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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 11:58

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 23:21
Martin Amis, photo L. D. Moore

" Lorsque les gens demandent :  "Qu'aviez-vous l'intention de dire dans ce roman ? ", la réponse à la question est, bien sûr, le roman, les quatre cents  soixante-dix pages du roman. Mais pas un slogan à imprimer sur un badge ou un tee-shirt. C'est une des faiblesses humaines que de réduire les choses à un slogan ou à une personnalité, mais j'ai l'impression d'avoir ouvert la brèche à ça... à la personnalité qui se met en travers du roman...

Ce qui est intéressant, lorsque vous avez des séances de signature avec d'autres écrivains et que vous regardez les files d'attente devant les tables, c'est que vous pouvez repérer des types humains précis, dans ces files. J'ai fait une de ces séances avec Roald Dahl et des divisions humaines assez prévisibles ont pu être observées. Pour lui, beaucoup d'enfants, beaucoup de parents d'enfants. Pour Julian Barnes, la file semblait plutôt constituée de personnes relativement à l'aise, des professions libérales. Ma file d'attente est toujours pleine de, enfin vous voyez bien, de types louches aux yeux fous et de gens qui me fixent très intensément, comme si j'avais pour eux un message spécifique. Comme si je ne pouvais pas ne pas savoir qu'ils m'ont lu, que cette dyade, ou symbiose, lecteur-écrivain a été si intense que je ne peux que la connaître aussi...

 

Nabokov a dit quelque chose comme : "Je pense comme un génie, j'écris comme un homme de lettres distingué et je parle comme un idiot" La première et la troisième proposition sont vraies pour tout le monde. Ainsi que de nombreux écrivains l'ont montré, des gens apparemment ordinaires, mal structurés, et non instruits ont des pensées mystiques et poétiques qui ne parviennent tout simplement pas à trouver leur expression. À quoi de mieux un écrivain pourrait-il s'employer que de les exprimer pour eux ? Ils disent que tout le monde porte en soi un roman mais que ce roman ne s'écrit pas souvent..."

 

extrait d'interview de Martin Amis dans l'ouvrage Paris Review les entretiens volume 2 Christian Bourgois, 2011

 

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 18:05
Joseph Conrad

Un paquebot avait fait escale dans la rade cet après-midi-là, et la salle à manger de l'hôtel était encombrée de gens qui avaient dans leur poche un billet pour un tour du monde à cent livres. Il y avait des couples bourgeois dont les voyages ne semblaient pas dissiper l'ennui qu'ils s'inspiraient réciproquement ; il y avait des petits groupes, des groupes plus importants, des isolés qui dînaient avec dignité, où s'empiffraient bruyamment ; mais tous pensaient, conversaient, plaisantaient ou se disputaient, comme ils avaient coutumes de le faire chez eux, aussi stupidement fermés à toute impression nouvelle que les malles disposées dans leur chambre à l'étage. Dorénavant, ils seraient étiquetés comme des gens ayant visité tel ou tel lieu, exactement comme leurs bagages. Ils seraient enchantés de ce signe distinctif attaché à leur personne, et garderaient les étiquettes collées à leurs valises comme un témoignage, comme l'unique trace permanente de leur tentative d'enrichissement personnel. Les serveurs noirs allaient et venaient sans bruit dans la vaste salle au plancher rutilant. De temps à autre, on entendait le rire d'une jeune fille, aussi vide et innocent que son cerveau ; ou, dans une brève interruption des bruits de vaisselle, quelques mots prononcés d'une voix négligemment affectée par quelque bel esprit brodant pour le plaisir d'une tablée hilare sur l'histoire piquante d'un récent scandale à bord. Deux vieilles filles, touristes endimanchées pour séduire, consultaient le menu d'un air réprobateur en murmurant entre elles de leurs lèvres fanées, avec des visages inexpressifs, tels deux somptueux épouvantails."

 

Joseph Conrad : extrait de "Lord Jim", 1900, Éditions Autrement 1996.

