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24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 18:10

- Certains de vos amis disent que vous êtes extrêmement pieux...

  - Je vais à l'église. J'envoie de l'argent aux orphelinats...

  - Vous croyez que cela suffit ?

  - Certainement que cela suffit. L'église est assez grande pour que chacun puisse s'y tenir à sa façon.

-Vous n'avez jamais lu l’Évangile ?

  - Je l'entends lire tous les dimanches.

  - Que vous en semble ?

  - Ce sont de belles paroles. L'Eglise est une belle chose.

  - Je vois que, pour vous, la beauté n'a rien à faire avec la vérité.

  - La vérité est au fonds d'un puits. Vous regardez dans un puits : vous y voyez le soleil ou la lune. Mais si vous vous jetez dans le puits, il n'y a plus ni soleil ni lune ; il y a la vérité..."

 

Leonardo Sciascia : extrait de "Le jour de la chouette", Flammarion, 1986

 

Photo credit://visualhunt.com/author/federico novaro

 

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 18:13

 

" Don Fabrizio connaissait cette sensation depuis toujours. Cela faisait des décennies qu'il sentait que le fluide vital, la faculté d'exister, la vie en somme, et peut-être aussi la volonté de continuer à vivre s'écoulaient de lui lentement mais sans discontinuer comme les touts petits grains se pressent et défilent un par un, sans hâte et sans relâche, devant l'orifice étroit d'un sablier. A certains moments d'activité intense, de grande attention, ce sentiment d'abandon continuel disparaissait pour se présenter de nouveau impassible à la moindre occasion de silence et d'introspection, comme un bourdonnement constant à l'oreille, le battement d'une horloge s'imposent quand tout le reste se tait ; nous donnant alors la certitude qu'ils ont toujours été là, vigilants, même quand on ne les entendait pas.

A tous les autres moments il lui suffisait d'un minimum d'attention pour percevoir le bruissement des grains de sable légers qui glissaient, des instants de temps qui s'évadaient de sa vie et le quittaient à jamais ; la sensation, d'ailleurs, n'était auparavant, liée à aucun malaise, et même cette imperceptible perte de vitalité était la preuve, la condition pour ainsi dire, de la sensation de vie ; et pour lui, habitué à scruter des espaces extérieurs illimités, à explorer de très vastes abîmes intérieurs, elle n'était pas du tout désagréable : c'était celle d'une dégradation continue, très faible, de la personnalité jointe cependant au vague présage de la reconstitution ailleurs d'une individualité ( grâce à Dieu) moins consciente mais plus vaste : ces petits grains de sable n'étaient pas perdus, ils disparaissaient, oui, mais ils s'accumulaient qui sait où pour cimenter une masse plus durable. le mot masse, pourtant, avait-il réfléchi, n'était pas exact, lourd comme il était ; et grains de sable, d'ailleurs, non plus : c'étaient plutôt comme des particules de vapeur aqueuse qui s'exhalaient d'un étang étroit, pour aller haut dans le ciel former les grands nuages légers et libres. Il était parfois surpris de ce que ce réservoir vital pût encore contenir quelque chose après tant d'années de perte. " Il n'était quand même pas aussi grand qu'une pyramide ! " D'autre fois, plus souvent, il s'était enorgueilli d'être presque le seul à éprouver cette fuite continue tandis qu'autour de lui personne ne semblait ressentir la même chose ; et il en avait tiré un motif de mépris à l'égard des autres, comme le vétéran méprise le conscrit vivant dans l'illusion que le bourdonnement des balles autour de lui est celui de grosses mouches inoffensives. Ce sont là des choses qui, on ne sait d'ailleurs pourquoi, ne s'avouent pas ; on laisse aux autres la possibilité d'en avoir l'intuition et personne autour de lui ne l'avait jamais eue, aucune de ses filles qui rêvaient d'un outre-tombe identique à cette vie, un ensemble complet de magistrature, cuisiniers, couvents et horlogers, de tout ; ni Stella qui, dévorée par la gangrène du diabète, s'était malgré tout accrochée mesquinement à cette existence de douleurs. Seul Tancredi peut-être avait compris un instant quand il avait dit avec son ironie rebelle : " Toi, mon oncle, tu courtises la mort. " Maintenant cette cour était finie : la belle avait dit oui, la fuite était décidée, le compartiment dans le train réservé... "

