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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 21:58

 

G. Bernanos vers 1940.

"  "Nous savons parfaitement que dans une société dominée par l'argent, la liberté n'est qu'un leurre." (disait Bernanos). Pour lui, la démocratie est, ne peut qu'être en péril. À force de "bricolage", elle a perdu sa substance, ce que chacun peut voir : " Si vous vouliez rafistoler indéfiniment votre Démocratie Moderne, il fallait rafistoler en douce". D'où le plus grand péril, "l’anéantissement universel, non seulement des libertés, mais de l'Esprit de Liberté", avec "des démocraties sans démocrates, des régimes libres sans hommes libres", ce sous les auspices de la technique qui " décuplera, centuplera les moyens de défense et de répression". On est, ici, tout près d'Orwell, et peut-être, hélas, déjà chez nous. La solution à cette détresse, prévisible car désormais " l'Ennemi du monde a franchi les lignes", sera pour Bernanos, avant l'affaire des peuples, d'abord le fait d'individus. Elle réclame le héros, le saint, et surtout l'homme d'honneur et même de " l'honneur de l'Honneur " : " Vous demandez à le liberté de grands biens ; je n'attends d'elle que l'honneur". On se doute que le nombre de ces oiseaux rares, aujourd'hui comme en 1943, leur permet aisément de se compter. "

 

Jérôme Delclos, extrait de sa critique du livre de Georges Bernanos " Où allons-nous !", dans le magazine Le Matricule des Anges n°223, Mai 2021.

Sur Bernanos, dans Le Lecturamak :

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 17:32
 Svetlana Alexandrovna Aleksievitch, un écrivain et une journaliste russophone biélorusse; lauréats du Prix Nobel de littérature, 2015
Svetlana Aleksievitch, photo Elke Wetzig

Je ne voulais pas être un garçon. je ne voulais pas être soldat, la guerre ne m'intéressait pas. Papa m'avait dit : " Il faut que tu deviennes un homme, à la fin! Sinon, les filles vont croire que tu es impuissant. L'armée, c'est l'école de la vie." Il faut apprendre à tuer... dans mon esprit, voilà à quoi ça ressemblait : des roulements de tambour, des rangées de soldats, des armes parfaitement conçues pour tuer, le sifflement des balles en plomb... et des crânes fracassés, des yeux arrachés, des membres déchiquetés... Les cris et les gémissements des blessés. Et les hurlements des vainqueurs, de ceux qui savent mieux tuer... Tuer, toujours tuer ! Avec une flèche, avec une balle, avec un obus ou une bombe atomique, peu importe, mais tuer... tuer d'autres êtres humains. Je ne voulais pas ! Et je savais qu'à l'armée, d'autres hommes allaient faire de moi un homme. Ou bien on me tuerait, ou bien c'est moi qui tuerais...

  Il y a des gens qui ne peuvent pas devenir de la viande humaine, et d'autres qui ne savent être que ça. Des crêpes humaines. J'ai compris que je devais mobiliser toute ma rage pour survivre. Je me suis inscrit dans la section sportive - le hatha-yoga, le karaté. J'ai appris à frapper au visage, à l'entrejambe. À briser une colonne vertébrale... Je frottais une allumette, je la posais sur ma paume et je la laissais brûler jusqu'au bout. Je ne tenais pas le coup, bien sûr... J'en pleurais... (Une pause). Je vais vous raconter une histoire drôle, tiens. C'est un dragon qui se promène dans une forêt. Il rencontre un ours. "Eh, l'ours, dit le dragon, viens chez moi vers huit heures, c'est l’heure de mon dîner. Je te mangerai."  Il continue son chemin, et il rencontre un renard. " Eh, le renard, je prends mon petit-déjeuner à sept heures. Viens, je te mangerai." Il poursuit son chemin. Un lièvre passe en sautillant. " Stop, le lièvre ! dit le dragon. Demain, je déjeune à deux heures. Viens chez moi, je te mangerai. - J'ai une question ! dit le lièvre en levant la patte.  - Vas-y ! - Est-ce qu'on peut ne pas venir ? - Bien sûr. Je te raye de ma liste."  Ils sont rares ceux qui sont capables de poser une telle question... Nom de Dieu ! "

 

Svetlana Alexievitch : extrait de " La fin de l'homme rouge..." Actes Sud, 2013

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 09:45
Raoul Peck lors de la séance photo avec le jeune Karl Marx à la Berlinale 2017
Raoul Peck, 2017

Marx .

