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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 21:58

 

G. Bernanos vers 1940.

"  "Nous savons parfaitement que dans une société dominée par l'argent, la liberté n'est qu'un leurre." (disait Bernanos). Pour lui, la démocratie est, ne peut qu'être en péril. À force de "bricolage", elle a perdu sa substance, ce que chacun peut voir : " Si vous vouliez rafistoler indéfiniment votre Démocratie Moderne, il fallait rafistoler en douce". D'où le plus grand péril, "l’anéantissement universel, non seulement des libertés, mais de l'Esprit de Liberté", avec "des démocraties sans démocrates, des régimes libres sans hommes libres", ce sous les auspices de la technique qui " décuplera, centuplera les moyens de défense et de répression". On est, ici, tout près d'Orwell, et peut-être, hélas, déjà chez nous. La solution à cette détresse, prévisible car désormais " l'Ennemi du monde a franchi les lignes", sera pour Bernanos, avant l'affaire des peuples, d'abord le fait d'individus. Elle réclame le héros, le saint, et surtout l'homme d'honneur et même de " l'honneur de l'Honneur " : " Vous demandez à le liberté de grands biens ; je n'attends d'elle que l'honneur". On se doute que le nombre de ces oiseaux rares, aujourd'hui comme en 1943, leur permet aisément de se compter. "

 

Jérôme Delclos, extrait de sa critique du livre de Georges Bernanos " Où allons-nous !", dans le magazine Le Matricule des Anges n°223, Mai 2021.

Sur Bernanos, dans Le Lecturamak :

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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 22:27

" Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le "pourquoi" s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. "Commence", ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour, inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement... "

 

Albert Camus : "Le mythe de Sisyphe", Gallimard, 1942

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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 23:16

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8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 18:01
Albert Camus, 1945.

" Si j'étais arbre parmi les arbres, chat parmi les animaux, cette vie aurait un sens ou plutôt ce problème n'en aurait point car je ferais partie de ce monde. Je serais ce monde auquel je m'oppose maintenant par toute ma conscience et par toute mon exigence de familiarité. Cette raison si dérisoire , c'est elle qui m'oppose à toute la création. Je ne puis la nier d'un trait de plume. Ce que je crois vrai, je dois donc le maintenir. Ce qui m'apparaît si évident, même contre moi, je dois le soutenir. Et qu'est-ce qui fait le fond de ce conflit, de cette fracture entre le monde et mon esprit, sinon la conscience que j'en ai ? Si donc je veux le maintenir, c'est par une conscience perpétuelle, toujours renouvelée, toujours tendue. Voilà ce que, pour le moment, il me faut retenir. À ce moment, l'absurde, à la fois si évident et si difficile à conquérir, rentre dans la vie d'un homme et retrouve sa patrie. À ce moment encore, l'esprit peut quitter la route aride et desséchée de l'effort lucide. Elle débouche maintenant dans la vie quotidienne. Elle retrouve le monde de l'"on" anonyme, mais l'homme y rentre désormais avec sa révolte et sa clairvoyance. Il a désappris d'espérer. Cet enfer du présent, c'est enfin son royaume. Tous les problèmes reprennent leur tranchant. L'évidence abstraite se retire devant le lyrisme des formes et des couleurs. Les conflits spirituels s'incarnent et retrouvent l'habit misérable et magnifique du cœur de l'homme. Aucun n'est résolu. Mais tous sont transfigurés. Va-t-on mourir, échapper par le saut, reconstruire une maison d'idées et de formes, à sa mesure ? Va-t-on au contraire soutenir le pari déchirant et merveilleux de l'absurde ?  Faisons à cet égard un dernier effort et tirons toutes nos conséquences. Le corps, la tendresse, la création, l'action, la noblesse humaine, reprendront alors leurs places dans ce monde insensé. L'homme y retrouvera enfin le vin de l'absurde et le pain de l'indifférence dont il nourrit sa grandeur.

