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26 mars 2021 5 26 /03 /mars /2021 00:14

 

Au chargement

Les camions sur les quais partiront pour Rungis

L'Italie Guingamp la Grèce

ou ailleurs

 

On m'avait pourtant bien prévenu

" Tu verras

Le chargement

C'est physique "

Haussement d'épaules

Pousser des carcasses

Ici ou ailleurs

 

Au chargement on est cinq

Plus un chef

Quant au physique

Il faut passer des rails de l'usine à ceux des camions

Les aiguillages sont foireux

Mal accommodés

Les crochets sur lesquels pendent les bêtes sont souvent à changer

Les camions pas à niveau

C'est-à dire que souvent

Les rails sont en montée

Et qu'il faut pousser

Les carcasses sur des rails qui montent tels des Golgotha de calvaires

 

Un camion

C'est une bonne heure de taf au moins

Le rythme est effarant

Ça crie ça hurle dans tous les sens pour être sûr que l'injonction soit bien entendue par le collègue

Par trois fois à chaque fois

Malgré le barouf de l'usine

"Charge charge charge

Pousse pousse pousse "

On oublie parfois un aiguillage

" Rail rail rail

Putain de bordel

Rail rail rail "

Trop tard 

Une carcasse de cochon ou de vache est tombée

On s'y met à cinq

Remettons la bête au crochet

On sue et on se tait

 

Deux cent cinquante cochons par camion

Chacun charge à son tour trois bêtes

Soit six crochets de demi-cochons suspendus

Arrange l'aiguillage

Et il faut pousser

Il faut bien tasser dans ce camion

Les bœufs ou les cochons

On sue encore à trouver un interstice de place

À pousser comme des damnés

Où pourront se nicher les dernières bêtes

Les camions dégueulent

Nous presque..."

 

Joseph Ponthus, extrait de " À la ligne, feuillets d'usine " Éditions de La Table Ronde, 2019.

 

 

 

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24 mars 2021 3 24 /03 /mars /2021 18:27

 

Entre quelques tonnes de sabres de grenadiers et de lieus

Aujourd'hui j'ai dépoté trois cent cinquante kilos de chimères

J'ignorais jusqu'à ce matin qu'un poisson d'un tel nom existât

 

Mes chimères sont arrivées après la pause

Drôle de poisson avec deux belles nageoires en bas du ventre pouvant ressembler à des ailes

Peut-être que leur nom vient de là

Ou non

 

Ça a suffi à mon bonheur de la matinée

Me dire que j'avais dépoté des chimères

 

Ce 31 après-midi je passe à l'agence d'intérim

récupérer mon acompte vu que nous sommes

réglementairement payés le 11 du mois suivant

L'acompte s'élève au maximum à soixante-quinze pour cent du temps travaillé

Les ressources humaines de l'usine n'ont pas encore validé mes horaires de ma dernière semaine de travail

Soit payé cinquante pour cent de ce que j'escompte

 

Une chimère de plus...

 

 

Ça a débuté comme ça

Moi j'avais rien demandé mais

Quand un chef à ma prise de poste me demande si j'avais déjà égoutté du tofu

Quand je vois le nombre de palettes et de palettes et de palettes que je vais avoir à égoutter seul et que je sais par avance que ce chantier m' occupera toute la nuit

 

Égoutter du tofu

 

Je me répète les mots sans trop y croire

Je vais égoutter du tofu cette nuit

Toute la nuit je serai un égoutteur de tofu

 

Je me dis que je vais vivre une expérience parallèle

Dans ce monde parallèle qu'est l'usine...

 

Je pense que le tofu c'est dégueulasse et que s'il n'y avait pas de végétariens je ne me collerais pas ce chantier de fou de tofu...

 

Les gestes commencent à devenir machinaux

Cutter

Ouvrir le carton de vingt kilos de tofu

Mettre le sachet de trois kilos environ chaque sur ma table de travail

Cutter

Ouvrir les sachets

Mettre le tofu à la verticale sur un genre de 

passoire horizontale en inox d'où tombe le liquide saumâtre

laisser le tofu s'égoutter un certain temps

 

Un certain temps

Comme aurait dit Fernand Raynaud pour son fût du canon

Qui se souvient encore de Fernand Raynaud et de ses sketches qui semblent aujourd'hui si datés...

 

J'égoutte du tofu

Une fois le tofu égoutté

Je le mets dans une cuve filme la cuve la place dans un coin de l'atelier en attendant qu'elle serve à je ne sais quel plat cuisiné

Ce n'est plus mon chantier

 

De temps en temps

Les grands sacs où j'entrepose mes déchets cartons et sachets plastique

Je les emporte aux poubelles extérieures avec un transpalettes

C'est bien ça

Aller aux poubelles

Ça change un peu

 

Il y a peu

Dans mon ancienne usine

J'étais dépoteur de chimères

Ça claquait plus quand même...

 

Joseph Ponthus : extraits de "À la ligne, Feuillets d'usine", Éditions de La Table Ronde, 2019.

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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 00:51

 

" J'aime les très vieux
  assis à la fenêtre
  qui regardent en souriant
  le ciel perclus de nuages
  et la lumière qui boite dans les rues de l'hiver.

  J'aime leur visage                         
  aux milles rides
  qui sont la mémoire de mille vies
  qui font une vie d'homme                 

                                      
                                                         
  j'aime la main très vieille
  qui caresse en tremblant
  le front de l'enfant
  comme l'arbre penché
  effleure de ses branches
  la clarté d'une rivière

  j'aime chez les vieux
  leur geste fragile et lent
  qui tient chaque instant de la vie
  comme une tasse de porcelaine

  comme nous devrions faire nous aussi
  à chaque instant
  avec la vie."


  J.P. Siméon : Éloge de la vieillesse
 ( Anthologie : poésies de langue française. 144 poètes d'aujourd'hui autour du  monde. Seghers 2008.)



http://www.paperblog.fr/1242605/poesies-de-langue-francaise-144-poetes-d-aujourd-hui-autour-du-monde-lecture-de-jacques-fournier/

( paru une première fois le 17 août 2009 dans Le Lecturamak. )
 

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3 janvier 2021 7 03 /01 /janvier /2021 00:08
Rizières en terrasse des Hani de Honghe dans le Yunnan , en Chine.

 

 

Nous aurons souvenance des rizières sans âge

Où se mirent , tutélaires, les bleues montagnes, 

Des plants de riz s'agitent en signe d'accueil

       vers les nuées de passage,

 

Des volutes montant de la pipe des vieillards,

Des ailes d'hirondelles cisaillant l'air du soir,

Du soudain silence qu'intimèrent les enfants

      à la recherche des grillons...

 

Leurs oreilles, absorbées, n'entendirent point

L'appel de leur mère dont la robe écrue

Déjà se noyait dans le couchant. Seule la lune

        unissait les rêves humains.

 

François Cheng : extrait de " Entretiens avec Françoise Siri. " Albin-Michel, 2015

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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13 décembre 2020 7 13 /12 /décembre /2020 23:03

L'inconnue. 

 

Nous avons fait la nuit je tiens ta main je veille

Je te soutiens de toutes mes forces

Je grave sur un roc l'étoile de tes forces

Sillons profonds où la bonté de ton corps germera

Je me répète ta voix cachée ta voix publique

Je ris encore de l'orgueilleuse

Que tu traites comme une mendiante

Des fous que tu respectes des simples où tu te baignes

Et dans ma tête qui se met doucement d'accord avec la tienne avec la nuit

Je m'émerveille de l'inconnue que tu deviens

Une inconnue semblable à toi semblable à tout ce que j'aime

Qui est toujours nouveau."

 

Paul Éluard :  extrait du recueil " Les yeux fertiles ",  Gallimard, 1951

Paru dans " La vie immédiate, suivi de La Rose publique et de Les Yeux fertiles. Poésie/Gallimard, 2014

 

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 18:37
Paul Éluard Harcourt 1945
Paul Éluard Harcourt 1945

 

 

 Grand air.

 

  La rive les mains tremblantes

  Descendait sous la pluie

  Un escalier de brumes

  Tu sortais toute nue

  Faux marbre palpitant

  Teint de bon matin

  Trésor gardé par des bêtes immenses

  Qui gardaient elles du soleil sous leurs ailes

  Pour toi

  Des bêtes que nous connaissions sans les voir

 

Par-delà les murs de nos nuits 

Par-delà l'horizon de nos baisers

Le rire contagieux des hyènes

Pouvait bien ronger les vieux os

Des êtres qui vivent un par un

 

  Nous jouions au soleil à la pluie à la mer

  À n'avoir qu'un regard qu'un ciel et qu'une mer

  Les nôtres.

 

L'entente.

 

  Au centre de la ville la tête prise dans le vide d'une place

  Ne sachant pas ce qui t'arrête ô toi plus forte qu'une statue

  Tu donnes à la solitude un premier gage

  Mais c'est pour mieux le renier...

 

Mains qui s'étreignent ne pèsent rien

Entre les yeux qui se regardent la lumière déborde

L'écho le plus lointain rebondit entre nous

Tranquille sève nue

Nous passons à travers nos semblables

sans nous perdre

 

  Sur cette place absurde tu n'es pas plus seule

  Qu'une feuille dans un arbre qu'un oiseau dans les airs

  Qu'un trésor délivré.

 

Ou bien rire ensemble dans les rues

Chaque pas plus léger plus rapide

Nous sommes deux à ne plus compter sur la sagesse

Avoue le ciel n'est pas sérieux

Ce matin n'est qu'un jeu sur ta bouche de joie

Le soleil se prend dans sa toile

 

  Nous conduisons l'eau pure et toute perfection

  Vers l'été diluvien

  Sur une mer qui a la forme et la couleur de ton corps

  Ravie de ses tempêtes qui lui font robe neuve

  Capricieuse et chaude

  Changeante comme moi

 

 O mes raisons le loir en a plus de dormir

Que moi d'en découvrir de valable à la vie

À moins d'aimer

 

En passe de devenir caresses

Tes rires et tes gestes règlent mon allure

Poliraient les pavés

Et je ris avec toi et je te crois toute seule

 

  Tout le temps d'une rue qui n'en finit pas.

 

 

Paul Éluard :  extrait du recueil " Les yeux fertiles ",  Gallimard, 1951

Paru dans " La vie immédiate, suivi de La Rose publique et de Les Yeux fertiles. Poésie/Gallimard, 2014

 

 

  

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18 octobre 2020 7 18 /10 /octobre /2020 22:59
photo L.V. 2020

" Enfant, avant la merveilleuse catastrophe d'apprendre à lire, je dévorais les pages de la lumière. L'odeur de rouille d'une rose ancienne me soûlait. J'aimais cette proposition que les fleurs font au premier venu, leur manière de pousser leur âme devant elles brutalement, comme font les timides. Leurs couleurs sont des pensées-buées, des pensées non-encore fixées dans une formule. "

 

Christian Bobin, extrait de " Un bruit de balançoire" , Gallimard, L'Iconoclaste, 2017.

 

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5 septembre 2020 6 05 /09 /septembre /2020 22:15
Statue de Ryokan dans le temple Entsu-ji
Statue de Ryokan

Pour sa couture, ma mère renversait sur la table noire une boîte en fer remplie de boutons de toutes les couleurs. Les boutons brillaient comme des larmes. la main qui fouillait, écartait, retenait était celle du Jugement dernier.

 

   Ma main droite se détache de moi. Elle ouvre un livre de Ryokan* : un poème écrit au septième mois de l'année 1830. Il dit qu'il est malade, qu'il ne mange plus, qu'il dort mal. Ma main se pose sur son front pour le guérir. Je crois que j'ai toujours écrit pour sauver quelque chose ou quelqu'un. Les lettres arrivent toujours à leur destinataire, même quand on ne les envoie pas, ou que leur destinataire n'est plus.

 

Alors c'est vrai que désormais on ne verra plus d'écriture manuscrite, plus de main humaine et qui danse, nulle part,  c'est vrai ?..." 

 

Christian Bobin : extrtait de "Un bruit de balançoire" Éditions L' Iconoclaste, 2017.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ry%C5%8Dkan

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 17:28
Christian Bobin en dédicace à Nancy (Le Livre sur la Place 2011)
Christian Bobin , 2011.

La neige avait pris le pouvoir. C'était dans les premiers temps où j'habitais la maison dans la forêt. Une nuit. La voiture roulait doucement dans le sous-bois. Un blanc très bleu couvrait le pré. Une housse de silence enveloppait la maison comme un fauteuil dans une pièce désertée. Tout arriva lentement comme dans un amour vrai : la fraîcheur blanche, la voiture calme qui commençait à freiner, nos souhaits d'une vie aussi contemplative que dans l'enfance, et la chouette effraie qui s'est arrachée délicieusement du toit, s'est envolée au ralenti comme une neige quittant la neige, ses ailes battant le grand silence du temps, lente à apparaître, lente à disparaître. C'est une des plus belles lectures que j'ai faite dans ma vie, car tout est lecture. Une avalanche de douceur avec la lune pour juge de paix. Les animaux sont des lettres qui traversent nos jours. Notre recours en grâce est dans leurs yeux. Leur paradis est leur souplesse. Le poème de la chouette effraie que le crissement des pneus sur le sol durci avait inquiétée, je l'ai vu se perdre dans le noir gelé d'étoiles. Je n'ai jamais pu terminer ma lecture. Parfois, rentrant des courses, je vois un daim bondir par-dessus la route, relier les deux parties du bois. Le monde est rempli de poèmes affolés et d'assassins raisonneurs. C'était il y a dix ans. Combien de temps vit une chouette effraie ?

Dans le cœur des témoins : jusqu'à la fin du monde..."

 

Christian Bobin : extrait de " Un bruit de balançoire" L'Iconoclaste, Gallimard,  2017.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 22:59

Le paysan trace un sillon et sème la vie ; il creuse un chemin qui serpente ; c'est sa manière de parler. La Voie se cherche dans l'obscurité, toujours en avant de soi. Jean de la Croix a écrit : " Je connais la source, elle court, elle coule, mais c'est de nuit ". Même dans la langue française, Mallarmé avait noté que le mot "jour", à la prononciation étouffée, était plus sombre et fermé que le mot "nuit" avec sa note cristalline. C'est dans la nuit que l'éclair se manifeste, que l'on peut éprouver l'ivresse de capter la source de la lumière, et l'envie d'aller vers elle. Chacun de nous avance ainsi dans sa nuit, basculant à chaque pas dans l'instant suivant ; c'est le chemin de la Voie, notre manière de tracer un sillon fécond. L'abandon au Souffle est une longue patience ; plus je vieillis, plus je me sens prêt à vivre. "

 

François Cheng : extrait de " Et le souffle devient signe..." Éditions L'Iconoclaste, Paris, 2014.

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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