Les partis communistes à l'Ouest et les prétendus pays communistes de l'Est font tout sauf s'inspirer de Marx. Ce qui me séduit dans le travail de Marx et d'Engels, c'est cette capacité qu'ils ont de toujours se remettre en question et de ne pas prétendre avoir la vérité une bonne fois pour toutes. J'ai tenté toute ma vie de remettre en question les choses, tout en ayant une lecture structurelle du monde. Si on ne comprend pas dans quel monde on vit, il est difficile de porter un regard critique et de trouver des solutions à certains problèmes. Pour moi, Marx est la base car il a analysé la société capitaliste dans laquelle on est : une économie basée sur le profit et sur ce qu'on appelle pudiquement le "marché". Tout est soumis à cette vision du profit, jusqu'à l'absurde. On est capable de casser une communauté en fermant une usine, sous prétexte qu'en délocalisant 100 kilomètres plus loin, à l'étranger, on peut gagner 1,5 point à la Bourse. C'est cette espèce de machine aveugle que Marx décortique. Cette tendance maladive à accumuler de l'argent. En 2017, 82% des richesses produites sur la planète ont bénéficié aux 1% les plus riches : ça dépasse l'entendement...

Quand je parle d'approche marxienne, je ne colle pas une théorie à ce que je fais. Au contraire, et cela m'a peut-être sauvé de tout dogmatisme, j'ai voulu assimiler ces connaissances et les restituer de manière naturelle dans ce que je fais... J'ai la chance d'avoir été éduqué et formé dans un contexte occidental. Mais pendant que je vivais ces combats dans la réalité allemande, je les suivais aussi dans la réalité du tiers-monde, en Haïti ou ailleurs. Je n'ai jamais privilégié l'un aux dépens de l'autre. J'ai constamment vécu dans ces deux pays, je me suis aperçu au fur et à mesure des années que mes compagnons européens, eux, se recroquevillaient sur leur réalité nationale, et que cette espèce de solidarité avec le tiers-monde était en train de s'effacer... Cela a pris de formes diverses, par exemple beaucoup d'anciens militants de gauche sont entrés dans les partis écologistes, d'autres sont allés à la social-démocratie ou au Parti socialiste. Et cela correspond en France à la droitisation de ce parti qui a ouvert toutes les vannes pour laisser entrer le capital et l'embourgeoisement qui va avec. C'est un changement qui s'est effectué sur une trentaine d'années. À partir des années 1970, avec la grande crise pétrolière, la montée du chômage, on a vu triompher ce qu'on a appelé la "rationalisation" des appareils et dispositifs industriels et économiques. Partout, pas seulement dans les industries, mais aussi dans les institutions d'État, dans les universités, on coupe les budgets, et tout le monde se retrouve fragilisé. En même temps, ça correspond à une époque où on a de moins en moins honte de l'argent. On l'a vu après l'arrivée au pouvoir de Mitterrand : très rapidement on n'a plus honte de dire qu'on gagne beaucoup d'argent. Cela a des conséquences sur la politique. Ma génération est la dernière qui est sortie de l'université en étant quasiment assurée de trouver du travail... D'où une fragilisation générale et on n'a plus le temps de s'occuper des affaires des autres plus miséreux. C'est la montée d'un certain cynisme mais aussi d'une énorme capacité de mobilisation émotionnelle pour de "grande causes" ( La faim dans le monde, la guerre, un tsunami) de courte durée. Pourtant, en tant que Français ou Britannique, ce qui se passe en Afrique du Sud vous concerne, puisque vous profitez de l'exploitation qui se fait dans les mines d'or d'Afrique du Sud, dans les mines de diamant, sur les sites d'uranium, dans la fabrication de la bombe, etc. On peut décider de ne plus voir ces relations qui existent encore avec le pays de l'apartheid...Il en va de même pour Haïti, je pouvais constater que beaucoup de partis frères européens se désintéressaient des problèmes que nous pouvions avoir. Non par méchanceté, mais simplement parce qu'ils étaient préoccupés par leur propre survie...