   Insistons encore sur la méthode : il s'agit de s'obstiner. À un certain point de son chemin, l'homme absurde est sollicité. L'histoire ne manque ni de religions, ni de prophètes, même sans dieux. On lui demande de sauter. Tout ce qu'il peut répondre, c'est qu'il ne comprend pas bien, que cela n'est pas évident. Il ne veut faire justement que ce qu'il comprend bien. On lui assure que c'est péché d'orgueil, mais il n'entend pas la notion de péché ; que peut-être l'enfer est au bout, mais il n'a pas assez d'imagination pour se représenter cet étrange avenir ; qu'il perd la vie immortelle, mais cela lui paraît futile. On voudrait lui faire reconnaître sa culpabilité. Lui se sent innocent. À vrai dire, il ne sent que cela, son innocence irréparable. C'est elle qui lui permet tout. Ainsi ce qu'il exige de lui-même, c'est de vivre seulement avec ce qu'il sait, de s'arranger de ce qui est et ne rien faire intervenir qui ne soit certain. On lui répond que rien ne l'est. Mais ceci du moins est une certitude. C'est avec elle qu'il a affaire : il veut savoir s'il est possible de vivre sans appel."

 

Albert Camus : Le mythe de Sisyphe, Gallimard 1942

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 17:45
Baruch Spinoza

On ne saurait douter en effet que les hommes sont nécessairement en proie aux sentiments. Du seul fait de leur constitution, ils plaignent leurs semblables malheureux, pour les envier au contraire lorsqu'ils les voient heureux, et ils sont plus enclins à la vengeance qu'au pardon ; d'autre part, chacun voudrait faire adopter aux autres sa règle personnelle de vie, leur faire approuver ce que lui-même approuve, rejeter ce que lui-même rejette ; or, puisque les hommes veulent ainsi se pousser à la première place, ils entrent en rivalité, ils tentent, dans la mesure de leur pouvoir, de s'écraser les uns les autres ; et le vainqueur, à l'issue de cette lutte, se glorifie plus d'avoir causé un préjudice à autrui que d'avoir gagné quoi que ce soit pour soi-même. Sans doute chacun, tout en agissant ainsi, reste bien convaincu que la religion lui enseigne des leçons toutes différentes : elle lui enjoint d'aimer son prochain comme soi-même, c'est-à-dire de se faire aussi ardent champion du droit d'autrui que du sien. Mais cette conviction est, nous l'avons vu, sans effet sur les sentiments. Tout au plus son influence se développe-t-elle au moment de la mort, lorsque la maladie a déjà triomphé même des sentiments et que l'être humain gît sans forces, ou bien dans les églises, lorsque les rapports d'homme à homme s'interrompent. Mais elle ne prévaut point dans les tribunaux ni les demeures des puissants, alors que le besoin s'en ferait tellement sentir. Nous avons montré, il est vrai, par ailleurs, que la raison est capable de mener un combat contre les sentiments et de les modérer considérablement. Toutefois, la voie indiquée par la raison nous est apparue très difficile. On n'ira donc pas caresser l'illusion qu'il serait possible d'amener la masse, ni les hommes engagés dans les affaires publiques, à vivre d'après la discipline exclusive de la raison. Sinon, l'on rêverait un poétique Âge d'or, une fabuleuse histoire."

 

Spinoza ( 1632-1677 ) : extrait du "Traité de l'autorité politique" Gallimard 1954

 

Du même auteur dans Le Lecturamak : 

 

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15 janvier 2020 3 15 /01 /janvier /2020 17:24

 

De temps en temps, ces messieurs jouent du couteau ou du revolver, mais ne croyez pas qu'ils y tiennent. Le rôle l'exige, voilà tout, et ils meurent de peur en lâchant leurs dernières cartouches. Ceci dit, je les trouve plus moraux que les autres, ceux qui tuent en famille, à l'usure. N'avez-vous pas remarqué que notre société s'est organisée pour ce genre de liquidation ? Vous avez entendu parler, naturellement, de ces minuscules poissons des rivières brésiliennes qui s'attaquent par milliers au nageur  imprudent, le nettoient, en quelques instants, à petites bouchées rapides, et n'en laissent qu'un squelette immaculé ? Eh bien, c'est ça, leur organisation. "Voulez-vous d'une vie propre ? Comme tout le monde ? " Vous dîtes oui, naturellement. Comment dire non ? " D'accord. On va vous nettoyer. Voilà un métier, une famille, des loisirs organisés. " Et les petites dents s'attaquent à la chair, jusqu'aux os. Mais je suis injuste. Ce n'est pas leur organisation qu'il faut dire. Elle est la nôtre, après tout : c'est à qui nettoiera l'autre...