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lord_Jim_(roman)

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19 novembre 2019 2 19 /11 /novembre /2019 18:33
Bertrand Russell, 28 novembre 1957, photographie Onedward / Anefo
Bertrand Russell, 28 novembre 1957

La soumission passive à la sagesse de l'enseignant est naturelle à la plupart des garçons et des filles. Elle ne requiert aucun effort de raisonnement autonome, elle semble rationnelle, puisque le maître en sait plus que ses élèves, et permet de gagner ses faveurs s'il ne s'agit pas d'une personne très exceptionnelle. Mais l'habitude de l'acceptation passive a des conséquences désastreuses pour le restant de l'existence. Elle mène les gens à rechercher un chef et à accepter comme tel quiconque est installé dans cette fonction. Elle assied la domination des Églises, des gouvernements, des appareils de parti et de toutes les structures de pouvoir trompant le commun des mortels dans le but de perpétuer les vieux systèmes nocifs pour eux-mêmes et pour le pays. Même si les système éducatif l'encourageait, l'indépendance d'esprit serait peu-être assez rare ; mais elle serait plus présente qu'actuellement...

   On me rétorquera que la joie de l'aventure intellectuelle est peu fréquente, que peu sont en mesure de l'apprécier et que l'enseignement ordinaire ne peut prendre en compte une denrée aussi aristocratique. Je ne partage pas cette opinion. La joie de l'aventure intellectuelle est beaucoup plus fréquente chez les jeunes que chez les hommes et femmes adultes. Chez les enfants, elle est très répandue et se développe naturellement à cet âge des chimères où l'on joue à faire semblant. Elle ,est plus rare dans la suite de la vie parce que tout est conçu pour la tuer par l'éducation. Les hommes craignent la pensée plus que tout sur terre - plus que les destructions, plus que la mort même. La pensée est subversive et révolutionnaire épouvantablement destructrice ; la pensée est sans concession envers les privilèges, les institutions en place et les habitudes confortables ; la pensée est anarchique elle est sans foi ni loi, indifférente à l'autorité, elle ne se soucie pas de la sagesse éprouvée des générations précédentes. La pensée, la vraie, contemple sans effroi la fosse du diable. Elle voit l'homme tel qu'il est : fragile atome, entouré d'insondables profondeurs de silence ; et pourtant elle se tient fièrement, impassible comme si elle était la maîtresse de l'Univers. La pensée est grande et rapide et libre, elle éclaire le monde, elle est la plus haute gloire de l'humanité.

 Si la pensée devient le bien commun et cesse d'être le privilège de quelques-uns, nous en aurons fini avec la peur. C'est la peur qui entrave les humains : celle de voir leurs précieuses croyances se révéler illusoires, celle de voir les institutions qui les gouvernent se révéler nocives, celle de se voir eux-mêmes moins dignes de respect qu'ils le pensaient."

 

 

Bertrand Russell : extrait de " L'Éducation en tant qu'institution politique". Texte paru dans The Atlantic en juin 1916. Magazine Books n°100, septembre 2019

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 20:45
Virginia Woolf

C'est à la nuit qu'elle pensait, se raccrochant en quelque sorte à elle-même, levant les yeux vers le ciel. Ses narines captèrent soudain la campagne, la sombre tranquillité des champs sous les étoiles - mais cette beauté qui l'enchantait, ici à Westminster, dans le jardin arrière de Mrs Dalloway, car elle avait grandi en milieu rural, devait naître du contraste : l'odeur du foin dans l'air et, derrière elle, un salon plein de monde. Elle marchait aux côtés de Bertram, son allure pareille à celle d'un cerf, cédant un peu au niveau des chevilles, majestueuse, silencieuse, tous les sens en éveil, les oreilles dressées, les narines humant l'air, telle une créature sauvage mais très contrôlée, qui prenait son plaisir la nuit.

   Voici la plus grande des merveilles se dit-elle, l'exploit suprême de la race humaine. Là où il y avait eu des lits en osier, des coracles traversant péniblement les marais à la rame, il y avait ceci ; et elle songea à la maison bien construite, aux murs épais et étanches, remplie d'objets précieux, bourdonnante de gens qui, se rapprochant et s'écartant, échangeaient leurs points de vue, se stimulaient. Clarissa Dalloway avait ouvert sa maison sur les étendues désolées de la nuit...

