Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
31 août 2022 3 31 /08 /août /2022 17:49

 

Quand Delphine Valentin des éditions Rivages m'a proposé de retraduire Dissipatio H.G. , j'étais ravie, mais un peu impressionnée. Guido Morselli, en Italie, est un auteur culte, archétype de l'écrivain maudit ignoré de son vivant, mais qui s'obstine à bâtir une oeuvre rigoureuse, un style reconnaissable entre tous. Juste après sa mort, Adelphi publiera ses huit romans. parmi les plus beaux, Le passé à venir, une uchronie sur la Grande Guerre, Rome sans pape, un roman d'anticipation sur l'Église catholique, et Dissipatio H.G. , un récit apocalyptique et métaphysique, sa dernière oeuvre, sans doute son testament.

 

Guido Morselli (1912 - 1973),

 

Le narrateur du roman, dont on ne saura jamais le nom, décide de se suicider en se jetant dans le puits naturel d'une grotte : son but n'est pas seulement d'en finir avec la vie, mais de disparaître corps et âme, "sans laisser de traces". Or, le geste fatal s'avère impossible, la volonté s'étiole dans d'improbables élucubrations sur le prestige du cognac ( dont il a emporté une mignonnette ) et le corps tout entier s'y refuse : "Quatre-vingt-cinq kilos de substance vivante qui n'obéissaient pas". Il ressort de la grotte et rentre chez lui en vue d'une solution plus simple : se tirer une balle dans la tête avec son Browning 7.65, surnommé " la fiancée à l'oeil noir". Il se rate et s'endort. Le lendemain, à son réveil, l'humanité a disparu " sans laisser de traces". Dè le début, l'ambiguité s'installe : est-ce le récit d'un mort, d'un homme en train de rêver, ou d'un véritable rescapé ?...

 

 

   La Dissipatio H.G. nous plonge dans un monde renversé. Châtiment, ironie du sort ? En tout cas, le narrateur note que le matérialisme forcené de l'époque s'est soldé par une évaporation en masse de " l'espèce polluante", "biodégradée à 100%". Ici-bas, ils ont laissé leurs biens et leurs infrastructures, devenus des sites archéologiques que la nature a peu à peu réinvestis. Car en plus d'être nuisibles, les hommes étaient prétentieux : " Une des blagues de l'anthropocentrisme : décrire la fin de l'espèce comme impliquant la mort de la nature végétale et animale (...). Le monde n'a jamais été aussi vivant qu'aujourd'hui, depuis qu'une certaine race de bipèdes a cessé de le fréquenter. Il n'a jamais été aussi propre, aussi éclatant, aussi joyeux ".

   

   Reste à savoir pourquoi le narrateur a été choisi pour être le dernier des hommes. Est-il l'élu, le damné ? Est-ce parce qu'il n'y a pas meilleur témoin qu'un journaliste et écrivain ? mais pour raconter à qui ? Cette solitude abyssale, ontologique, a pour lui un goût de déjà-vu Étrangement, ce savant jeu de miroirs entre vie et mort, entre un auteur et son double est empreint d'une sorte de grâce, qui culmine à la fin du roman.

 

 

   Dans la vraie vie, l'auteur a une "fiancée à l'oeil noir" du même modèle ; et le 31 juillet 1973, quelques mois après avoir achevé Dissipatio H.G. , il ne se rate pas. La catharsis n'a pas fonctionné dans le bon sens...."

 

Muriel Morelli, extraits de la chronique " Sur quel texte travaillez-vous ?, dans le magazine Le Matricule des Anges n°234, juin 2022

 

 

Pour en savoir plus :

Partager cet article

Repost0
15 juin 2022 3 15 /06 /juin /2022 18:02
Photo LV, 2018

On descend. Les rayons de lumière de diverses couleurs s'éteignent peu à peu., d'abord les rouges, puis les orangés, les jaunes, les verts, et en dernier les violets et les ultraviolets. À dix mètres de profondeur, c'est déjà le soir.

