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27 juillet 2021 2 27 /07 /juillet /2021 22:19
Andreï Makine, 2013, M.L. Clément

" Me voyant avec ma pelle tenue en baïonnette, il fit entendre un rire bienveillant et laissa son regard accomplir un long mouvement circulaire pour connaître les curiosités de notre abri : ces deux vieux tabourets, récupérés dans une décharge, un carré de pierres entre lesquelles il nous arrivait de braiser quelques pommes de terre, une caisse où nous rangions les allumettes et le sel. Et cette excavation dont Sarven s'approcha et, en jetant un coup d'œil tout au fond, apprécia la profondeur - par un sifflement qui lança un début de mélodie. 

   C'est alors qu'il aperçut le crâne qui gisait dans le baquet. Il ne manifesta aucune émotion particulière devant le rictus édenté du mort, soupira en hochant la tête, puis me demanda :

  " Alors maintenant, tu vas arrêter de creuser, non ?

   Je bafouillai une réponse évasive, disant que je ne voulais pas que Vardan découvre ces dépouilles et que le trésor que nous cherchions se trouvait peut-être ailleurs.

   Il m'écouta distraitement et alla serrer son front contre le panneau tourné vers l'arrière, vers la prison. Son observation, à travers l'une des fentes, ne fut accompagnée d'aucun commentaire, juste de petits toussotements qui répondaient à ses pensées. Quand il se retourna, son regard semblait rasséréné, comme si, en venant dans notre refuge, il avait craint de tomber sur un projet bien plus abouti et périlleux.

   " Au cas où l'on vous attrape, tous les deux, qu'est-ce que vous allez inventer pour expliquer ce trou ?"

   Je m'embrouillai, n'osant pas lui dire que nous n'avions même pas pensé à un alibi plus ou moins crédible.

   " En fait, nous cherchions un trésor... Vardan m'a montré un plan qui..."

   Sarven fouilla dans sa poche et me tendit une poignée de pièces - avec stupeur, je reconnus les anciennes monnaies d'argent frappées d'une aigle bicéphale des tsars.

   " Frotte ça avec de la terre et si les choses se gâtent, tu pourras toujours raconter que tu as trouvé ce "trésor" et que tu voulais en déterrer d'autres... Regarde, ça c'est aussi un trésor ! "

   Sarven s'accroupit et, au milieu des mottes de terre rejetée, ramassa une petite planchette rectangulaire qui n'avait pas attiré mon attention. Il la débarrassa des plaques d'argile et je vis que sa surface portait des linéament peints où l'on devinait une figure humaine.

   " C'est une icône, murmura Sarven. Enfin, une toute petite, on les appelait "ladankas". Très utiles pour les moines qui voyageaient d'un monastère à l'autre... Les os que tu as trouvés, c'est tout ce qui reste de ces religieux. On les a tués au début des années trente et ils n'ont eu ni une tombe décente ni une croix... Il ne faudra plus les déranger, d'accord ? "

    Je lui demandai si je devais alors combler notre excavation. Sarven hésita, donnant l'impression de regretter que nos efforts aient été vains.

   " On verra... Nous ne sommes pas à un jour près. Tu en parleras avec Vardan quand il ira mieux... " 

   Nous quittâmes notre refuge. Dehors, un soleil bas, très rouge, nous aveugla. Avant de descendre le talus couvert de ronces et de barbelés, Sarven murmura avec tristesse : 

   " Tu sais, il y a chez nous un proverbe qui dit : " Honteux de ce qu'il voit dans la journée, le soleil se couche en rougissant." Ce serait bien si les hommes en faisaient autant."...