 

Virginia Woolf : extrait de " La soirée de Mrs Dalloway" Les Allusifs, 2014

http://Photo credit: pvillarrubia on Visualhunt.com / CC BY-NC-SA

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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5 mai 2018 6 05 /05 /mai /2018 18:25

" Elle ressemble à un arbre fruitier : un cerisier en fleurs", dit-il en regardant une femme assez jeune aux cheveux fins et blancs. Image assez réussie, se dit Ruth Anning - oui, elle aimait bien l'image, mais n'était pas très sûre  d'aimer ce monsieur mélancolique aux gestes distingués ; et c'est curieux, se dit-elle, comme nos émotions sont influençables. Elle ne l'aimait pas, lui, alors qu'elle aimait bien sa comparaison entre une femme et un cerisier. Les fibres de son être flottaient çà et là tels les tentacules d'une anémone de mer, tantôt enchantées, tantôt révulsées, et son cerveau, à des kilomètres de là, froid et distant, dans les airs, recevait des messages qu'il finirait par synthétiser, de sorte que lorsque, plus tard, les gens feraient allusion à Roderick Serle ( et c'était quelqu'un d'assez connu), elle dirait sans hésiter : "Je l'aime bien" ou "Je ne l'aime pas" et son opinion sera fixée à jamais. Idée étrange ; idée solennelle, qui jetait une lumière glauque sur la nature véritable de l'amitié humaine...

Leurs yeux se rencontrèrent, ou plutôt entrèrent en collision, car chacun sentait que l'être solitaire derrière les yeux, celui qui se cache dans le noir pendant que son acolyte agile et superficiel se démène et gesticule sur scène pour assurer la continuité du spectacle, venait de se lever, d'arracher sa cape et d'affronter l'autre. C'était inquiétant ; c'était magnifique. Ils étaient déjà âgés  ; leur surface était lisse, polie, rutilante ; ainsi, sans doute, Roderick Serle  se rendrait-il au cours de la saison  à une douzaine de soirées sans rien éprouver d'exceptionnel, si ce n'est des regrets sentimentaux et le désir de jolies images comme celle du cerisier en fleur, mais pendant ce temps stagnerait immobile tout au fond de lui l'idée qu'il valait mieux que son entourage, et le sentiment de ses ressources inexploitées, et il rentrerait chez lui béant, vide, lunatique - mécontent de sa vie et de lui-même."

 

Virginia Woolf : extrait de "La soirée de Mrs Dalloway", Les Allusifs, 2014

https://www.lecteurs.com/article/la-soiree-de-mrs-dalloway-de-virginia-woolf/2441684

https://www.babelio.com/livres/Woolf-La-soiree-de-mrs-Dalloway/609221#critiques

Photo credit: Guillaume Brialon on VisualHunt.com /  CC BY-NC-SA

 

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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 17:51

" - Au fait, Chef, avec moi tu peux parler franchement. Dis-moi, c'est vrai que la planète se refroidit ?

   - Quoi ?

   - Tu répètes sans arrêt qu'il n'y a plus de discussion possible, mais si. On n'entend que ça. La semaine dernière, une femme professeur d'études atmosphériques, ou quelque chose comme ça, en parlait encore à la télé.

   - Quoi qu'elle prétende être, elle se trompe.

   - On en parle aussi beaucoup dans les milieux d'affaires. Ça fait de plus en plus de bruit. Les scientifiques se seraient trompés, mais refuseraient de l'admettre. Trop de carrières et de réputations en jeu.
   - Où sont les preuves ?

