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21 octobre 2021 4 21 /10 /octobre /2021 16:00

 

La masse humaine dort. L'unique bruit nouveau est ce mâchonnement dans l'obscurité : le vieil homme étendu sur un journal s'est redressé sur un coude, a ouvert une boîte de conserve, et il mange avec une série de lapements comme font ceux qui n'ont plus beaucoup de dents. Le fracas métallique du couvercle refermé me fait grimacer par sa laideur rêche. L'homme se couche, cherche une position confortable dans le froissement des pages du journal et bientôt commence à ronfler.   

   Le jugement que j'essayais de retenir m'envahit, à la fois compassion et colère. Je pense à ce magma humain, qui respire comme un seul être, à sa résignation, à son oubli inné du confort, à son endurance face à l'absurde. Six heures de retard. Je me tourne, j'observe la salle plongée dans l'obscurité. mais ils pourraient très bien y passer encore plusieurs nuits. Ils pourraient s"'habituer à y vivre ! Comme ça, sur un journal déplié, le dos contre le radiateur, avec une boîte de conserve pour toute nourriture. La supposition me paraît tout à coup vraisemblable. D'ailleurs, la vie dans ces bourgades à mille lieues de la civilisation est faite d'attentes, de résignation, de chaleur humide au fond des chaussures. Et cette gare assiégée par la tempête n'est rien d'autre que le résumé de l'histoire du pays. De sa nature profonde. Ces espaces qui rendent absurde toute tentative d'agir. La surabondance d'espace qui engloutit le temps, qui égalise tout les délais, toutes les durées, tous les projets. demain signifie "un jour peut-être", le jour où l'espace, les neiges, le destin le permettront. Le fatalisme...

   D'ailleurs comment juger ce vieillard sur son journal déplié, cet être touchant dans sa résignation, insupportable pour la même raison, cet homme qui a certainement traversé les deux grandes guerres de l'empire, survécu aux répressions, aux famines, et qui ne pense même pas avoir mérité mieux que cette couche sur le sol couvert de crachats et de mégots ? et cette jeune mère qui vient de s'endormir et, de madone, est devenue une idole de bois aux yeux bridés, aux traits de bouddha ? Si je les réveillais et les interrogeais sur leur vie, ils déclareraient sans broncher que le pays où ils vivent est un paradis, à quelques retards de train près. Et si soudain le haut-parleur annonçait d'une voix d'acier le début d'une guerre, toute cette masse s'ébranlerait , prête à vivre cette guerre comme allant de soi, prête à souffrir, à se sacrifier, avec une acceptation toute naturelle de la faim, de la mort ou de la vie dans la boue de cette gare, dans le froid des plaines qui s'étendent derrière les rails.

   Je me dis qu'une telle mentalité a un nom. Un terme que j'ai entendu récemment dans la bouche d'un ami, auditeur clandestin des radios occidentales. une appellation que j'ai sur le bout de la langue et que seule la fatigue m'empêche de reproduire. Je me secoue et le mot, lumineux et définitif, éclate : "Homo sovieticus !

   Sa puissance jugule l'amas opaque des vies autour de moi. "Homo savieticus" recouvre entièrement cette stagnation humaine, jusqu'à son moindre soupir, jusqu'au grincement d'une bouteille sur le bord d'un verre, jusqu'aux pages de la Pravda sous le corps maigre de ce vieillard dans

on manteau usé, ces pages remplies de compte-rendus de performances et de bonheur.

    Avec une délectation puérile, je passe un moment à jouer : le mot, véritable mot-clef, oui une clef ! glisse dans toutes les serrures de la vie du pays, parvient à percer le secret de tous les destins. Et même le secret de l'amour, tel qu'il est vécu dans ce pays, avec son puritanisme officiel et, contrebande presque tolérée, cette prostituée qui exerce son métier à quelques mètres des grands panneaux à l'effigie de Lénine et aux mots d'ordre édifiants...

    Avant de m'endormir, j'ai le temps de constater que la maîtrise de ce mot magique me sépare de la foule. Je suis comme eux, certes, mais je peux nommer notre condition humaine et, par conséquent, y échapper. Le faible roseau, mais qui se sait tel, donc... " La vieille et hypocrite astuce de l'intelligentsia...", souffle en moi une voix plus lucide, mais le confort mental que m'offre l'"Homo sovieticus" fait vite taire cette contestation..."

 

Andreï Makine : extraits de "la musique d'une vie" Éditions du Seuil, 2001.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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27 juillet 2021 2 27 /07 /juillet /2021 22:19
Andreï Makine, 2013, M.L. Clément

" Me voyant avec ma pelle tenue en baïonnette, il fit entendre un rire bienveillant et laissa son regard accomplir un long mouvement circulaire pour connaître les curiosités de notre abri : ces deux vieux tabourets, récupérés dans une décharge, un carré de pierres entre lesquelles il nous arrivait de braiser quelques pommes de terre, une caisse où nous rangions les allumettes et le sel. Et cette excavation dont Sarven s'approcha et, en jetant un coup d'œil tout au fond, apprécia la profondeur - par un sifflement qui lança un début de mélodie. 

   C'est alors qu'il aperçut le crâne qui gisait dans le baquet. Il ne manifesta aucune émotion particulière devant le rictus édenté du mort, soupira en hochant la tête, puis me demanda :

  " Alors maintenant, tu vas arrêter de creuser, non ?

   Je bafouillai une réponse évasive, disant que je ne voulais pas que Vardan découvre ces dépouilles et que le trésor que nous cherchions se trouvait peut-être ailleurs.

   Il m'écouta distraitement et alla serrer son front contre le panneau tourné vers l'arrière, vers la prison. Son observation, à travers l'une des fentes, ne fut accompagnée d'aucun commentaire, juste de petits toussotements qui répondaient à ses pensées. Quand il se retourna, son regard semblait rasséréné, comme si, en venant dans notre refuge, il avait craint de tomber sur un projet bien plus abouti et périlleux.

   " Au cas où l'on vous attrape, tous les deux, qu'est-ce que vous allez inventer pour expliquer ce trou ?"

   Je m'embrouillai, n'osant pas lui dire que nous n'avions même pas pensé à un alibi plus ou moins crédible.

   " En fait, nous cherchions un trésor... Vardan m'a montré un plan qui..."

   Sarven fouilla dans sa poche et me tendit une poignée de pièces - avec stupeur, je reconnus les anciennes monnaies d'argent frappées d'une aigle bicéphale des tsars.

   " Frotte ça avec de la terre et si les choses se gâtent, tu pourras toujours raconter que tu as trouvé ce "trésor" et que tu voulais en déterrer d'autres... Regarde, ça c'est aussi un trésor ! "

   Sarven s'accroupit et, au milieu des mottes de terre rejetée, ramassa une petite planchette rectangulaire qui n'avait pas attiré mon attention. Il la débarrassa des plaques d'argile et je vis que sa surface portait des linéament peints où l'on devinait une figure humaine.

   " C'est une icône, murmura Sarven. Enfin, une toute petite, on les appelait "ladankas". Très utiles pour les moines qui voyageaient d'un monastère à l'autre... Les os que tu as trouvés, c'est tout ce qui reste de ces religieux. On les a tués au début des années trente et ils n'ont eu ni une tombe décente ni une croix... Il ne faudra plus les déranger, d'accord ? "

    Je lui demandai si je devais alors combler notre excavation. Sarven hésita, donnant l'impression de regretter que nos efforts aient été vains.

   " On verra... Nous ne sommes pas à un jour près. Tu en parleras avec Vardan quand il ira mieux... " 

   Nous quittâmes notre refuge. Dehors, un soleil bas, très rouge, nous aveugla. Avant de descendre le talus couvert de ronces et de barbelés, Sarven murmura avec tristesse : 

   " Tu sais, il y a chez nous un proverbe qui dit : " Honteux de ce qu'il voit dans la journée, le soleil se couche en rougissant." Ce serait bien si les hommes en faisaient autant."...

 

Andreï Makine, extrait de " L'ami arménien", Éditions Grasset et Fasquelle, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 17:32
 Svetlana Alexandrovna Aleksievitch, un écrivain et une journaliste russophone biélorusse; lauréats du Prix Nobel de littérature, 2015
Svetlana Aleksievitch, photo Elke Wetzig

Je ne voulais pas être un garçon. je ne voulais pas être soldat, la guerre ne m'intéressait pas. Papa m'avait dit : " Il faut que tu deviennes un homme, à la fin! Sinon, les filles vont croire que tu es impuissant. L'armée, c'est l'école de la vie." Il faut apprendre à tuer... dans mon esprit, voilà à quoi ça ressemblait : des roulements de tambour, des rangées de soldats, des armes parfaitement conçues pour tuer, le sifflement des balles en plomb... et des crânes fracassés, des yeux arrachés, des membres déchiquetés... Les cris et les gémissements des blessés. Et les hurlements des vainqueurs, de ceux qui savent mieux tuer... Tuer, toujours tuer ! Avec une flèche, avec une balle, avec un obus ou une bombe atomique, peu importe, mais tuer... tuer d'autres êtres humains. Je ne voulais pas ! Et je savais qu'à l'armée, d'autres hommes allaient faire de moi un homme. Ou bien on me tuerait, ou bien c'est moi qui tuerais...