 

Andreï Makine, extrait de " L'ami arménien", Éditions Grasset et Fasquelle, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 17:32
 Svetlana Alexandrovna Aleksievitch, un écrivain et une journaliste russophone biélorusse; lauréats du Prix Nobel de littérature, 2015
Svetlana Aleksievitch, photo Elke Wetzig

Je ne voulais pas être un garçon. je ne voulais pas être soldat, la guerre ne m'intéressait pas. Papa m'avait dit : " Il faut que tu deviennes un homme, à la fin! Sinon, les filles vont croire que tu es impuissant. L'armée, c'est l'école de la vie." Il faut apprendre à tuer... dans mon esprit, voilà à quoi ça ressemblait : des roulements de tambour, des rangées de soldats, des armes parfaitement conçues pour tuer, le sifflement des balles en plomb... et des crânes fracassés, des yeux arrachés, des membres déchiquetés... Les cris et les gémissements des blessés. Et les hurlements des vainqueurs, de ceux qui savent mieux tuer... Tuer, toujours tuer ! Avec une flèche, avec une balle, avec un obus ou une bombe atomique, peu importe, mais tuer... tuer d'autres êtres humains. Je ne voulais pas ! Et je savais qu'à l'armée, d'autres hommes allaient faire de moi un homme. Ou bien on me tuerait, ou bien c'est moi qui tuerais...

  Il y a des gens qui ne peuvent pas devenir de la viande humaine, et d'autres qui ne savent être que ça. Des crêpes humaines. J'ai compris que je devais mobiliser toute ma rage pour survivre. Je me suis inscrit dans la section sportive - le hatha-yoga, le karaté. J'ai appris à frapper au visage, à l'entrejambe. À briser une colonne vertébrale... Je frottais une allumette, je la posais sur ma paume et je la laissais brûler jusqu'au bout. Je ne tenais pas le coup, bien sûr... J'en pleurais... (Une pause). Je vais vous raconter une histoire drôle, tiens. C'est un dragon qui se promène dans une forêt. Il rencontre un ours. "Eh, l'ours, dit le dragon, viens chez moi vers huit heures, c'est l’heure de mon dîner. Je te mangerai."  Il continue son chemin, et il rencontre un renard. " Eh, le renard, je prends mon petit-déjeuner à sept heures. Viens, je te mangerai." Il poursuit son chemin. Un lièvre passe en sautillant. " Stop, le lièvre ! dit le dragon. Demain, je déjeune à deux heures. Viens chez moi, je te mangerai. - J'ai une question ! dit le lièvre en levant la patte.  - Vas-y ! - Est-ce qu'on peut ne pas venir ? - Bien sûr. Je te raye de ma liste."  Ils sont rares ceux qui sont capables de poser une telle question... Nom de Dieu ! "

 

Svetlana Alexievitch : extrait de " La fin de l'homme rouge..." Actes Sud, 2013

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 22:43
Le prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievich, lors d'une conférence de presse au Festival littéraire international de Paraty.
Svetlana Alexievich, 2015.

Un appartement communautaire banal. Cinq familles qui vivent ensemble, vingt-sept personnes. Une seule cuisine et un seul cabinet. Deux voisines sont amies, l'une a une fille de cinq ans, l'autre est célibataire. Dans les appartements communautaires, les gens se surveillaient les uns les autres, c'était courant. Ils s'espionnaient. Ceux qui avaient une pièce de dix mètres carrés enviaient ceux qui en avaient une de vingt-cinq. C'est la vie, c'est comme ça... Et voilà qu'une nuit arrive un "corbeau noir", un fourgon cellulaire. La mère de la petite fille est arrêtée. avant d'être emmenée, elle a le temps de crier à son amie : "Si je ne reviens pas, occupe-toi de ma fille. Ne la mets pas dans un orphelinat ! " Et la voisine prend l'enfant. On lui attribue une seconde pièce. la fillette l'appelle "maman Ania"... Au bout de dix-sept ans, la vraie maman revient. Elle baise les mains et les pieds de son amie. En général, les contes de fées se terminent là, mais dans la vie, les choses se passent autrement. Il n'y a pas de happy end. Sous Gorbatchev, quand on a ouvert les archives, on a proposé à l'ancienne détenue de consulter son dossier. Elle l'a ouvert : sur le dessus, il y avait une dénonciation. D'une écriture familière... Celle de sa voisine. C'était "maman Ania" qui l'avait dénoncée... Vous y comprenez quelque chose ? Moi, non. Et cette femme non plus, elle n'a pas compris. Elle est rentrée chez elle et elle s'est pendue.... Je suis athée. J'aurais beaucoup de questions à poser à Dieu... Je me souviens, mon père disait toujours : " On peut survivre au camp, mais pas aux êtres humains"..."