   - Il paraît qu'une hausse de zéro degré sept depuis l'ère préindustrielle, c'est-à-dire sur deux siècles et demi, est négligeable et ne dépasse pas les fluctuations habituelles. Et que les températures de ces dix dernières années ont été plus basses que la moyenne. Ici, on a eu quelques hivers assez rigoureux, ce qui n'aide pas nôtre cause. Il paraît aussi que trop de gens espèrent s'enrichir grâce aux subventions d'Obama et aux crédits d'impôts, pour dire la vérité. Et puis il y a tous ces professeurs, dont celle que j'ai citée, qui ont signé le rapport de la minorité sénatoriale - tu as dû voir le document.

   Beard hésita, puis commanda une autre bouteille. Le problème avec ces vins rouges californiens, c'est qu'ils se buvaient facilement, comme de la limonade, alors qu'ils titraient à seize degrés. Il ne put s'empêcher de trouver cette conversation indigne de lui. Elle le fatiguait autant que les discussions pour ou contre la religion, les cercles de culture ou les ovnis. " On en est à zéro degré huit, dit-il, ce n'est pas négligeable sur le plan climatique, et ça s'est produit pour l'essentiel au cours des trente dernières années. Par ailleurs, dix ans ne suffisent pas pour établir une tendance. Il en faut au moins vingt-cinq. Certaines années sont plus chaudes, d'autres plus fraîches que la précédente, et, si on traçait une courbe des températures annuelles, elle serait en zigzag, mais ascendante. En prenant pour point de départ une année exceptionnellement chaude, on peut facilement conclure à une baisse, du moins sur quelques années. C'est un vieux tour de passe-passe : on appelle ça de l'écrémage. Quant aux scientifiques qui ont signé ce document contradictoire, ils représentent une minorité de un pour mille, Toby. Ornithologues, glaciologues, épidémiologistes et océanographes, pêcheurs de saumons et opérateurs de remontées mécaniques : le consensus est écrasant. Certains journalistes à petites cervelles écrivent des articles critiques en croyant faire preuve d'indépendance. Et un professeur qui prend position contre le réchauffement climatique fera toujours parler de lui. Il y a des scientifiques incompétents, de même qu'il y a des chanteurs nuls et de mauvais cuisiniers."

   Hammer semblait sceptique. " Si la planète ne se réchauffe pas, on est foutu. "

   En remplissant son verre, Beard s'étonna qu'en tant d'années de collaboration ils aient si rarement discuté du problème à grande échelle. Il s'étaient toujours concentrés sur l'aspect financier, les problèmes qui se présentaient. Il prit également conscience qu'il était pratiquement soûl.

   " Les bonnes nouvelles maintenant. D'après les estimations de L’ONU, il y a déjà trois-cent cinquante mille personnes par an qui meurent à cause du changement climatique. Le Bangladesh est en train de sombrer parce que les océans se réchauffent, se dilatent, et que leur niveau monte. La forêt amazonienne connaît des périodes de sécheresse. Le permafrost sibérien libère du méthane dans l'atmosphère à haute dose. La glace fond sous la banquise du Groenland, mais personne ne veut en parler. Des plaisanciers ont emprunté le passage du Nord-Ouest. Il y a deux ans, on a perdu quarante pour cent de la banquise arctique d'été. Maintenant c'est le tour de l'Antarctique. L'avenir est là, Toby.

   - Mouais, possible

   - Tu n'es toujours pas convaincu ? Prenons le pire scénario. Imaginons l'impossible : les mille personnes ont tort et une seule a raison ; les données ne sont pas fiables ; il n'y a pas de réchauffement. Les chercheurs ont des hallucinations collectives, ou bien il s'agit d'un complot. Dans ce cas, il reste les arguments de toujours : sécurité énergétique, pollution atmosphérique, pic de la production pétrolière.

   - Personne ne va nous acheter des panneaux sophistiqués simplement parce qu'une pénurie de pétrole interviendra dans trente ans.
   - Qu'est-ce qui t'arrive ? Des problèmes conjugaux ?

   - Pas du tout. C'est juste que je me démène, et ensuite des types en blouse blanche viennent dire à la télé que la planète ne se réchauffe pas. Ça me fait flipper."

   Beard posa le main sur le bras de son ami, preuve certaine qu'il avait bu plus que de raison. " Écoute, Toby. La catastrophe est imminente. Détends-toi !"