  Il y a des gens qui ne peuvent pas devenir de la viande humaine, et d'autres qui ne savent être que ça. Des crêpes humaines. J'ai compris que je devais mobiliser toute ma rage pour survivre. Je me suis inscrit dans la section sportive - le hatha-yoga, le karaté. J'ai appris à frapper au visage, à l'entrejambe. À briser une colonne vertébrale... Je frottais une allumette, je la posais sur ma paume et je la laissais brûler jusqu'au bout. Je ne tenais pas le coup, bien sûr... J'en pleurais... (Une pause). Je vais vous raconter une histoire drôle, tiens. C'est un dragon qui se promène dans une forêt. Il rencontre un ours. "Eh, l'ours, dit le dragon, viens chez moi vers huit heures, c'est l’heure de mon dîner. Je te mangerai."  Il continue son chemin, et il rencontre un renard. " Eh, le renard, je prends mon petit-déjeuner à sept heures. Viens, je te mangerai." Il poursuit son chemin. Un lièvre passe en sautillant. " Stop, le lièvre ! dit le dragon. Demain, je déjeune à deux heures. Viens chez moi, je te mangerai. - J'ai une question ! dit le lièvre en levant la patte.  - Vas-y ! - Est-ce qu'on peut ne pas venir ? - Bien sûr. Je te raye de ma liste."  Ils sont rares ceux qui sont capables de poser une telle question... Nom de Dieu ! "

 

Svetlana Alexievitch : extrait de " La fin de l'homme rouge..." Actes Sud, 2013

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 22:43
Le prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievich, lors d'une conférence de presse au Festival littéraire international de Paraty.
Svetlana Alexievich, 2015.

Un appartement communautaire banal. Cinq familles qui vivent ensemble, vingt-sept personnes. Une seule cuisine et un seul cabinet. Deux voisines sont amies, l'une a une fille de cinq ans, l'autre est célibataire. Dans les appartements communautaires, les gens se surveillaient les uns les autres, c'était courant. Ils s'espionnaient. Ceux qui avaient une pièce de dix mètres carrés enviaient ceux qui en avaient une de vingt-cinq. C'est la vie, c'est comme ça... Et voilà qu'une nuit arrive un "corbeau noir", un fourgon cellulaire. La mère de la petite fille est arrêtée. avant d'être emmenée, elle a le temps de crier à son amie : "Si je ne reviens pas, occupe-toi de ma fille. Ne la mets pas dans un orphelinat ! " Et la voisine prend l'enfant. On lui attribue une seconde pièce. la fillette l'appelle "maman Ania"... Au bout de dix-sept ans, la vraie maman revient. Elle baise les mains et les pieds de son amie. En général, les contes de fées se terminent là, mais dans la vie, les choses se passent autrement. Il n'y a pas de happy end. Sous Gorbatchev, quand on a ouvert les archives, on a proposé à l'ancienne détenue de consulter son dossier. Elle l'a ouvert : sur le dessus, il y avait une dénonciation. D'une écriture familière... Celle de sa voisine. C'était "maman Ania" qui l'avait dénoncée... Vous y comprenez quelque chose ? Moi, non. Et cette femme non plus, elle n'a pas compris. Elle est rentrée chez elle et elle s'est pendue.... Je suis athée. J'aurais beaucoup de questions à poser à Dieu... Je me souviens, mon père disait toujours : " On peut survivre au camp, mais pas aux êtres humains"..."

 

Svetlana Alexievitch :  extrait de " La fin de l'homme rouge" Actes Sud, 2013.

 

 

 

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 22:14

" Le soir , nous écoutâmes la mer, assis dans les dunes, ou regardâmes le ciel, allongés.

  - Non,je ne peux pas croire, dit-elle soudain, que les étoiles soient si loin : des millions d'années-lumière. Cela ne veut rien dire ! Un de ces jours on découvrira qu'elles sont beaucoup plus proches, et tout ce qui paraissait infini, immense, deviendra petit et proche.

