Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
28 août 2021 6 28 /08 /août /2021 17:09
António Lobo Antunes, alors invité de l'émission radiophonique Cosmopolitaine , animée en direct du Salon du livre de Paris.
António Lobo Antunes, Salon du livre de Paris, 2010.

 

Son corps de neptune destitué s'était détérioré au cours de  ces mois d'abandon depuis son retour d'Angola : il avait des furoncles, ses cheveux étaient tombés par plaques en divers endroits, il avait perdu neuf kilos six cents, était incapable de déterminer à cent mètres le tonnage des bateaux, n'avait plus que deux dents à la mâchoire inférieure et respirait difficilement, comme les poussins, d'un souffle court et rapide. Elle eut un coup au cœur qui fit gonfler son décolleté en constatant que le navigateur dont elle était tombée  amoureuse était en train de se métamorphoser peu à peu en un saurien empaillé de muséum d'histoire naturelle. Elle paya pourtant ses consommations sans qu'il s'en aperçût, demanda tout bas au garçon de remplacer l'alcool par de l'eau du robinet à partir du dix-septième verre, supporta ses entêtements d'ivrogne, lui fit servir un  sandwich à la viande qu'il repoussa fièrement d'un air écœuré, et sortit discrètement derrière le marin alors que, dans la rue, les petits crieurs de journaux annonçaient les dernières éditions et que les esclaves maures trottaient en direction de la Baixa pour s'entasser, fascinés par les péripéties des drames indiens, dans les cinémas permanents des Restauradores. Faisant appel à la très longue expérience de son art  de manipulatrice des hommes solitaires, elle réussit à l'entraîner dans sa petite chambre du Terreiro do Paço en l'empêchant d'entrer dans les tavernes qui se multipliaient sur leur parcours comme les moisissures sur le fromage et dans les épiceries où nous avalions en guise d'hostie des pichets de vin vert jusqu'à onze heures du soir, affalés sur de grands sacs de haricots..."

 

Antonio Lobo Antunes : extrait de " le retour des caravelles", 1988, Christian Bourgois Éditeur 1990, pour la traduction française.

Partager cet article

Repost0
22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 14:28

 

" L'appartement de la jeune fille aux lunettes teintées n'est pas loin, mais les forces commencent tout juste à

revenir à ces affamés d'une semaine, voilà pourquoi ils avancent si lentement, quand ils veulent se reposer il leur faut s'asseoir par terre,.. La rue où habite la jeune fille est à la fois courte et étroite, ce qui explique qu'on n'y trouve pas d'automobiles, elles pouvaient y passer dans un seul sens mais il n'y avait pas de place pour s'y garer, c'était interdit. Le fait qu'il n'y avait pas non plus de passants n'avait rien d'étonnant, les moments de la journée où l'on ne voit âme qui vive ne sont pas rare dans ce genre de rue. C'est quoi le numéro de ton immeuble, demande la femme du médecin. Le sept, j'habite au deuxième gauche. Une des fenêtres était ouverte, en un autre temps c'eût été le signe presque infaillible qu'il y avait quelqu'un dans l'appartement, maintenant le doute était de rigueur. La femme du médecin dit, Nous n'allons pas tous monter, nous monterons toutes les deux seulement, vous attendrez en bas. On voyait que la porte d'entrée avait été forcée, que la gâche de la serrure était nettement tordue, un long éclat de bois était presque entièrement arraché au battant. La femme du médecin n'en dit mot. Elle laissa la jeune fille la précéder, celle-ci connaissait le chemin, elle n'était pas incommodée par la pénombre dans laquelle l'escalier était plongé. Dans sa hâte, la jeune fille trébucha deux fois mais elle trouva qu'il valait mieux en rire, Tu imagines, un escalier qu'avant j'étais capable de monter et de descendre les yeux fermés, les phrases toutes faites sont ainsi, elles ne sont pas sensibles  aux mille subtilités du sens, celle-ci, par exemple, fait fi de la différence entre fermer les yeux et être aveugle. Sur le palier du deuxième étage, la porte cherchée était fermée. La jeune fille aux lunettes teintées fit glisser sa main le long du chambranle jusqu'à trouver le bouton de la sonnette, Il n'y a pas d'électricité , lui rappela la femme du médecin, et ces cinq mots, qui ne faisaient que répéter ce que tout le monde savait, retentirent aux oreilles de la jeune fille  comme l'annonce d'une mauvaise nouvelle. Elle frappa à la porte, une fois, deux fois, trois fois, la troisième avec violence, à coups de poing, elle appelait, Maman, ma petite maman, mon petit papa, mais personne ne venait ouvrir, les diminutifs affectueux n'entamaient pas la réalité, personne ne vint lui dire, Ma fille chérie, tu es enfin revenue, nous pensions déjà que nous ne te reverrions plus, entre, entre, et cette dame est ton amie, qu'elle entre, qu'elle entre aussi, l'appartement est un peu en désordre,ne faites pas attention, la porte continuait à être fermée, Il n'y a personne , dit la jeune fille aux lunette teintées, et elle se mit à pleurer en s'appuyant contre la porte, la tête sur ses avants-bras croisés, comme si elle implorait avec tout son corps une pitié désespérée. Si nous ne savions pas combien l'esprit humain est compliqué, nous nous étonnerions de ce grand amour pour ses parents, de ces démonstrations de douleur chez une jeune fille aux mœurs si libres, encore que ne soit pas loin celui qui affirma qu'il n'y a pas de contradiction entre une chose et l'autre. La femme du médecin voulut la consoler mais elle n'avait pas grand-chose à dire, l'on sait qu'il était devenu pratiquement impossible de rester chez soi très longtemps, Nous pouvons demander aux voisins, suggéra - t-elle, s'il en reste, Oui, demandons-leur, dit la jeune fille aux lunettes teintées, mais il n'y avait aucun espoir dans sa voix. Elles commencèrent par frapper à la porte de l'appartement de l'autre côté du palier, où personne non plus ne répondit. À l'étage au-dessus, les deux portes étaient ouvertes. Les appartements avaient été mis à sac, les penderies étaient vides, dans les garde-manger pas la moindre trace de nourriture. L'on voyait que des gens étaient passés là tout récemment, sûrement un groupe errant, comme tous l'étaient plus ou moins à présent, allant de maison  en maison, d'absence en absence..."