Extrait de " Le guépard " de Giuseppe Tomasi Di Lampedusa, 1958

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Gu%C3%A9pard

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13 juillet 2015 1 13 /07 /juillet /2015 17:03

" L'idée qu'on puisse être auteur de quelque chose a disparu de mon horizon très tôt. L'histoire est toujours plus grande que l'écrivain. On ne fait qu'ajouter quelque chose, une petite note en marge des histoires déjà écrites. Un écrivain est un rédacteur de variantes plutôt qu'un auteur. Et le verbe "créer" relève pour moi exclusivement de la divinité. "

Erri De Luca : extrait d'entretien pour Lire, Mai 2015

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 16:57

" Je pense que le livre peut être une magnifique compagnie et aussi avoir la capacité de susciter des sentiments. Je suis inculpé pour incitation au crime*, mais en tant que lecteur j'ai été "incité" par des écrivains qui m'ont révélé des strates de mes sentiments qui avaient besoin de l'expression d'autrui pour se faire connaître de moi-même. Par exemple, j'ai découvert un sentiment d'identification aux révolutionnaires espagnols à travers l'Hommage à la Catalogne de George Orwell. Ce livre m'a permis de découvrir quelque chose de moi-même qui était là mais qui avait besoin d'être incité. C'est un effet abusif, personnel et intransitif, on ne peut pas garantir que l'expérience se reproduise chez un autre. C'est pour ça que je ne suis pas quelqu'un qui aime suggérer des lectures. " Celui qui conseille un livre me l'arrache des mains" dit le dicton. Un livre est une rencontre, et on ne peut pas prescrire des rencontres. "

 

Erri De Luca : extrait d'entretien pour Lire, Mai 2015

 

* Erri De Luca est poursuivi par la justice italienne pour avoir fait acte d'insoumission, en appelant à saboter le projet pharaonique de ligne grande vitesse Lyon-Turin.

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29 décembre 2014 1 29 /12 /décembre /2014 18:19

 

Alessandro Baricco à Lucca Comics and Games 2010 pour promouvoir la bande dessinée sans sang .
Alessandro Baricco, 2010

" Pendant des années le vin a été une habitude dans quelques rares pays : c'était une boisson pour se désaltérer et s'alimenter. Usage très répandu et chiffres de consommation à faire peur. On produisait des fleuves de mauvais vin de table et ensuite, par passion et par culture, on se consacrait à l'art proprement dit, on faisait alors de grands vins. Il s'agissait presque uniquement des Français et des italiens. Dans le reste du monde , il est bon de le rappeler, on buvait autre chose : de la bière, des alcools forts et aussi des choses plus bizarres. Le vin, on ne savait même pas ce que c'était.

Et voici ce qui se passa après la Seconde Guerre mondiale. De retour des champs de bataille français et italiens, les Américains rapportèrent chez eux ( parmi bien d'autres choses) le plaisir et le souvenir du vin. Ou, du moins, ils auraient bien aimé en boire. Mais où en trouver ?

Pas de problème. Un Américain eut l'idée folle d'en faire. Et là commence la partie intéressante de l'histoire. S'il vous faut une date : 1966, Oakville, Californie. Un certain monsieur Mondavi décide de faire du vin pour les Américains. A sa manière, c'était un génie. Il partit de l'idée de copier les meilleurs vins français. Mais il comprit bien qu'il fallait les adapter un peu au public américain : là-bas, le créateur et le spécialiste du marketing sont une seule et même personne. C'était un pionnier. Il n'avait pas quatre générations d'artistes du vin derrière lui, et il en fît là où personne n'avait jamais imaginé produire autre chose que des pêches et des fraises. Autrement dit, il n'avait aucun tabou. Et avec une certaine maestria, il atteignit son objectif.

