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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 17:35

 

" La plupart des tensions actuelles résultent de la décolonisation brutale, indifférente aux conséquences, qui fit suite à la colonisation. Nous ne nierons pas que celle-ci fut un des fruits pervers d'une supériorité essentiellement due à l'exploitation malsaine de la science. L'un des foyers les plus menaçants à l'époque actuelle - l'ancienne Palestine, à présent Israël - résulte plus directement des séquelles de la Seconde Guerre mondiale.

Les chiffres d'abord : environ quinze millions de Juifs vivaient sur la planète avant la guerre ; le nazisme en assassina six millions dans les chambres à gaz ou sous les balles. C'est à la suite de cette tentative d'extermination que l'idée d'un État juif s'imposa aux survivants.

Theodor Herzl avait été le prophète de cet état d’Israël. C'était le type même du Juif viennois bien assimilé, avant son séjour à Paris comme journaliste pour couvrir l'affaire Dreyfus qui éclata en 1895. Des hommes épris de justice s'indignèrent de la condamnation à dix ans de bagne d'un homme dont l'innocence ne faisait aucun doute. Émile Zola, qui avait fustigé la décision dans son célèbre libelle J'accuse fut condamné à son tour à un an de prison et 3000 francs or d'amende. On vit alors des foules excitées descendre dans la rue. Des magasins juifs furent pillés ou saccagés. Des écrivains célèbres, tels Maurice Barrès, hurlaient avec les loups : " les étrangers n'ont pas le cerveau fait de la même façon que le nôtre. (...) Baissons un peu la voix, restons entre nous quand nous traitons des affaires communes à notre race " ( La Cocarde, 23 octobre 1894) ou encore : " En toutes choses la race sémitique nous apparaît comme une race incomplète par sa simplicité même. Elle est, si j'ose dire, à la famille indo-européenne ce que la grisaille est à la peinture, ce que le plein-chant est à la musique moderne" ( Mes Cahiers, p.120). Herzl, témoin de ces désordres, perdit sa foi antérieure dans la possibilité d'une assimilation véritable des Juifs dans la société, même dans un pays aussi démocratique et civilisé que la France. C'est alors qu'il décida de lutter pour la création d'un État Juif qui accueillerait une grande partie de ce peuple en Palestine.

Avec le temps, le sionisme trouva peu à peu un écho suffisant pour devenir une force politique. Lorsque la Seconde Guerre mondiale prit fin, devant l'horreur du massacre de six millions de Juifs, la plupart des États européens et l'Union soviétique acceptèrent le projet de la création d'un État d’Israël. Certains de ces pays se vidèrent presque entièrement des rares Juifs rescapés et devinrent Judenfrei, accomplissant ainsi de manière paradoxale le rêve de Hitler. Des millions de Juifs accoururent du monde entier vers Israël, dont un million venant des pays arabes.

Ainsi, contre vents et marées, l’État d’Israël naissait, et il a survécu. Il n'avait rien à envier aux vieilles démocraties pour la qualité de ses institutions et l'activité y était remarquable dans beaucoup de domaines. Il y avait pourtant une ombre au tableau : l'injustice initiale à l'égard des précédents habitants qui avaient été spoliés. Les Israéliens font valoir le fait que ces Arabes refusèrent d'adhérer à un plan de partage qui avait été proposé par l'ONU, mais il est clair que les Palestiniens n'avaient pas la moindre responsabilité dans le massacre des Juifs européens et qu'ils n'en ont pas moins payé le prix fort en perdant leur patrie.

Il y avait des précédents. A la même époque, le président de Tchécoslovaquie Edvard Benes avait exproprié par décret et fait expulser dans des conditions souvent effroyables trois millions de personnes appartenant aux anciennes minorités allemandes et hongroises de son pays, accusées de collaboration passée avec les nazis. Et pourtant personne, même parmi les Sudètes, n'a songé à une solution militaire car les populations exilées furent intégrées dans des sociétés démocratiques. Ce ne fut pas le cas des Palestiniens qui furent même massacrés par dizaines de milliers en Jordanie et au Liban lorsqu'ils voulurent dominer les pays où ils étaient réfugiés.

Beaucoup sont devenus des parias, parqués dans des camps bordant Israël, condamnés à végéter par l'indifférence d'une communauté internationale leur fournissant tout juste le minimum indispensable pour survivre biologiquement. Là se sont constituées des poches de misères et de désespoir, terreau de toutes les frustrations sociales, politiques, religieuses, idéologiques.

On y ressent évidemment la spoliation du territoire, qu'on pense ne pouvoir récupérer que par les armes, ce qu'on pourrait appeler le " syndrome de l'Alsace-Lorraine ". N'a-t-il pas été parmi les causes de la Première Guerre mondiale ? Combien d'hommes politiques français auraient-ils admis alors qu'une guerre serait trop cher payé ces terres perdues ? Combien auraient imaginé que le problème se trouverait un jour résolu dans une Europe apaisée ? Les peuples, hélas !, n'ont pas cette patience de visionnaire.

La recherche d'alliés dans cette lutte, arabes eux aussi mais concurrents, a fait proliférer les groupes autonomes, richement dotés par les gouvernements de la région mais qui ne sont guère que des pions dans des affrontements qui les dépassent.

Cette tragédie comporte peut-être une leçon. Alors que l'Europe semble sortir de ses guerres innombrables, voici un endroit - non le seul -, l'Antique Palestine, où la mémoire d'épreuves récentes se heurte à des traditions millénaires. L' histoire rappelle ce qu'elle est aussi : un conservatoire de haine envers ceux qui descendent des ennemis de jadis, un musée des gloires ternies, un réceptacle d'ombres....

Georges Charpak, Roland Omnès : extrait de Soyez savants, devenez prophètes, Odile Jacob, 2004

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 16:52

 

" Dix mille ans de guerre et de massacres, telle est la principale information qu'un espion extra-terrestre rapporterait sur l’espèce humaine, dans toute cette époque néolithique dont on ne parvient pas à sortir. Dans le millénaire qui suivit la naissance de l'islam, de l'Europe à l'Inde, on vit les civilisations sous l'emprise spirituelle, politique et économique des deux grandes religions monothéistes, le christianisme et l'islam. L'histoire montre à l'évidence que les religions n'ont offert aucun obstacle au déchaînement des pires violences, en dépit des principes moraux inscrits dans leurs livres sacrés. Leur confrontation a parfois conduit à certains progrès et à une première forme de mondialisation, grâce aux échanges économiques, à la transmission de certaines valeurs spirituelles, artistiques ou scientifiques, par le partage aussi de l'apport d'artistes et de penseurs. Mais cela ne masque pas les croisades ni les guerres de religions, entre catholiques et protestants, ou Arabes et Ottomans.

Ainsi, pendant la nuit de la Saint-Barthélemy ( 23 août 1578), les catholiques mirent à mort trois mille Parisiens protestants. En 1608, au Pré-aux-Merles dans les Balkans, les Ottomans massacrèrent des dizaines de milliers de Serbes, des chrétiens orthodoxes qui en gardaient assez le souvenir impérissable pour le rappeler, en 1996, lorsqu'ils massacrèrent sept mille hommes, femmes et enfants à Srebrenica, sous l’œil des caméras mondiales. Un chroniqueur franc, Raoul de Caen, contait en ces termes les "exploits" des nobles croisés : " A Maara, les nôtres ont fait bouillir des païens adultes dans des marmites, ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés. " Les habitants des localités proches de Maara se souviendront jusqu'à la fin de leur vie de ce qu'ils ont vu. Le souvenir de ces atrocités, propagé par les poètes locaux et les traditions orales, a fixé pour des siècles une image des Franjis difficile à effacer.*

La Révolution de 1789 reste admirée en maints endroits pour l'inspiration qu'elle donnait à ceux qui luttaient ou luttent encore pour leur émancipation, leur dignité, leur liberté, leurs droits fondamentaux. Elle a pourtant conduit à d'inutiles tueries fratricides, quoique sans commune mesure avec celles qui accompagnèrent la révolution soviétique de 1917, laquelle fit disparaître des pans entiers de la population comme les paysans qualifiés de riches, réfractaires à la collectivisation forcée, ou les industriels petits et grands, oui encore beaucoup d'intellectuels et de membres du clergé. On dispute encore avec passion du nombre total de victimes, estimé entre 20 et 100 millions.

La commune de Paris, en 1871, apparaît bien modeste à côté. Cette révolte populaire contre un régime bourgeois, qui avait entraîné la France dans des aventures militaires aussi sanglantes que stupides, se termina en effet par l’exécution de vingt mille Parisiens en une seule semaine. On identifiait les coupables à leurs mains calleuses, preuve assurée de leur appartenance à la classe ouvrière.

La première Guerre mondiale mérite une mention spéciale car nous en ressentons encore les conséquences près d'un siècle plus tard. Les pays entre lesquels elle éclata étaient presque tous d'obédience chrétienne. Les motifs immédiats en furent incroyablement futiles, mais les dirigeants politiques assuraient que les hostilités ne dureraient pas plus de quelques semaines. Elles se prolongèrent quatre ans, comme on sait, et firent officiellement dix millions de morts, sans compter beaucoup plus de victimes mutilées ou ruinées.

Des chefs militaires qui, tous, affichaient une piété de façade, n'hésitaient pas à lancer des offensives stériles faisant jusqu'à un million de morts en quelques semaines, sans avoir à rendre le moindre compte ni afficher le moindre remords. Les aumôniers qui bénissaient les mourants pratiquaient pourtant les mêmes rites dans les deux camps. Quoi d'étonnant alors que cette guerre ait produit autant de révoltés, non pas le nombre infime de ceux qui fraternisèrent avec l'ennemi en 1917, mais les millions de ceux qui avaient perdu toute confiance en leurs chefs, à képi ou çà redingote, et dans la société en général. On les retrouva dans les troupes vengeresses des mouvements révolutionnaires issus de la guerre.

Et il y eut une Seconde guerre mondiale, suite quasi inévitable de la Première. La défaite finale de Hitler fut une bénédiction pour l'humanité. Il avait mené le combat sur tous les fronts, guerre classique avec conquête de territoires et de sources de richesses, guerre politique pour implanter son idéologie dans les pays vaincus, guerre contre le peuple juif par pure névrose. Mais il paya cher la perte des scientifiques, exilés ou tués, qui réduisit ses capacités de recherche, alors que, peu de temps auparavant, l'Allemagne prédominait dans ce domaine. Ce handicap se révèle décisif - où l'on retrouve le rôle ambivalent de la science, destructeur et rédempteur...

Georges Charpak, Roland Omnès : extrait de Soyez savants, devenez prophètes, Odile jacob, 2004

* Aamin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, J.C.Lattès, 1992

à suivre : Des flots de sang / 2 : réceptacle d'ombres

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23 mai 2009 6 23 /05 /mai /2009 18:44

" Je viens de relire, je ne sais pas pourquoi, La Nausée, de Sartre. Sans doute avais-je du temps à perdre. Pour tout dire, je l'ai perdu.
   Que je m'explique. Oui, je vous entends bien, nous autres scientifiques sommes des brutes gorgées d'équations, insensibles à l'art, à tout jamais incapables de comprendre la grandeur d'une oeuvre littéraire: aérienne, elle flotte bien au-dessus de nos "grosses" têtes". A fortiori, devant une " valeur" comme Sartre, silence dans les rangs !...
   Bah... c'est plus compliqué que cela. La différence entre nous et les littéraires ou les psychologues, c'est que quand un scientifique est bête, c'est avec platitude, et en peu de mots. Un littéraire, un psychologue est bête avec faste, et beaucoup plus de mots. Mais je me souviens quand même, tout grossier que je sois, du choc physique que me causa le plafond de la Sixtine ; ou de la grande rose de Chartres un jour de soleil ; ou de quelques vers d'Homère, quand le vieux Chrysès , à qui l'on refuse de rendre sa fille , fuit le long du rivage de la mer aux bruits nombreux.
..
  Nous ne savons peut-être pas grand-chose... Ce que je reproche à Sartre, c'est que lui ne sait rien. Pour quelle raison, sinon, aurait-il crée un personnage aussi pitoyable que son Roquentin ? Ce dernier étudie - le diable sait pourquoi - la vie d'un obscur diplomate de la fin du XVIIIème siècle, ce qui l'ennuie à périr ( comme on le comprend... mais pour quelle raison le fait-il, alors ? ). Pour le reste, il traîne de bistrots en amours ancillaires. Ce régime lui déterge sans doutes les glandes, mais il ne lui arrange guère le cerveau. Ce monde lui donne la Nausée... Excusez-moi, mais il y a erreur : c'est lui qui donne la nausée au Monde...
   ...Vaste, multiforme, rempli de fleurs, d'oiseaux, de cents merveilles et de mille horreurs ; du génie des hommes et de la beauté des femmes... Enigmatique, bouillonnant, propre à soulever l'allégresse d'un jeune homme au coeur aventureux...Tout cela, Roquentin, tu l'ignores parce que tu n'ouvres jamais tes fenêtres sur les collines, au soleil couchant..."



Rémy Chauvin : extrait de " Dieu des fourmis, Dieu des étoiles " Belfond- Pré aux clercs. 1988

 

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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