 

Svetlana Alexievitch :  extrait de " La fin de l'homme rouge" Actes Sud, 2013.

 

 

 

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 22:14

" Le soir , nous écoutâmes la mer, assis dans les dunes, ou regardâmes le ciel, allongés.

  - Non,je ne peux pas croire, dit-elle soudain, que les étoiles soient si loin : des millions d'années-lumière. Cela ne veut rien dire ! Un de ces jours on découvrira qu'elles sont beaucoup plus proches, et tout ce qui paraissait infini, immense, deviendra petit et proche.

  - A Paris, lui dis-je, il y a des fêtes foraines dans la rue, avec un cirque, des monstres, des acrobates, des diseuses de bonne aventure, un tir. Une fois, un astronome malin s'est installé dans l'une des baraques avec son télescope. Le bonimenteur (il y en a partout, comme au siècle dernier) criait dans le porte-voix : " Allez ! Venez regarder les étoiles ! Pour cinquante centimes vous verrez les étoiles ! Espèces de taupes que vous êtes, vous ne croyez même pas en Dieu ! Et la beauté, savez-vous  ce que c'est la beauté ? Alors au moins, regardez les étoiles !"

  Elle rit gaiement, se souleva sur le coude et, comme j'étais assis à la regarder, elle me renversa doucement sur le dos. sans cesser de rire, elle me prit le menton et leva mon visage vers le ciel :

  - Regardez au moins les étoiles !..."

 

Nina Berberova : extrait de " Le mal noir", Actes Sud, 1989

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 18:42

 

" Ainsi Thomas vécut sa vie au jour le jour, caressant le vague espoir de s'en aller quelque part en marge, loin de ce tumulte. La nuit, resté seul à seul avec lui-même, il serrait les paupières et imaginait une foule sombre, effrayante par son énormité. Entassée dans une sorte de ravin plein d'une brume de poussière, dans un vacarme confus elle tournait en cercle sur place et ressemblait au grain dans l'auget du moulin. On eût dit qu'une meule invisible, cachée sous leurs pieds, broyait ces gens et qu'ils se mouvaient en vagues sous elle, tantôt s'élançant vers le bas pour être broyés plus vite et disparaître, tantôt se ruant vers le haut pour tenter d'échapper à la meule impitoyable.

Thomas apercevait dans la foule, des visages connus de lui : voici son père, il avance droit devant lui écartant les gens d'un bras puissant, les renversant tous sur son passage, poussant à pleine poitrine et éclatant d'un rire sonore...puis il disparaît, s'effondrant sous les pieds des autres... Voici, se tortillant comme une couleuvre, tantôt bondissant sur les épaules des gens, tantôt se faufilant entre leurs jambes, son parrain, qui met en œuvre tout son corps desséché mais souple et nerveux... Loubov crie et se débat derrière son père, tantôt se laissant distancer, tantôt se rapprochant de nouveau de lui. Pélagie marche vite et sans détours... Voici Sophie Pavlovna, elle est debout, les mains tombantes, dans une posture d'impuissance, ainsi qu'elle se tenait alors, la dernière fois, dans son salon... Elle a de grands yeux où luit l'épouvante. Sacha, indifférente, ne prête pas attention à la bousculade, elle marche tout droit au plus épais de la foule, regardant tout imperturbablement de ses yeux sombres. Le vacarme, les hurlements, les rires, des clameurs d'ivrognes, des discussions frénétiques parviennent aux oreilles de Thomas ; des chansons et des pleurs déferlent sur cet amas énorme et grouillant de corps humains entassés dans la fosse ; ils rampent, s'écrasent mutuellement, bondissent sur les épaules de leurs voisins, se démènent comme des aveugles, se heurtent partout à d'autres qui leur sont identiques, se battent et lorsqu'ils tombent, disparaissent. Les pièces de monnaie bruissent, volant au-dessus des têtes comme un essaim de chauves-souris, et les gens tendent avidement les bras vers elles, l'or et l'argent sonnent, les bouteilles tintent, des bouchons sautent, quelqu'un sanglote et, nostalgique, une voix de femme chante :

Alors nous aimerons, tant qu'il est temps encore,

Mais là-bas , même l'herbe ne pousse pas !

