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27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 18:46

" Seules une légère différence de matière et la trace des camions distinguent la route de terre de la terre brune qui l'entoure et s'étend à perte de vue. Les pieds au chaud dans les bottes, une main sur le volant, de la terre plein le regard, on entame cet immense paysage en se disant : cette fois, le monde a changé d'échelle, c'est bien l'Asie qui commence !

   Parfois, on distingue la tache beige plus pâle d'un troupeau contre le flanc d'une colline, ou la fumée d'un vol d'étourneaux entre la route et le ciel vert. le plus souvent, on ne voit rien... mais on entend - il faudrait pouvoir "bruiter" l'Anatolie - on entend un long gémissement inexplicable, qui part d'une note suraiguë , descend d'une quarte, remonte avec beaucoup de mal, et insiste. Un son lancinant, bien fait pour traverser ces étendues couleur de cuir, triste à donner la chair de poule, et qui vous pénètre malgré le bruit rassurant du moteur. On écarquille les yeux, on se pince, mais rien ! puis on aperçoit un point noir, et cette espèce de musique augmente intolérablement. Bien plus tard, on rattrape une paire de bœufs, et leur conducteur qui dort la casquette sur le nez, perché sur une lourde charrette à roues pleines dont les essieux forcent et grincent à chaque tour. Et on le dépasse, sachant qu'au train où on chemine, sa maudite chanson d'âme en peine va vous poursuivre jusqu'au fond de la nuit. Quand aux camions, on a affaire à leurs phares une heure au moins avant de les croiser. On les perd, les retrouve, les oublie. Brusquement ils sont là, et pendant quelques secondes nous éclairons ces énormes carcasses peintes en rose ou en vert pomme, décorées de fleurs en semis, et qui s'éloignent en tanguant sur la terre nue, comme de monstrueux bouquets.

   Il nous arrive aussi d'être intrigués par deux mignonnes lanternes d'or qui s'allument, s'éteignent, clignotent, et semblent reculer devant nous. On pense - à cause de leur écartement - à une petite voiture de tourisme... et lorsqu'on est dessus, c'est un hibou qui dormait au bord de la piste sur la pile d'un pont, et ce lourd flocon s'élève en criant dans le vent de la voiture.

  Ces charrettes à roues pleines, il paraît qu'il en fut retrouvé d'exactement semblables dans des sépultures babyloniennes. Il y aurait donc quatre mille ans que leurs essieux tourmentent le silence anatolien. Voilà qui n'est pas mal, mais sur la piste qui relie Bogasköy à Sungurlu, nous sommes tombés sur plus ancien encore. L'après-midi était avancé, le ciel clair, nous traversions une plaine absolument vide. L'air était assez transparent pour qu'on distingue un arbre qui se dressait tout  seul à une trentaine de kilomètres. Et tout d'un coup...toc...toctoc...tac... une grêle de légers chocs clairs et irrités qui s'amplifiaient à mesure que nous avancions. Un peu semblables aux craquements d'un feu de bois sec ou à ceux du métal chauffé à blanc et qui travaille. Thierry arrêta la voiture en blêmissant : j'avais eu la même crainte que lui : nous avions dû perdre de l'huile et les pignons du différentiel se "mangeaient" en chauffant. Nous nous trompions, car le bruit n'avait pas cessé. Il augmentait même, tout près de notre gauche. On alla voir : derrière le talus qui borde un côté de la piste, la plaine était noire de tortues qui se livraient à leurs amours d'automne en entrechoquant leur carapace. Les mâles employaient la leur comme un bélier pour bousculer leur compagne et la pousser vers une pierre ou une touffe d'herbe sèche à laquelle ils l'acculaient. Ils étaient un peu plus petits que les femelles. Au moment de l'accouplement, ils se dressaient complètement pour les atteindre, tendaient le cou, ouvraient une gueule rouge vif et poussaient un cri strident. Quand nous sommes partis, de toutes les directions de la plaine on voyait des tortues se hâter lentement vers ce rendez-vous. Le jour tombait. On ne s'entendait plus."

 

Nicolas Bouvier : extrait de "L'usage du monde" à compte d'auteur, Librairie Droz, Genève,1963. Julliard, Paris, 1964...

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bouvier

https://www.lexpress.fr/culture/livre/comment-italique-l-usage-du-monde-italique-est-devenu-un-livre-culte_809125.html

 

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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 18:24

