. "Brrr", fit-il en carrant les épaules dans le froid, puis il attendit que je sorte, les mains étrangement croisées à hauteur de son visage, comme en un geste de prière.

   "Merci, Quinn, dis-je en sautant à terre.

   - Joyeux Noël.

   - Hein ? Ah ouais. Joyeux Noël, Quinn.

   - Joyeux Noël,Ira ! cria Tommy de l’intérieur du véhicule, agitant la main dans la pénombre.

  - Ouais, joyeux Noël, toi aussi."

  Quinn claqua la porte, puis alla se réinstaller au volant. La camionnette démarra et je la suivis un instant des yeux : elle accéléra et ne fut bientôt plus que deux points rouges qui s'éloignaient au milieu des piliers. Le temps que j'arrive sous le pont  et les points rouges se trouvaient en haut de la colline, sur la 116Rue. Lorsque j'atteignis l'immeuble sombre qui faisait l'angle, ils avaient disparu.

   119Rue. Après minuit, déserte, familière et pourtant étrangère. Les talons de mes chaussures résonnant sur le pavé, je me dirigeai à pas lourds vers le perron de chez moi. Jamais je n'avais vu autant d'étoiles, des étoiles qui parsemaient le ciel et qui scintillaient, aussi serrées que les trous de la râpe de Ma. Drugstore plongé dans le noir, confiserie plongée dans le noir, perron devant moi plongé dans le noir, et fenêtres noires au-dessus de ma tête. Seul brillait le petit réverbère un peu plus loin. Après la crise de fou rire à l'arrière de la camionnette, après tant d'heures passées ensemble, je me retrouvais seul. Après tant de monte-plats, de sous-sols, d'escaliers de service, après avoir rencontré tant de domestiques et reçu tant de merci, le silence, la lassitude.

   Et peut-être même la tristesse en dépit de la monnaie qui tintait dans ma poche. " Il y a quelque chose pour toi dans la caisse à provisions. Joyeux Noël." Serait-ce que je me sentais de nouveau oublié, exclu, victime d'une espèce d'ostracisme naturel ?... Je grimpai les marches de pierre du perron, passai devant la rangée de boîtes aux lettres en cuivre toutes cabossées et pénétrai dans le long couloir silencieux au bout duquel, au pied de l'escalier, la petite ampoule électrique diffusait une lumière blafarde.    Création de mon imagination exacerbée par la fatigue, sur le palier du dessus, brandissant sa crosse, se dressait le pape vêtu d'une robe de brocart qui luisait dans l'ombre. Je réprimai un frisson et montai vers lui. Il disparut. J'arrivai devant la fenêtre noire près de laquelle s'était tenue la silhouette. On ne voyait rien au travers. Bon sang ! c'était toujours le même problème : seul, seul. Fouillant dans ma poche à la recherche de ma clé, je puisai une  piètre consolation dans la présence des pièces de monnaie. Noël pour le monde entier, Noël pour les flics irlandais et les concierges irlandais, Noël pour les coiffeurs italiens et les marchands de glace italiens, Noël pour les balayeurs en uniforme blanc. 

   J'entendais les mots " joyeux Noël "résonner dans ma tête. Bon sang ! que j'étais fatigué ! Et seul !

 

Henry Roth : extrait de : "À la merci d'un courant violent" , Éditions de l'Olivier, 1994

  

 

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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 23:50

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12 septembre 2020 6 12 /09 /septembre /2020 17:45
W. Faulkner, 1954, photo Carl Van Vetchen
W. Faulkner, 1954

Nous avons tous échoué par rapport à notre rêve de perfection. Je nous classe donc sur la base de notre splendide échec à accomplir l'impossible. Je pense que si je pouvais récrire toute mon œuvre , je suis persuadé que je ferais bien mieux, ce qui est l'état d'esprit le plus sain pour un artiste. C'est pour cela qu'il continue à travailler,à essayer encore ; il croit chaque fois que cette fois il va y arriver, il va réussir. Bien entendu, ce ne sera pas le cas, c'est pour cela que c'est un état d'esprit sain. S'il réussissait, s'il parvenait à faire coïncider l'œuvre et l'image, le rêve, il ne lui resterait rien d'autre à faire que de se trancher la gorge, sauter de l'autre côté de ce pinacle de perfection vers le suicide. Je suis un poète raté. Peut-être tous les écrivains veulent-ils écrire d'abord de la poésie, constatent qu'ils ne le peuvent pas et essaient ensuite  les nouvelles, la forme la plus exigeante après la poésie. Et, échouant à cela aussi, c'est alors qu'ils se lancent dans l'écriture de romans."

 

Le tonnerre et la musique de la prose.