  - A Paris, lui dis-je, il y a des fêtes foraines dans la rue, avec un cirque, des monstres, des acrobates, des diseuses de bonne aventure, un tir. Une fois, un astronome malin s'est installé dans l'une des baraques avec son télescope. Le bonimenteur (il y en a partout, comme au siècle dernier) criait dans le porte-voix : " Allez ! Venez regarder les étoiles ! Pour cinquante centimes vous verrez les étoiles ! Espèces de taupes que vous êtes, vous ne croyez même pas en Dieu ! Et la beauté, savez-vous  ce que c'est la beauté ? Alors au moins, regardez les étoiles !"

  Elle rit gaiement, se souleva sur le coude et, comme j'étais assis à la regarder, elle me renversa doucement sur le dos. sans cesser de rire, elle me prit le menton et leva mon visage vers le ciel :

  - Regardez au moins les étoiles !..."

 

Nina Berberova : extrait de " Le mal noir", Actes Sud, 1989

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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13 janvier 2017 5 13 /01 /janvier /2017 17:20

" Les montagnes Rocheuses étaient toutes proches et j'arrivais dans des lieux où bientôt il n'y aurait plus ni routes goudronnées, ni poteaux téléphoniques, ni antennes de télévision, rien que des truites. dans le torrent qui coulait à nos pieds, elles étaient roses et lilas, tandis que dans le lac en forme de cœur, au-dessus de nous, elles avaient les couleurs de l'arc-en-ciel. Nous étions à trois mille mètres. Au sommet des Rocheuses vivait un homme qui possédait quarante-cinq chevaux et trois femmes mexicaines, l'une plus menue que l'autre. Il n'avait jamais vu Chicago, et New York ne l'intéressait pas plus que Pékin ou Le Cap.

   Le soir de nôtre arrivée, je me suis jetée au lit sous l'édredon. Au moment de m'endormir, j'ai senti un animal gratter sous l'oreiller, mais je n'avais pas la force de rallumer la bougie et de laisser s'échapper cette bête inconnue. D'après les bruits qui me parvenaient, je devinais qu'elle devait être petite et active. Elle ne grignotait pas comme une souris, de façon monotone, ennuyeuse et obstinée. Elle jouait sous mon oreiller et explorait les contours de ma tête. Je décidai que, de toute manière, elle ne pouvait pas me manger et m'endormis, épuisée.

   Je fus réveillée, le lendemain matin, par une sensation curieuse. Quelque chose mordillait doucement les doigts de mon pied droit. C'était le tamias qui s'était amusé durant la nuit sous mon oreiller. On trouve partout en Amérique ces petites bêtes enjouées à la queue touffue qui, lorsqu'elles aperçoivent un homme, se dressent sur les pattes postérieures et les saluent de leurs pattes antérieures. Le mien s'installa le matin même dans la cuisine, puis il disparut pour reparaître de temps à autre dans la cabane, en compagnie d'une demi-douzaine d'autres.

   Le soir, quand nous grillions nos truites, on entendait les pas légers d'un daim et le bruit sec de ses bois contre le montant de la porte. Il me présentait d'abord sa tête soyeuse sur laquelle brillait un énorme œil. Puis , il me regardait de face avant de disparaître fièrement sans rien demander. Il s'éloignait à pas légers et soudain se mettait au galop en frappant le sentier de ses sabots qui résonnaient sourdement dans le silence du soir."

 

Nina Berberova, extrait de " C'est moi qui souligne" Actes Sud 1989

 

Du même auteur, dans le Lecturamak : 

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26 décembre 2016 1 26 /12 /décembre /2016 19:37

" J'aime la place de la Concorde, d'où l'on découvre une étendue de ciel presque aussi vaste qu'au dessus d'un champ de seigle en Russie ou de maïs au Kansas. J'aime m'attarder sur un petit banc derrière la cathédrale Notre-Dame, là où la Seine coule autour de l'île  Saint-Louis et ses belles maisons anciennes. Sur le boulevard Raspail, je m'arrête devant la vitrine d'une charcuterie sans pouvoir en détacher les yeux ; elle me paraît plus somptueuse que n'importe quelle autre vitrine de cette ville. J'ai constamment faim. Je porte des robes de seconde main et de vieilles chaussures ; je n'ai ni parfum, ni soies, ni fourrures, mais rien ne me fait plus envie que ces denrées délicieuses. Derrière la vitrine, une jeune vendeuse bien en chair fait tourner le disque d'un coupe-jambon. Ses lèvres ressemblent à de petites tranches de jambon, ses doigts à des saucissons roses et ses yeux à des olives noires. Vue du dehors, elle finit par se confondre avec les jambonneaux et les côtes de porc, ce qui oblige le client, une fois entré, à la chercher des yeux. Alors elle reprend vie et le disque se remet à tourner, un long couteau aiguisé danse dans sa main, une feuille de papier huilé se glisse sous la saucisse, la flèche de la balance oscille et l'on entend enfin résonner le vacarme familier de la caisse enregistreuse. Si cette caisse n'existait pas, comme la vie serait facile ici-bas ! "

 

Nina Berberova : extrait de : " C'est moi qui souligne" Actes Sud 1989

 

Du même auteur, dans Le Lecrutamak : 

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20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 18:59

" Au printemps à Paris, fleurissent les marronniers. Les premiers à s'épanouir sont ceux du boulevard Pasteur, là où le métro jaillit de dessous la terre et où l'air chaud s'élève par vagues jusqu'aux arbres. En automne, sur les Champs-Élysées, les feuilles avant de tomber prennent une teinte brun-foncé, couleur cigare. En été, durant quelques jours, le soleil se couche en plein centre de l'Arc de Triomphe, vu depuis la place de la Concorde. Les jardins des Tuileries sont les plus beaux de Paris parce qu'ils font partie d'un ensemble ; et face au globe ardent du soleil qui inonde de ses rayons la dalle de L'Arc, on finit par se confondre avec cet ensemble, comme devant le tableau de Rembrandt, Aristote contemplant le buste d'Homère. Il n'y a pas à proprement parler d'hiver à Paris. Il pleut et les gouttes d'eau clapotent et chuchotent contre les vitres et sur les toits. Soudain, en janvier, vers la fin du mois, vient un jour où tout resplendit : il fait bon et le ciel est bleu. Sur les terrasses des cafés, les clients ont quitté leur manteaux et les femmes, vêtues de robes légères, transfigurent la ville. On a beau savoir qu'il reste encore deux mois de mauvais temps à passer, personne n'y fait allusion. Chaque année, ce jour revient telle une fête mobile qui tomberait entre le 20 janvier et le 5 février, laissant sur son passage un parfum de promesse..."

 

Nina Berberova : extrait de " C'est moi qui souligne" Actes Sud, 1989

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5 octobre 2016 3 05 /10 /octobre /2016 17:53

 

" Le monde a proclamé la liberté, ces dernières années surtout ; mais que représente cette liberté! Rien que l’esclavage et le suicide ! Car le monde dit : « Tu as des besoins, assouvis-les, tu possèdes les mêmes droits que les grands, et les riches. Ne crains donc pas de les assouvir, accrois-les même » ; voilà ce qu’on enseigne maintenant. Telle est leur conception de la liberté. Et que résulte-t-il de ce droit à accroître les besoins ? Chez les riches, la solitude et le suicide spirituel ; chez les pauvres, l’envie et le meurtre, car on a conféré des droits, mais on n’a pas encore indiqué les moyens d’assouvir les besoins. On assure que le monde, en abrégeant les distances, en transmettant la pensée dans les airs, s’unira toujours davantage, que la fraternité régnera. Hélas ! ne croyez pas à cette union des hommes. Concevant la liberté comme l’accroissement des besoins et leur prompte satisfaction, ils altèrent leur nature, car ils font naître en eux une foule de désirs insensés, d’habitudes et d’imaginations absurdes. Ils ne vivent que pour s’envier mutuellement, pour la sensualité et l’ostentation. Donner des dîners, voyager, posséder des équipages, des grades, des valets, passe pour une nécessité à laquelle on sacrifie jusqu’à sa vie, son honneur et l’amour de l’humanité, on se tuera même, faute de pouvoir la satisfaire. Il en est de même chez ceux qui ne sont pas riches ; quant aux pauvres, l’inassouvissement des besoins et l’envie sont pour le moment noyés dans l’ivresse. Mais bientôt, au lieu de vin, ils s’enivreront de sang, c’est le but vers lequel on les mène. Dites-moi si un tel homme est libre..."

Fiodor Dostoïevski : extrait de "Les frères Karamazov" 1880

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Fr%C3%A8res_Karamazovhttp://

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 18:42

 

" Ainsi Thomas vécut sa vie au jour le jour, caressant le vague espoir de s'en aller quelque part en marge, loin de ce tumulte. La nuit, resté seul à seul avec lui-même, il serrait les paupières et imaginait une foule sombre, effrayante par son énormité. Entassée dans une sorte de ravin plein d'une brume de poussière, dans un vacarme confus elle tournait en cercle sur place et ressemblait au grain dans l'auget du moulin. On eût dit qu'une meule invisible, cachée sous leurs pieds, broyait ces gens et qu'ils se mouvaient en vagues sous elle, tantôt s'élançant vers le bas pour être broyés plus vite et disparaître, tantôt se ruant vers le haut pour tenter d'échapper à la meule impitoyable.

Thomas apercevait dans la foule, des visages connus de lui : voici son père, il avance droit devant lui écartant les gens d'un bras puissant, les renversant tous sur son passage, poussant à pleine poitrine et éclatant d'un rire sonore...puis il disparaît, s'effondrant sous les pieds des autres... Voici, se tortillant comme une couleuvre, tantôt bondissant sur les épaules des gens, tantôt se faufilant entre leurs jambes, son parrain, qui met en œuvre tout son corps desséché mais souple et nerveux... Loubov crie et se débat derrière son père, tantôt se laissant distancer, tantôt se rapprochant de nouveau de lui. Pélagie marche vite et sans détours... Voici Sophie Pavlovna, elle est debout, les mains tombantes, dans une posture d'impuissance, ainsi qu'elle se tenait alors, la dernière fois, dans son salon... Elle a de grands yeux où luit l'épouvante. Sacha, indifférente, ne prête pas attention à la bousculade, elle marche tout droit au plus épais de la foule, regardant tout imperturbablement de ses yeux sombres. Le vacarme, les hurlements, les rires, des clameurs d'ivrognes, des discussions frénétiques parviennent aux oreilles de Thomas ; des chansons et des pleurs déferlent sur cet amas énorme et grouillant de corps humains entassés dans la fosse ; ils rampent, s'écrasent mutuellement, bondissent sur les épaules de leurs voisins, se démènent comme des aveugles, se heurtent partout à d'autres qui leur sont identiques, se battent et lorsqu'ils tombent, disparaissent. Les pièces de monnaie bruissent, volant au-dessus des têtes comme un essaim de chauves-souris, et les gens tendent avidement les bras vers elles, l'or et l'argent sonnent, les bouteilles tintent, des bouchons sautent, quelqu'un sanglote et, nostalgique, une voix de femme chante :

Alors nous aimerons, tant qu'il est temps encore,

Mais là-bas , même l'herbe ne pousse pas !

Ce tableau s'incrustait dans la tête de Thomas et à chaque fois surgissait plus net, plus énorme, plus vivant devant lui, éveillant un sentiment imprécis où se fondaient, comme le ruisseau se fond dans la rivière, et l'effroi, et l'émotion, et la pitié, et la rage et bien d'autres éléments. Tout se mettait à bouillonner en lui jusqu'à faire naître un désir intense dont la puissance le suffoquait, les larmes lui venaient aux yeux, il avait envie de crier, de hurler comme une bête, d'épouvanter tout le monde, d'arrêter leur tohu-bohu insensé, de mêler aux clameurs et aux agitations de l'existence quelque chose qui fût de lui, de prononcer des mots sonores et fermes, de les diriger tous dans une seule direction et non l'un contre l'autre... Il avait envie de les saisir au collet, de les arracher les uns aux autres, de démolir les uns, de cajoler les autres, de les réprimander tous, de leur apporter une lumière qui les éclairât...

Il ne trouvait rien en lui-même, ni les mots nécessaires, ni la lumière, rien que ce désir qu'il pouvait concevoir mais non réaliser... Il se voyait à l'extérieur du ravin où s'agitait ce bouillonnement humain ; il se voyait solidement planté sur ses jambes et muet. Il aurait pu crier :

- De quelle façon vivez-vous ? N'est-ce pas une honte ?

Mais si, au son de sa voix, ils avaient demandé :

- Mais comment faut-il vivre ?

Il comprenait parfaitement qu'après une telle question il aurait été dans l'obligation de dégringoler de haut, là-bas, sous les pieds des gens, vers la meule. Et des rires auraient salué sa perte. "

 

Maxime Gorki : extrait de " Thomas Gordeiev " Editeurs Français Réunis, 1950

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  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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