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2 juin 2021 3 02 /06 /juin /2021 22:04

Mais l'âge approchait à pas cruels et silencieux, parfois sous de perfides déguisements. Elle comptait les jours qui passaient et, chaque matin, les rides fines, les délicats réseaux, tissés la nuit autour de ses yeux qui dormaient sans se douter de rien. Toutefois, son cœur restait celui d'une jeune fille de seize ans. Gratifié d'une durable jeunesse, il habitait au milieu de ce corps vieillissant comme un beau mystère dans un château en décrépitude. Chacun des beaux jeunes gens que Mme von Taussig prenait dans ses bras était l'hôte souhaité de longue date. malheureusement, il ne dépassait jamais l'antichambre. Puisqu'elle n'aimait pas, puisqu'elle ne faisait qu'attendre ! Elle les voyait qui s'en allaient, l'un après l'autre, le regard grave, non satisfait, aigri. Petit à petit, elle s'habituait à voir des hommes arriver et repartir : race de géants puérils qui ressemblaient à des insectes mammouths, fugitifs et pourtant très pesants, armée de stupides balourds qui s'essayaient à voltiger avec des ailes de plomb, guerriers qui croyaient conquérir tandis qu'on les méprisait, posséder pendant qu'on se riait d'eux, jouir pleinement quand ils avaient à peine commencé à goûter, horde barbare que l'on continuait d'attendre malgré tout tant que l'on vivait. Peut-être un jour verrait-on se détacher de leur masse confuse et obscure un être d'exception, léger et chatoyant, un prince aux mains bénies. On attendait et il ne venait pas. L'âge arrivait et il ne venait pas. Ces jeunes gens, Mme von Taussig les opposait, comme des digues, à la vieillesse qui approchait..."

 

Joseph Roth : extrait de " La marche de Radetzky " Édition originale 1950, Éditions du Seuil, 1982.

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27 mai 2021 4 27 /05 /mai /2021 21:42

 

 

Hélas, on n'était pas paysan. On était baron et sous-lieutenant des uhlans. on n'avait pas de chambre en ville comme les camarades. Charles-Joseph Trotta demeurait à la caserne. la fenêtre de sa chambre donnait sur la cour. Les chambrées des hommes étaient en face... Charles-Joseph n'alluma pas. Le front appuyé contre la fenêtre qui le séparait apparemment de l'ombre, mais qui était, en réalité, comme la paroi extérieure., fraîche et familière, de l'ombre elle-même, il plongeait ses regards dans l'intimité des chambrées éclairées d'une lueur jaune. Il aurait volontiers fait échange avec l'un de ces hommes. Ils étaient assis là-bas, à moitié déshabillés, dans les grossières chemises fournies par le régiment, ils laissaient baller leurs pieds nus sur le bord de leurs couchettes, chantaient, causaient et jouaient de l'harmonica. À ce moment de la journée - l'automne était déjà avancé - , une heure après l'appel, une heure et demie avant l'extinction des feux, la caserne toute entière ressemblait à un gigantesque navire. Et il semblait aussi à Charles-Joseph qu'elle se balançait doucement  et que les misérables lampes à pétrole, jaunes sous leurs grand abat-jour blancs, oscillaient au rythme régulier des vagues de quelque océan inconnu. Les hommes chantaient des chansons en une langue ignorée, une langue slave. Les vieux paysans de Sipolje l'auraient comprise ! Le grand-père de Charles-Joseph l'aurait peut-être comprise encore ! Son énigmatique portrait s'embrumait sous le plafond du fumoir. Les souvenirs de Charles-Joseph se cramponnaient à ce portrait comme à l'unique et dernier signe que lui avait légué la longue lignée de ses ancêtres inconnus. Lui, il était leur descendant. Depuis qu'il avait rejoint le régiment, il se sentait le petit-fils de son grand-père et non le fils de son père ! Ce qu'il était même, c'était le "fils" de son étrange grand-père ! En face, ils soufflaient sans arrêt dans leurs harmonicas. Charles-Joseph distinguait nettement les mouvements des grosses mains hâlées qui faisaient glisser l'instrument sur leurs  lèvres rouges et il apercevait de temps en temps, un rapide éclair métallique. La grande mélancolie de cette musique filtrait à travers les fenêtres fermées, et l'image radieuse du pays natal, de la maison, de la femme et des enfants remplissait les ténèbres . Au pays, ils habitaient de petites chaumières. la nuit, ils fécondaient leurs femmes et le jour leurs champs. L'hiver, la neige blanche s'amoncelait autour de leurs huttes. l'été, le blé mûr déferlait autour de leurs hanches. Ils étaient des paysans, des paysans ! Et la race des Trotta n'avait pas vécu autrement ! Pas autrement !..."

 

Joseph Roth, extrait de " La marche de Radetzky" Édition originale 1950, Éditions du Seuil 1982.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 23:27

" L'enfant courait insouciant, un véritable enfant, au cœur de notre sinistre tristesse. Nous étions en effet assis dans la salle d'attente de la préfecture de police. Nous attendions l'autorisation de rester à Paris ou bien d'aller au diable. Nous attendions dans la salle d'attente. Où donc un homme attendrait-il sinon ?  Il attend dans une salle d'attente.

   Dans une salle d'attente, messieurs dames, il n'y a pas de fauteuils rembourrés. On est assis sur des bancs qui n'ont pas de dossier. On est assis comme il convient aux sans-patrie, le dos courbé, les coudes sur les genoux et, si l'on veut, le front dans ses mains jointes.

   Dans la salle d'attente de la préfecture de police les gens vont et viennent, font les cent pas, environ une vingtaine de personnes, mettons ; des hommes pour la plupart. Ils vont et viennent, font les cent pas. Dieu les a manifestement punis. Pas assez qu'ils aient dû parcourir tant de kilomètres pour parvenir ici, dans cette salle d'attente de la préfecture de police, il leur faut encore ici à l'intérieur faire les cent pas, marcher de long en large. C'est comme s'ils ne pouvaient s'arrêter dans leur marche et dans leur fuite. Même dans la salle d'attente de la police, ils fuient et marchent encore.

   Leurs costumes sont encore bons mais leurs visages sont pour ainsi dire élimés. ( Jamais un costume ne peut être aussi élimé qu'un visage. ) Ils croyaient, les pauvres, pouvoir faire croire au monde environnant qu'on est encore digne de lui car, bien que réfugié chez lui, on se donne néanmoins la peine d'avoir la même apparence que lui, ce monde environnant qui, même en rêve, ne pense nullement à fuir !

   En effet, il va encore très bien, ce bon monde environnant !

 

   Donc, au milieu des réfugiés, qui ne peuvent se permettre aucun repos, un enfant courait en tout sens dans la salle d'attente de la préfecture de police, un enfant aux boucles blondes, un enfant tout mignon, dis-je, car toute périphrase serait un mensonge littéraire. ( Il ne faut pas avoir peur de nommer mignon ce qui est mignon. ) L'enfant blond dans la salle d'attente de la préfecture était mignon. Il avait cette sorte d'yeux bleus que l'on a coutume d'attribuer aux anges. Il avait, plus encore, l'indescriptible éclat paisible de cette innocence qui est la vraie connaissance ; la seule que, sur cette terre, nous devrions chérir dès que nous l'avons reconnue. C'était un enfant ! Un garçon de trois ans !

 

   Il me prit la canne des mains et en frappa, comme seuls les enfants et les anges savent frapper, le policier qui se tenait devant la porte, sur la tête. Il courut, l'enfant aux boucles blondes, entre les jambes affairées de tous les agents de police. Ce fut un merveilleux, un rapide petit brin de soleil, dans notre salle d'attente grise de la préfecture de police.

   J'aurais aimé être le père de cet enfant."

 

Joseph Roth : extrait de " Poème des livres disparus et autres textes" Éditions Héros-Limite, 2017. Das Neue Tage-Buch (Paris), 10 septembre 1938

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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23 janvier 2020 4 23 /01 /janvier /2020 16:37
Joseph Roth (1926)
Joseph Roth (1926)

On lisait encore à cette époque la mauvaise littérature avec autant d'excitation que la sublime, on aurait même voulu voir celle autorisée interdite. On tétait du plaisir dans le livre qu'on lisait et ce que l'on n'avait pas encore lu provoquait carrément de la lubricité. Il n'y avait pas de moment précis, moments de l'année ou de la journée pour la lecture. Tous les temps et tous les lieux convenaient : le gel et la chaleur, la pluie et la clarté, l'ombre d'un arbre, la verte fraîcheur de la forêt, le gris brun crépusculaire d'une arcade et le silence tendu, attentif et soudain brisé de la cage d'escalier, le confort lumineux de la fenêtre et celui sombre du sofa, la chaleur du lit et le cône de lumière jaunâtre de la lampe du soir. Oui, on pouvait même lire en marchant. Fermés, les livres d'école et les cahiers se reposaient dans une passivité réprobatrice ; ce qui était écrit dedans et ce qui devait encore être écrit était inévitable, c'est sûr ! Mais ils n'avaient qu'à attendre !  Ils avaient le temps, le temps qui pouvait changer si étrangement leur ampleur, car le livre engloutissait les heures, non le temps n'avançait pas, il disparaissait simplement. Sur le papier pâle tombaient les ombres du crépuscule, le soir se mettait à souffler sur le livre. Le fermer de plein gré était une singulière torture. On se bouchait les oreilles avec les mains, on se faisait des œillères, il n'y avait qu'une seule direction pour l'attention : la feuille imprimée, le but était sous nos yeux. Mais on le sentait aussi nous tisonner dans le dos, en quelque sorte." 

 

Joseph Roth : extrait de "Poème des livres disparus et autres textes" Éditions Héros-Limite, 2017

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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