 

  Et puis, allons droit au but, j'aime la vie, voilà ma vraie faiblesse. Je l'aime tant que je n'ai aucune imagination pour ce qui n'est pas elle. Une telle avidité a quelque chose de plébéien, vous ne trouvez pas ? L'aristocratie ne s'imagine pas sans un peu de distance à l'égard de soi-même et de sa propre vie. On meurt s'il le faut, on rompt plutôt que de plier. Mais moi, je plie, parce que je continue de m'aimer. Tenez, après tout ce que je vous ai raconté, que croyez-vous qu'il me soit venu ? Le dégoût de moi-même ? Allons donc, c'était surtout des autres que j'étais dégoûté. Certes, je connaissais mes défaillances et je les regrettais. Je continuais pourtant de les oublier, avec une obstination assez méritoire. Le procès des autres, au contraire, se faisait sans trêve dans mon cœur. Certainement, cela vous choque ? Vous pensez peut-être que ce n'est pas  logique ? Mais la question n'est pas de rester logique. La question est de glisser au travers, et surtout, oh !  oui, surtout, la question est d'éviter le jugement. Je ne dis pas d'éviter le châtiment. Car le châtiment sans jugement est supportable. Il a un nom d'ailleurs qui garantit notre innocence : le malheur. Non, il s'agit au contraire de couper au jugement, d'éviter d'être toujours jugé, sans que jamais la sentence soit prononcée.

 

   Mais on n'y coupe pas si facilement. Pour le jugement, aujourd'hui, nous sommes toujours prêts, comme pour la fornication. Avec cette différence qu'il n'y a pas à craindre de défaillances. Si vous en doutez, prêtez l'oreille aux propos de table, pendant le mois d'août, dans ces hôtels de villégiature où nos charitables compatriotes viennent faire leur cure d'ennui. Si vous hésitez encore à conclure, lisez donc les écrits de nos grands hommes du moment. Ou bien observez votre propre famille, vous serez édifié. Mon cher ami, ne leur donnons pas de prétexte à nous juger, si peu que ce soit ! Ou sinon, nous voilà en pièces. Nous sommes obligés aux mêmes prudences que le dompteur. S'il a le malheur, avant d'entrer dans la cage, de se couper avec son rasoir, quel gueuleton pour les fauves ! J'ai compris cela d'un coup, le jour où le soupçon m'est venu que, peut-être, je n'étais pas si admirable. Dès lors, je suis devenu méfiant. Puisque je saignais un peu, j'y passerais tout entier : ils allaient me dévorer..."

 

Albert Camus : extrait de " La chute" Éditions Gallimard, 1956

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Chute_(roman)

https://la-philosophie.com/la-chute-camus

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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19 novembre 2019 2 19 /11 /novembre /2019 18:33
Bertrand Russell, 28 novembre 1957, photographie Onedward / Anefo
Bertrand Russell, 28 novembre 1957

La soumission passive à la sagesse de l'enseignant est naturelle à la plupart des garçons et des filles. Elle ne requiert aucun effort de raisonnement autonome, elle semble rationnelle, puisque le maître en sait plus que ses élèves, et permet de gagner ses faveurs s'il ne s'agit pas d'une personne très exceptionnelle. Mais l'habitude de l'acceptation passive a des conséquences désastreuses pour le restant de l'existence. Elle mène les gens à rechercher un chef et à accepter comme tel quiconque est installé dans cette fonction. Elle assied la domination des Églises, des gouvernements, des appareils de parti et de toutes les structures de pouvoir trompant le commun des mortels dans le but de perpétuer les vieux systèmes nocifs pour eux-mêmes et pour le pays. Même si les système éducatif l'encourageait, l'indépendance d'esprit serait peu-être assez rare ; mais elle serait plus présente qu'actuellement...

   On me rétorquera que la joie de l'aventure intellectuelle est peu fréquente, que peu sont en mesure de l'apprécier et que l'enseignement ordinaire ne peut prendre en compte une denrée aussi aristocratique. Je ne partage pas cette opinion. La joie de l'aventure intellectuelle est beaucoup plus fréquente chez les jeunes que chez les hommes et femmes adultes. Chez les enfants, elle est très répandue et se développe naturellement à cet âge des chimères où l'on joue à faire semblant. Elle ,est plus rare dans la suite de la vie parce que tout est conçu pour la tuer par l'éducation. Les hommes craignent la pensée plus que tout sur terre - plus que les destructions, plus que la mort même. La pensée est subversive et révolutionnaire épouvantablement destructrice ; la pensée est sans concession envers les privilèges, les institutions en place et les habitudes confortables ; la pensée est anarchique elle est sans foi ni loi, indifférente à l'autorité, elle ne se soucie pas de la sagesse éprouvée des générations précédentes. La pensée, la vraie, contemple sans effroi la fosse du diable. Elle voit l'homme tel qu'il est : fragile atome, entouré d'insondables profondeurs de silence ; et pourtant elle se tient fièrement, impassible comme si elle était la maîtresse de l'Univers. La pensée est grande et rapide et libre, elle éclaire le monde, elle est la plus haute gloire de l'humanité.

