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11 octobre 2018 4 11 /10 /octobre /2018 10:52

Changer les manuels.

lin bisannuel ( à vérifier )
lin bisannuel (?) photo L.V. avril 2018

" Lorsque j'ai commencé à étudier la biologie végétale à l'université, j'éprouvais de l'intérêt pour la nature et pour la science, pas encore pour les plantes. Je pense d'ailleurs que les vrais connaisseurs des plantes ne sont pas les scientifiques, qui étudient en laboratoire, mais les jardiniers, qui les observent et les comprennent. C'est pendant mon doctorat que j'ai éprouvé un choc. Je devais regarder comment une racine se comporte face à un obstacle. La théorie disait que la racine bute sur l'obstacle et le contourne. J'ai construit une petite boîte transparente pour pouvoir faire des photos. C'était stupéfiant : la racine n'attendait pas de rencontrer l'obstacle pour le contourner. Plus extraordinaire, elle empruntait toujours le chemin le plus court. Cela voulait dire deux choses : elle "savait" avant de le rencontrer qu'il y aurait un obstacle. Et elle était en mesure d'en calculer la longueur. Une révolution ! De telles capacités sont censées être spécifiques du monde animal. J'ai dit à mes professeurs qu'il fallait changer les manuels. J'avais 27 ans, et j'ai commencé à regarder les plantes autrement. Mon combat contre ceux qui niaient les capacités d'analyse du monde végétal a commencé. Et pendant des années, les découvertes se sont enchaînées. Il fallait vraiment changer de perspective...

         

 Quand Aristote se plante.

   J'ai alors pris conscience du mépris dans lequel on tient le monde végétal. J'ai commencé à lire tout ce qui avait été écrit sur le sujet à travers l'Histoire. Ce qui m'a frappé, c'est l'absence des plantes dans la littérature, l'art, la philosophie, la religion... On en parle d'un point de vue esthétique, ou en fonction de leur usage, mais pas en tant qu'organismes vivants. Dans la Bible, Noé n'emporte sur l'Arche que des animaux. Et Daniel Defoe raconte pendant deux cents pages que Robinson Crusoé (1719) est entouré de végétaux et ne rencontre qu'au bout de deux mois son premier être vivant : une chèvre ! Jusqu'à Carl von Linné (1707-1778), et surtout Charles Darwin (1809-1882), notre vision du monde végétal a en effet été marqué par Aristote, qui a établi une répartition des êtres vivants selon qu'ils étaient ou non dotés d'une "âme". Les plantes n'héritaient que d'une âme de bas niveau, assez proche des choses inanimées. Aristote a eu force de loi sur les sciences, en particulier sur la biologie. Pourtant, cinquante ans avant lui, Démocrite avait pensé qu'on pouvait comparer les arbres à des hommes renversés, la tête enfoncée dans le sol. Et l'élève préféré d'Aristote, Théophraste, nous a légué le plus ancien traité de botanique, classant les espèces végétales selon des critères scientifiques. Lui était un fervent disciple de l'intelligence des plantes. mais on a préféré s'en tenir à Aristote....

 

Mouvement. 

 Il y a de multiples manières de définir l'intelligence. La plupart du temps, ses définitions la cantonnent à l'homme et aux animaux qui lui sont les plus proches. Nous sommes obsédés par l'idée qu'elle nous appartient en propre. Je me suis battu contre cette conception absurde... L'intelligence revêt de multiples formes, mais elle est toujours dominée par la nécessité de résoudre des problèmes. Sans cette capacité, il ne peut y avoir de vie. Ce que font les plantes pour les résoudre, tout comme les animaux mais de façon différente, est incroyablement complexe. Certains objectent que le cerveau d'un animal s'adapte vite à de nouvelles situations, alors qu'une plante ne sait pas s'adapter, ou du moins très lentement, par le processus de l'évolution. Je pense exactement l'inverse ! Ce sont les animaux qui sont incapables de s'adapter. Souvent, il ne résolvent pas les problèmes, mais se déplacent pour les éviter ! Une plante, si elle n'a pas assez d'eau ou pas assez de nutriment, ou si elle subit un danger, doit résoudre le problème immédiatement pour survivre. Les plantes s'adaptent non à cause de l'évolution, mais parce qu'elles sont immobiles. Voilà la différence majeure entre le monde végétal et le monde animal : le mouvement.

 

Résistance au stress.

   Les plantes ne cessent de communiquer. Elles échangent des informations sur l'état du sol, la présence de prédateurs. Très récemment, dans notre laboratoire, nous avons sélectionnés deux groupes de plantes et soumis l'un des deux à un stress - du sel dans le sol. Les plantes de ce groupe ont émis une substance chimique dans l'atmosphère qui est arrivée au second groupe, et ce groupe a développé une résistance à ce stress, en changeant sa physiologie. Le premier groupe n'a mis que quelques minutes à émettre cette substance chimique. Et, en une journée, l'autre groupe était capable de résister..."

 

Stefano Mancuso : extraits d'entretien pour Télérama 3567 du 23/05/2018

 

 Pour aller plus loin :

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19 septembre 2018 3 19 /09 /septembre /2018 08:53

" On n'a toujours pas prouvé la fameuse fonction freudienne du refoulement du désir sexuel, qui voit dans les rêves l'un des terrains d'expression des désirs refoulés par la conscience. Même si cette approche imprègne encore le grand public. On a fait toutes sortes d'expériences, privé d'eau des individus pour voir si cela en faisait apparaître en rêve, privé de sexe des jeunes hommes mariés, et cela ne donne rien. Les rêves érotiques sont d'ailleurs très rares dans la population  générale, alors que l'érection est systématiquement présente en sommeil paradoxal chez l'homme. Le monde des rêves est d'une richesse infinie et mérite d'être étudié avec précision, sans en interpréter le contenu. Par exemple, pourquoi y a-t-il si peu d'ordinateurs dans nos songes ? Pourquoi lit-on si peu ? Et pourquoi les hommes rêvent-ils plus de violence physique, d'outils, de voitures (et d'hommes !), et les femmes davantage de vêtements et de vie domestique, y compris quand on fait des études auprès des féministes les plus radicales de Californie ? Nos rêves sont-ils genrés parce qu'ils reflètent la culture actuelle ? parce que nous sommes programmés ? Il reste tant à découvrir...

Non seulement rêver permet de mémoriser nos apprentissages corporels et cérébraux, mais cela nous rend probablement plus créatifs. Depuis longtemps, de grands inventeurs ont raconté leur "euréka" nocturne, comme Mendeïev qui a échafaudé la classification des éléments atomiques, ou Elias Howe qui a élaboré la machine à coudre en dormant. Plusieurs théories ont été développées pour comprendre comment le sommeil peut améliorer ces performances, combien de temps prend cette cuisson nocturne. Et il semblerait que pendant le sommeil lent, le cerveau range, précise, tandis qu'en sommeil paradoxal il se lâche dans un autre monde, en opérant des associations, des connections qu'il ne fait pas en éveil : ce serait la phase de l' "euréka". Mais nous sommes loin d'avoir toutes les réponses. Nous continuons à explorer la boîte noire et à observer les dormeurs, en particulier les narcoleptiques, qui sont des collaborateurs exceptionnels...

sinologue français, auteur de " Les rêves et les moyens de les diriger"
Hervey de Saint Denys

En cas d'insomnie, j'applique ce que je dis à mes malades : traitez par le mépris les réveils nocturnes et si vous vous réveillez un peu longtemps, prenez un bon bouquin. Par exemple  les rêves et les moyens de les diriger, chef-d'oeuvre écrit  par Léon d'Hervey de Saint-Denys, un sinologue français du XIXème siècle qui fut le pionnier du rêve lucide. Freud lui a d'ailleurs "emprunté" trois quart de ses concepts, sans le citer. Diriger ses rêves peut se développer, en dehors de toute pathologie, même si on n'atteint pas le niveau des narcoleptiques. Je l'ai moi-même pratiqué, et c'est très jouissif, j'ai réussi à passer à travers un mur... Mais pour y parvenir, ce sont des mois de travail, c'est monacal, il faut se réveiller à 5 heures du matin et se rendormir, le matin étant propice au sommeil paradoxal..."