 

Baldwin.

 

... Avec mes amis noirs américains, j'ai souvent eu un autre type de discussion. Par leur socialisation et leur vécu au quotidien dans une sorte de violence, d'abord, de racisme ensuite, latent et à fleur de peau, ils ont une patience très limitée envers toute dérive discriminatoire. D'ailleurs, un certain nombre de blagues vaseuses en France, genre " Bamboula ", " Banania " et autres subtilités bas de gamme, genre Agathe Cléry, ne passeraient pas. Ils ont grandi dans un milieu violent ( en termes de ségrégation ) et il est normal qu'ils voient du racisme partout. Car il est vraiment partout. Mais on  ne peut pas se laisser définir tous les jours par ce racisme. C'est comme si, en tant que femme, vous vous laissiez définir tous les jours par le fait que vous êtes une femme. Vous ne pouvez rien faire d'autre, vous ne pouvez pas être journaliste dans votre tête, vous ne pouvez pas être poète, skieur ou conducteur de métro, parce que, tout le temps, vous êtes préoccupée par le regard qu'on jette sur vous. Avec mes collègues noirs américains, par ma distance avec cette réalité, je pouvais leur dire de se méfier de cette mise sous tension permanente. Car le racisme est aussi un piège pour celui qui en est victime au quotidien. Cela finit par prendre beaucoup de place dans le cerveau, alors que celui qui vient juste de vous insulter( consciemment, ou pire, inconsciemment ) va pouvoir continuer sa journée dans l'insouciance... Aujourd'hui la chose est mieux connue, c'est cette espèce de racisme silencieux, qui ne dit pas son nom, de micro-racisme, ces moments où l'autre ne voit même pas qu'il a commis un acte ou une réflexion raciste, mais, vous, vous avez pris ça de plein fouet et vous restez toute la journée avec cette micro-agression. Et l'autre n'est même pas au courant. Donc, si vous passez vos journées à subir des micro-agressions et que lea autres s'en foutent, au bout d'un moment, vous plongez. Il faut trouver une parade à ça. Baldwin, c'est là son incroyable force, retourne le miroir vers celui qui agresse. Il dit : le problème c'est vous, ce n'est pas moi. Moi, je n'ai aucun problème avec ma tête, avec ma couleur, avec qui je suis. C'est votre regard le problème. Donc essayez de savoir pourquoi vous avez ce regard et d'où il vient, et surtout pourquoi vous en avez besoin. Baldwin dit à l'Amérique : pourquoi avez-vous eu besoin d'inventer le nègre ? C'est votre conscience, débrouillez-vous avec... C'est extrêmement libérateur... En France, il y a un tel déni de la question de couleur, de la question de race, de la question du racisme, comme si la République, une fois pour toutes, avait résolu ces problèmes et que le résidus n'étaient que des accidents. Non, c'est plus grave que ça...Chacun sa culture, chacun son mode de gestion des conflits. En France, il y a des films qui ne me font pas rire ( Agathe Cléry ) mais qui font rire une partie du public français. Ces films, si on les avaient tourné aux États-Unis, les salles de cinéma seraient boycottées ! Ils n'auraient pas pu être distribués. Il est facile de regarder vers les États-Unis, où les Noirs sont violents, où les policiers tuent les jeunes Noirs, mais aussi absurde que cela paraisse, il y a un certain nombre de règles et de limites. Tandis qu'ici on fait passer des choses sur le ton de la camaraderie : " Allez, ne te vexe pas ! C'est une blague. " Aux États-Unis, ça déboucherait sur une paire de claques parce que c'est inacceptable. En France, on sous-estime la colère qui existe dans le cœur de beaucoup de français qui sont nés ici, mais qui ont également une autre identité. Lorsque le lieu où vous êtes né semble ne pas vous octroyer les mêmes droits de citoyen, cela peut sérieusement vous ébranler.Chaque fois qu'une banlieue ou une partie du territoire se révolte, brûle des voitures, on prend quelques petites mesures, on met un peu d'argent et on a la paix pour un, deux ou trois ans. Mais le problème n'est pas réglé. Je suis plutôt inquiet pour l'avenir de cette ..société parce qu'elle est devenue tellement aveugle... Pendant ce temps, on ne prend pas le recul pour regarder où on en est aujourd'hui, et vers quoi on va...