 

José Saramago, extrait de " L'aveuglement", Éditions du Seuil, 1997.

Partager cet article

Repost0
10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 19:16
Photo L.V 03/2020

"Ah, vous voulez une lumière plus belle que celle du soleil !

Vous voulez des champs plus verts que ceux-ci ! 

Vous voulez des fleurs plus belles que celles que je vois !

Moi, ce soleil, ces champs, ces fleurs me satisfont.

Mais, si par hasard ils ne me satisfaisaient pas,

Ce que je veux, c'est un soleil plus soleil que le soleil,

ce que je veux ce sont des champs plus champs que ces prés,

Ce que je veux ce sont des fleurs plus fleurs que ces fleurs - 

Que tout soit plus idéal que ce qui est de la même sorte et

  du même genre !

 

Cette chose qui est là est plus là qu'elle n'est là !

Oui, je pleure parfois le corps parfait qui n'existe pas.

Mais le corps parfait est le corps le plus corps qui puisse exister,

Le reste, c'est l'ombre des hommes,

La myopie de celui qui voit mal,

Et le désir d'être assis pour celui qui ne sait pas se tenir debout.

Tout le christianisme est un rêve de chaises.

 

Et comme l'âme est ce qui n'apparaît pas,

L'âme la plus parfaite est celle qui n'apparaît jamais -

L'âme qui est faite avec le corps,

Le corps absolu des choses,

L'existence tout à fait réelle, sans ombres, sans moi,

La coïncidence entière et absolue

D'une chose avec elle-même."

 

Fernando Pessoa ; extraits de " Poèmes jamais assemblés d'Alberto Caeiro", Éditions Unes, 2019

 

 

Du même auteur , dans le Lecturamak :

Partager cet article

Repost0
21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 15:39

Au-delà du tournant de la route

Il y a peut-être un puits et peut-être un château,

Ou peut-être simplement la route qui continue.

Je ne le sais pas ni ne pose la question,

Et quand je suis sur la route avant le tournant

Je ne regarde que la route avant le tournant,

Parce que je ne peux voir que la route avant le tournant.

Cela ne me servirait à rien de regarder au-delà,

Vers ce que je ne vois pas.

Préoccupons nous seulement de l'endroit où nous sommes.

Il y a assez de beauté à être ici et non quelque part ailleurs.

S'il y a quelque chose au-delà du tournant de la route,

Que d'autres s'interrogent sur ce qu'il y a au-delà du tournant de la route,

C'est bien là ce qu'est la route pour eux.

Si nous devons arriver là-bas, nous le saurons quand nous y arriverons.

Pour l'instant tout ce que nous savons c'est que nous n'y sommes pas.

Ici, il n'y a que la route avant le tournant et avant le tournant

Il y a la route sans aucun tournant."