   On descend dans la crypte toujours plus obscure d'une cathédrale, la voûte au-dessus des têtes est encore bleue, verrière sillonnée par les frétillements d'une lumière de plus en plus pâle, de plus en plus opaque. Le temps, là-dessous, ralentit, se condense. Minutes de sommeil, années. Combien de temps a-t-on dormi, combien de temps a-ton rêvé qu'on dormait ? Dans ce bleu où l'on descend et qui bientôt n'est plus bleu, tout semble advenir avec une lenteur séculaire. Le pêcheur Urashima - Ivo se souvient très bien du petit livre qu'il avait reçu à la Saint-Nicolas, une édition allemande de contes, il revoit sa couverture avec le titre en caractères gothiques, noirs sur les crêtes blanches des vagues de l'illustration - plonge de sa barque dans les bras de la princesse de la mer, son cœur s'engloutit ; non-temps de la félicité et de la mort. Ulysse ne s'aperçoit pas que dans la grotte avec Calypso se sont écoulés sept ans, Urashima ne s'aperçoit pas qu'entre les bras de la déesse de la mer se sont écoulés quatre cents ans. mais qui les compte ? Les ans sont fait de jours, et pour qu'il y ait un jour il faut que le soleil se lève et se couche, mais quand au sein de la grande marée originelle il n'y avait aucun soleil qui puisse se lever ni se coucher, ni aucune terre qui puisse tourner autour de lui, et quand dans un baiser il n'y a ni hier ni demain, les jours n'existent plus et on ne peut pas les compter. Je suis ici dessous pour faire la guerre, enseigne de vaisseau, mais ici dessous il semble impossible de penser à la guerre, à sa précipitation accélérée, à la torpille qui jaillit à toute vitesse pour trouer la mer, le mur du temps.

   Touché au large de Venise, le sous-marin a réussi à remonter, lentement et en oblique, et à faire surface en se couchant sur un banc de sable, puis une corvette autrichienne a recueilli son équipage, y compris les quatre hommes tués lors de l'explosion, puis il est rentré à Pola.

   L'enseigne de vaisseau Ivo Saganic a plus de chance que ses camarades, car à la différence des autres marins et officiers originaires de petites villes et villages plus éloignés, lui, il habite à Promontore, juste au bord de la mer, cette mer d'où il est remonté et rentré chez lui où l'attend sa femme, Mila, avec ses cheveux longs comme ceux d'une sirène. Urashima a la nostalgie de sa maison, de son père de sa mère de ses frères et sœurs, et il dit à la déesse de la mer de le laisser partir, qu'il reviendra vite. L'enseigne de vaisseau Ivo Saganic a de la peine à cause des quatre marins morts et du sous-marin qui était devenu sa barque, plus encore peut-être que celle qui l'attend amarrée presque en face de chez lui, mais il est content de rentrer même si c'est pour peu de temps ; quand les dieux envoient un message, on part ou on revient sans discuter. Pendant que le sous-marin remonte - lentement entre autres parce qu'il le fait en oblique, l'angle qui sépare sa ligne de flottaison d'une ligne horizontale est très aigu -, il pense à ces hauts-fonds qui s'éloignent et disparaissent, à toutes les plantes et à tous les poissons parmi lesquels ils sont en train de passer, au sguazeto - ce délicieux ragoût - qui l'attend chez lui  ou à l'auberge, chez Trita Trita, où ils iront peut-être, Mila et lui, fêter son retour.

   À vrai dire, il espère aller tout de suite chez lui, mais peut-être que ses camarades voudront faire une petite bringue et lui, l'un des seuls à être mariés, ne veut pas faire le fier ou passer pour un Simandl, comme ils disent en allemand - lui il est et il se sent autrichien, comme eux tous, sujet de l'empereur, mais allemand, non, pas du tout, il est istrien et italien - , ce qui signifie que sa femme ne le tient pas sous sa pantoufle, et donc ils finiront sans doute tous chez Trita Trita qui expédie la jeunesse au cimetière avec son vin noir et au boulevard des allongés avec son vin blanc, mais lui il s'éclipsera assez rapidement. Aussi parce que, ensuite, il devra retourner en mer, sous la mer. Urashima s'unira bientôt à nouveau à la déesse de la mer qui, lorsqu'il est parti, ne lui a rien dit mais lui a simplement donné un petit coffret, en l'avertissant de ne jamais l'ouvrir.