Ce tableau s'incrustait dans la tête de Thomas et à chaque fois surgissait plus net, plus énorme, plus vivant devant lui, éveillant un sentiment imprécis où se fondaient, comme le ruisseau se fond dans la rivière, et l'effroi, et l'émotion, et la pitié, et la rage et bien d'autres éléments. Tout se mettait à bouillonner en lui jusqu'à faire naître un désir intense dont la puissance le suffoquait, les larmes lui venaient aux yeux, il avait envie de crier, de hurler comme une bête, d'épouvanter tout le monde, d'arrêter leur tohu-bohu insensé, de mêler aux clameurs et aux agitations de l'existence quelque chose qui fût de lui, de prononcer des mots sonores et fermes, de les diriger tous dans une seule direction et non l'un contre l'autre... Il avait envie de les saisir au collet, de les arracher les uns aux autres, de démolir les uns, de cajoler les autres, de les réprimander tous, de leur apporter une lumière qui les éclairât...

Il ne trouvait rien en lui-même, ni les mots nécessaires, ni la lumière, rien que ce désir qu'il pouvait concevoir mais non réaliser... Il se voyait à l'extérieur du ravin où s'agitait ce bouillonnement humain ; il se voyait solidement planté sur ses jambes et muet. Il aurait pu crier :

- De quelle façon vivez-vous ? N'est-ce pas une honte ?

Mais si, au son de sa voix, ils avaient demandé :

- Mais comment faut-il vivre ?

Il comprenait parfaitement qu'après une telle question il aurait été dans l'obligation de dégringoler de haut, là-bas, sous les pieds des gens, vers la meule. Et des rires auraient salué sa perte. "

 

Maxime Gorki : extrait de " Thomas Gordeiev " Editeurs Français Réunis, 1950

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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 16:52

" Les gens veulent gagner de l'argent pour obtenir la liberté, ou, au moins, une pause dans leur vie de souffrance. et nous les concepteurs publicitaires, nous déformons la réalité, de manière à ce que la liberté soit symbolisée tantôt par un fer à repasser électrique, tantôt par une serviette périodique à rabats, tantôt par une limonade. Nous sommes payés pour cela. Nous inculquons cela dans la tête des cibles par l'intermédiaire de l'écran, puis elles se l'inculquent entre-elles pour finir par nous l'inculquer  à nous les auteurs : c'est comme la contagion radioactive, peu importe qui a déclenché l'explosion nucléaire. Chacun essaye de démontrer à l'autre qu'il a atteint la liberté et, en fin de compte, sous des couverts d'amitié et de vie sociale, nous nous imposons les uns aux autres des vestes noires, des téléphones mobiles et des cabriolets avec sièges en cuir. La boucle est bouclée."

Texte extrait de " homo zapiens " de Viktor Pelevine

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Viktor_Pelevine

 

 

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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 16:58

" Des larmes coulaient sur ses joues, sa poitrine était oppressée, et sur son visage, on pouvait lire une expression où se mêlaient la vie et la mort ; Varvara Alexandrovna, en serrant ses mains, répétait avec frénésie :

  - Xenouchia, Xenia, pourquoi pleures-tu, dis-moi, dis...

  Mais la mourante ne prononçait plus un seul mot, elle râlait.

  - Xenouchia, Xenia, pourquoi pleures-tu...