" Comment ne pas devenir un loup des steppes et un ermite sans manières dans un monde dont je ne partage aucune des aspirations, dont je ne comprends aucun des enthousiasmes ? Je ne puis tenir longtemps dans un théatre ou dans un cinéma ; je lis à peine le journal et rarement un livre contemporain ; je suis incapable de comprendre quels plaisirs et quelles joies les hommes recherchent dans les trains et les hôtels bondés, dans les cafés combles où résonne une musique oppressante et tapageuse, dans les bars et les music-halls des villes déployant un luxe élégant, dans les expositions universelles, dans les grandes avenues, dans les conférences destinées aux assoiffés de culture, dans les grands stades. Non, je ne suis pas capable de comprendre et de partager toutes ces joies qui sont à ma portée et auxquelles des milliers de gens s'efforcent d'accéder en se bousculant les uns les autres. Ce que j'éprouve dans mes rares instants de bonheur, ce qui constitue pour moi un ravissement, une expérience extraordinaire, une extase et une élévation de l'âme  est connu, recherché et apprécié par la majorité tout au plus dans la littérature ; dans la vie, on traite cela de folie. Et de fait, si la majorité a raison, si cette musique dans les cafés, ces divertissements de masse, ces êtres américanisés aux désirs tellement vite assouvis représentent le bien, alors, je suis dans l'erreur, je suis fou, je suis vraiment un loup des steppes, comme je me suis souvent surnommé moi-même ; un animal égaré dans un monde qui lui est étranger et incompréhensible ; un animal qui ne trouve plus ni foyer, ni oxygène, ni nourriture...

 

Hermann Hesse : extrait de " Le loup des steppes " 1927

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hermann_Hesse

 

 

 

http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/1493

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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6 mars 2009 5 06 /03 /mars /2009 16:51

" Tous les ordres d'activité se portent à la fois par des chemins à eux vers cette même fin qui est de savoir : la sagesse, la magie, la science, la poésie, et aussi la religion. Et c'est pourquoi encore le poète est si compromis, car la poésie est une activité et on interroge le poète qui interroge, on attend de lui des réponses alors qu'il se contente de poser des questions. Poser des questions, c'est  échauffer, mais échauffer, par les temps qui courent, c'est exciter en même temps, à l'opposé de l'homme, le besoin d'instruction ; car c'est de l'instruction que tout le monde attend une amélioration à son propre sort. De sorte que le poète est condamné à se taire ou à devenir médecin, lui aussi, alors qu'il est si malade lui-même : et qu'il n'est poète que précisément parce qu'il est malade, et qu'il n'a plus de poésie quand tout va bien. Couvert de bandages, boîteux, béquillant, et quand même sollicité : par ces autres plus boîteux que lui, plus défigurés, plus navrés et qui ont essayé déjà de tant de remèdes.

  Les vrais médecins sont impuissants : ils ne peuvent que panser, non guérir. Or, ce que tout le monde attend, c'est le miracle : une éspèce de redressement instantané et général : une résurrection collective. Une universelle guérison des maladies "

C.F.Ramuz : " La pensée remonte les fleuves " Terre Humaine, Plon, 1979


 

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27 février 2009 5 27 /02 /février /2009 18:36

" Les écrivains ont beau ne pas chercher à instruire, on en vient pas moins chercher auprès d'eux des enseignements. C'est qu'ils échauffent avec des mots et que ces mots contiennent, malgré tout, des idées. Qu'il le veuille ou non, l'écrivain, aujourd'hui, est immédiatement classé : par les critiques, par les lecteurs, par ceux là même qui ne l'ont pas lu, et classé en vertu des instructions qu'on trouve chez lui ou qu'on croit y trouver. Il lui arrive même d'être classé simultanément dans toute espèce de catégories contradictoires : ce qui peut le rassurer, lui, mais contribue à compliquer le malentendu. Le même écrivain peut tout à la fois, par exemple, passer pour communiste et catholique. Ses personnages sont des humbles, par exemple, un mot qu'il déteste : voilà qui suffit, il est communiste. Son style est jugé révolutionnaire : de là à faire passer l'auteur lui-même pour révolutionnaire, le pas est vite franchi. Mais, en même temps, la docilité aux choses dont il fait preuve ( c'est la formule ), ou encore son sens du mystère, un certain besoin d'absolu et d'universel qu'on découvre également chez lui l'auront fait adopter par certains catholiques, à son grand  étonnement...                                                                                                                        

                                                                                            
 

  J'ai mis beaucoup de temps à voir qu'être seul est un grand luxe, que c'est un luxe qui se paye cher, et qui s'est toujours payé cher, mais qui va se payer toujours plus cher. Un luxe d'autant plus coûteux que c'est un luxe qui s'est imposé à l'auteur. Car, s'il ne se rallie pas, ce n'est nullement par mauvaise volonté, comme on pourrait souvent le croire ; c'est qu'il est entouré de gens qui savent et que lui sait qu'il ne sait rien. Il est placé parmi des gens qui affirment et, lui, interroge ; et ils affirment d'après Quelqu'un ( avec une majuscule ) ou quelqu'un, et lui n'interroge d'après personne, car on n'interroge que d'après soi-même. Il n'est nullement ce qu'on appelle un sceptique ; il espère bien savoir une fois, il constate seulement que pour l'instant il ne sait pas. Mais il constate, en même temps, que l'interrogation n'intéresse personne ; que ce dont tout le monde est avide aujourd'hui, c'est de réponses, non de questions ; et que, quand on n'a pas de réponses à fournir, on n'a sans doute qu'à se taire. "

C.F. Ramuz : " La pensée remonte les fleuves " Terre humaine, Plon, 1979

Illustration : Ramuz sur la huitième série du billet de 200 francs suisses

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Ferdinand_Ramuz

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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23 février 2009 1 23 /02 /février /2009 19:22