Il savait que le public américain était profondément ignorant ( en matière de vin). Des aspirants lecteurs qui n'auraient jamais ouvert un livre. Il savait aussi que c'étaient des gens qui mangeaient habituellement de façon sommaire, qu'ils ne ressentiraient pas la brûlante nécessité de trouver le bouquet idéal pour accompagner un confit de canard. Il se les représenta avec un bon gros cheeseburger et une bouteille de barbaresco et il comprit que ça ne marcherait pas. Il comprit que si les Américains voulaient du vin, ce serait pour le boire avant de manger, comme un cocktail, qu'un vin bu à la place d'un alcool fort ne devait pas les décevoir et que, s'il était bu à la place d'une bière, il ne devait pas les effrayer. Il était américain et il savait donc, avec ce même instinct que d'autres firent fructifier à Hollywood que ce devait être un vin simple et spectaculaire. Une émotion pour tout le monde. Il le savait et, à l'évidence, il avait du talent : il voulait faire ce vin et il le fit.

Cela marcha si bien que son idée de vin fut un modèle. Qui n'a pas de nom, mais je peux lui en donner un, pour qu'on comprenne : un vin hollywoodien. Voici quelques unes de ses caractéristiques : couleur magnifique, degré assez élevé ( quand on vient des alcools forts, on n'est pas très porté sur le cidre), saveur ronde, simple, sans aspérités( pas de tanins ennuyeux ni d'acidité difficile à dompter). A la première gorgée, tout est là : on a une sensation de richesse immédiate, de plénitude de saveur et de parfum ; une fois bu, peu de persistance en bouche, les effets s'éteignent ; peu d'interférence avec la nourriture, on peut l'apprécier même en ne réveillant ses papilles qu'avec de simples chips de comptoir ; il est fait à partir de cépages cultivables à peu près partout, chardonnay, merlot, cabernet, sauvignon. Manipulé sans révérence excessive, il a une personnalité plutôt constante, où la différence entre les millésimes devient quasiment négligeable. Et voilà.

Avec cette idée de vin, M.Mondavi et ses adeptes sont parvenus à un résultat étonnant : les États-Unis boivent aujourd’hui plus de vin que l'Europe. En trente ans, ils ont quintuplé leur consommation... Et ce n'est pas tout : car le vin hollywoodien n'est pas resté un phénomène américain, comme Hollywood, il est devenu planétaire. Nul n'y avait encore songé, mais voici qu'on boit du vin jusqu'au Cambodge, en Égypte, au Mexique, au Yémen et dans des endroits encore plus impensables. Et quel vin y boit-on ? Le vin hollywoodien. Quant à la France et à l'Italie, les deux patries du vin, elles n'en sont pas sorties indemnes : non seulement on y boit du vin hollywoodien en grande quantité, mais elles se sont même mises à en produire. Elles se sont adaptées, ont corrigé deux ou trois choses et ont fait le même genre de vin. Excellent même, il faut le dire. Dans les villes italiennes, il est fréquent aujourd'hui de croiser dans les bars à vin un Italien qui, avant le dîner, grignote des chips et du mini-saucisson en buvant son verre de vin hollywoodien produit en Sicile. Du moins ne le boit-il pas directement au goulot en regardant à la télé la dernière partie de base-ball. Les barbares !

Extrait de " Les Barbares, Essai sur la mutation." d'Alessandro Baricco, Gallimard 2014.

Lu dans l'hebdomadaire Marianne, n° du 24 au 30/10/2014

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 18:16
Mario Rigoni Stern sur Ortigara lors de la cérémonie tenue à la colonne Mozza à l'époque de l'assemblée nationale des troupes alpines d'Asiago en 2006
Mario Rigoni Stern

" On entendit d'abord une voix excitée qui faisait une sorte de discours, puis ils se ruèrent à l'attaque. Ils montaient sur leur talus, s'asseyaient sur la neige et glissaient jusqu'au fleuve. Nos armes se mirent à cracher. Un soupir de soulagement m'échappa : elles marchaient. Les mortiers de 45 de Moreschi tiraient devant nos barbelés et les petits projectiles éclataient avec un bruit curieux et un peu ridicule. Lorsque j'entendis passer au-dessus de nous les mortiers de 81, du sergent Baroni, un second soupir de soulagement sortit de ma poitrine. Je savais que Baroni observait l'objectif et rectifiait le tir calmement. Il me semblait l'entendre me rassurer : " Sois tranquille, je suis encore là, moi aussi. " Et Baroni ne gaspillait pas ses mots non plus.