 

Ian Mc Ewan, extrait de : "Solaire", Gallimard, 2011

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

  

  

 

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25 mars 2017 6 25 /03 /mars /2017 18:49

" Beard s'était surpris lui-même en se portant si vite volontaire pour un nouveau voyage en motoneige. La claustrophobie l'avait poussé dehors, ainsi que la lumière fauve baignant le fjord derrière les hublots de la salle à manger, et le fait qu'il était interdit d'aller où que ce soit sans guide armé d'une carabine. Il enfourcha la dernière motoneige et le groupe partit vers l'est en file indienne, s'enfonçant à l'intérieur du fjord. Ç'aurait dû être amusant, de dévaler ce large couloir de glace et de neige entre deux chaînes de montagnes aux flancs abrupts. Mais le vent transperçait à nouveau toutes ses épaisseurs de vêtements, ses lunettes s'embuèrent et se couvrirent de givre en quelques minutes, et il ne distingua plus que la masse grisâtre de la motoneige devant lui. Il roulait dans le sillage de six pots d'échappement. Pendant dix kilomètres Jan leur imposa une vitesse démente. Là où la neige avait été balayée par le vent, la surface du fjord ressemblait à de la tôle ondulée sur laquelle les engins rebondissaient avec fracas.

   Vingt minutes plus tard, ils se tenaient dans un silence soudain à cent mètres de l'extrémité du glacier, mur bleu et déchiqueté qui barrait la vallée sur quinze kilomètres. On aurait dit une ville en ruine, crasseuse et dépravée, pleine de décombres, de tours détruites, de brèches géantes. À moins vingt-huit, expliqua Jan, il faisait trop froid ce jour là pour voir des blocs se détacher, signe de la fonte des glaciers. Ils passèrent une heure à prendre des photos et à marcher de long en large. Quelqu'un découvrit une empreinte dans la neige. Ils firent cercle autour d'elle, puis reculèrent pour permettre à leur guide avec sa carabine en bandoulière de prouver ses compétences. Une empreinte d'ours blanc, bien sûr, et de fraîche date. La couche de neige étant fine à cet endroit-là, il fut difficile d'en trouver une autre. Jan inspecta l'horizon avec ses jumelles.

   "Ah, dit-il calmement. On va devoir rentrer".

   Il désigna un point au loin, mais ils ne virent rien. Quand le point se mit à bouger, en revanche, les choses furent claires. À un kilomètre et demi environ, un ours se dirigeait lentement vers eux.

   "Il a faim, précisa Jan avec indulgence.

Il est temps de remonter sur les motoneiges."

   Même avec la perspective d'être dévorés vivants, ils gardèrent leur dignité et coururent mollement vers leur machine. En atteignant la sienne, Beard savait ce qui l'attendait. Tout dans ce voyage conspirait contre lui. Pourquoi la chance tournerait-elle en sa faveur ?Il appuya sur le démarreur. Rien. Très bien. Que ses sinus soient brûlés jusqu'à l'os. Il réessaya, encore et encore. Autour de lui des nuages de fumée bleue et des vrombissements stridents, enfin l'expression adéquate d'une terreur panique. Une moitié du groupe fonçait déjà vers le bateau. Chacun pour soi. Beard ne gaspilla pas ses forces à jurer. Il tira sur le starter tout en se le reprochant car le moteur était encore chaud. De nouveau il réessaya. De nouveau, rien. Une odeur d'essence. Il avait noyé le moteur ; il méritait de mourir. Tous les autres étaient partis, et le guide avec eux, faute professionnelle qu'il se promit de signaler à Pickett, ou au roi de Norvège. Sous l'effet de son énervement, ses lunettes s'embuaient et, comme d'habitude, se couvraient  de givre. Inutile de regarder en arrière, donc, mais il le fit quand même, et ne vit que de la buée gelée autour d'une parcelle de fjord pris par les glaces. Selon toute vraisemblance, l'ours se rapprochait, mais Beard avait apparemment sous-estimé la vitesse de la bête sur la terre ferme, car au même instant il reçut un violent coup dans l'épaule.

