Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
26 avril 2022 2 26 /04 /avril /2022 12:35
Arthur Miller vers 1997

Elle portait son pull en angora blanc. " Ce pull te fait rayonner comme un esprit dans cette lumière démente", avait dit Clément. Ils étaient sortis se promener, se tenant la main le long de ces allées sinueuses, à travers des ombres si noires qu'elles paraissaient solides. La clarté de la lune, au cours de cette nuit sans vent, la rendait bizarrement proche. " Elle doit être plus près que d'habitude, ou un truc comme ça", avait-il murmuré en plissant les yeux devant son éclat. Il aimait la poésie de la science, mais les détails étaient trop mathématiques. Sous cette lueur étonnante, ses pommettes paraissaient plus proéminentes et sa mâchoire virile avait l'air d'être sculptée. Ils avaient exactement la même taille. Elle avait toujours su qu'il l'adorait, mais seule en sa compagnie, elle pouvait sentir son appétit physique. Soudain, il l'avait entraînée dans une petite clairière au milieu des buissons et l'avait délicatement attirée sur le sol. Ils s'étaient embrassés, il avait caressé ses seins et puis baissé la main pour l'amener à écarter les jambes. Elle sentait son érection et une gêne mêlée de peur faisait croître sa tension. " Je ne peux pas, Clément", avait-elle dit, avant de l'embrasser pour s'excuser. Elle n'avait jamais autant donné d'elle-même à quiconque auparavant, et elle voulait que ce don doit négligeable.

    " Un de ces jours, nous devrons le faire." Il avait roulé sur le côté.

    " Pourquoi ?" Elle avait ri nerveusement.

    " Parce que ! Regarde ce que j'ai acheté."

   Il avait tenu un préservatif sous son nez. Elle l'avait pris et avait apprécié la douceur du caoutchouc entre le pouce et l'index. Elle essayait de ne pas penser au fait que tous les vers qu'il avait écrits sur elle - les sonnets, les villanelles, les haïkus - étaient simplement des stratagèmes pour la préparer à ce ballon de baudruche ridicule... "

 

Arthur Miller, extrait de " Le manuscrit primitif", tiré du recueil de nouvelles " Présence", 2007. Traduction Française : Éditions Robert Laffont, Paris, 2011.

 

Partager cet article

Repost0
22 avril 2022 5 22 /04 /avril /2022 17:22

 

Elle pensa qu'il serait bon que Hazel s'occupât à quelque travail manuel, quelque chose qui le sortirait de

Flannery O' Connor, 1947

lui-même et le mettrait en contact avec le monde réel. Elle était sûre qu'il n'avait plus aucun lien avec ce monde. Parfois même, elle n'était pas sûre qu'il en connût l'existence. Elle lui suggéra de se procurer une guitare et d'apprendre à en jouer. Elle se voyait très bien assise près de lui sur la véranda, le soir, et l'écoutant jouer. Elle avait acheté deux plantes grasses pour isoler un peu de la rue le coin de la véranda où ils s'asseyaient, et il lui semblait que les sons qu'il tirerait de sa guitare, derrière ces plantes vertes, lui enlèveraient son aspect de cadavre. Elle le lui suggéra, mais cette suggestion resta toujours sans réponse.

    Sa chambre et sa pension une fois payées, il lui restait un bon tiers du chèque du gouvernement, mais, autant qu'elle en pouvait juger, il ne dépensait rien. Il ne fumait pas et ne buvait pas de whisky. Il ne pouvait faire qu'une chose avec tout cet argent : le perdre. Elle pensait aux profits que pourrait réaliser sa veuve, s'il en laissait une. Elle avait vu de l'argent tomber de sa poche sans qu'il se baissât pour le ramasser. Un jour qu'elle faisait sa chambre, elle trouva quatre billets d'un dollar et de la menue monnaie dans la corbeille à papier. Il rentra d'une de ses promenades à ce moment là : " Mr Motes, dit-elle, il y a un dollar et de la monnaie dans votre corbeille. Vous savez bien où elle se trouve, votre corbeille. Comment avez-vous pu vous tromper comme ça ?

    - Ça me restait, répondit-il, j'en avais pas besoin."

    Elle se laissa tomber sur la chaise. " Vous en jetez comme ça tous les mois ? demanda-t-elle au bout d'un instant.

   - Seulement quand il en reste, dit-il...

   

 

Flannery O' Connor : extrait de "La sagesse dans le sang", Éditions Gallimard, 1959.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

Partager cet article

Repost0
17 février 2022 4 17 /02 /février /2022 23:07

En 2001, la question de la diversité ne se posait même pas, aujourd'hui, le débat est lancé." Cette remarque du quotidien Libération, en date du 8-9 mars 2008, saluait l'augmentation (jugée encore timide) du nombre de candidats dits "' de la diversité" aux élections municipales de la même,année. Mais la gauche n'a pas le monopole de la réflexion sur la diversité en France Après tout, c'est M. Nicolas Sarkozy qui avait proposé d'inscrire cette valeur dans le préambule de la Constitution; le chef de l'État entendait en effet "accélérer puissamment" l'expression de la "diversité ethnique" au sein des élites...

   Certes, la situation française comporte ses particularités : de l'après-guerre jusqu'à la fin des années 1970, les courants dominants de la gauche se préoccupaient exclusivement d'égalité économique. Les questions relatives au féminisme, au racisme, à l'homosexualité, etc, étaient ravalées au rang de "contradictions secondaires" ou simplement ignorées. Mais, depuis un quart de siècle, la situation a évolué au point de renverser l'ordre des priorités : à partir du tournant libéral de 1983, la lutte contre les discriminations (illustrée en particulier par SOS Racisme) a remplacé la "rupture avec le capitalisme" dans la hiérarchie des objectifs. Dès lors qu'il s'est souvent substitué ( au lieu de s'y ajouter) au combat pour l'égalité, l'engagement en faveur de la diversité a fragilisé les digues politiques qui contenaient la poussée libérale.

    La volonté d'en finir avec le racisme et le sexisme s'est révélée compatible avec le libéralisme économique, alors que la volonté de réduire - sans même parler de combler - le fossé entre les riches et les pauvres ne l'est pas. En même temps qu'elle affichait son engagement en faveur de la diversité (en combattant les préjugés, mais aussi en célébrant les "différences"), la classe dirigeante française a accentué son penchant libéral. Ce dernier mouvement, caractéristique de la droite, se retrouve fréquemment chez des gens qui se proclament de gauche. En fait, à mesure que la question de l'"identité nationale" affermit son emprise sur la vie intellectuelle française, elle masque l'augmentation des inégalités économiques qui caractérise le néolibéralisme.

    Mon intention ici n'est évidemment pas de soutenir que la discrimination positive ( ou l'engagement pour la diversité en général) accroît les inégalités. Il s'agit plutôt de montrer que la conception de la justice sociale qui sous-tend le combat pour la diversité repose elle-même sur une conception néolibérale. Il s'agit d'ailleurs d'une parodie de justice sociale qui accepte les injustice générées par le capitalisme. Et qui optimise même le système économique en distribuant les inégalités sans distinction d'origine ni de genre. La diversité n'est pas un moyen d'instaurer l'égalité; c'est une méthode de gestion de l'inégalité...

 

 

    Que peut bien signifier le fait que des représentants du monde des affaires et des descendants de "grands parents(...) mis en esclavages , colonisés, animalisés" partagent la même vision du monde ? Que la diversité "dans son acception la plus large (origines ethniques, sexe, handicap, âge, orientation sexuelle) a acquis ce que le quotidien financier les Échos (22 février 2008) appelle un statut d' "impératif économique", et que la gauche se montre aussi prompte que la droite à s'enthousiasmer pour ce nouvel "impératif"

   En d'autres termes, la logique selon laquelle les questions sociales fondamentales portent sur le respect des différences identitaires et non sur la réduction des différences économiques commence à s'épanouir en France  comme naguère aux États-Unis. Ici comme là-bas, la droite néo-libérale s'est enfin trouvé une gauche néo-libérale qui réclame ce que la droite n'est que trop heureuse de lui accorder...