 

 " Un écrivain a besoin de trois choses : l'expérience, l'observation et l'imagination, et deux d'entre elles - parfois même une seule - peuvent compenser l'absence des autres. Avec moi, une histoire commence généralement avec une idée, un souvenir ou une image mentale. L'écriture d'une histoire consiste simplement à élaborer ce moment, à expliquer pourquoi il s'est produit et ce que cela a entraîné. Un écrivain tente de créer des personnes vraisemblables dans des situations émouvantes crédibles de la façon la plus émouvante qu'il peut. De toute évidence, il doit utiliser comme l'un de ses outils l'environnement qu'il connaît. Je dirais que la musique est le moyen d’expression le plus facile, dans la mesure où c'est ce qui est venu en premier dans l'expérience et l'histoire de l'homme. Mais puisque les mots sont mon talent, je dois m'efforcer d'exprimer maladroitement en mots ce que la pure musique aurait bien mieux exprimé. C'est-à-dire que la musique exprimerait les choses mieux et plus simplement, mais je préfère utiliser les mots, comme je préfère lire plutôt qu'écouter. Je préfère le silence au son, et l'image produite par les mots surgit dans le silence. Je veux dire, le tonnerre et la musique de la prose se produisent en silence."

 

William Faulkner, extrait d'entretien pour Paris Review, 1956.

Paris review anthologie, volume2, Christian Bourgois, 2011

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 21:51
portrait photographique en noir et blanc de l'écrivain F.Scott Fitzgerald. Avec l'aimable autorisation de la Minnesota Historical Society
F. Scott Fitzgerald, 1920

... J'ai une théorie sur les gens d'ici. Je pense qu'ils sont en train de se frigorifier.

   - Comment ? 

   - Je pense qu'ils sont de plus en plus semblables aux Suédois. Comme les personnages d'Ibsen. Ils sont de plus en plus sinistres et mélancoliques. C'est à cause de ces longs hivers. Avez-vous lu quelque chose d'Ibsen ?

   Elle secoua la tête.

   - On trouve chez ses personnages une sorte de rigidité songeuse ; ils sont francs, directs, étroits, tristes, dépourvus de capacités à éprouver de grandes joies ou de grandes peines.

   - Incapables de larmes ou de sourires ?

   - Exactement. C'est ma vieille théorie. Voyez-vous, il y a des milliers de Suédois ici. Ils y viennent sans doute parce que le climat est proche de celui de leur pays, et le mélange des races s'est fait peu à peu. Il n'y en a pas plus d'une demi-douzaine ici ce soir - mais... nous avons eu quatre gouverneurs d'État suédois. Est-ce que je vous ennuie ?

   - Vous m'intéressez énormément.

   - Votre future belle-sœur est à moitié suédoise. personnellement, je l'aime bien, mais je pense qu'en général les Suédois nous marquent beaucoup trop. Les Scandinaves vous savez, ont le plus fort taux de suicide du monde.

   - Pourquoi restez-vous dans un pays aussi déprimant ? 

   - Oh, ça ne m'atteint pas. Je suis presque tout le temps enfermé, et je crois que les livres m'importent plus que les gens.

   - Mais les écrivains disent tous que le Sud est tragique, si, vous savez bien : les señoritas espagnoles, les dagues et la musique envoûtante.

   Il secoua la tête.

   - Non, les races nordiques sont les races tragiques - elles ne se permettent pas le luxe des larmes..."

 

Francis-Scott Fitzgerald : Extrait de "Le palais de glace" 1920.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

   

 

 

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 10:26
Manhattan, Canal Street

C'étaient toutes sortes de sorties, presque toujours à tous les deux, de temps en temps avec des amis d'Amy, des films étrangers au Thalia au coin de Broadway et de la 95e Rue, Godard, Kurosawa, Fellini, des visites au Met, au Frick, au musée d'Art moderne, Beckett, Pinter et Ionesco dans de petits théâtres du Village, tout était si proche et si facile d'accès, et Amy savait toujours où aller et quoi faire, la princesse guerrière de Manhattan lui apprenait à trouver son chemin dans sa ville, qui était rapidement devenue la sienne à lui aussi. Et pourtant, malgré tout ce qu'ils faisaient et ce qu'ils voyaient, les meilleurs moments de ces samedis, c'était d'être assis dans un café et de discuter, les premiers épisodes de ce dialogue continu qui allait durer des années, des conversations qui se transformaient parfois en querelles farouches quand ils étaient d'avis différents sur le film bon ou mauvais qu'ils venaient de voir, sur l'opinion politique juste ou fausse que l'un d'eux venait d'exprimer, et cela ne dérangeait pas Ferguson de se disputer avec elle car il ne s'intéressait absolument pas aux filles mollassonnes et boudeuses, faciles à désarçonner, qui ne recherchaient que ce quelles imaginaient être les conventions de l'amour, non c'était ici du véritable amour, complexe et profond, assez souple pour permettre des désaccords passionnés, et comment aurait-il pu ne pas aimer cette fille, avec son regard inquisiteur implacable, son rire retentissant, cette Amy Schneiderman si tendue et si intrépide qui allait devenir un jour correspondante de guerre ou révolutionnaire ou médecin des pauvres. Elle avait seize ans, bientôt dis-sept. Le tableau blanc n'était plus complètement vide mais elle était assez jeune pour savoir qu'elle pouvait encore effacer les mots qu'elle y avait écrits, les effacer et repartir à zéro si l'envie lui en prenait..."

 

Paul Auster : extrait de "4321" Éditions Actes Sud, 2018

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak  :

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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