   Il y a bien des façons d'attendre un mari qui vit longtemps - qui est peut-être mort - au fond de la mer et quand l'enseigne de vaisseau Igo Savanic vit que sa femme, la belle Mila, plus belle que la très belle reine de la mer, ne l'avait pas attendu toute seule ni non plus seulement en compagnie de leur fils, le petit Tonko, il lui sembla ne plus reconnaître la maison, la barque amarrée en face et doucement bercée par la mer, la cour et l'escalier qui montait à la porte, où Mila se tenait droite et silencieuse, plus lointaine que lorsqu'il était au fond des eaux , les quelques pas, les quelques mètres qui les séparaient étaient des années, des décennies. Urashima, quand il rentre au village, ne trouve plus rien, à part les montagnes ; sa maison n'est plus là, ni aucune des maisons qu'il connaissait, personne ne se souvient d'une famille portant le même nom que lui, même au cimetière il y a d'autres tombes et les noms, que le temps a rendu presque illisibles, ne lui disent rien ; quatre cents ans se sont écoulés, entend-il dire, depuis l'époque où un typhon a détruit un village qui se dressait à cet endroit, alors il va sur le rivage de la mer solitaire, il ouvre le coffret - peut-être qu'à l'intérieur il y a un message de la déesse qui va tout lui expliquer, un sortilège qui le protégera de tout danger -, mais il n'y a que de la poussière, immédiatement dispersée par le vent. Il se regarde dans l'onde claire et placide à ses pieds qui lui montre un visage creusé de sillons comme les pierres de ces vieilles tombes et de longs cheveux blancs comme neige.

    Les jambes d'Urashima se dérobent sous lui, il tombe sur la plage, l'enseigne de vaisseau Ivo Saganic, au contraire, a regardé longuement Mila immobile sur le seuil, puis il s'est retourné et est allé sur le rivage regarder longuement la mer, la dernière fois qu'on l'a vu, semble-t-il, il prenait à pied la route qui mène à Medulin. Les registres de la Marine impériale-royale en savent certainement quelque chose, étant donné que peu de jours après l'équipage du U-Boot 20 a été appelé à reprendre la mer sur une autre unité, mais dans le grand chambardement de l'Autriche, à la fin de la guerre, ces registres ont été dispersés."

 

Claudio Magris : extrait de " Classé sans suite ", Éditions Gallimard, 2017.

 

 

   

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

Partager cet article

Repost0
2 juin 2022 4 02 /06 /juin /2022 17:47

 

C. Magris, Photo casamerica, 2015

 

" Le vieux mûrier est là, noueux et verruqueux, d'innombrables années l'ont marqué de protubérances, de loupes ; de cet héritage ligneux les mûres provocantes et juteuses, plus nombreuses que les mains des habitants qui auraient dû les cueillir, tombent en se mêlant au terreau, à la boue et à quelques flaques pour donner un moût purpurin, menstrues cancéreuses de l'Histoire.

 

   Les hommes et les empires tombent, les mûres pleines de jus aussi, sur la tête des visiteurs ; ce rouge sombre gicle et salit partout. Vêtements fichus, gens qui font un saut en arrière. Quand les bombes tombent, les gens sont épouvantés et il y a encore beaucoup plus de rouge. Et ces vers à soie, eux-aussi, ne sont-ils pas dégoûtant de manger les feuilles du mûrier, qui n'est là que pour être agressé, mangé ? Mangé pour que quelques-uns aient de la soie, la belle soie légère comme l'air, caresse sur la main qui la palpe, voile diaphane sur les épaules ou sur un visage, lacet de soie avec lequel le sultan étranglait celui qui tombait en disgrâce. De quelque chose qu'on parte, on arrive toujours aux armes..."

 

 

Claudio Magris : extrait de "Classé sans suite", Éditions Gallimard, collection L'Arpenteur, 2017, pour la traduction française.

 

Partager cet article

Repost0
27 août 2019 2 27 /08 /août /2019 12:39
Alexis de Tocqueville, par Theodore Chasseriau, 	peintre français, 1850
Alexis de Tocqueville, 1850.