Les Russes couraient, s'aplatissaient, se redressaient et reprenaient leur course vers nous.Beaucoup ne se relevaient plus, les blessés appelaient et hurlaient. Les autres criaient : " Hourrah ! hourrah !" en avançant. Mais ils n'arrivaient pas jusqu'à nos barbelés. Je me sentis plus sûr, alors; je pourrais encore vivre dans ma tanière, au chaud, en lisant des lettres bleues. Je ne songeais pas aux tanks qui étaient parvenus jusqu'au commandement du Corps d'Armée, ni au nombre de kilomètres à parcourir pour rentrer chez moi. Je me sentais tranquille et tirais calmement du bord de la tranchée, visant avec soin ceux qui s'approchaient le plus. Je me mis même à chanter en piémontais : " A l'ombre d'un buisson, belle bergère qui dormait..." "

 

Mario Rigoni Stern : extrait de "Le sergent dans la neige" Editions Denoel 1954

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21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 17:29

Tu te reposeras pour toujours,

Mon cœur las. Est morte l'ultime illusion,

Qui me faisait croire immortel. Morte. Je sais bien,

Dans mes rêves les plus chers,

Que non seulement l'espoir mais aussi le désir s'est éteint.

Repose pour toujours. Tu as assez

Battu. Rien ne mérite

Tes fièvres, et d'aucun soupir n'est digne

La terre. Amertume et ennui,

La vie, jamais rien d'autre ; et fange est le monde. Apaise-toi, maintenant. Désespère

Une dernière fois. A notre espèce le destin

N'a donné que de mourir. Méprise désormais

Et toi-même, et la nature et la brutale

Puissance qui, cachée, régit le malheur universel,

Et l'infinie vanité de tout.

Giacomo Leopardi : " A soi-même", Chants 1833

https://fr.wikipedia.org/wiki/Giacomo_Leopardi

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17 décembre 2010 5 17 /12 /décembre /2010 18:46

" Si vous parlez de liberté à quelqu'un, il énoncera sans doute une liste de droits dont il veut jouir. Mais la liberté n'est pas un cadeau, elle est à conquérir. Cela revient à marcher sur un sentier inconnu, à ouvrir une trace fraîche, au risque de se perdre. La liberté est dangereuse et coûte cher. Pour y parvenir, les Hébreux ont  erré pendant quarante ans dans le désert. "

 

 

Erri De Luca : extrait d'un entretien accordé au magazine Transfuges n°41, juin 2010

 

 

 

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 17:06

" Marta était agenouillée sur une de ces pierres, et elle attendait que la vieille pénitente lui cède la place dans le confessionnal.
  Tant de péchés, pour cette vieille ! Mais était-ce les siens ou ceux de la misère ? Et lesquels, en fait ? Le vieux confesseur les écoutait à travers les petits trous du bois, le visage impassible.
  Elle baissa les yeux et, pour se distraire, essaya de déchiffrer l'inscription funéraire partiellement effacée, sur la pierre qui portait une effigie usée. Là- dessous, un squelette... Quelle importance avait le nom, désormais ? Mais comme le repos de la mort semblait plus intime, plus sûr, plus protégé, dans la paix solennelle d'une église !....
  Par les grandes fenêtres du haut entrait, frappant de ses rais les grandes fresques de la voûte, l'ardente pâleur du jour mourant, dans le vacarme assourdissant et joyeux des hirondelles... "

Luigi Pirandello : extrait de L'exclue, Actes Sud 1996.


 

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8 août 2008 5 08 /08 /août /2008 17:29

" Le hasard est un élément fondamental de notre vie. Par exemple, le fait d'être dans un lieu avec quelqu'un est toujours la conséquence de toute une série de hasards, qui ont déterminé nos vies respectives et qui nous ont amenés au même lieu en même temps. Normalement, on n'y pense pas, parce-qu'un tel constat nous donnerait le vertige. Moi, j'y pense lorsque je commence à écrire. Cette séquence de hasards qui change le cours de notre vie, qui peut faire disparaître ou rencontrer des gens, devient pour moi matière littéraire."

Antonio Tabucchi . Le Magazine Litteraire n° 436 ( Novembre 2004 )


 

 

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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