 

   Non contents de prétendre que notre vrai problème est la différence culturelle, et non la différence économique, nous nous sommes mis en outre à traiter cette dernière comme si elle était elle-même une différence culturelle. Ce qu'on attend de nous, aujourd'hui, c'est que nous nous montrions plus respectueux envers les pauvres et que nous arrêtions de les considérer comme des victimes - ce serait faire preuve de condescendance à leur égard, dénier leur "individualité". Or, si nous parvenons à nous convaincre que les pauvres ne sont pas des personnes en demande d'argent mais des individus en demande de respect, alors c'est notre "attitude" à leur égard, et pas leur pauvreté, qui devient le problème à résoudre. Nous pouvons dès lors concentrer nos efforts non plus sur la suppression des classes mais sur l'élimination de ce que nous, Américains, appelons le "classisme". Le "truc", en d'autre termes, revient à analyser l'inégalité comme une conséquence de nos préjugés plutôt que de notre système social : on substitue ainsi au projet de créer une société plus égalitaire celui d'amener les individus ( nous et, en particulier, les autres) à renoncer à leur racisme, à leur sexisme, à,leur classisme et à leur homophobie.

   Cette stratégie, libre à la France de l'adopter elle aussi. Et de se livrer aux controverses qui la nourrissent. Ainsi, la polémique autour de la mémoire et de l'histoire de France offre un modèle indéfiniment reproductible. Pendant que la gauche "mouvementiste" déplore - par la voie des Indigènes - que la France néglige complètement " la réhabilitation et la promotion de nos histoires dans l'espace public" , la droite conservatrice - par la voix d'Alain Finkielkraut et consorts - estime que les Indigènes devraient soit considérer l'histoire de France comme leur histoire, soit se rappeler qu'"ils ont le droit de partir". Mais les chefs d'entreprise, y compris ceux qui ont suivi les cours de Finkielkraut à l'École polytechnique, n'ont aucune envie de voir toute cette main-d'oeuvre bon marché exercer son "droit de partir", car ils comprennent vite que manifester son respect pour les gens - pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite - revient bien moins cher que leur verser un bon salaire...

 

Walter Benn Michaels : extraits de " La Diversité contre l'égalité", Éditions raison d'Agir, paris, 2009, repris dans l'article du même auteur pour  le magazine du  Monde Diplomatique " manière de voir" n°166, Août-Septembre 2019.

 

 

Partager cet article

Repost0
28 décembre 2021 2 28 /12 /décembre /2021 23:19

 

Sûrement les poissons n'ont pas découvert l'eau

ni les oiseaux l'air. Les hommes ont en partie bâti

des maisons parce que les étoiles les gênaient

et inculqué des âneries à leurs enfants

Parce qu'ils avaient massacré le dieu en eux.

Le politicien debout sur les marches de l'église

adore la grandeur de cette stupidité,

ampoule grillée qui jamais n'imagina le soleil.

 

 

Jim Harrison : extrait du recueil de poèmes "Une heure de jour en moins", 1965-2010, Éditions Flammarion 2012 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

Partager cet article

Repost0
23 décembre 2021 4 23 /12 /décembre /2021 22:36

La pelouse devant la maison à colombages était mouillée., l'herbe odorante. Ou était-ce la terre elle-même qui sentait le frais ? Dans l'atmosphère clarifiée, purgée par la lune, il vit Shula approcher, qui le cherchait.

   " Pourquoi tu n'es pas couché ?

  Elle lui donna la couverture en tricot d'Elya pour lui tenir chaud, et il se mit au lit.

  Pénétré du sentiment d'appartenir à une drôle d'espèce qui a organisé à ce point-là sa planète. À cette masse de créatures ingénieuses dont environ la moitié dort sur des oreillers, emmitouflée dans des draps, des couvertures, sous des couvre-lits. Ceux qui veillent, à l'exemple d'une équipe au travail, font fonctionner les machines du monde, et tout monte, descend, tourne et roule grâce à des calculs précis au milliardième de degré, les enveloppes des machines enlevées, remplacées, les trajectoires de millions de kilomètres calculées. Par ces génies, les éveillés. Les dormeurs, les brutes, les fantaisistes rêvent. Puis ils se réveillent, et l'autre moitié va se coucher.

   Et c'est ainsi que la brillante race humaine fait marcher le globe en orbite. 

   Il rejoignit les autres dormeurs pour un temps..."

 

Saul Bellow, extrait de " La planète de Mr Sammler", 1969/70,  , Éditions Gallimard, 2012, pour la traduction française.

Partager cet article

Repost0
20 décembre 2021 1 20 /12 /décembre /2021 17:47
Toni Morrison, Town Hall, New York 26 février 2008 par Angela Radulescu, Flickr.com.
Toni Morrison, Town Hall, New York 26.02. 2008 par Angela Radulescu

 

" Imaginez, visualisez comment ce serait de savoir que votre confort, vos amusements et votre sécurité ne reposent pas sur la privation d'autrui. c'est possible. mais pas si nous sommes attachés à des paradigmes dépassés, à une réflexion moribonde qui n'a pas été précédée ni parsemée de rêve. C'est possible, et c'est à présent indispensable. indispensable, car si vous ne nourrissez pas les affamés, ils vous mangeront, et leur façon de manger est aussi variée qu'elle est féroce. Ils mangeront vos maisons, vos quartiers, vos villes ; ils dormiront dans vos vestibules, vos allées, vos jardins, à vos carrefours. Ils mangeront vos revenus, parce qu'il n'y aura jamais assez de prisons, ni de halls, ni d'hôpitaux, ni de foyers temporaires pour les loger. Et dans leur quête de votre genre de bonheur, ils mangeront vos enfants, les rendront abrutis, terrifiés et désireux à tout prix d'avoir la vie endormie que peuvent offrir les stupéfiants. Peut-être avons-nous déjà abandonné l'intelligence créatrice de deux tiers d'une nouvelle génération à ce sommeil violent et empoisonné : torpeur si brutale qu'ils ne peuvent s'en éveiller de peur de s'en souvenir ; sommeil d'une insouciance si hébétée qu'il transforme notre état de veille en effroi.

   Il est possible de vivre sans défendre la propriété ni la céder, mais nous ne vivrons jamais de la sorte, à moins que notre réflexion ne soit criblée de rêves. Et c'est à présent indispensable, car si vous n'éduquez pas ceux qui n'ont pas d'instruction en leur transmettant le meilleur de ce que vous avez, si vous ne leur offrez pas l'aide, la courtoisie et le respect que vous avez acquis en vous instruisant, ils s'éduqueront eux-mêmes, et les choses qu'ils enseigneront ou celles qu'ils apprendront ébranleront tout ce que vous savez. Par "éducation", je n'entends pas entraver l'esprit, mais le libérer ; par "éducation", je n'entends pas transmettre des monologues, mais s'engager dans des dialogues. Écouter, supposer parfois que j'ai une Histoire, une langue, une opinion, une idée, une spécificité. Supposer que ce que je sais peut être utile, peut mettre en valeur ce que vous savez, l'enrichir ou le compléter. Ma mémoire est aussi nécessaire à la vôtre que votre mémoire l'est à la mienne. Avant de chercher un "passé utilisable", nous devrions tout savoir du passé. Avant de commencer à "réclamer un héritage", nous devrions savoir exactement ce qu'il est : dans sa totalité et d'où il vient. En matière d'éducation, il n'y a pas de minorités : seulement une réflexion mineure. Car si l'éducation exige des cours mais non du sens, si elle ne doit s'occuper de rien d'autre que de carrières, si elle ne doit s'occuper de rien d'autre que de définir et de ménager la beauté, ou d'isoler des biens en s'assurant que l'enrichissement est le privilège de l'élite, elle peut s'arrêter à la fin du cours élémentaire ou au VIe  siècle, où on l'avait maîtrisée. Le reste n'est que consolidation. La fonction de l'éducation au XXsiècle doit consister à produire des êtres humains empreints d'humanité. À refuser de continuer à produire génération sur génération d'individus formés à prendre des décisions commodes plutôt qu'humaines...

   Eh bien, à présent, vous pouvez vous demander : Qu'est-ce que tout cela ? Je ne veux pas sauver le monde ? Et ma vie ? Je n'ai pas demandé à venir. Je n'ai pas demandé à naître. Ah bon ? Moi, je vous dis que si. Non seulement vous avez demandé à naître, mais vous avez insisté pour avoir votre vie. Voilà pourquoi vous êtes ici. pas d'autre raison. Il était trop facile de ne pas être. Maintenant que vous êtes ici, vous devez faire quelque chose que vous respectez, n'est-ce pas ? ce ne sont pas vos parents qui vous ont rêvés : c'est vous. Je ne fais que vous inciter à poursuivre le rêve que vous avez commencé. Car rêver n'est pas irresponsable : c'est une activité humaine de premier ordre. Ce n'est pas du divertissement : c'est du travail. Quant Martin Luther King a dit : "Je fais un rêve", il ne jouait pas, il était sérieux. Quand il l'a imaginé, visualisé, crée dans son propre récit, ce rêve a commencé à exister, et nous aussi devons faire ce rêve, afin de lui donner du poids, l'étendue et la longévité qu'il mérite. Ne laissez personne, personne, vous persuader que le monde est ainsi fait et que, par conséquent, c'est ainsi qu'il doit être. Il doit être tel qu'il devrait être. Le plein emploi est possible. Postuler une force de travail de vingt à trente pour cent de la population à venir représente une profonde avarice, et non une mesure économique équitable.

   Toutes les écoles publiques peuvent être des environnements d'apprentissage sûrs, favorables et accueillants. Personne, ni les enseignants, ni les élèves, ne préfère la bêtise et, dans certains endroits, de tels environnements ont déjà été construits.

   Les envies de suicide peuvent être éradiquées. Aucun drogué ni aucun candidat au suicide ne veut en être un.

   Ennemis, races et nations peuvent vivre ensemble. Même moi, au cours des quarante dernières années, j'ai vu des ennemis nationaux fâchés à mort devenir des amis chaleureux qui se soutenaient mutuellement, et quatre amis nationaux devenir de ennemis. Il ne faut pas quarante ans pour être témoin de cela. Toute personne de plus de huit ans a été témoin de la nature pratique, commerciale, presque capricieuse des amitiés nationales. J'ai vu affecter des ressources à la cause des personnes privées de leurs droits, des discrédités et des malchanceux, et avant que nous n'ayons pu récolter les fruits de ces ressources, avant que la législation mise en place n'ait pu faire son oeuvre ( vingt ans ? ), on l'a démantelée. C'est comme suspendre l'Union en 1796 parce qu'il y avait des problèmes. Construire un pont jusqu'à la moitié et dire qu'on ne peut pas aller d'ici à là-bas.

   Cet engagement résolu doit être rêvé à nouveau, repensé, réactivé, par vous et par moi. Autrement, à mesure que le racisme et le nationalisme se consolideront, que les côtes et les villages deviendront et demeureront les sources des troubles et des conflits, que les aigles et les colombes planeront au-dessus des sources de richesses premières qu'il reste sur cette terre, que les armes à feu, l'or et la cocaïne détrôneront les céréales, la technologie et la médecine pour s'assurer la première place dans les échanges mondiaux, nous finirons avec un monde qui ne sera pas digne qu'on le partage ni qu'on en rêve...

   Vous allez occuper des positions importantes. Des positions dans lesquelles vous pourrez décider de la nature et de la qualité de la vie d'autrui. Vos erreurs peuvent être irrémédiables. Aussi, quand vous entrerez dans ces lieux de confiance, de pouvoir, rêvez un peu avant de réfléchir, afin que vos pensées, vos solutions, vos directions et vos choix concernant qui vit et qui ne vit pas, qui prospère et qui ne prospère pas, soient dignes de cette vie sacrée que vous avez choisi de vivre. Vous n'êtes pas sans recours. Vous n'êtes pas sans cœur. Et vous avez du temps."

 

Toni Morrison : extrait du discours de cérémonie de remise de diplômes à l'Université Sarah Lawrence, le 27 mai 1988; Tiré de l'ouvrage : "La source de l'amour propre" Éditions Christian Bourgois, 2019.

   

 

Partager cet article

Repost0
17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 18:23
Toni Morrison, 2018

 

"Ah, comment ce serait sans la haine putride dont on nous a dit  et enseigné qu'elle était inévitable parmi les humains ? Inévitable ? Naturelle ? Au bout de cinq millions d'années ? Au bout de quatre mille ans, nous n'avons rien imaginé de mieux ? lequel d'entre nous est né comme ça ? Lequel d'entre nous préfère que ce soit comme ça ? Haïr, s'emparer, mépriser ? Le racisme est une quête de savants et l'a toujours été. Ce n'est pas la gravité ni les marées océaniques. C'est l'invention de nos penseurs mineurs, de nos dirigeants mineurs, de nos lettrés mineurs et de nos entrepreneurs majeurs. On peut le désinventer, le déconstruire : son anéantissement débute par la visualisation de son absence, de sa perte, et si l'on ne peut pas le perdre tout de suite ou en le disant, on le peut en se comportant comme si, en fait, notre existence libre dépendait de lui, parce qu'elle en dépend. Si je passe ma vie à vous mépriser du fait de votre race, de votre classe sociale ou de votre religion, je deviens votre esclave. Si vous passez la vôtre à me haïr pour des raisons semblables, c'est parce que vous êtes mon esclave. Je possède votre énergie, votre peur, votre intellect. Je détermine l'endroit où vous vivez, comment vous vivez, la nature de votre travail, votre définition de l'excellence et je pose des limites à votre capacité d'aimer. J'aurai façonné votre vie. Tel est le don de votre haine : vous êtes à moi..."

 

Toni Morrison : extrait du discours de cérémonie de remise de diplômes à l'Université Sarah Lawrence, le 27 mai 1988; Tiré de l'ouvrage : "La source de l'amour propre" Éditions Christian Bourgois, 2019.

Partager cet article

Repost0
16 décembre 2021 4 16 /12 /décembre /2021 18:09
Toni Morrison, 1998, **

 

" Les forces intéressées par les solutions fascistes aux problèmes nationaux ne se trouvent pas dans un parti politique ou un autre, ni dans une aile d'un seul parti politique ou une autre. Les démocrates n'ont pas une histoire d'égalitarisme sans tâche. Les libéraux ne sont pas non plus exempts de programmes de domination. les républicains ont compté dans leurs rangs tant des abolitionnistes que des défenseurs de la suprématie blanche. Conservateurs, modérés, libéraux ; gauche, droite, gauche dure, extrême droite ; religieux, laïcs, socialistes : nous ne devons pas nous laisser piéger par ces étiquettes du genre " Pepsi-Cola" ou "Coca-Cola", car le génie du fascisme, c'est que toute structure politique peut en héberger le virus et que quasiment tout pays développé peut en devenir un foyer convenable. Le fascisme parle la langue de l'idéologie, mais il n'est en vérité que marketing : marketing visant à s' assurer le pouvoir.

   On le reconnaît à son besoin de purger, aux stratégies qu'il utilise pour ce faire et à sa terreur des programmes vraiment démocratiques. On le reconnaît à sa détermination à convertir tous les services publics en missions d'entreprises privées, toutes les associations  à but non lucratif en association réalisant des bénéfices, de sorte que le gouffre étroit, mais confortable, séparant le gouvernement et les affaires disparaît. Il transforme les citoyens en contribuables, de sorte que les individus se fâchent ne serait-ce qu'à l'idée de bien public. Il transforme les voisins en consommateurs, de sorte que la mesure de notre valeur en tant qu'êtres humains n'est plus notre humanité, notre compassion ni notre générosité, mais ce que nous possédons. Il transforme le rôle de parent en motif de panique, de sorte que nous votons contre les intérêts de nos propres enfants : contre leur système de santé, leurs études, leur protection face aux armes. Et, en effectuant ces transformations, il engendre le parfait capitaliste, individu prêt à tuer un être humain pour obtenir un produit ( une paire de baskets, un blouson, une voiture ) ou à tuer plusieurs générations pour s'assurer le contrôle de divers produits ( pétrole, médicaments, fruits, or).

   Quand nos peurs auront toutes été adaptées en feuilletons ; notre créativité, censurée ; nos idées, "mises sur le marché" ; nos droits, vendus ; notre intelligence, transformée en slogans ; notre force, diminuée ; notre intimité, vendue aux enchères ; quand la théâtralité, la valeur de divertissement et la commercialisation de la vie seront complètes, nous nous retrouverons à vivre non dans une nation, mais dans un consortium d'industries, entièrement inintelligibles à nous-mêmes, exception faite de ce que nous verrons vaguement derrière un écran."

 

Toni Morrison : extrait de "Racisme et fascisme" 1995, chronique faisant partie de l'ouvrage " La source de l'amour-propre", Christion Bourgois éditeur, 2019, pour la traduction française.

 

** Photo : John Mathew Smith ( Celebrite-photos.com ) 

Partager cet article

Repost0
14 décembre 2021 2 14 /12 /décembre /2021 18:10
Portrait photo de l'auteur canado-américain Saul Bellow utilisé pour la couverture arrière de la première édition de Herzog (1964).
Saul Bellow, 1964

Durant la guerre, je ne croyais en rien, et j'avais toujours détesté les pratiques des Juifs orthodoxes. Je constatais que la mort n’impressionnait pas Dieu. L'enfer, c'était son indifférence. Mais l'incapacité à expliquer n'est pas une raison pour ne pas croire. Du moins tant que persiste l'idée de Dieu. Pour ma part, j'aurais préféré qu'elle ne persiste pas. Les contradictions sont trop douloureuses. Pas de souci de justice ? Pas de pitié ? Dieu n'est-il que le sujet de bavardage des vivants ? Et puis nous voyons les vivants raser comme des oiseaux la surface de l'eau, et l'un d'eux va plonger pour ne pas remonter et disparaître à jamais. Et nous, à notre tour, une fois immergés, nous disparaîtrons. Seulement nous n'avons aucune preuve de l'absence de profondeur sous la surface. Nous ne pouvons même pas affirmer que nous avons de la mort une connaissance superficielle. Il n'y a pas de connaissance. Il y a le désir, la souffrance, le deuil. Ils découlent du besoin, de l'affection et de l'amour - les besoins de la créature vivante, parce qu'elle est en effet une créature vivante. Il y a aussi l'étrangeté, implicite. Et aussi le pressentiment. Les autre états sont pressentis. Rien de tout cela n'est directement connaissable. Sans le pressentiment, il n'y aurait jamais eu de questions, il n'y aurait jamais eu de savoir. Je ne suis cependant pas un observateur de la vie, ni un connaisseur, et je n'ai rien à contester. S'il le peut, l'homme consolera. Mais ce n'est pas l'un de mes buts. On ne peut pas toujours se fier aux consolateurs. Par ailleurs, j'éprouve très souvent, presque tous les jours, un fort sentiment d'éternité. C'est peut-être dû à mes singulières expériences, ou à la vieillesse. Je sois dire que je ne ressens pas cela comme participant de la vieillesse. D'autre part, cela ne me dérangerait pas qu'il n'y ait rien après la mort. Si c'est comme avant la naissance, pourquoi s'en faire ? On ne recevra plus d'information. Notre agitation de singe prendra fin. je pense que ce sont mes pressentiments de Dieu sous leurs nombreuses formes quotidiennes qui me manqueront le plus. Oui, c'est ce que je regretterai. Aussi, docteur Lal, si la Lune présente pour nous un avantage sur le plan métaphysique, j'approuverai sans réserve. En tant que projet d'ingénierie, coloniser l'espace présente peu de véritable intérêt pour moi, sinon pour la curiosité et l'ingéniosité de la chose. Certes, la motivation, la volonté d'organiser cette expédition scientifique est sûrement l'une de ces nécessités irrationnelles qui constituent la vie - cette vie que nous croyons pouvoir comprendre. Je suppose donc que nous devons faire le saut parce que tel est le destin de l'homme. S'il s'agissait d'une question rationnelle, il serait rationnel d'instaurer d'abord la justice sur notre planète. et quand nous aurions une Terre de saints et que nos aspirations se porteraient vers la Lune, nous pourrions grimper dans nos machine et nous envoler..."