  Xenia Alexandrovna avait un caractère étrange : elle parlait beaucoup, on la trouvait même bavarde ; quand elle était petite, son père l'appelait " la pie ". Mais en même temps, elle avait un grand pouvoir de dissimulation. Pas une fois dans sa vie elle n'avait ouvert son cœur à l'un de ses proches. Ses trois mariages avaient été des mariages de raison ; elle avait épousé des hommes plus âgés qu'elle, des hommes aisés, instruits, arrivés à une belle situation. Mais avait-elle été heureuse avec eux ? Tous trois étaient différents mais ils avaient de nombreux points communs : ils ne buvaient pas, ne fumaient pas, n'allaient jamais au théâtre ou en visite chez des amis. Ils étaient économes. Pourtant, ils aimaient tous, comme Xénia Alexandrovna, les beaux objets, les objets élégants. Peut-être est-ce pour cette raison qu'ils étaient tombés amoureux de Xenia Alexandrovna ? Elle avait été très belle et, malgré son embonpoint et ses cheveux blancs, elle avait gardé son charme. Sa belle tête blanche s'harmonisait si bien avec les beaux objets qui l'entouraient !

   - Xenouchia, Xenia, pourquoi pleures-tu...

  Parmi toute cette porcelaine et tout ce cristal, les flacons de pharmacie, les ampoules cassées, la gaze déchirée, les bouts de coton hydrophile et le pitoyable collier à bon marché qui pendait sur la poitrine de Xenia Alexandrovna donnaient une impression étrange.

  Même pendant son agonie, Xenia Alexandrovna n'avait pas rompu son silence. Sa sœur ne savait pas pourquoi des larmes coulaient sur ses joues, ni pourquoi elle avait mis, avant sa mort, ce misérable collier de verroterie... pleurât-elle à l'heure de sa mort parce qu'elle avait vécu sans connaître le bonheur ? Pleurait-elle parce qu'elle souffrait, comme un arbre cassé gémit quand il s'abat et grince en répandant de la résine et des larmes ?

  Personne ne le saura jamais...

 

Vassili Grossman, extrait du recueil de nouvelles  " La route "  Editions L'âge d'Homme 2010

 

 

 

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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 17:27

" La nuit était noire à cause des nuages qui obstruaient le ciel et masquaient la clarté des étoiles. Elle était sombre à cause des ténèbres de la terre.  Les hitlériens symbolisaient l'immense mensonge de la vie. Et partout où leur pied se posait, du fond de l'obscurité remontaient à la surface la couardise, la trahison, la soif de lâches assassinats, de répressions sanglantes contre les faibles. Ils appelaient à eux toutes les noirceurs, comme dans une vieille légende un mot maléfique évoque les esprits du mal.

  Cette nuit là, la petite ville suffoquait de tout ce qu'il y avait d'obscur et de malfaisant, d'infect et de sordide, et qui éveillé, galvanisé, mis en émoi par l'arrivée des hitlériens, se portait à leur rencontre. Des caves et du fond des ravins, on vit sortir les traîtres, les pusillanimes...Des paroles flatteuses d'apostasie mûrissaient dans l'esprit des gens faibles ; des projets de vengeance naissaient pour une querelle de commère au marché, pour un mot échappé incidemment. Les cœurs se pénétraient de cruauté, d’égoïsme et d'indifférence. Les lâches, craignant pour eux-mêmes, méditaient de dénoncer leur voisin pour sauver leur propre peau. Il en fut ainsi dans toutes les villes, grandes ou petites, dans tous les pays, partout où les hitlériens posaient le pied. Un dépôt trouble remontait du fond des rivières et des lacs ; les crapauds émergeaient de l'eau ; les chardons envahissaient les champs de blé...

 

Vassili Grossman : " Années de guerre " 1946, Editions Autrement, Paris 1993

 

https://helenbazar.pagesperso-orange.fr/livre15.htm

 

 

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29 septembre 2009 2 29 /09 /septembre /2009 17:20

" ... et tous nous nous haissons les uns les autres, moi, Kitty; Kitty, moi. Voilà la vérité !... Pourquoi ces églises, ces sonneries et ces mensonges ? ... Seulement pour cacher que nous nous haissons les uns les autres... La lutte pour la vie, la haine, c'est la seule chose qui lie les hommes... Non, c'est en vain que vous partez ! dit-elle s'adressant mentalement à une compagnie, dans une voiture à quatre chevaux, qui devait aller en pique-nique à la campagne. Et le chien que vous emmenez ne vous aidera pas... Vous ne vous enfuierez pas de vous-mêmes... "