" Nous savons comment Tocqueville chante les louanges de l'espace de liberté sans précédent dont l'"individu" jouit aux États-Unis. Mais on peut constater la même chose dans l'espace africain conquis par la France :" les colonies de tous les peuples européens présentent le même spectacle. La part de l'individu y est partout plus grande que dans la mère patrie au lieu d'y être plus petite. Sa liberté d'action, moins restreinte."

Bien sûr l'aggravation importante de la condition des Arabes est le revers de la médaille ; Tocqueville ne se le cache pas : " Nous avons décimé la population"*, les survivants continuent d'être décimés par la famine provoquée par les modalités de la guerre... Admettons -le : " Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle ne l'était avant de nous connaître." * Mais alors, que faire ?... Momentanément , Tocqueville ne peut s'empêcher de reconnaître : " En ce moment, nous faisons la guerre d'une manière beaucoup plus barbare que les Arabes eux-même, c'est à présent de leur côté que la civilisation se rencontre. "* mais on y trouve tout de suite après la déclaration que nous avons déjà relevée : " il n'y a pas de place pour les scrupules humanitaires dans une guerre coloniale qui prend directement pour cible la population civile, à qui l'on refuse les moyens de subsister et les possibilités de se regrouper." Ainsi, " Du moment que nous avons commis cette grande violence de la conquête, je crois que nous ne devons pas reculer devant les violences de détail qui sont absolument nécessaires, pour la consolider." *...

 

Domenico Losurdo : extrait de : " Contre-histoire du libéralisme" La Découverte, 2013

 

 

*Alexis de Tocqueville : Œuvres complètes, volume III, p 227

 

 

Partager cet article

Repost0
24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 18:10

- Certains de vos amis disent que vous êtes extrêmement pieux...

  - Je vais à l'église. J'envoie de l'argent aux orphelinats...

  - Vous croyez que cela suffit ?

  - Certainement que cela suffit. L'église est assez grande pour que chacun puisse s'y tenir à sa façon.

-Vous n'avez jamais lu l’Évangile ?

  - Je l'entends lire tous les dimanches.

  - Que vous en semble ?

  - Ce sont de belles paroles. L'Eglise est une belle chose.

  - Je vois que, pour vous, la beauté n'a rien à faire avec la vérité.

  - La vérité est au fonds d'un puits. Vous regardez dans un puits : vous y voyez le soleil ou la lune. Mais si vous vous jetez dans le puits, il n'y a plus ni soleil ni lune ; il y a la vérité..."

 

Leonardo Sciascia : extrait de "Le jour de la chouette", Flammarion, 1986

 

Photo credit://visualhunt.com/author/federico novaro

 

Partager cet article

Repost0
19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 19:16

" Bonjour, présentons-nous à tour de rôle. Voici le dottor Colonna, homme de grande expérience journalistique. Il travaillera à mes côtés - ce pour quoi nous le qualifierons d'assistant de direction ; sa tâche principale consistera à revoir tous vos articles. Chacun arrive avec ses propres expériences, c'est une chose d'avoir travaillé pour un journal d'extrême gauche et une autre d'avoir collaboré, disons, à La voix de l'égout, et comme (vous le voyez) nous sommes spartiatement peu nombreux, celui qui a toujours travaillé à la nécro devra peut-être écrire un article de fond sur la crise du gouvernement. il s'agit donc d'uniformiser le style et, si quelqu'un avait la faiblesse d'écrire palingénésie, Colonna vous dirait qu'il ne faut pas et il vous proposerait une alternative.

- Une profonde renaissance morale, avais-je dit.

- Voilà. Et si quelqu'un, pour qualifier une situation dramatique, écrit que nous sommes dans "l'œil du cyclone", j'imagine que le dottor Colonna sera assez avisé pour vous rappeler que, d'après tous les manuels scientifiques, l'œil du cyclone est le seul endroit où règne le calme, alors que le cyclone se développe tout autour de lui.

- Non, dottor Simei, suis-je intervenu, en ce cas je dirais qu'il faut précisément employer œil du cyclone car peu importe ce que dit la science, le lecteur l'ignore, et c'est précisément l'œil du cyclone qui lui donne l'idée qu'on se trouve en pleine tempête. C'est ce qu'il a appris par la presse et la télévision...

- Excellente idée, dottor Colonna, il faut parler le langage du lecteur, pas celui des intellectuels qui disent "oblitérer" le titre de transport. D'ailleurs, il paraît que notre éditeur a proclamé une fois que les spectateurs de ses chaînes de télévision ont une moyenne d'âge (je parle de l'âge mental) de douze ans. Les nôtres, non, mais il est toujours utile d'assigner un âge à ses propres lecteurs : les nôtres  devraient avoir plus de cinquante ans, être de bons et honnêtes bourgeois partisans de la loi et de l'ordre, mais friands de cancans et de révélations sur les désordres en tout genre. Nous partirons du principe qu'ils ne sont pas ce qu'on appelle des lecteurs assidus, la plupart d'entre eux ne doivent pas avoir un seul livre chez eux, même si, à l'occasion, on parlera du grand roman qui se vend à des millions d'exemplaires à travers le monde. Nôtre lecteur ne lit pas de livres mais le fait qu'il existe de grands artistes bizarres et milliardaires lui plaît, de même qu'il ne verra jamais de près la diva à longues cuisses et pourtant il voudra tout savoir de ses amours secrètes..."

 

Umberto Eco : extrait de : "Numéro zéro" Éditions Grasset, 2015

Partager cet article

Repost0
5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 11:38
Dino Buzzati

 "Le temps passait, toujours plus rapide ; son rythme silencieux scande la vie, on ne peut s' arrêter même un seul instant, même pas pour jeter un coup d'oeil en arrière. " Arrête ! Arrête ! " voudrait-on crier, mais on se rend compte que c'est inutile. Tout s'enfuit, les hommes, les saisons, les nuages ; et il est inutile de s'agripper aux pierres, de se cramponner au sommet d'un quelconque rocher, les doigts fatigués se desserrent, les bras retombent inertes, on est toujours entraîné

 

 

dans ce fleuve qui semble lent, mais qui ne s'arrête jamais ...

Jusqu’alors, il avait avancé avec l’insouciance de la première jeunesse, sur une route qui, quand on est enfant, semble infinie, où les années s’écoulent lentes et légères, si bien que nul ne s’aperçoit de leur fuite. On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, et personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer. Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices ; de la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin ; on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra.

Illusion tenace, la vie lui semblait inépuisable, bien que sa jeunesse eût déjà commencé de se faner. Mais Drogo ignorait ce qu'était le temps...

Et pourtant un jour, il s'est aperçu que, depuis assez longtemps, il n'allait pas galoper sur l'esplanade, derrière le fort. Il s'est même aperçu qu'il n'en avait aucune envie et que, ces derniers mois ( Dieu sait quand exactement ?) , il ne montait plus les escaliers quatre à quatre. Bêtises, a-t-il pensé; physiquement, il se sentait toujours le même, il n'y avait aucun doute, le tout était de recommencer; se faire examiner eût été ridicule et superflu."

 

Dino Buzzati : extrait de " Le désert des tartares" Editions Robert Laffont 1949

 

 

Partager cet article

Repost0
13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 17:33

 

" C'est ce que j'aime dans l'art, sa position entre le contingent et l'absolu. C'est un pont croulant, délabré. Au-dessous il y a l'abîme, au-dessus courent les nuages. Ce pont est la maison des artistes... Tous les hommes vivent dans la marge. Celui qui croît être au centre de l'histoire, de la vie, du monde, est un imbécile. Nous devons tous mourir, par conséquent nous sommes tous des miséreux. J'ai connu beaucoup de gens, ils m'ont tous semblé en danger. J'écris aussi pour me rassurer, je me raconte des histoires qui m'aident à mieux respirer. "

Marco Lodoli, extrait d'entretien pour le magazine" Le matricule des Anges " n°173, Mai 2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marco_Lodolihttp://

Partager cet article

Repost0
27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 18:13

 

" Don Fabrizio connaissait cette sensation depuis toujours. Cela faisait des décennies qu'il sentait que le fluide vital, la faculté d'exister, la vie en somme, et peut-être aussi la volonté de continuer à vivre s'écoulaient de lui lentement mais sans discontinuer comme les touts petits grains se pressent et défilent un par un, sans hâte et sans relâche, devant l'orifice étroit d'un sablier. A certains moments d'activité intense, de grande attention, ce sentiment d'abandon continuel disparaissait pour se présenter de nouveau impassible à la moindre occasion de silence et d'introspection, comme un bourdonnement constant à l'oreille, le battement d'une horloge s'imposent quand tout le reste se tait ; nous donnant alors la certitude qu'ils ont toujours été là, vigilants, même quand on ne les entendait pas.

A tous les autres moments il lui suffisait d'un minimum d'attention pour percevoir le bruissement des grains de sable légers qui glissaient, des instants de temps qui s'évadaient de sa vie et le quittaient à jamais ; la sensation, d'ailleurs, n'était auparavant, liée à aucun malaise, et même cette imperceptible perte de vitalité était la preuve, la condition pour ainsi dire, de la sensation de vie ; et pour lui, habitué à scruter des espaces extérieurs illimités, à explorer de très vastes abîmes intérieurs, elle n'était pas du tout désagréable : c'était celle d'une dégradation continue, très faible, de la personnalité jointe cependant au vague présage de la reconstitution ailleurs d'une individualité ( grâce à Dieu) moins consciente mais plus vaste : ces petits grains de sable n'étaient pas perdus, ils disparaissaient, oui, mais ils s'accumulaient qui sait où pour cimenter une masse plus durable. le mot masse, pourtant, avait-il réfléchi, n'était pas exact, lourd comme il était ; et grains de sable, d'ailleurs, non plus : c'étaient plutôt comme des particules de vapeur aqueuse qui s'exhalaient d'un étang étroit, pour aller haut dans le ciel former les grands nuages légers et libres. Il était parfois surpris de ce que ce réservoir vital pût encore contenir quelque chose après tant d'années de perte. " Il n'était quand même pas aussi grand qu'une pyramide ! " D'autre fois, plus souvent, il s'était enorgueilli d'être presque le seul à éprouver cette fuite continue tandis qu'autour de lui personne ne semblait ressentir la même chose ; et il en avait tiré un motif de mépris à l'égard des autres, comme le vétéran méprise le conscrit vivant dans l'illusion que le bourdonnement des balles autour de lui est celui de grosses mouches inoffensives. Ce sont là des choses qui, on ne sait d'ailleurs pourquoi, ne s'avouent pas ; on laisse aux autres la possibilité d'en avoir l'intuition et personne autour de lui ne l'avait jamais eue, aucune de ses filles qui rêvaient d'un outre-tombe identique à cette vie, un ensemble complet de magistrature, cuisiniers, couvents et horlogers, de tout ; ni Stella qui, dévorée par la gangrène du diabète, s'était malgré tout accrochée mesquinement à cette existence de douleurs. Seul Tancredi peut-être avait compris un instant quand il avait dit avec son ironie rebelle : " Toi, mon oncle, tu courtises la mort. " Maintenant cette cour était finie : la belle avait dit oui, la fuite était décidée, le compartiment dans le train réservé... "

Extrait de " Le guépard " de Giuseppe Tomasi Di Lampedusa, 1958

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Gu%C3%A9pard

Partager cet article

Repost0
13 juillet 2015 1 13 /07 /juillet /2015 17:03

" L'idée qu'on puisse être auteur de quelque chose a disparu de mon horizon très tôt. L'histoire est toujours plus grande que l'écrivain. On ne fait qu'ajouter quelque chose, une petite note en marge des histoires déjà écrites. Un écrivain est un rédacteur de variantes plutôt qu'un auteur. Et le verbe "créer" relève pour moi exclusivement de la divinité. "

Erri De Luca : extrait d'entretien pour Lire, Mai 2015

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

Partager cet article

Repost0

  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
  • Contact
">

richard desjardins

Recherche

Isabelle Mayereau


compteur gratuit ">


compteur gratuit
">

romain didier


compteur ">

">


compteur ">

SITES À DÉCOUVRIR  :

 

LE BLOG D'YSABEL

 

NOTRE JARDIN DES LIVRES

LA PARAFE

LYVRES
UNE AUTRE ANNÉE

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -