Un concert "d'enfer". (Philip Roth)

Publié le 10 Mai 2026

Philip Roth en 1973 photographié par Nancy Crampton
Philip Roth en 1973

 Le président du club allait d'un musicien à l'autre, serrant la main de chacun - L'altiste, à ce stade, pouvait à peine remuer la tête, et pas davantage la main, et je continuais à me demander s'il n'avait pas besoin d'assistance médicale - puis il se tourna vers le public et brandissant les deux bras, nous enjoignit d'applaudir encore plus fort. " C'est ainsi, mesdames et messieurs. Tout artiste, quel qu'il soit, a besoin de savoir s'il est apprécié ou non. Aussi, ne leur cachons pas nos sentiments ! "

    " Bravo ! Bravo ! " Les applaudissements s'étaient mués en un martèlement rythmé, ponctué de furieux accents dont nul n'aurait imaginé qu'ils puissent émaner de ces gens débonnaires, mais leur soulagement de se voir enfin libérés était immense. Les applaudissements les plus frénétiques émanaient de ceux qui s'étaient levés d'un bond et déjà assiégeaient suer deux rangs le buffet. " Bravo ! "

   Et cela se poursuivit jusqu'au moment où, d'une voix triomphale qui couvrit le tumulte, le président annonça : " Mesdames et messieurs ! Une bonne nouvelle ! Les artistes vont jouer un bis ! "

   Je crus qu'une émeute allait éclater. Je crus que les assiettes allaient voler à travers la salle. Je crus que quelqu'un irait défoncer le violoncelle d'un coup de pied. Mais il n'en fut rien, c'étaient tous de braves gens qui avaient longuement vécu, avaient connu et subi leur lot de souffrances, des juifs nés du temps où la culture avait encore son poids religieux, même pour les juifs peu instruits, et leur déférence à l'égard de quiconque maniait un archet et un crincrin - non pas un arc et une flèche - était donc tout bonnement invincible. Pour atroce que fût la perspective, ils n'en ravalèrent pas moins leur déconvenue et regagnèrent une fois encore leurs sièges, beaucoup parmi eux chargés de tasses de café et d'assiettes de gâteaux qu'ils maintenaient en équilibre sur leurs genoux ou déposaient à leurs pieds, cependant que l'épouse du premier violon, une femme menue à cheveux blancs assise au premier rang, s'éloignait du public d'un pas énergique pour s'asseoir à un piano installé à côté du quatuor. Sous le regard exténué de l'altiste, du violoncelliste et du second violon, le premier violon, un homme d'une vigueur remarquable pour son âge, s'associa à sa femme dans une interprétation en duo d'un morceau de Fritz Kreisler... 

   Mon père avait dormi pendant presque tout le morceau... Mais quand le bis frénétique prit fin, il jaillit comme tout le monde de son siège et s'exclama : "Superbe. Superbe.

  - Herman, le tança Bill assis à côté de moi, en se levant lentement, tu t'es ennuyé à mourir.

   - Mettons que je ne sois pas amateur de musique. Ça ne veut pas dire que ce n'était pas superbe.

   - Ce n'était pas superbe, Herman, fit Bill tristement. C'était épouvantable. Jack Benny jouait mieux. Je monte.

   - Grand Dieu, Bill ! Encore ? Pour t'installer avec ta glace devant la télévision ?  Estelle est ici", dit-il , le doigt pointé vers l'endroit où l'on apercevait l'ancienne acheteuse professionnelle en grande conversation avec l'épouse du premier violon, toujours au piano, occupée à jouer quelque chose que personne n'écoutait. Le public n'osait pas écouter. Il n'avait même pas applaudi le bis, de crainte d'en déclencher encore un autre. " Parle à Estelle, veux-tu ? supplia mon père.

   - Herman, je monte.

   - Bill, tu es adulte, tu as quatre-vingt-six ans, tu peux tout de même bien parler à une femme ! "

   Mais Bill, me gratifiant d'un geste d'au revoir, mit le cap sur le buffet pour prendre une tranche de cake qu'il emporterait, enveloppée dans une serviette de papier, et mangerait avec sa glace en regardant le match à la télévision.

   " Que vais-je bien pouvoir faire de ce type ? me demanda mon père, tandis que nous jouions des coudes au milieu de la foule qui se pressait autour de la table.

   - Rien, pourquoi pas ? suggérai-je d'un ton léger. pourquoi ne pas lui ficher la paix ?

  - Pour qu'il crève de solitude ? Pour qu'il reste là tous les soirs, sans personne ?

Sûrement pas !"...

 

Philip Roth, extrait de "Patrimoine", 1991. Éditions Gallimard, 1992, pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Américaine

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