Tolstoi : extrait de " Anna Karénine "

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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 16:42

_" je ne te comprends pas, dit Lévine... comment ces gens ne te sont-ils pas odieux ? J'admets qu'il soit agréable de déjeuner au Lafite, mais est-ce que précisément ce luxe ne te révolte pas ? Tous ces gens, comme jadis les fermiers généraux, s'enrichissent par des moyens méprisables ...
_  Pas du tout - Lévine sentit qu'Oblonsky souriait en prononçant ces mots - si je vais chez eux, c'est que je ne les trouve pas plus malhonnêtes que n'importe quels riches marchands et gentilshommes. Les uns et les autres ont acquis également leur fortune par le travail et par l' intelligence.
_  Oui, mais quel travail ! Est-ce un travail, de se procurer une concession pour la revendre ?... Peux-tu comparer ce travail à celui d'un paysan ou d'un savant ? ... Toute rémunération disproportionnée au travail est malhonnête.
_  Et qui sera chargé d'évaluer le travail ?
_  L'acquisition de la fortune par des moyens malhonnêtes, par la ruse, continua Lévine ( mais il se sentait incapable de définir la limite entre l'honnête et le malhonnête ), comme par exemple, les fortunes acquises dans la banque, est un mal.L'acquisition d'énormes fortunes, sans travail correspondant, existait au temps des fermiers généraux, mais la forme seule a changé... Et de nos jours les chemins de fer, les banques, c'est aussi le pain sans travail.
_  Tout cela est peut-être vrai et spirituel... Puis il continua lentement, évidemment convaincu de la justesse de ses objections : - Mais tu n'as pas tracé la limite entre l'honnête et le malhonnête. Pourquoi par exemple, mes appointements sont-ils supérieurs à ceux de mon chef de bureau, qui connaît les affaires mieux que moi ? Est-ce malhonnête ?
_  Je ne sais pas
_  Eh  bien, voici ce que je dirai. Pourquoi gagnes-tu, par exemple , cinq mille roubles, tandis qu'avec plus de travail un paysan n'en recevra que cinquante ?...
_  Tu as raison, reprit Lévine, quand tu dis que mes cinq mille roubles de profit sont injustes. Je le sens, mais...
_  Oui, tu le sens, mais pas au point de donner ta terre aux paysans...
_  Je ne la donne pas, parce que personne ne me la demande. Et si même je le voulais, je ne saurais le faire, je ne saurais à qui donner.
_  Donne-la à ce paysan, il ne la refusera pas.
_  Comment faire ? Aller avec lui passer un acte de vente ?
_  Je l'ignore. Mais si tu sens  que tu n'as pas le droit...
_  Au contraire, je sens que je n'ai pas le droit de donner ce que je possède, parce que j'ai des devoirs, et envers la terre, et envers ma famille.
_  Permets. Tu considère cette inégalité comme une injustice : ton devoir est de la faire cesser.
_  Je tâche d'y parvenir en ne faisant rien pour l'accroître.
_  Ça, c'est du paradoxe !... Il faut prendre un parti : ou reconnaître que l'état de la société est ce qu'il doit être, et alors défendre ses droits, ou avouer qu'on profite de privilèges injustes, et dans ce cas, faire comme moi, en profiter avec plaisir.
_  Non, si tu reconnaissais l'iniquité de ces privilèges, tu n'en pourrais jouir agréablement. Moi du moins, je ne le pourrais pas. Le principal pour moi, c'est de ne pas me sentir coupable.
_  Au fait, pourquoi n'irions-nous pas faire un tour ? dit Stepan Arkadiévitch, déjà fatigué de cette conversation. Nous ne dormirons pas. Allons !
  Lévine ne répondit pas. Ce qu'il avait dit en causant, à savoir qu'il tâchait seulement de ne pas augmenter l'inégalité sociale le préoccupait. Peut-on se contenter d'une justice négative ? , se demandait-il...

Tolstoï : extrait de Anna Karénine


 

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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