 

1914

 

Ferrnando Pessoa : extrait de "Poèmes jamais assemblés d'Alberto Caeiro"  Éditions Unes, 2019

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

Partager cet article

Repost0
2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 16:38
Fernando Pessoa - Photographe professionnel © Livros Quetzal, SA et Maria José de Lencastre
Fernando Pessoa -

Depuis bien avant le petit jour, et à l'encontre  des coutumes solaires de cette cité limpide, la brume enveloppait d'un manteau léger, que le soleil dorait progressivement, les maisons successives, les espaces abolis, les reliefs du terrain et des bâtiments. Lorsque fut venue, cependant, l'heure haut dans le ciel qui précède midi, la brume moelleuse a commencé à s'effilocher et, en souffles légers, en ombres de voiles, à s'effacer impondérablement. Vers dix heures du matin, seul un ténu et mauvais bleuissement du ciel dénonçait la brume qui avait été.

   Les traits de la ville renaissaient peu à peu tandis que glissait le masque dont elle s'était voilée. Comme s'ouvre une fenêtre, on vit se lever le jour déjà levé. On sentit un léger changement dans les bruits de tout ; d'autre sons firent aussi leur apparition. Une nuance bleutée se glissa jusque sur les pavés de la chaussée et dans l'aura impersonnelle des passants. Le soleil, s'il était chaud, l'était encore humidement, et se trouvait invisiblement filtré par la brume déjà inexistante.

   "L'éveil d'une ville - dans la brume ou non - est toujours, à mes yeux, un spectacle plus émouvant que la naissance de l'aurore sur la campagne. Elle renaît bien davantage, il y a bien plus à en espérer lorsque - au lieu de dorer simplement, d'abord d'une obscure clarté, puis d'une lumière humide, enfin d'un or lumineux, les prés, la silhouette des arbustes, la paume ouverte des feuilles - le soleil multiplie tous ses effets possibles sur les fenêtres, les murs et les toits, - sur les fenêtres si nombreuses, les murs si différents et les toits si variés - matin vaste et divers par tant de réalités diverses. L'aurore à la campagne me fait du bien ; l'aurore sur la ville me fait à la fois du mal et du bien et, pour cette raison, me fait plus que du bien. Oui, car l'espérance plus vaste qu'elle m'apporte garde encore, comme toute espérance, un léger goût d'amertume, empreint du regret qu'elle ne soit pas réalité. Le matin de la campagne existe ; celui des villes promet. L'un fait vivre, l'autre fait penser. Et je sentirai toujours, comme tous les grands maudits, que mieux vaut penser que vivre."

 

Fernando Pessoa : extrait de " Le livre de l'intranquillité" 1982, Christian Bourgois, 1999

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa

 

Partager cet article

Repost0
6 septembre 2017 3 06 /09 /septembre /2017 18:40

" Une idée cynique a été enseignée à la jeune génération, celle que l'utopie est contre le réel et que, par conséquent, il est bien inutile de lutter pour elle. Mais qu'est-ce qu'une jeunesse sans idéaux ? Quand le réel devient insupportable, il est de notre devoir, surtout quand on est jeune, de le dire à haute voix, de ne pas se taire et se résigner, même si on y laisse sa peau. Parce que la transformation est possible. Alors que la soumission est une vulgarité de l'âme. Même si c'est un mensonge, même s'il est inventé, créé par l'art, le mythe enfante l'espoir... L'art narratif doit créer un monde à côté de ce monde pour lui briser ses chaînes. Il est fondé sur la fable. Il travaille avec les éléments du réel, mais il le transforme. Dès lors que l'on écrit "il était une fois", on transforme. Le problème, c'est que beaucoup de gens voient dans le roman et l'art en général une reproduction de la vie. C'est au contraire l'envers de la vie que l'on propose, pour changer la vie. Ça m'accable quand je lis des auteurs qui racontent une réalité rassurante. La littérature, c'est le contraire. Ça sert à troubler, à perturber, à détourner de ce qui est confortable. Ça n'est pas censé donner la paix."

 

Lidia Jorge, extrait d'entretien pour le magazine Transfuge n°89, juin-juillet 2015

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%ADdia_Jorge

Partager cet article

Repost0

  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
  • Contact
">

richard desjardins

Recherche

Isabelle Mayereau


compteur gratuit ">


compteur gratuit
">

romain didier


compteur ">

">


compteur ">

SITES À DÉCOUVRIR  :

 

LE BLOG D'YSABEL

 

NOTRE JARDIN DES LIVRES

LA PARAFE

LYVRES
UNE AUTRE ANNÉE

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -