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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 17:32
 Svetlana Alexandrovna Aleksievitch, un écrivain et une journaliste russophone biélorusse; lauréats du Prix Nobel de littérature, 2015
Svetlana Aleksievitch, photo Elke Wetzig

Je ne voulais pas être un garçon. je ne voulais pas être soldat, la guerre ne m'intéressait pas. Papa m'avait dit : " Il faut que tu deviennes un homme, à la fin! Sinon, les filles vont croire que tu es impuissant. L'armée, c'est l'école de la vie." Il faut apprendre à tuer... dans mon esprit, voilà à quoi ça ressemblait : des roulements de tambour, des rangées de soldats, des armes parfaitement conçues pour tuer, le sifflement des balles en plomb... et des crânes fracassés, des yeux arrachés, des membres déchiquetés... Les cris et les gémissements des blessés. Et les hurlements des vainqueurs, de ceux qui savent mieux tuer... Tuer, toujours tuer ! Avec une flèche, avec une balle, avec un obus ou une bombe atomique, peu importe, mais tuer... tuer d'autres êtres humains. Je ne voulais pas ! Et je savais qu'à l'armée, d'autres hommes allaient faire de moi un homme. Ou bien on me tuerait, ou bien c'est moi qui tuerais...

  Il y a des gens qui ne peuvent pas devenir de la viande humaine, et d'autres qui ne savent être que ça. Des crêpes humaines. J'ai compris que je devais mobiliser toute ma rage pour survivre. Je me suis inscrit dans la section sportive - le hatha-yoga, le karaté. J'ai appris à frapper au visage, à l'entrejambe. À briser une colonne vertébrale... Je frottais une allumette, je la posais sur ma paume et je la laissais brûler jusqu'au bout. Je ne tenais pas le coup, bien sûr... J'en pleurais... (Une pause). Je vais vous raconter une histoire drôle, tiens. C'est un dragon qui se promène dans une forêt. Il rencontre un ours. "Eh, l'ours, dit le dragon, viens chez moi vers huit heures, c'est l’heure de mon dîner. Je te mangerai."  Il continue son chemin, et il rencontre un renard. " Eh, le renard, je prends mon petit-déjeuner à sept heures. Viens, je te mangerai." Il poursuit son chemin. Un lièvre passe en sautillant. " Stop, le lièvre ! dit le dragon. Demain, je déjeune à deux heures. Viens chez moi, je te mangerai. - J'ai une question ! dit le lièvre en levant la patte.  - Vas-y ! - Est-ce qu'on peut ne pas venir ? - Bien sûr. Je te raye de ma liste."  Ils sont rares ceux qui sont capables de poser une telle question... Nom de Dieu ! "

 

Svetlana Alexievitch : extrait de " La fin de l'homme rouge..." Actes Sud, 2013

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 22:43
Le prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievich, lors d'une conférence de presse au Festival littéraire international de Paraty.
Svetlana Alexievich, 2015.

Un appartement communautaire banal. Cinq familles qui vivent ensemble, vingt-sept personnes. Une seule cuisine et un seul cabinet. Deux voisines sont amies, l'une a une fille de cinq ans, l'autre est célibataire. Dans les appartements communautaires, les gens se surveillaient les uns les autres, c'était courant. Ils s'espionnaient. Ceux qui avaient une pièce de dix mètres carrés enviaient ceux qui en avaient une de vingt-cinq. C'est la vie, c'est comme ça... Et voilà qu'une nuit arrive un "corbeau noir", un fourgon cellulaire. La mère de la petite fille est arrêtée. avant d'être emmenée, elle a le temps de crier à son amie : "Si je ne reviens pas, occupe-toi de ma fille. Ne la mets pas dans un orphelinat ! " Et la voisine prend l'enfant. On lui attribue une seconde pièce. la fillette l'appelle "maman Ania"... Au bout de dix-sept ans, la vraie maman revient. Elle baise les mains et les pieds de son amie. En général, les contes de fées se terminent là, mais dans la vie, les choses se passent autrement. Il n'y a pas de happy end. Sous Gorbatchev, quand on a ouvert les archives, on a proposé à l'ancienne détenue de consulter son dossier. Elle l'a ouvert : sur le dessus, il y avait une dénonciation. D'une écriture familière... Celle de sa voisine. C'était "maman Ania" qui l'avait dénoncée... Vous y comprenez quelque chose ? Moi, non. Et cette femme non plus, elle n'a pas compris. Elle est rentrée chez elle et elle s'est pendue.... Je suis athée. J'aurais beaucoup de questions à poser à Dieu... Je me souviens, mon père disait toujours : " On peut survivre au camp, mais pas aux êtres humains"..."

 

Svetlana Alexievitch :  extrait de " La fin de l'homme rouge" Actes Sud, 2013.

 

 

 

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 12:18
Zygmunt Bauman, photo. M. Oliva Soto, Congrès européen de la culture, 8 - 11.09.2011 Wroclaw, Pologne
Zygmunt Bauman, photo. M. Oliva Soto

 

" Ce vers quoi nous revenons lorsque nous nous adonnons à des rêves nostalgiques, n'est pas, en règle générale, le passé "en tant que tel" - ce passé " tel qu'il s'est déroulé véritablement, ce passé que Léopold von Ranke conseillait aux historiens d'exhumer et de représenter ( ce que tentèrent effectivement de faire avec grand sérieux de nombreux historiens, même si de telles tentatives n'allèrent jamais sans vives polémiques ). Nous trouvons dans cet ouvrage fort influent que fut Qu'est-ce que l'Histoire ? , de E.H. Carr, les lignes suivantes : " L'historien est nécessairement sélectif. L'idée qu'il existe un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l'interprétation de l'historien est fausse et absurde, mais très difficile à extirper. [...] On a longtemps répété que les faits parlent d'eux-même. À l'évidence, c'est faux. Ils ne parlent qu'à l'invitation de l'historien : c'est lui qui décide de ceux auxquels il donnera la parole, et dans quelle succession ou dans quel contexte."

 

   Carr s'adressait à ses confrères, dont il reconnaissait volontiers qu'ils désiraient en toute honnêteté atteindre la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. En 1961, toutefois, lorsque les premiers exemplaires de  Qu'est-ce que l'Histoire ? arrivèrent sur les tables des libraires, le recours à la "politique mémorielle"- cette pratique consistant à sélectionner ou mettre au rebut, en tout arbitraire, des faits historiques, et ce, à des fins politiques ( et en fait partisanes)- n'était pas une "recette" utilisée à grande échelle comme elle l'est aujourd'hui. Et ce en bonne partie grâce à George Orwell, à ses mises en garde et à sa très alarmante et terrifiante vivisection du " Ministère de la Vérité", cette bureaucratie continuellement soucieuse de "mettre à jour"( c'est-à dire réécrire) les archives historiques à l'aune des intérêts étatiques du moment, si fluctuants. Quel que soit le chemin que les traqueurs professionnels de la vérité historique choisissent d'emprunter, et quelles que soient les difficultés induites par leurs choix, leurs découvertes et leurs voix ne sont pas les seules à intégrer l'espace public et, d'ailleurs, n'y sont pas non plus nécessairement les plus audibles, ni même certaines d'y toucher le public le plus vaste - alors que leurs concurrents les plus habiles, les inspecteurs et "managers" les moins scrupuleux, tendent à placer un pragmatisme utilitariste au-dessus de la vérité et en font leur critère premier ( un critère qui leur permet ainsi de distinguer sans difficulté les bons récits des mauvais).  [...]

 

   Le gouffre séparant le pouvoir politique et la politique - séparant la capacité de faire faire les choses et celles de décider quelles choses doivent être faites - s'est encore creusé. L'idée selon laquelle il serait possible de trouver le bonheur en édifiant une société mieux en mesure de satisfaire les besoins, les rêves et les désirs humains a, de fait, perdu en consistance, faute d'acteurs susceptibles de se montrer à la hauteur de la tâche, il est vrai d'une effrayante complexité. Comme l'avait affirmé sans détour Peter Drucker à la fin des années 1980 ( peut-être inspiré en cela par Margaret Thatcher et son célèbre TINA, "There Is No Alternative"), une société qui relie une fois pour toutes l'individu à l'idée de perfection sociale n'est plus envisageable, et il n'y aurait donc plus guère de sens à attendre un quelconque salut de la société. De fait, comme devait peu après le montrer Ulrich Beck, peu de temps s'écoula avant que chacun se voie sommé de rechercher et trouver par lui-même, avant de les appliquer tout seul, des solutions individuelles aux problèmes produits par nos sociétés - en déployant ses talents propres ainsi que les compétences  et ressources qu'il aura acquises par lui-même. L'objectif n'était plus dès lors de parvenir  à une société meilleure (cela , plus personne n'osait l'espérer), mais d'améliorer sa propre situation au sein d'une société jugée fondamentalement et définitivement impossible à corriger. L'idée de réforme sociale et de gratifications procurées par des efforts collectifs menés au nom d'une telle réforme laissa la place à la compétition, à ses règles et à ses profits - des profits ne pouvant être obtenus que sur le mode le plus individuel et solitaire qui soit."

 

 

Zygmunt Bauman : extrait de "Rétrotopia", Éditions Premier Parallèle, 2019, lu dans le magazine Books n°96, Avril 2019

 

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17 novembre 2017 5 17 /11 /novembre /2017 18:26

" Dieu est un mot qui, selon moi, est vide. Je pense qu'il y a un grand mystère dans l'univers, je

Edgar Morin

n'ai pas le mot pour le dire, et que cela dépasse notre capacité mentale. J'ai la conviction que c'est l'homme qui créé Dieu ou des dieux, et pas l'inverse. Les dieux sont issus de l'esprit d'une communauté humaine mais une fois qu'ils existent, et c'est là le paradoxe, ils nous dominent, nous demandent de les prier, de les supplier, de tuer ou de mourir pour eux. Ce qui est vrai aussi pour les idéologies quasi religieuses qu'ont été, par exemple, le communisme ou le nazisme. Quoi qu'il en soit, il m'est impossible de croire à une révélation, croire que Dieu a parlé à Moïse... J'aimerais pourtant avoir une foi religieuse car j'aime tout ce qui est ferveur et communion...

    Le sentiment du mystère peut engendrer soit de la peur, soit de l'émerveillement, soit les deux liés ensemble et à moi, il me donne de l'émerveillement. Un sentiment très curieux d'ailleurs... De plus en plus, je me dis en marchant, en regardant les gens autour de moi, " c'est curieux ce qui existe... Pourquoi ? Pourquoi ?" Dans le fond, ce sentiment n'est pas d'inquiétude, il est d'étonnement : " Quelle drôle de chose que la vie ! " "

 

Edgar Morin  : extrait d'entretien pour le magazine Lire n°460, Novembre 2017

https://fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Morin

Photo credit: Pontificia Universidad Católica de Chile via Visualhunt / CC BY-NC-SA

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14 mai 2008 3 14 /05 /mai /2008 18:39

Le 22 avril 1967, un duel à l'épée voit s'affronter Gaston Deferre au député UDR René Ribière, qui s'était fait traiter d' " abruti " par le premier, quelques jours auparavant, lors d'un débat à l'Assemblée nationale. Ce sera le dernier duel répertorié en France.

Lu dans le magazine " Lire " du mois de mai 2008; à propos du livre de François Guillet : " La mort en face. Histoire du duel de la Revolution à nos jours "

                                          

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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