 Si la pensée devient le bien commun et cesse d'être le privilège de quelques-uns, nous en aurons fini avec la peur. C'est la peur qui entrave les humains : celle de voir leurs précieuses croyances se révéler illusoires, celle de voir les institutions qui les gouvernent se révéler nocives, celle de se voir eux-mêmes moins dignes de respect qu'ils le pensaient."

 

 

Bertrand Russell : extrait de " L'Éducation en tant qu'institution politique". Texte paru dans The Atlantic en juin 1916. Magazine Books n°100, septembre 2019

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15 novembre 2019 5 15 /11 /novembre /2019 18:20

" Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d'empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées ; avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l'épaisseur de l'histoire les fantômes d'immenses navires qui furent chargés de richesse et d'esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n'étaient pas notre affaire.

Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l'abîme de l'histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu'une civilisation a la même fragilité qu'une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre   les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables ; elles sont dans les journaux.

Ce n'est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore. Il n'a pas suffi à notre génération d'apprendre par sa propre expérience comment les plus belles choses et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux ordonnées sont périssables par accident ; elle a vu dans l'ordre de la pensée, du sens commun, se produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutale de l'évidence.

Je n'en citerai qu'un exemple ; les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté n'a crée de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l'instruction la plus solide, la discipline et l'application les plus sérieuses, adaptés à d'épouvantables desseins.

Tant d'horreurs n'auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d'hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? ...

 

Paul Valéry : "La crise de l'esprit". Lettre parue dans la revue londonienne Athenaeum le 11 Avril 1919.

Magazine Books, Septembre 2019

 

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15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 16:12

 

" L'historien militant américain Howard Zinn notait déjà en 1970 : " La désobéissance civile n'est pas notre problème. Notre problème c'est l'obéissance civile.(...) Notre problème c'est l'obéissance des gens quand la pauvreté, la famine, la stupidité, la guerre et la cruauté ravagent le monde."... La désobéissance n'est pas bonne en soi, pas plus que l'obéissance. Elle doit rester une possibilité éthique ouverte et disponible en chacun d'entre nous et non pas une injonction à suivre, une posture imposée de l'extérieur. Personne ne peut désobéir à ma place. Finalement, elles sont rares, les situations ou les tâches pour lesquelles je ne suis pas remplaçable, interchangeable... Désobéir, c'est vraiment un geste "indélégable", dont Henry David Thoreau a livré la clé dans son journal : " Si je ne suis pas moi, qui le sera à ma place ?"

Et pourtant cela n'a rien à voir avec de l'héroïsme ou de l'individualisme. Notre époque est saturée de discours sur la singularité du moi : il faudrait retrouver et faire vivre un moi unique différent de tous les autres, libérer toutes ses potentialités... Alors que nous n'avons jamais été si conformistes ! Ce culte du Je singulier est devenu le fer de lance d'un nouveau conformisme : en se croyant uniques, les individus obéissent, et consomment ! La désobéissance dont j'essaye de donner la formule philosophique et politique est une manière de résister à ce conformisme ; elle est ouverte sur le souci des autres et le souci du monde. C'est ce que j'appelle la dissidence civique ou la démocratie critique, qui doit servir de rempart à la démocratie de masse. Rappelons que ce n'est pas parce que tout le monde est d'accord qu'on atteint nécessairement la justice... Socrate a été mis à mort par la démocratie athénienne...

Je me suis plu à analyser ce que je nomme la "surobéissance", cette passion de la docilité éprouvée par ceux qui obéissent, par peur d'être libres La Boétie parlait bien de servitude volontaire. Si l'on ne faisait qu'obéir  passivement, les puissants n'auraient pas tant de pouvoir. Mais on en rajoute dans notre obéissance, et c'est ce ajout, cet excès qui fait tenir le pouvoir politique. Ce rajout, ce sont tous les plaisirs de compensation qu' offrent les despotismes en récompensant les plus zélés ( jouissance du "bon élève"), en permettant à chacun de devenir le tyran de son subordonné, qui lui-même trouvera un inférieur à martyriser. Quant La Boétie écrit que "le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres", il veut dire que l'obéissance n'est pas un système vertical de domination : elle suppose des chaînes de complicité..."

 

Frédéric Gros : extrait d'entretien pour Télérama 3530 du 03/09/2017

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Gros

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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 18:10

La tyrannie est plus naturelle que l'art aux médiocres

 

" Dans un certain sens, la révolte, chez Nietzsche, aboutit encore à l'exaltation du mal. La différence est que le mal n'est plus alors une revanche. Il est accepté comme l'une des faces possibles du bien et, plus certainement encore, comme une fatalité. Il est donc pris pour être dépassé et, pour ainsi dire, comme un remède. dans l'esprit de Nietzsche, il s'agissait seulement du fier consentement de l'âme devant ce qu'elle ne peut éviter. On connaît pourtant sa postérité et quelle politique devait s'autoriser de celui qui se disait le dernier Allemand antipolitique. Il imaginait des tyrans artistes. Mais la tyrannie est plus naturelle que l'art aux médiocres. " Plutôt César Borgia, que Parsifal !" s'écriait-il. Il a eu et César et Borgia  mais privés de l'aristocratie du cœur qu'il attribuait aux grands individus de la Renaissance. Quand il demandait que l'individu s'inclinât devant l'éternité de l'espèce et s'abîmât dans le grand cycle du temps, on a fait de la race un cas particulier de l'espèce et on a plié l'individu devant ce dieu sordide. La vie dont il parlait avec crainte et tremblement a été dégradée en une biologie à l'usage domestique. Une race de seigneurs incultes ânonnant la volonté de puissance a pris enfin à son compte la "difformité antisémite" qu'il n'a cessé de mépriser.

   Il avait cru au courage uni à l'intelligence, et c'est  là ce qu'il appelait la force. On a tourné, en son nom, le courage contre l'intelligence ; et cette vertu qui fut véritablement la sienne s'est ainsi transformée en son contraire : la violence aux yeux crevés. Il avait confondu liberté et solitude, selon la loi d'un esprit fier. Sa "solitude profonde de midi et de minuit" s'est pourtant perdue dans la foule mécanisée qui a fini par déferler sur l'Europe. Défenseur du goût classique, de l'ironie, de la frugale impertinence, aristocrate qui a su dire que l'aristocratie consiste à pratiquer la vertu sans se demander pourquoi, et qu'il faut douter d'un homme qui aurait besoin de raisons pour rester honnête, fou de droiture ("cette droiture devenue un instinct, une passion"), serviteur obstiné de cette "équité suprême de la suprême intelligence qui a pour ennemi mortel le fanatisme", son propre pays, trente-trois ans après sa mort, l'a érigé en instituteur de mensonge et de violence et a rendu haïssables des notions et des vertus que son sacrifice avait faites admirables. Dans l'histoire de l'intelligence, exception faite pour Marx, l'aventure de Nietzsche n'a pas d'équivalent ; nous n'aurons jamais fini de réparer l'injustice qui lui a été faite. On connaît sans doute des philosophies qui ont été traduites, et trahies, dans l'histoire. Mais, jusqu'à Nietzsche et au national-socialisme, il était sans exemple qu'une pensée tout entière éclairée par la noblesse et les déchirements d'une âme exceptionnelle ait été illustrée aux yeux du monde par une parade de mensonges, et par l'affreux entassement des cadavres concentrationnaires. La prédication de la surhumanité aboutissant à la fabrique méthodique des sous-hommes, voilà le fait qui doit sans doute être dénoncé, mais qui demande aussi à être interprété. Si l'aboutissement dernier du grand mouvement de révolte du XIXe et du XXe siècle devait être cet impitoyable asservissement, ne faudrait-il pas tourner alors  le dos à la révolte et reprendre le cri désespéré de Nietzsche à son époque : " Ma conscience et la vôtre ne sont plus une même conscience" ?

 

Albert Camus : extrait de " L'homme révolté", Gallimard, 1951

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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