 

Raoul Peck extrait d'un entretien sur France Culture diffusé du 27 au 31/08/2018 retranscrit dans la revue Papiers n°26, Octobre Décembre 2018

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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 16:56

" Comme en Algérie avec les kabyles et les harkis, les gouvernements de la IVRépublique avaient tenté de rallier à la cause de l'Union française un certain nombre de populations, certaines catholiques et d'autre pas, comme les Méos, un peuple guerrier qui vivait dans les montagnes du haut Tonkin. Que de promesses on a faites à ce peuple dont bien sûr aucune n'a été tenue! Assurés du soutien de la France, ils se sont battus à nos côtés mais lorsque le corps expéditionnaire,  après les accords de Genève, a dû plier bagage, on les a abandonnés à leur sort, c'est à dire aux représailles sanglantes du Viêtminh. Des officiers ont bien sûr tenté de faire respecter la parole donnée : près de mille civils accompagnaient la Légion étrangère qui se refusait à les abandonner lors de l'évacuation de Cao Bang, au risque qui d'ailleurs lui fut fatal, de ralentir sa marche dans la jungle. Mais ces officiers n'ont pas eu plus de chance qu'avec les harkis. Le peuple méos a tenté de fuir à travers la jungle et les montagnes  vers le Laos. Soutenu un moment par les Américains puis a nouveau abandonné, il a été décimé et continue de l'être par le régime communiste du Laos. Abandonné  à son sort funeste sur les bas-côtés de l'Histoire, il meurt sans émouvoir personne. Un journaliste témoin de ces souffrances, Cyril Payen, a publié aux éditions Robert Laffont  Laos, la guerre oubliée, un récit sur ce génocide dont la France ne semble guère se soucier. Voilà un dossier dont devraient pourtant se préoccuper Kouchner et Rama Yade en souvenir d'une parole donnée et non tenue..."


Jean-Marie Rouart : " Cette opposition qui s'appelle la vie " Grasset 2009

 

 




 

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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 19:50

" Claude Malhuret était devenu ministre d'un gouvernement Chirac. Il y était préposé à la défense des droits de l'homme. Privé d'administration et de budget, lié par la solidarité gouvernementale à  un Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, qui entendait terroriser les terroristes et renvoyer les immigrés par charter, la tâche de Malhuret n'était pas facile. Enfermé dans un bureau de belles dimensions, agréable quoiqu'un peu humide, il était coupé de la réalité par un directeur de cabinet qui veillait sur lui jalousement et contrôlait toutes ses communications avec le monde extérieur...

 J'étais pour la première fois de ma vie, mais hélas pas la dernière, dans une situation de quasi-chômage...Îl m'offrit un poste à son cabinet...
 Mon rôle dans l'équipe n'était pas clairement défini. Je compris vite qu'il tenait en ma seule présence. Par ma familiarité avec le ministre, je brisais le blocus que son directeur de cabinet avait installé. J'entrais et sortais librement de son bureau ; je recrutais pour lui des collaborateurs indépendants qui formèrent bientôt un cabinet bis. Malgré la haine et le mépris qu'un groupuscule d'énarques dirigea contre nous, nous parvînmes à survivre et même à monter quelques opérations couronnées de succès...
 Ce fut pour moi une époque passionnante, pendant laquelle je pris contact pour la première fois
, fût-ce de façon subalterne, avec l'univers du pouvoir, les hautes sphères de l'Etat, les circuits de la décision publique. J'y glanai une nouvelle série de décors et de portraits qui me seraient très utiles dans ma vie future de romancier.
 C'était une période excitante intellectuellement mais beaucoup plus calme au quotidien que je ne l'avais supposé. Du fait de sa position modeste dans le gouvernement et de son absence de responsabilités, le secrétaire d'Etat dont j'étais le conseiller passait le plus clair de son temps à ne rien faire. Il était surtout occupé, et moi avec, à se demander à quoi il pourrait bien consacrer son énergie. Je me souviens ainsi d'un long printemps pendant lequel nous regardions fleurir, dans la cour de l'annexe de Matignon où nous étions installés, un cerisier du Japon qui faisait éclore d'énormes pompons roses. Les pieds posés sur le rebord de la fenêtre, un verre à la main, nous contemplions les belles fleurs et les écoutions pousser. On se serait volontiers cru dans un roman de Faulkner, au coeur du grand sud américain, plutôt que dans les parages trépidants du pouvoir, rue de Varenne, à Paris...