 

Isabelle Arnulf : extrait d'un entretien pour Télérama  3575, juillet 2018

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16 juillet 2018 1 16 /07 /juillet /2018 12:18
aimee mullins, egerie de l'Oréal
Aimee Mullins

" Jacques Testart et Agnès Rousseaux dans leur livre "Au péril de l'humain, les promesses suicidaires des transhumanistes" traitent tout d'abord des conditions de passage de la réparation à l'augmentation de l'humain, en partant du cas du mannequin Aimee Mullins qui emporte ses dix paires de jambes dans ses bagages. Amputée à l'âge de 1 an en dessous des genoux, elle a grandi avec ses prothèses, qui lui permettent non seulement de réparer son handicap, mais aussi de déclarer aujourd'hui : "Les chevilles de mes prothèses ne sont pas celles dont j'aurais hérité génétiquement. J'en suis sûre. Elles sont mieux." Aujourd'hui top-modèle et égérie de l'Oréal, elle se fixe comme objectif de "défendre une autre vision de la beauté et [de] réfléchir  à l'apparence à l'air de la robotique et de la bionique"...

" La médecine a fait tellement de progrès que plus personne n'est en bonne santé", écrivait non sans ironie Aldous huxley. Depuis Huxley, les transhumanistes ont accompli un bond considérable dans leur rêve le plus délirant : vaincre ou plutôt résoudre la mort, car ils considèrent cette dernière comme un problème technique... Ray Kurzweil, pape des transhumanistes et directeur de l’ingénierie chez Google, imagine que la substitution d'organes permettra un jour de prolonger indéfiniment la vie. Pour remplacer le cerveau, Ray Kurzweil et ses semblables proposent de télécharger le cerveau sur ordinateur. Le chirurgien français Laurent Alexandre affirme pour sa part " qu'une révolution médicale et philosophique est en marche [et] que la mort deviendra un choix et non plus notre destin "  Et lorsque, dans un colloque à Paris en juin 2017, Didier Coeurnelle, président de Technoprog, a lancé : "Le scandale est que 80% des gens meurent de vieillesse !", la salle n'a pas bronché...

Les auteurs rapportent judicieusement l'alerte du physicien Stephen Hawking, qui déclarait en décembre 2014 : " Les formes primitives de l'intelligence artificielle que nous avons déjà se sont montrées très utiles. Mais je pense que le développement d'une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à la race humaine"...

Nous sommes à un tournant de notre histoire, qui nous oblige. Comme les auteurs, nous pensons qu'il reste sans doute peu de temps avant que nombre d'humains, parmi ceux qui en ont les moyens bien sûr, ne téléchargent leurs cerveaux ou se bardent de nanorobots pour en accroître les performances.Et, en effet, "sauf sursaut immédiat et résolu de l'humanité, tout cela risque de finir par un désastre anthropologique"

 

Jean-Paul Deléage extrait de : "Les vaines promesses des transhumanistes", article pour La Quinzaine Littéraire n°1193 du 1 au 15 mai 2018

Photo credit: Rubenstein on Visual hunt / CC BY

 

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 17:35

 

" La plupart des tensions actuelles résultent de la décolonisation brutale, indifférente aux conséquences, qui fit suite à la colonisation. Nous ne nierons pas que celle-ci fut un des fruits pervers d'une supériorité essentiellement due à l'exploitation malsaine de la science. L'un des foyers les plus menaçants à l'époque actuelle - l'ancienne Palestine, à présent Israël - résulte plus directement des séquelles de la Seconde Guerre mondiale.

Les chiffres d'abord : environ quinze millions de Juifs vivaient sur la planète avant la guerre ; le nazisme en assassina six millions dans les chambres à gaz ou sous les balles. C'est à la suite de cette tentative d'extermination que l'idée d'un État juif s'imposa aux survivants.

Theodor Herzl avait été le prophète de cet état d’Israël. C'était le type même du Juif viennois bien assimilé, avant son séjour à Paris comme journaliste pour couvrir l'affaire Dreyfus qui éclata en 1895. Des hommes épris de justice s'indignèrent de la condamnation à dix ans de bagne d'un homme dont l'innocence ne faisait aucun doute. Émile Zola, qui avait fustigé la décision dans son célèbre libelle J'accuse fut condamné à son tour à un an de prison et 3000 francs or d'amende. On vit alors des foules excitées descendre dans la rue. Des magasins juifs furent pillés ou saccagés. Des écrivains célèbres, tels Maurice Barrès, hurlaient avec les loups : " les étrangers n'ont pas le cerveau fait de la même façon que le nôtre. (...) Baissons un peu la voix, restons entre nous quand nous traitons des affaires communes à notre race " ( La Cocarde, 23 octobre 1894) ou encore : " En toutes choses la race sémitique nous apparaît comme une race incomplète par sa simplicité même. Elle est, si j'ose dire, à la famille indo-européenne ce que la grisaille est à la peinture, ce que le plein-chant est à la musique moderne" ( Mes Cahiers, p.120). Herzl, témoin de ces désordres, perdit sa foi antérieure dans la possibilité d'une assimilation véritable des Juifs dans la société, même dans un pays aussi démocratique et civilisé que la France. C'est alors qu'il décida de lutter pour la création d'un État Juif qui accueillerait une grande partie de ce peuple en Palestine.

Avec le temps, le sionisme trouva peu à peu un écho suffisant pour devenir une force politique. Lorsque la Seconde Guerre mondiale prit fin, devant l'horreur du massacre de six millions de Juifs, la plupart des États européens et l'Union soviétique acceptèrent le projet de la création d'un État d’Israël. Certains de ces pays se vidèrent presque entièrement des rares Juifs rescapés et devinrent Judenfrei, accomplissant ainsi de manière paradoxale le rêve de Hitler. Des millions de Juifs accoururent du monde entier vers Israël, dont un million venant des pays arabes.

Ainsi, contre vents et marées, l’État d’Israël naissait, et il a survécu. Il n'avait rien à envier aux vieilles démocraties pour la qualité de ses institutions et l'activité y était remarquable dans beaucoup de domaines. Il y avait pourtant une ombre au tableau : l'injustice initiale à l'égard des précédents habitants qui avaient été spoliés. Les Israéliens font valoir le fait que ces Arabes refusèrent d'adhérer à un plan de partage qui avait été proposé par l'ONU, mais il est clair que les Palestiniens n'avaient pas la moindre responsabilité dans le massacre des Juifs européens et qu'ils n'en ont pas moins payé le prix fort en perdant leur patrie.

Il y avait des précédents. A la même époque, le président de Tchécoslovaquie Edvard Benes avait exproprié par décret et fait expulser dans des conditions souvent effroyables trois millions de personnes appartenant aux anciennes minorités allemandes et hongroises de son pays, accusées de collaboration passée avec les nazis. Et pourtant personne, même parmi les Sudètes, n'a songé à une solution militaire car les populations exilées furent intégrées dans des sociétés démocratiques. Ce ne fut pas le cas des Palestiniens qui furent même massacrés par dizaines de milliers en Jordanie et au Liban lorsqu'ils voulurent dominer les pays où ils étaient réfugiés.

Beaucoup sont devenus des parias, parqués dans des camps bordant Israël, condamnés à végéter par l'indifférence d'une communauté internationale leur fournissant tout juste le minimum indispensable pour survivre biologiquement. Là se sont constituées des poches de misères et de désespoir, terreau de toutes les frustrations sociales, politiques, religieuses, idéologiques.

On y ressent évidemment la spoliation du territoire, qu'on pense ne pouvoir récupérer que par les armes, ce qu'on pourrait appeler le " syndrome de l'Alsace-Lorraine ". N'a-t-il pas été parmi les causes de la Première Guerre mondiale ? Combien d'hommes politiques français auraient-ils admis alors qu'une guerre serait trop cher payé ces terres perdues ? Combien auraient imaginé que le problème se trouverait un jour résolu dans une Europe apaisée ? Les peuples, hélas !, n'ont pas cette patience de visionnaire.

La recherche d'alliés dans cette lutte, arabes eux aussi mais concurrents, a fait proliférer les groupes autonomes, richement dotés par les gouvernements de la région mais qui ne sont guère que des pions dans des affrontements qui les dépassent.

Cette tragédie comporte peut-être une leçon. Alors que l'Europe semble sortir de ses guerres innombrables, voici un endroit - non le seul -, l'Antique Palestine, où la mémoire d'épreuves récentes se heurte à des traditions millénaires. L' histoire rappelle ce qu'elle est aussi : un conservatoire de haine envers ceux qui descendent des ennemis de jadis, un musée des gloires ternies, un réceptacle d'ombres....

Georges Charpak, Roland Omnès : extrait de Soyez savants, devenez prophètes, Odile Jacob, 2004

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 16:52

 

" Dix mille ans de guerre et de massacres, telle est la principale information qu'un espion extra-terrestre rapporterait sur l’espèce humaine, dans toute cette époque néolithique dont on ne parvient pas à sortir. Dans le millénaire qui suivit la naissance de l'islam, de l'Europe à l'Inde, on vit les civilisations sous l'emprise spirituelle, politique et économique des deux grandes religions monothéistes, le christianisme et l'islam. L'histoire montre à l'évidence que les religions n'ont offert aucun obstacle au déchaînement des pires violences, en dépit des principes moraux inscrits dans leurs livres sacrés. Leur confrontation a parfois conduit à certains progrès et à une première forme de mondialisation, grâce aux échanges économiques, à la transmission de certaines valeurs spirituelles, artistiques ou scientifiques, par le partage aussi de l'apport d'artistes et de penseurs. Mais cela ne masque pas les croisades ni les guerres de religions, entre catholiques et protestants, ou Arabes et Ottomans.

Ainsi, pendant la nuit de la Saint-Barthélemy ( 23 août 1578), les catholiques mirent à mort trois mille Parisiens protestants. En 1608, au Pré-aux-Merles dans les Balkans, les Ottomans massacrèrent des dizaines de milliers de Serbes, des chrétiens orthodoxes qui en gardaient assez le souvenir impérissable pour le rappeler, en 1996, lorsqu'ils massacrèrent sept mille hommes, femmes et enfants à Srebrenica, sous l’œil des caméras mondiales. Un chroniqueur franc, Raoul de Caen, contait en ces termes les "exploits" des nobles croisés : " A Maara, les nôtres ont fait bouillir des païens adultes dans des marmites, ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés. " Les habitants des localités proches de Maara se souviendront jusqu'à la fin de leur vie de ce qu'ils ont vu. Le souvenir de ces atrocités, propagé par les poètes locaux et les traditions orales, a fixé pour des siècles une image des Franjis difficile à effacer.*

La Révolution de 1789 reste admirée en maints endroits pour l'inspiration qu'elle donnait à ceux qui luttaient ou luttent encore pour leur émancipation, leur dignité, leur liberté, leurs droits fondamentaux. Elle a pourtant conduit à d'inutiles tueries fratricides, quoique sans commune mesure avec celles qui accompagnèrent la révolution soviétique de 1917, laquelle fit disparaître des pans entiers de la population comme les paysans qualifiés de riches, réfractaires à la collectivisation forcée, ou les industriels petits et grands, oui encore beaucoup d'intellectuels et de membres du clergé. On dispute encore avec passion du nombre total de victimes, estimé entre 20 et 100 millions.

La commune de Paris, en 1871, apparaît bien modeste à côté. Cette révolte populaire contre un régime bourgeois, qui avait entraîné la France dans des aventures militaires aussi sanglantes que stupides, se termina en effet par l’exécution de vingt mille Parisiens en une seule semaine. On identifiait les coupables à leurs mains calleuses, preuve assurée de leur appartenance à la classe ouvrière.

La première Guerre mondiale mérite une mention spéciale car nous en ressentons encore les conséquences près d'un siècle plus tard. Les pays entre lesquels elle éclata étaient presque tous d'obédience chrétienne. Les motifs immédiats en furent incroyablement futiles, mais les dirigeants politiques assuraient que les hostilités ne dureraient pas plus de quelques semaines. Elles se prolongèrent quatre ans, comme on sait, et firent officiellement dix millions de morts, sans compter beaucoup plus de victimes mutilées ou ruinées.

Des chefs militaires qui, tous, affichaient une piété de façade, n'hésitaient pas à lancer des offensives stériles faisant jusqu'à un million de morts en quelques semaines, sans avoir à rendre le moindre compte ni afficher le moindre remords. Les aumôniers qui bénissaient les mourants pratiquaient pourtant les mêmes rites dans les deux camps. Quoi d'étonnant alors que cette guerre ait produit autant de révoltés, non pas le nombre infime de ceux qui fraternisèrent avec l'ennemi en 1917, mais les millions de ceux qui avaient perdu toute confiance en leurs chefs, à képi ou çà redingote, et dans la société en général. On les retrouva dans les troupes vengeresses des mouvements révolutionnaires issus de la guerre.

Et il y eut une Seconde guerre mondiale, suite quasi inévitable de la Première. La défaite finale de Hitler fut une bénédiction pour l'humanité. Il avait mené le combat sur tous les fronts, guerre classique avec conquête de territoires et de sources de richesses, guerre politique pour implanter son idéologie dans les pays vaincus, guerre contre le peuple juif par pure névrose. Mais il paya cher la perte des scientifiques, exilés ou tués, qui réduisit ses capacités de recherche, alors que, peu de temps auparavant, l'Allemagne prédominait dans ce domaine. Ce handicap se révèle décisif - où l'on retrouve le rôle ambivalent de la science, destructeur et rédempteur...

Georges Charpak, Roland Omnès : extrait de Soyez savants, devenez prophètes, Odile jacob, 2004

* Aamin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, J.C.Lattès, 1992

à suivre : Des flots de sang / 2 : réceptacle d'ombres

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23 mai 2009 6 23 /05 /mai /2009 18:44

" Je viens de relire, je ne sais pas pourquoi, La Nausée, de Sartre. Sans doute avais-je du temps à perdre. Pour tout dire, je l'ai perdu.
   Que je m'explique. Oui, je vous entends bien, nous autres scientifiques sommes des brutes gorgées d'équations, insensibles à l'art, à tout jamais incapables de comprendre la grandeur d'une oeuvre littéraire: aérienne, elle flotte bien au-dessus de nos "grosses" têtes". A fortiori, devant une " valeur" comme Sartre, silence dans les rangs !...
   Bah... c'est plus compliqué que cela. La différence entre nous et les littéraires ou les psychologues, c'est que quand un scientifique est bête, c'est avec platitude, et en peu de mots. Un littéraire, un psychologue est bête avec faste, et beaucoup plus de mots. Mais je me souviens quand même, tout grossier que je sois, du choc physique que me causa le plafond de la Sixtine ; ou de la grande rose de Chartres un jour de soleil ; ou de quelques vers d'Homère, quand le vieux Chrysès , à qui l'on refuse de rendre sa fille , fuit le long du rivage de la mer aux bruits nombreux.
..
  Nous ne savons peut-être pas grand-chose... Ce que je reproche à Sartre, c'est que lui ne sait rien. Pour quelle raison, sinon, aurait-il crée un personnage aussi pitoyable que son Roquentin ? Ce dernier étudie - le diable sait pourquoi - la vie d'un obscur diplomate de la fin du XVIIIème siècle, ce qui l'ennuie à périr ( comme on le comprend... mais pour quelle raison le fait-il, alors ? ). Pour le reste, il traîne de bistrots en amours ancillaires. Ce régime lui déterge sans doutes les glandes, mais il ne lui arrange guère le cerveau. Ce monde lui donne la Nausée... Excusez-moi, mais il y a erreur : c'est lui qui donne la nausée au Monde...
   ...Vaste, multiforme, rempli de fleurs, d'oiseaux, de cents merveilles et de mille horreurs ; du génie des hommes et de la beauté des femmes... Enigmatique, bouillonnant, propre à soulever l'allégresse d'un jeune homme au coeur aventureux...Tout cela, Roquentin, tu l'ignores parce que tu n'ouvres jamais tes fenêtres sur les collines, au soleil couchant..."



Rémy Chauvin : extrait de " Dieu des fourmis, Dieu des étoiles " Belfond- Pré aux clercs. 1988

 

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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