 

Saul Bellow, extrait de : "La planète de Mr. Sammler", 1969/70, Éditions Gallimard, 2012, pour la traduction française.

 

Partager cet article

Repost0
10 décembre 2021 5 10 /12 /décembre /2021 23:15
Nick Flynn, 2013

 

Imaginez que vous êtes dans un avion et que vous regardez la vue par le hublot. Parfois vous ne savez pas si ce que vous voyez est le haut de la couche de nuages, ou bien des montagnes ; chaque lotissement pourrait être un cimetière, chaque rivière une pulsation. Je viens d'entendre quelqu'un dire à la radio qu'un quart des terres de la planète étaient désormais si polluées qu'elles ne pourraient plus rien produire. Est-ce possible ? Un quart de la planète ? On pense maintenant que l'univers est constitué à quatre-vingt-trois pour cent de matière noire, et on ne sait pas ce que c'est. On peut uniquement la décrire par ce qu'elle n'est pas, par la lumière qu'elle absorbe et ne renvoie jamais. Il y aura toujours des journées comme ça, où il nous faudra exister dans l'incertitude pendant bien plus longtemps qu'il paraît supportable. Mon amie Alix connaît un braqueur de banque qui a fait du mitard, Joe - . On l'a jeté au trou et il y est resté tout seul un mois, peut-être deux. Au début de cette traversée des ténèbres, il était en colère - une colère meurtrière -, et la seule chose qu'il ressentait était cette rage en ébullition. Les journées passaient dans la solitude, il la sentait, et un moment il s'est mis à la suivre, à l'intérieur de lui, comme une corde qui pourrait l'aider à s'extraire d'un puits dans lequel il était tombé il y a très longtemps, et au fil des jours il a réussi à remonter jusqu'à la source de sa colère. Il a vu d'où elle partait, il l'a attrapée, et tandis qu'il restait là tout seul dans le noir elle a commencé à perdre en intensité, à s'estomper, jusqu'à se dissoudre entre ses mains. Pendant toute ces années, son propre esprit lui avait fabriqué son propre enfer. Est-il vrai que nous créons le monde par le degré précis de l'attention que nous lui portons, ou bien existe-t-il quoi qu'il en soit, avec ou sans nous ? Je n'en sais toujours rien. Plus vraisemblablement, comme tout, il oscille quelque part entre ces deux pôles. "

 

Nick Flynn : extrait de "Reconstitutions", 2013. Éditions Gallimard, 2015, pour la traduction française.

Partager cet article

Repost0

  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
  • Contact
">

richard desjardins

Recherche

Isabelle Mayereau


compteur gratuit ">


compteur gratuit
">

romain didier


compteur ">

">


compteur ">

SITES À DÉCOUVRIR  :

 

LE BLOG D'YSABEL

 

NOTRE JARDIN DES LIVRES

LA PARAFE

LYVRES
UNE AUTRE ANNÉE

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -