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21 janvier 2022 5 21 /01 /janvier /2022 23:42
UNMISS Commemorates 21st Anniversary of Rwanda Genocide

Les soleils des indépendances n'allaient pas tarder à recouvrir le ciel d'Afrique d'un nuage sombre. La prolifération des conflits ethniques, les assassinats politiques, les "coups d'État permanents", deviennent autant de spécificités africaines. Le mot démocratie semble banni du vocabulaire de nos dirigeants. La pauvreté attribuée au continent tranche avec l'inventaire des richesses du sous-sol laissées à l'exploitation de ceux-là même  qui furent naguère les dominateurs. Et lorsqu'un pays a la hardiesse de remettre les pendules à l'heure, l'ancienne puissance lui fabrique un opposant de toutes pièces. On lui donne les armes et on l'accompagne dans sa conquête du pouvoir. Pendant que les balles crépitent, les contrats se signent sous les tentes. Peu importe qu'un monarque s'installe au pouvoir pour quarante ans, ou que, à sa mort, son fils lui succède. Oui, c'est certainement le nouveau mode de transmission de la gouvernance en Afrique : de père en fils. Certains diront qu'il en était ainsi dans beaucoup de sociétés traditionnelles du continent. Sauf qu'à l'époque c'était une règle coutumière acceptée  démocratiquement par les peuples. Or nous avons adopté des institutions qui prévoient des élections. Peu de pays en Afrique peuvent revendiquer le bon déroulement de ce processus politique. Au Gabon, au Togo, en République démocratique du Congo, les fils des anciens dictateurs pérennisent les bilans calamiteux de leurs géniteurs...

 

   Nous sommes comptables de notre faillite. Nous n'avons pas su trancher le nœud gordien et assumer notre maturité. Par notre silence, par notre inertie, nous avons permis l'émergence des pantins qui entraînent les populations dans le gouffre, avec pour point de non-retour le dernier génocide du XXsiècle, celui qui s'est déroulé sous nos yeux au Rwanda. Il a pu avoir lieu parce que nous avons intégré l'image que l'Occident se faisait de nous. Hutus : traits grossiers, barbarie, imbécillité. Tutsis : traits fins, intelligence, proximité avec le monde civilisé. Et tandis que ces "deux camps" s'entretuaient, l'Occident déployait son armée sous le prétexte fallacieux de protéger ses ressortissants. À l'ONU, on discuta longuement de la sémantique - génocide ou pas génocide ? - pendant que les massacres se poursuivaient..."

 

Alain Mabanckou : extrait de " La sanglot de l'Homme noir " Arthème Fayard, 2012.

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10 janvier 2022 1 10 /01 /janvier /2022 23:40
L'écrivain Alain Mabanckou à la Foire du livre de Francfort 2017
Alain Mabanckou, 2017

On nous a fait croire que la pensée ne pouvait pas être noire.

   La raison était forcément blanche, aryenne si possible.

   Nous étions un peuple de paresseux.

   Montesquieu l'avait écrit : nous autres, les gens du Sud, étions faibles comme des vieillards, tandis que les gens du Nord étaient vigoureux grâce à leur climat froid. Qui pouvait nier de telles évidences écrites de la main d'un des plus grands esprits de la philosophie occidentale ? Les gens du Nord étaient tous intelligents, beaux, forts. Nous autres, gens du Sud, étions "ceux qui [n'avaient] inventé ni la poudre ni la boussole ", "ceux qui [n'avaient] jamais su dompter la vapeur ni l'électricité", "ceux qui [n'avaient] exploré ni les mers ni le ciel". C'était à nous désormais de crier urbi et orbi que nous étions "ceux sans qui la terre ne serait pas la terre". Aimé Césaire, dans le Cahier d'un retour au pays natal, s'est chargé de cette mission épique :

   " Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l'humanité s'arrêtent aux portes de la nègrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l'on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l'on nous vendait sur les places et l'aune de drap anglais et la viande salée d'Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l'esprit de Dieu était dans ses actes."

 

   Et si la voix de la poésie était trop impénétrable pour le commun des mortels, le même Césaire avait choisi la forme d'un "discours". Le colonialisme est forcément un asservissement. L'Europe aura commis l'un des crimes les plus crapuleux de l'histoire en imposant sa vision du monde aux autres peuples.

 

   Or voilà que le cours des choses se précipitait. La fin des années cinquante et le début des années soixante annonçaient une ère nouvelle. Les blancs décampaient de gré ou de force. Déjà, en 1947, les malgaches s'étaient soulevés, perdant dans leur désir d'émancipation plus de cent mille âmes.

   D'autres pays dominés furent gagnés par la fièvre : en 1954, les Algériens se lançaient dans une insurrection tandis que les Tunisiens accédaient à l'indépendance deux ans plus tard. En 1959, on comptait presque une dizaines de pays africains indépendants, et, en 1960, plus du double. 

   Qu'à cela ne tienne, les colonisateurs avaient un "plan B" : ils avaient "formé" quelques hommes à leur image. Des hommes qui auraient la peau noire et un masque blanc. Des hommes qui "inconsciemment" les remplaceraient et seraient leurs yeux et leurs oreilles sur le continent noir. Certains de ces hommes avaient participé aux guerres mondiales pour défendre l'empire français. D'autres avaient été membres de l'Assemblée nationale française. Certains deviendraient des présidents de la République. D'autres, des ambassadeurs, des ministres, etc. Ils avaient des passeports français. Ils avaient des villas en Europe..."

 

 

Alain Mabanckou : extrait de "Le sanglot de l'homme noir" Arthème Fayard, 2012.

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20 décembre 2021 1 20 /12 /décembre /2021 17:47
Toni Morrison, Town Hall, New York 26 février 2008 par Angela Radulescu, Flickr.com.
Toni Morrison, Town Hall, New York 26.02. 2008 par Angela Radulescu

 

" Imaginez, visualisez comment ce serait de savoir que votre confort, vos amusements et votre sécurité ne reposent pas sur la privation d'autrui. c'est possible. mais pas si nous sommes attachés à des paradigmes dépassés, à une réflexion moribonde qui n'a pas été précédée ni parsemée de rêve. C'est possible, et c'est à présent indispensable. indispensable, car si vous ne nourrissez pas les affamés, ils vous mangeront, et leur façon de manger est aussi variée qu'elle est féroce. Ils mangeront vos maisons, vos quartiers, vos villes ; ils dormiront dans vos vestibules, vos allées, vos jardins, à vos carrefours. Ils mangeront vos revenus, parce qu'il n'y aura jamais assez de prisons, ni de halls, ni d'hôpitaux, ni de foyers temporaires pour les loger. Et dans leur quête de votre genre de bonheur, ils mangeront vos enfants, les rendront abrutis, terrifiés et désireux à tout prix d'avoir la vie endormie que peuvent offrir les stupéfiants. Peut-être avons-nous déjà abandonné l'intelligence créatrice de deux tiers d'une nouvelle génération à ce sommeil violent et empoisonné : torpeur si brutale qu'ils ne peuvent s'en éveiller de peur de s'en souvenir ; sommeil d'une insouciance si hébétée qu'il transforme notre état de veille en effroi.

   Il est possible de vivre sans défendre la propriété ni la céder, mais nous ne vivrons jamais de la sorte, à moins que notre réflexion ne soit criblée de rêves. Et c'est à présent indispensable, car si vous n'éduquez pas ceux qui n'ont pas d'instruction en leur transmettant le meilleur de ce que vous avez, si vous ne leur offrez pas l'aide, la courtoisie et le respect que vous avez acquis en vous instruisant, ils s'éduqueront eux-mêmes, et les choses qu'ils enseigneront ou celles qu'ils apprendront ébranleront tout ce que vous savez. Par "éducation", je n'entends pas entraver l'esprit, mais le libérer ; par "éducation", je n'entends pas transmettre des monologues, mais s'engager dans des dialogues. Écouter, supposer parfois que j'ai une Histoire, une langue, une opinion, une idée, une spécificité. Supposer que ce que je sais peut être utile, peut mettre en valeur ce que vous savez, l'enrichir ou le compléter. Ma mémoire est aussi nécessaire à la vôtre que votre mémoire l'est à la mienne. Avant de chercher un "passé utilisable", nous devrions tout savoir du passé. Avant de commencer à "réclamer un héritage", nous devrions savoir exactement ce qu'il est : dans sa totalité et d'où il vient. En matière d'éducation, il n'y a pas de minorités : seulement une réflexion mineure. Car si l'éducation exige des cours mais non du sens, si elle ne doit s'occuper de rien d'autre que de carrières, si elle ne doit s'occuper de rien d'autre que de définir et de ménager la beauté, ou d'isoler des biens en s'assurant que l'enrichissement est le privilège de l'élite, elle peut s'arrêter à la fin du cours élémentaire ou au VIe  siècle, où on l'avait maîtrisée. Le reste n'est que consolidation. La fonction de l'éducation au XXsiècle doit consister à produire des êtres humains empreints d'humanité. À refuser de continuer à produire génération sur génération d'individus formés à prendre des décisions commodes plutôt qu'humaines...

   Eh bien, à présent, vous pouvez vous demander : Qu'est-ce que tout cela ? Je ne veux pas sauver le monde ? Et ma vie ? Je n'ai pas demandé à venir. Je n'ai pas demandé à naître. Ah bon ? Moi, je vous dis que si. Non seulement vous avez demandé à naître, mais vous avez insisté pour avoir votre vie. Voilà pourquoi vous êtes ici. pas d'autre raison. Il était trop facile de ne pas être. Maintenant que vous êtes ici, vous devez faire quelque chose que vous respectez, n'est-ce pas ? ce ne sont pas vos parents qui vous ont rêvés : c'est vous. Je ne fais que vous inciter à poursuivre le rêve que vous avez commencé. Car rêver n'est pas irresponsable : c'est une activité humaine de premier ordre. Ce n'est pas du divertissement : c'est du travail. Quant Martin Luther King a dit : "Je fais un rêve", il ne jouait pas, il était sérieux. Quand il l'a imaginé, visualisé, crée dans son propre récit, ce rêve a commencé à exister, et nous aussi devons faire ce rêve, afin de lui donner du poids, l'étendue et la longévité qu'il mérite. Ne laissez personne, personne, vous persuader que le monde est ainsi fait et que, par conséquent, c'est ainsi qu'il doit être. Il doit être tel qu'il devrait être. Le plein emploi est possible. Postuler une force de travail de vingt à trente pour cent de la population à venir représente une profonde avarice, et non une mesure économique équitable.

   Toutes les écoles publiques peuvent être des environnements d'apprentissage sûrs, favorables et accueillants. Personne, ni les enseignants, ni les élèves, ne préfère la bêtise et, dans certains endroits, de tels environnements ont déjà été construits.

   Les envies de suicide peuvent être éradiquées. Aucun drogué ni aucun candidat au suicide ne veut en être un.

   Ennemis, races et nations peuvent vivre ensemble. Même moi, au cours des quarante dernières années, j'ai vu des ennemis nationaux fâchés à mort devenir des amis chaleureux qui se soutenaient mutuellement, et quatre amis nationaux devenir de ennemis. Il ne faut pas quarante ans pour être témoin de cela. Toute personne de plus de huit ans a été témoin de la nature pratique, commerciale, presque capricieuse des amitiés nationales. J'ai vu affecter des ressources à la cause des personnes privées de leurs droits, des discrédités et des malchanceux, et avant que nous n'ayons pu récolter les fruits de ces ressources, avant que la législation mise en place n'ait pu faire son oeuvre ( vingt ans ? ), on l'a démantelée. C'est comme suspendre l'Union en 1796 parce qu'il y avait des problèmes. Construire un pont jusqu'à la moitié et dire qu'on ne peut pas aller d'ici à là-bas.

   Cet engagement résolu doit être rêvé à nouveau, repensé, réactivé, par vous et par moi. Autrement, à mesure que le racisme et le nationalisme se consolideront, que les côtes et les villages deviendront et demeureront les sources des troubles et des conflits, que les aigles et les colombes planeront au-dessus des sources de richesses premières qu'il reste sur cette terre, que les armes à feu, l'or et la cocaïne détrôneront les céréales, la technologie et la médecine pour s'assurer la première place dans les échanges mondiaux, nous finirons avec un monde qui ne sera pas digne qu'on le partage ni qu'on en rêve...

   Vous allez occuper des positions importantes. Des positions dans lesquelles vous pourrez décider de la nature et de la qualité de la vie d'autrui. Vos erreurs peuvent être irrémédiables. Aussi, quand vous entrerez dans ces lieux de confiance, de pouvoir, rêvez un peu avant de réfléchir, afin que vos pensées, vos solutions, vos directions et vos choix concernant qui vit et qui ne vit pas, qui prospère et qui ne prospère pas, soient dignes de cette vie sacrée que vous avez choisi de vivre. Vous n'êtes pas sans recours. Vous n'êtes pas sans cœur. Et vous avez du temps."

 

Toni Morrison : extrait du discours de cérémonie de remise de diplômes à l'Université Sarah Lawrence, le 27 mai 1988; Tiré de l'ouvrage : "La source de l'amour propre" Éditions Christian Bourgois, 2019.

   

 

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17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 18:23
Toni Morrison, 2018

 

"Ah, comment ce serait sans la haine putride dont on nous a dit  et enseigné qu'elle était inévitable parmi les humains ? Inévitable ? Naturelle ? Au bout de cinq millions d'années ? Au bout de quatre mille ans, nous n'avons rien imaginé de mieux ? lequel d'entre nous est né comme ça ? Lequel d'entre nous préfère que ce soit comme ça ? Haïr, s'emparer, mépriser ? Le racisme est une quête de savants et l'a toujours été. Ce n'est pas la gravité ni les marées océaniques. C'est l'invention de nos penseurs mineurs, de nos dirigeants mineurs, de nos lettrés mineurs et de nos entrepreneurs majeurs. On peut le désinventer, le déconstruire : son anéantissement débute par la visualisation de son absence, de sa perte, et si l'on ne peut pas le perdre tout de suite ou en le disant, on le peut en se comportant comme si, en fait, notre existence libre dépendait de lui, parce qu'elle en dépend. Si je passe ma vie à vous mépriser du fait de votre race, de votre classe sociale ou de votre religion, je deviens votre esclave. Si vous passez la vôtre à me haïr pour des raisons semblables, c'est parce que vous êtes mon esclave. Je possède votre énergie, votre peur, votre intellect. Je détermine l'endroit où vous vivez, comment vous vivez, la nature de votre travail, votre définition de l'excellence et je pose des limites à votre capacité d'aimer. J'aurai façonné votre vie. Tel est le don de votre haine : vous êtes à moi..."

 

Toni Morrison : extrait du discours de cérémonie de remise de diplômes à l'Université Sarah Lawrence, le 27 mai 1988; Tiré de l'ouvrage : "La source de l'amour propre" Éditions Christian Bourgois, 2019.

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 09:45
Raoul Peck lors de la séance photo avec le jeune Karl Marx à la Berlinale 2017
Raoul Peck, 2017

Marx .

Les partis communistes à l'Ouest et les prétendus pays communistes de l'Est font tout sauf s'inspirer de Marx. Ce qui me séduit dans le travail de Marx et d'Engels, c'est cette capacité qu'ils ont de toujours se remettre en question et de ne pas prétendre avoir la vérité une bonne fois pour toutes. J'ai tenté toute ma vie de remettre en question les choses, tout en ayant une lecture structurelle du monde. Si on ne comprend pas dans quel monde on vit, il est difficile de porter un regard critique et de trouver des solutions à certains problèmes. Pour moi, Marx est la base car il a analysé la société capitaliste dans laquelle on est : une économie basée sur le profit et sur ce qu'on appelle pudiquement le "marché". Tout est soumis à cette vision du profit, jusqu'à l'absurde. On est capable de casser une communauté en fermant une usine, sous prétexte qu'en délocalisant 100 kilomètres plus loin, à l'étranger, on peut gagner 1,5 point à la Bourse. C'est cette espèce de machine aveugle que Marx décortique. Cette tendance maladive à accumuler de l'argent. En 2017, 82% des richesses produites sur la planète ont bénéficié aux 1% les plus riches : ça dépasse l'entendement...

Quand je parle d'approche marxienne, je ne colle pas une théorie à ce que je fais. Au contraire, et cela m'a peut-être sauvé de tout dogmatisme, j'ai voulu assimiler ces connaissances et les restituer de manière naturelle dans ce que je fais... J'ai la chance d'avoir été éduqué et formé dans un contexte occidental. Mais pendant que je vivais ces combats dans la réalité allemande, je les suivais aussi dans la réalité du tiers-monde, en Haïti ou ailleurs. Je n'ai jamais privilégié l'un aux dépens de l'autre. J'ai constamment vécu dans ces deux pays, je me suis aperçu au fur et à mesure des années que mes compagnons européens, eux, se recroquevillaient sur leur réalité nationale, et que cette espèce de solidarité avec le tiers-monde était en train de s'effacer... Cela a pris de formes diverses, par exemple beaucoup d'anciens militants de gauche sont entrés dans les partis écologistes, d'autres sont allés à la social-démocratie ou au Parti socialiste. Et cela correspond en France à la droitisation de ce parti qui a ouvert toutes les vannes pour laisser entrer le capital et l'embourgeoisement qui va avec. C'est un changement qui s'est effectué sur une trentaine d'années. À partir des années 1970, avec la grande crise pétrolière, la montée du chômage, on a vu triompher ce qu'on a appelé la "rationalisation" des appareils et dispositifs industriels et économiques. Partout, pas seulement dans les industries, mais aussi dans les institutions d'État, dans les universités, on coupe les budgets, et tout le monde se retrouve fragilisé. En même temps, ça correspond à une époque où on a de moins en moins honte de l'argent. On l'a vu après l'arrivée au pouvoir de Mitterrand : très rapidement on n'a plus honte de dire qu'on gagne beaucoup d'argent. Cela a des conséquences sur la politique. Ma génération est la dernière qui est sortie de l'université en étant quasiment assurée de trouver du travail... D'où une fragilisation générale et on n'a plus le temps de s'occuper des affaires des autres plus miséreux. C'est la montée d'un certain cynisme mais aussi d'une énorme capacité de mobilisation émotionnelle pour de "grande causes" ( La faim dans le monde, la guerre, un tsunami) de courte durée. Pourtant, en tant que Français ou Britannique, ce qui se passe en Afrique du Sud vous concerne, puisque vous profitez de l'exploitation qui se fait dans les mines d'or d'Afrique du Sud, dans les mines de diamant, sur les sites d'uranium, dans la fabrication de la bombe, etc. On peut décider de ne plus voir ces relations qui existent encore avec le pays de l'apartheid...Il en va de même pour Haïti, je pouvais constater que beaucoup de partis frères européens se désintéressaient des problèmes que nous pouvions avoir. Non par méchanceté, mais simplement parce qu'ils étaient préoccupés par leur propre survie...

 

Baldwin.

 

... Avec mes amis noirs américains, j'ai souvent eu un autre type de discussion. Par leur socialisation et leur vécu au quotidien dans une sorte de violence, d'abord, de racisme ensuite, latent et à fleur de peau, ils ont une patience très limitée envers toute dérive discriminatoire. D'ailleurs, un certain nombre de blagues vaseuses en France, genre " Bamboula ", " Banania " et autres subtilités bas de gamme, genre Agathe Cléry, ne passeraient pas. Ils ont grandi dans un milieu violent ( en termes de ségrégation ) et il est normal qu'ils voient du racisme partout. Car il est vraiment partout. Mais on  ne peut pas se laisser définir tous les jours par ce racisme. C'est comme si, en tant que femme, vous vous laissiez définir tous les jours par le fait que vous êtes une femme. Vous ne pouvez rien faire d'autre, vous ne pouvez pas être journaliste dans votre tête, vous ne pouvez pas être poète, skieur ou conducteur de métro, parce que, tout le temps, vous êtes préoccupée par le regard qu'on jette sur vous. Avec mes collègues noirs américains, par ma distance avec cette réalité, je pouvais leur dire de se méfier de cette mise sous tension permanente. Car le racisme est aussi un piège pour celui qui en est victime au quotidien. Cela finit par prendre beaucoup de place dans le cerveau, alors que celui qui vient juste de vous insulter( consciemment, ou pire, inconsciemment ) va pouvoir continuer sa journée dans l'insouciance... Aujourd'hui la chose est mieux connue, c'est cette espèce de racisme silencieux, qui ne dit pas son nom, de micro-racisme, ces moments où l'autre ne voit même pas qu'il a commis un acte ou une réflexion raciste, mais, vous, vous avez pris ça de plein fouet et vous restez toute la journée avec cette micro-agression. Et l'autre n'est même pas au courant. Donc, si vous passez vos journées à subir des micro-agressions et que lea autres s'en foutent, au bout d'un moment, vous plongez. Il faut trouver une parade à ça. Baldwin, c'est là son incroyable force, retourne le miroir vers celui qui agresse. Il dit : le problème c'est vous, ce n'est pas moi. Moi, je n'ai aucun problème avec ma tête, avec ma couleur, avec qui je suis. C'est votre regard le problème. Donc essayez de savoir pourquoi vous avez ce regard et d'où il vient, et surtout pourquoi vous en avez besoin. Baldwin dit à l'Amérique : pourquoi avez-vous eu besoin d'inventer le nègre ? C'est votre conscience, débrouillez-vous avec... C'est extrêmement libérateur... En France, il y a un tel déni de la question de couleur, de la question de race, de la question du racisme, comme si la République, une fois pour toutes, avait résolu ces problèmes et que le résidus n'étaient que des accidents. Non, c'est plus grave que ça...Chacun sa culture, chacun son mode de gestion des conflits. En France, il y a des films qui ne me font pas rire ( Agathe Cléry ) mais qui font rire une partie du public français. Ces films, si on les avaient tourné aux États-Unis, les salles de cinéma seraient boycottées ! Ils n'auraient pas pu être distribués. Il est facile de regarder vers les États-Unis, où les Noirs sont violents, où les policiers tuent les jeunes Noirs, mais aussi absurde que cela paraisse, il y a un certain nombre de règles et de limites. Tandis qu'ici on fait passer des choses sur le ton de la camaraderie : " Allez, ne te vexe pas ! C'est une blague. " Aux États-Unis, ça déboucherait sur une paire de claques parce que c'est inacceptable. En France, on sous-estime la colère qui existe dans le cœur de beaucoup de français qui sont nés ici, mais qui ont également une autre identité. Lorsque le lieu où vous êtes né semble ne pas vous octroyer les mêmes droits de citoyen, cela peut sérieusement vous ébranler.Chaque fois qu'une banlieue ou une partie du territoire se révolte, brûle des voitures, on prend quelques petites mesures, on met un peu d'argent et on a la paix pour un, deux ou trois ans. Mais le problème n'est pas réglé. Je suis plutôt inquiet pour l'avenir de cette ..société parce qu'elle est devenue tellement aveugle... Pendant ce temps, on ne prend pas le recul pour regarder où on en est aujourd'hui, et vers quoi on va...

 

Raoul Peck extrait d'un entretien sur France Culture diffusé du 27 au 31/08/2018 retranscrit dans la revue Papiers n°26, Octobre Décembre 2018

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 18:50
, écrivain philosophe lors de l'Université sur le Travail
Hélène Cixous

Dès l'âge de quatre ans, je savais que je quitterais ce pays. Mon expérience de l'Algérie, c'était la violence et la guerre, le pétainisme, une superposition hallucinante de racismes, et l'exploitation monstrueuse d'un peuple. Il suffisait d'ouvrir les yeux pour voir que neuf millions d'inférieurs n'avaient pas de droit, ne votaient pas, n’étaient pas scolarisés. Mon père médecin avait fait le choix moral de s'installer dans un quartier arabe d'Alger avec seulement trois ou quatre familles dites "européennes". Je voyais la misère à notre porte. Les Algériens, qu'on appelait les Arabes, les indigènes, étaient un peuple en haillons qui avait faim.  À deux cents mètres de chez nous commençait le bidonville. Cinquante mille personnes et une seule fontaine. Après la mort de mon père, ma mère a travaillé comme sage-femme dans ce bidonville et je l'accompagnais. Ce pays n'était pas vivable. L'idée qu'on pouvait posséder un peuple et l'exploiter était une idée folle, dont les français s’accommodaient très bien...

   Je suis allée dans un excellent lycée, mais sans juifs, ni arabes, à cause du numerus clausus qui était encore en cours à l'époque. J'étais la seule juive, et sont arrivées un peu plus tard trois filles arabes parmi lesquelles Zohra Drif, qui est devenue une grande combattante du FLN, et une terroriste. Que j'aie affirmé ma solidarité avec elle a toujours été considéré comme un égarement par l'ancienne communauté pied-noir. Et même par mes proches, qui ne pouvaient accepter que l'on comprenne une personne qui a posé des bombes pour tuer. Moi, je pouvais le comprendre. Je n'aurais jamais posé de bombe, mais je comprenais la rage, l'angoisse, la fureur qui pouvaient animer une jeune fille, qui, comme Zohra Drif, avait pu faire des études, ce qui était très rare. Quand la guerre a éclaté, en 1954, j'étais une gosse de 17 ans, et je pleurais tous ceux qui étaient tués. Le premier couple d'instituteurs français abattus, de même que les "rebelles", comme on disait. Dès que j'ai passé le bac, j'ai dit à ma mère : "Je pars." "

Hélène Cixous : extrait d'entretien pour Télérama 3545/46, du 20/12/2017

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9l%C3%A8ne_Cixous

 

Photo by Ségolène Royal on VisualHunt / CC BY-NC-SA

 

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29 février 2008 5 29 /02 /février /2008 19:33

"... j'ai lu des centaines de récits et de comptes-rendus de Noirs et de Métis en Amérique. J' en suis venu à

Richard Powers, auteur américain, lors d'une lecture à Cambridge MA le 18 avril 2018.
Richard Powers,

penser que le racisme résulte de la démonstration faite à nous-mêmes que le sens de la propriété, l'individualisme est un non-sens, une absurdité. Aussi longtemps que nous nous définissons nous-mêmes par opposition - par toutes ces catégories que nous ne sommes pas - nous serons menacés par tous ces groupes d'" autres " qui semblent nous nier. Le racisme continue d'être un fait quotidien en Amérique. La chanson de celui qu'on voudrait être n'en est qu'à ses premières mesures, ses notes d'ouverture."

Richard Powers : Entretien dans " Transfuge " n° 10 , Mars- avril 2006
www.transfuge.fr/

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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