" Les idées de l'homme viennent à l'homme le plus souvent toutes faites ; il les doit aux circonstances, non à lui-même. Il en change sans avoir changé. Il exprime par leur moyen ses passions, ses besoins, ses haines, ses craintes ou ses intérêts, non lui-même. Voyez que l'Allemagne est devenue toute entière socialiste en quelques jours à l'automne 1918 et que cette même Allemagne est à l'heure actuelle 90 % nazi *. L'exemple , me dira-t-on, est extrême : il n'est qu'extrêmement visible. L'homme qui voudrait penser purement aurait d'abord à être ; or, il y a très peu d'hommes qui sont. La très grande majorité des hommes n'ont d'existence que fonctionnelle ;  ils ont les idées de leurs fonctions, non les leurs. L'homme se défend ; ses idées tendent avant tout à le défendre ; la classe se défend contre la classe, le parti contre le parti. L'unité de la doctrine recouvre une extrême diversité physiologique. On ne pense guère que socialement, ce qui est très exactement ne plus penser. L'homme qui voudrait penser pleinement aurait d'abord à faire table rase de tout ce qui existe autour de lui et en lui-même, ne laissant entrer les idées en lui qu'en les contrôlant avec soin l'une après l'autre et en ne les examinant que quant aux rapports d'authenticité qu'elles peuvent avoir avec son être. C'est bien ce qu'a fait Descartes : Je pense, donc je suis. On ne pense pas d'occasion. "

C.F. Ramuz : " La pensée remonte les fleuves " Terre Humaine Plon 1979

 

*( nous sommes en novembre 1935 lorsque l'auteur parle )

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 17:42
Paysan assis, Cézanne, vers vers 1892 –96

 

 

" Il y a des hommes qui parlent et il y a des hommes silencieux. Les hommes silencieux copient les hommes qui parlent quand il leur arrive de parler.
 Ils n'ont pas l'habitude de parler ; ils se servent pour s'exprimer de phrases toutes faites.
 En gros, et pour simplifier, il y a les hommes de la ville et les hommes de la campagne : ceux qui expriment des idées qu'ils n'ont pas, ceux qui n'expriment pas les idées qu'ils ont.
 Ceux qu'on ne peut pas ne pas entendre et qu'on voudrait bien ne plus entendre ; ceux qu'on voudrait entendre et qu'on n'entend jamais.
 Tant d'hommes épars dans les champs, dans les vignes... dont on dit justement qu'ils ne pensent pas, parce qu'ils restent silencieux, -- ceux que j'aime, et qui portent peut-être en eux une conception du monde et sont par là secrets ; ceux qui ne sont pas retenus seulement par une difficulté qu'ils ont, mais par une pudeur qu'on devine, et grandis par elle ; car ils ne peuvent pas cacher quand même le mépris qu'ils ont pour les beaux-parleurs.
 Ceux qui vivent dans la nature, et qui se sentent ainsi à chaque instant dépassés et dépassés par elle en tout sens, dans ses dimensions, dans son mystère, dans sa toute-puissance, mais par là augmentés et anoblis.

 Ce qui les condamne au silence, ce n'est peut-être pas leur pauvreté, mais leur richesse même ; ils ont appris de la nature à se taire, de sorte qu'il faut les deviner ou bien qu'il faut les inventer...

 Pourquoi les situer nécessairement, comme on fait, sur le plan de l'intelligence ou des sentiments ( et simplement parce qu'ils sont avares de paroles et pauvres en mots ), au dessous de l'avocat ou de l'homme politique, au dessous de ceux qui parlent ?
 Il y en a qui s'entendent à tirer profit de leur capital et d'autres qui le tiennent caché. Pourquoi faire nécessairement dépendre de la situation sociale où ils  sont leur valeur d'homme ? ... "

C.F. Ramuz : " La pensée remonte les fleuves. Essais et réflexions " Terre Humaine. Plon 1979. Extrait de " Besoin de grandeur " 1ère parution : février 1937 aux Editions Aujourd'hui;


 

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 18:59
Peter Stamm, au Salon du livre de Genève, en 2012.

" Je ne dis pas que l'amour est impossible, mais difficile. Il est tentant de l'idéaliser en observant les autres ensemble, de se dire,  par exemple : quel beau couple ! Or, il suffit d'aiguiser son regard pour se rendre compte que c'est beaucoup plus compliqué. On peut être à deux et se sentir seul, faire l'amour et être ailleurs, se retrouver coincé dans un rôle de bonne épouse qu'on s'était pourtant choisi. A l'image de la cuisine chinoise, l'amour est fait de tout un tas d' ingrédients pas toujours identifiables ! Cela ne signifie pas qu'il ne faille pas essayer de bâtir une belle relation, il faut juste ne pas s'attendre à être heureux tous les jours, rêve impossible, pour le coup. "

Peter Stamm. extrait d'entretien . ( Transfuges n° 16. mai-juin 2007 )

 

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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