   Plutôt que se retourner pour se faire arracher le visage, il se recroquevilla sur lui-même, s'attendant au pire. Sa dernière pensée - pour le testament qu'il avait oublié de modifier et dans lequel il léguait tout ses biens à Patrice, c'est à dire à Tarpin - l'aurait déprimé, mais il entendit la voix du guide.

   " Laissez-moi faire."

  Le prix Nobel avait appuyé par erreur sur la commande des phares. La motoneige démarra au quart de tour.

   "Allez-y, dit Jan. Je vous suis."

   Malgré le danger, Beard regarda une nouvelle fois en arrière, espérant apercevoir l'animal, qu'il était sur le point de prendre de vitesse. Dans l'étroit périmètre de semi-clarté entourant la couche de givre sur ses lunettes, il y eut un mouvement, mais ce pouvait être la main du guide ou sa propre cagoule. Dans le récit qu'il ferait jusqu'à la fin de ses jours, celui qui lui tiendrait lieu de souvenir, il raconterait qu'à vingt mètres de lui un ours blanc à la gueule béante chargeait quand sa motoneige s'élança - non par goût du mensonge, ou pas seulement, mais parce qu'il ne fallait jamais se priver d'une bonne histoire.

   Retraversant l'étendue glacée dans un bruit de tôle, il laissa échapper un cri de joie, perdu dans l'ouragan glacé qui lui cinglait le visage. Quelle libération de découvrir qu'à nôtre époque moderne, lui, le citadin vivant entre son clavier et son écran d'ordinateur, il pouvait être chassé, dépecé et servir de repas, de source de nourriture à d'autres créatures..."

 

Ian Mc Ewan : extrait de "Solaire", Gallimard, 2011

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 17:44

salman rushdie, 2014Mon éducation sur le sujet de la terreur avait commencé bien avant l'émergence de l'islamisme. Dans ma jeunesse à Londres, c'était l'IRA. Vous aviez régulièrement des bombes qui explosaient dans un supermarché ou ailleurs, et j'étais très impressionné par la réaction des Anglais, cette façon de dire : " Ok, ce sont des choses qui arrivent", ce refus de céder à la logique de la terreur. Ç'a été mon apprentissage,... bien avant que ça prenne un tour personnel et que ça n'affecte mon existence directement. Lorsque ça m'est arrivé, c'était la fin de la guerre froide, la libération de Mandela, un grand moment d'espoir pour le reste du monde, et ma vie basculait dans la direction opposée. ce qui a rendu les choses pire encore, pour moi, d'ailleurs. Les gens fêtaient la fin des murs, tandis que des murs s'érigeaient autour de moi. Ce furent des années très difficiles. Mais, si vous êtes écrivain, vous apprenez de toute expérience. Aujourd'hui, je me dis que j'ai vécu en avance quelque chose qui à présent arrive à tout le monde. En ce sens, ç'a été un apprentissage."

 

Salman Rushdie : extrait d'entretien pour "Le Magazine Littéraire" septembre 2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/Salman_Rushdie

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 17:39
jonathan coe
jonathan coe

" Nous utilisons des mots tels que hasard ou destin, parce que nous ne savons comment nommer les chaînes de cause à effet incroyablement complexes qui façonnent nos vies. Plus j'écris, plus je suis persuadé que le but d'un roman n'est pas de produire des assertions définitives, mais de tenter de poser des questions de plus en plus complexes sur ce que nous sommes, et comment nous le sommes devenus. Je ne crois pas au destin ni aux malédictions. Mais nos choix sont plus limités que ce que nous aimerions croire, même s'il est plus confortable de penser que nous disposons d'une réelle liberté...

... Quand on écrit, c'est pour lutter contre la douleur contenue dans ce mot. Ecrire, c'est tenter de trouver sa place, chercher une forme de contrôle sur le cours chaotique des choses. Pour moi, l'écriture est une façon de corriger l'aléatoire absolu de la vie...

 

Jonathan Coe. Extrait d'entretien magazine Transfuge n°46, février 2011

 

 

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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