Jean-christophe Rufin : " Un léopard sur le garrot " Gallimard 2008


 

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20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 19:09

" Les gouvernements occidentaux mettent en avant la défense des droits de l'Homme pour justifier leur opposition à la politique chinoise de répression au Tibet. Moralement, l'argument est très noble, mais chacun sait que leurs protestations sont appelées à demeurer de pure forme car les intérêts économiques en jeu sont, nous dit-on, considérables. Mais est-ce certain ? Faute de soutenir vraiment la cause tibétaine, ces crises devraient tout au moins nous inciter à une réflexion approfondies sur ce point.

 Il est vrai que l'économie de la Chine a fait de grands progrès et que le commerce avec ce pays s'est considérablement accru. Cela étant, ce commerce, étudié de près, est-il aussi avantageux qu'il y paraît ? On nous permettra de prendre l'exemple de la France, mais cet exemple vaut pour beaucoup d'autres pays occidentaux.

 La première remarque qui s'impose est qu'il est structurellement déficitaire. Depuis que nous avons reconnu la Chine communiste, en quatre décennies, nous n'avons pas enregistré une seule année bénéficiaire. Autrement dit, notre commerce avec la Chine est l'une des composantes du déficit quasi constant de notre commerce extérieur.

 Non seulement il est déficitaire en termes comptables, mais de plus, il l'est en termes de contenu technologique. L'importation de pantalons ou d'ustensiles de cuisine ne nous apprend rien, alors que l'exportation d'armements, de matériel aéronautique, de centrales nucléaires, etc., constitue des transferts de technologie qui, à terme, sont dangereux pour notre sécurité comme pour notre compétitivité commerciale. En un mot, par notre déficit actuel, nous accroissons notre déficit futur.

 Qui plus est, ces importations sont massivement destructrices d'emploi, en France comme ailleurs. C'est à dire qu'à ce déficit commercial permanent, il faut ajouter le coût social de ce commerce déséquilibré, coût financier par les prestations qui en découlent, coût humain par le chômage qui en résulte, avec toute sa série de conséquences négatives. On aimerait qu'un spécialiste de comptabilité nationale ose chiffrer le coût réel, direct et indirect de ce commerce.

 On oppose généralement à cette vue pessimiste du problème, le fait que nos exportations sont évidemment créatrices d'emplois ou, tout au moins, contribuent à en maintenir un certain nombre. Les grands groupes industriels et financiers, évidemment, ne se privent pas d'exploiter cet argument. Or celui-ci n'est que très faiblement fondé. En effet, dans la plupart des grands contrats qui sont amplement médiatisés, les apports étrangers sont souvent très importants, voire majoritaires. Le cas le plus évident est celui des Airbus qui rapportent plus à l'Allemagne et aux Etats-Unis réunis qu'à la France, sans même tenir compte des montages effectués en Chine même. Ajoutons enfin que ces grands groupes ont souvent leurs sièges sociaux dans des pays étrangers et c'est à ceux-ci que reviennent les retombées fiscales.

 Bref, ce commerce est évidemment bénéficiaires pour ces groupes internationaux, mais il ne l'est sûrement pas pour la nation à laquelle, en revanche, est imputée la charge des subventions directes et indirectes visant à l'encourager. Le cas de la centrale nucléaire vendue par la France à la Chine pour Daya Bay en fut, en son temps, une parfaite illustration.

 Mieux : il n'est pas un seul de nos gouvernements, gauche et droite confondues, qui ne prône  l'augmentation de nos investissements en Chine, c'est à dire la création d'emplois en Chine et l'abaissement des prix de revient des produits chinois que nous importerons, alors que la France se désindustrialise à une vitesse effarante. Un véritable masochisme économique.

 Alors que faire ? S'abstenir de critiquer la Chine à propos du Tibet ou de toute autre question comparable afin de ne pa s compromettre de telles relations commerciales ? C'est d'autant plus vain que, critique ou non, la Chine achète finalement aux fournisseurs les moins chers et non au moins critiques. Ne pas critiquer par crainte de représailles du type  boycott de Carrefour ? C'est oublier un peu vite que nous pourrions, nous aussi, utiliser des moyens de pression, ne serait-ce que réduire nos importations en provenance de Chine : cette dernière a plus besoin de ses excédents que nous n'avons besoin de notre déficit. Mais pour cela il faudrait que nous ayons conservé la maîtrise de notre politique commerciale extérieure, ce qui n'est plus le cas depuis que nous en avons abandonné les principaux leviers à Bruxelles.

 On pourrait aussi imaginer que l'Europe adopte une position commune en ces affaires, mais pourquoi l'Allemagne excédentaire se soucierait-elle de la France déficitaire ? triste situation que cette Europe capable de nous imposer des directives dérisoires allant de la TVA dans nos restaurants à l'uniformisation de nos plaques minéralogiques, mais incapables d'adopter une position réaliste et courageuse face à un problème aussi important que celui du comportement international de la Chine, qu'il s'agisse du Tibet ou de mille autres questions.

En soi, le problème tibétain, important sur le plan des principes, ne menace en rien nos intérêts ; en revanche, notre comportement velléitaire à l'égard de la Chine nous prépare des lendemains inquiétants. Surprenante politique que celle qui consiste à poursuivre avec application et constance le double objectif de l'affaiblissement de soi et du renforcement de l'autre.

 

François Joyaux " A propos du Tibet, et autres affaires chinoises " paru dans Géopolitique n°102, juillet 2008

 

 

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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 18:32

...La maladie coloniale. On ne veut pas exploiter ni faire souffrir. Tout au contraire. On était si gentil avec eux et voilà comment ils se comportent. les pauvres. La gentillesse personnelle est censée gommer l'inégalité des droits et des niveaux de vie. A la limite, la victime c'est le colonisateur parce que le colonisé le corrompt, sabote ses bonnes intentions, le force à user de violence en ne se conduisant pas comme il devrait. " vous tuez nos enfants , mais nous vous reprochons encore plus d'avoir à tuer les vôtres ", disait Golda-Meir. Germaine Tillion a fort bien décrit comment la mauvaise conscience peut dégénérer en mauvaise foi...
  Nous qualifions de colon un sioniste religieux convaincu qu'il ne fait que rentrer chez lui, recouvrer ses droits de propriété sur les terres que Dieu lui a confiées... Et c'est nous, Européens , qui avons, à ses yeux, mauvais esprit. Pensons à lui dire que ce n'est pas par malveillance mais par éducation. Celle-ci dépend largement du pays d'où l'on vient. Du milieu où l'on a incubé.
  Les inventeurs de la notion de " milieu ",  en France, passent pour de grossiers personnages, Sainte-Beuve, Hyppolite Taine. Positivistes, déterministes, matérialistes et autres noms d'oiseaux. Dommage. Quand les idées d'un honnête homme nous choquent, regardons l'humus où il a poussé. A quoi s'est-il frotté dès l'enfance , quels visages l'ont entouré, quelles chansons l'ont bercé. Vous voulez comprendre qui dit quoi, et pourquoi : arrêtez de jouer aux idées, cherchez le bocal. Causette inutile. Le jus fait le jeu.

  On prête à Camus un fameux  :   " Entre la Justice et ma mère, je choisis ma mère. " il fallait du courage pour le reconnaître, mais s'agit-il bien d'un choix ? Que peut le cortex contre l'hypothalamus - au bout du compte ? Cette fatale attraction, c'est l'ombre du mancenillier sous le soleil des Lumières. J'avais la vague idée qu'un jugement pondéré, départageant les torts et les mérites,  pourrait concilier l'inconciliable entre Israel et Ismael. Un mirage. Le viscéral ne se discute pas. Le sacré non plus. Echange impossible. Silence recommandé.

Régis Debray : " Un candide en Terre sainte "

Un candide en Terre sainte

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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 18:26

" En ville, le vide, les détritus, l'ennui. Rien à faire, peu à manger. Et pas d'alcool. À la place, les armes à feu. Les gamins fanfaronnent avec, en pleine rue, AK-47, M-16, revolvers ( les roquettes Quassam ne se montrent pas, ni les Katioucha ) .On tire en l'air dans les mariages, on se tire dessus entre familles, par jeu, par habitude, par vendetta. Difficile de s'y reconnaître entre les polices, brigades, gangs : il n'y a plus de forces de maintien de l'ordre, mais il y a 70 000 policiers ou prétendus tels. Qui dit prison, dit tunnel. Les armes rentrent par les tunnels, côté Égyptien, avec, la mafia russo-israélienne aidant, drogues et voitures volées. Sur ce chapitre, ce sont les Palestiniens qui ont outrepassé les plafonds des accords d'Oslo. En 2005, il y a eu plus de Palestiniens tués par d'autres Palestiniens que durant les trois années précédentes. En nombre de victimes, les Israéliens gardent un net avantage ( ils ont d'autres moyens ) , mais on pressent le jour où cette chaudière rouillée va s'autodétruire. Tout cela, Quassam, prises d'otages, opérations suicides, paraît aussi irrépressible que bricolé, aussi interminable qu'incontrôlable. Porté par une marée aveugle et juvénile, un vent fou de vitalité collective et suicidaire.
Jeter des pierres sur les chars n'est pas donné à tous. A Gaza, le sol étant plat et sablonneux, le chérubin saute de suite au stade supérieur du projectile, balle de fusil ou roquette. Les jeteurs de pierres sont les petits Palestiniens des collines, en Cisjordanie. A verser au chapitre " stratégie et géologie" "

 

Régis Debray : " Un candide en Terre sainte "

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7 juin 2008 6 07 /06 /juin /2008 17:38

"... une grand-mère du voisinage s'est fait exploser au passage d'une patrouille israélienne, qui n'a eu que trois blessés. Elle était âgée de soixante-sept ans, et elle avait laissé plein de bonbons à ses soixante-treize petits enfants, bien en évidence sur la table de la cuisine pour le jour de ses funérailles. Elles furent festives, paraît-il. L'un de ses fils avait été peu avant tué dans la rue, avec deux autres emprisonnés comme militants du Fatah, et sa maison, en punition, détruite par les bulldozers. Elle en avait assez d'avoir peur. Elle s'est mis un bandeau vert du Hamas autour de la tête, a enregistré son testament vidéo, a pris une douche et s'est collé des pains de TNT sous la robe. C'est devenu l’héroïne du quartier, mais tous, apparemment, ne sont pas d'accord. On traite parfois de lâches les Palestiniens parce qu'ils enverraient leurs enfants se faire tuer à leur place. Ici, je vois des enfants dissuader mamie et papy d'aller jusqu'au bout. "

Régis Debray : " un candide en Terre sainte "

http://www.passiondulivre.com/livre-49502-un-candide-en-terre-sainte.htm


A rapprocher du fait-divers ci-dessous :
 

Une grand-mère palestinienne de 68 ans a commis un attentat suicide ce jeudi près de soldats israéliens dans la bande de Gaza, blessant trois d’entre eux. Il s’agit du premier revendiqué par le Hamas en près de deux ans.

Fatima Omar Mahmoud al-Najar, mère de neuf enfants et grand-mère de 41 petits-enfants, a actionné sa charge explosive près de soldats israéliens participant à une incursion dans le secteur de Jabaliya, dans le nord du territoire palestinien.

 

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29 mars 2008 6 29 /03 /mars /2008 18:24

" Nous n'y prêtons pas attention, mais le monde capitaliste occidental chasse les gens de leur emploi, les humilie, leur impose ses valeurs. La violence est aussi sociale, psychologique, spirituelle "

Avraham Burg : entretien dans " Lire " de février 2008

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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