Publié le 23 Mai 2009

" Je viens de relire, je ne sais pas pourquoi, La Nausée, de Sartre. Sans doute avais-je du temps à perdre. Pour tout dire, je l'ai perdu.
   Que je m'explique. Oui, je vous entends bien, nous autres scientifiques sommes des brutes gorgées d'équations, insensibles à l'art, à tout jamais incapables de comprendre la grandeur d'une oeuvre littéraire: aérienne, elle flotte bien au-dessus de nos "grosses" têtes". A fortiori, devant une " valeur" comme Sartre, silence dans les rangs !...
   Bah... c'est plus compliqué que cela. La différence entre nous et les littéraires ou les psychologues, c'est que quand un scientifique est bête, c'est avec platitude, et en peu de mots. Un littéraire, un psychologue est bête avec faste, et beaucoup plus de mots. Mais je me souviens quand même, tout grossier que je sois, du choc physique que me causa le plafond de la Sixtine ; ou de la grande rose de Chartres un jour de soleil ; ou de quelques vers d'Homère, quand le vieux Chrysès , à qui l'on refuse de rendre sa fille , fuit le long du rivage de la mer aux bruits nombreux.
..
  Nous ne savons peut-être pas grand-chose... Ce que je reproche à Sartre, c'est que lui ne sait rien. Pour quelle raison, sinon, aurait-il crée un personnage aussi pitoyable que son Roquentin ? Ce dernier étudie - le diable sait pourquoi - la vie d'un obscur diplomate de la fin du XVIIIème siècle, ce qui l'ennuie à périr ( comme on le comprend... mais pour quelle raison le fait-il, alors ? ). Pour le reste, il traîne de bistrots en amours ancillaires. Ce régime lui déterge sans doutes les glandes, mais il ne lui arrange guère le cerveau. Ce monde lui donne la Nausée... Excusez-moi, mais il y a erreur : c'est lui qui donne la nausée au Monde...
   ...Vaste, multiforme, rempli de fleurs, d'oiseaux, de cents merveilles et de mille horreurs ; du génie des hommes et de la beauté des femmes... Enigmatique, bouillonnant, propre à soulever l'allégresse d'un jeune homme au coeur aventureux...Tout cela, Roquentin, tu l'ignores parce que tu n'ouvres jamais tes fenêtres sur les collines, au soleil couchant..."



Rémy Chauvin : extrait de " Dieu des fourmis, Dieu des étoiles " Belfond- Pré aux clercs. 1988

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Sciences

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Publié le 20 Mai 2009

C'que t'es belle quand j'ai bu,

je regrette de n'avoir

pas fait d'autres abus

tellement t'es belle quand j'bois.



Les gens qui s'occupaient de la santé publique

ont crié au scandale quand je leur ai dit ça.

Je les invitais donc à venir très vite

participer à cette expérience avec moi.



Une fois que nous eûmes effacé toute forme

de modération, nous fûmes en émoi

de constater qu'au lieu de ces vilaines formes

étaient nées les courbures les plus belles qui soient.




Et les apothicaires ont repris tous en chœur:

"c'qu'elle est
 belle quand t'as bu, c'que t'es belle quand on boit!"




Et ceux dont la morale était plutôt statique

m'ont dit qu'on ne pouvait traiter l'autre comme ça.

Je les invitais donc à venir sans réplique

participer à cette expérience avec moi.



Une fois envolés les préceptes et normes

qui dictaient nos conduites, nous fûmes en émoi

de constater qu'au lieu de ce visage morne

était née la figure la plus douce qui soit.



Et les gens plein d'éthique ont repris plein d'émoi:

"c'qu'elle est belle quand t'as bu, c'que t'es belle quand on boit!"







Et ceux qui s'occupaient du savoir esthétique,

ceux qui se demandaient :"au fait le beau, c'est quoi?"

m'ont dit que la beauté n'est jamais éthylique

mais venez donc tenter l'expérience avec moi.



Une fois envolée toute définition


                                                                                                                      
de ce qu'est la beauté, nous fûmes en émoi

de voir que tu avais plein de conversation

et même des plus enrichissantes qui soient.



Et les intellectuels ont repris dans la joie:

"c'qu' elle est belle quand t'as bu, c'que t'es belle quand on boit!"



                                                                                                                                       
Et les apothicaires, et les gens plein d'éthique,

et les intellectuels et les femmes activistes,

et puis même ton frère et l'frère de ton cousin

entonnèrent en chœur ce merveilleux refrain:

c'que t'es belle quand j'ai bu

je regrette de n'avoir

pas fait d'autres abus

tellement t'es belle quand j'bois


Paroles : Alexis HK

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Chansons, #Chanson Française

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Publié le 18 Mai 2009

" il y avait dans la grange, emplissant tout l'espace de ses incompréhensibles rouages, une moissonneuse-batteuse verte de la marque John Deere. Nous contournâmes l'engin, il fallait se glisser le long du mur. Il n'y avait pas de bâti au fond, c'était directement accoté à la falaise. L'entrée de la grotte était plus petite qu'un homme debout, de la taille à peu-près de Mado : nous nous y engageâmes derrière Jeanjean. C'était comme d'habitude ni plus ni moins,  quand on marche dans ces antichambres et qu'on ne sait pas si on va tomber sur une nef à peintures, des vaches triomphantes ou des loups apeurés,  une vague main peinte ou rien : nous suivions le rond de sa lampe de poche que derrière lui il dirigeait vers nos pas. On montait et descendait entre des pierres effondrées, on se glissait dans des failles, on piétinait dans des dolines où des résidus dormaient, on ne comprenait rien. On avait peur de se cogner la tête. Tout était gorgé d'eau, les argiles détrempées, blêmes, collaient aux semelles, les pluies de cet hiver pourri s'égouttaient là-haut,  ruisselaient en mille endroits ; je pensais aux énormes vidanges de cinquante siècles qui s'étaient engouffrées là-dedans, quand se débâclaient les grandes glaciations. Il faisait plus doux que sur terre : cette chaude haleine ajoutait comme toujours au malaise d'être plus bas que les morts, comme si vous soufflait dessus une bête pendue à ses voûtes, rampant à l'aise sur ces sables pourris, toujours vous précédant hors du faisceau de la lampe mais par dessus son épaule braquant sur vous son mufle et vous attendant au tournant, une grande abstraction ambulante, chaotique et toute prête à s'incarner pour peu que la lampe s'éteigne, quelque chose de plus aigu qu' Anubis et plus épais qu'un bœuf, le miasme universel à tête de mouton mort, à dents de loup, tout droit sur vous dans les ténèbres et vous regardant. Ce boyau était fort long, ponctué de cheminées, de salles médiocres ; dans celles-ci Jeanjean un instant s'arrêtait, promenait sa lampe sur les murs et disait quelques mots, géologie ou anecdote,  mais il avait hâte d'aller plus loin. On ne voyait pas trace d'occupation humaine, pour l'instant. Je devinais Mado un peu agacée, elle me serrait le bras et trébuchait ; en haut d'un raidillon de sable sec dans quoi elle commençait à fatiguer, Jeanjean ouvrit un petit caisson étanche, éclaira un compteur électrique, leva le disjoncteur. Une salle immense s'alluma vivement.
  C'était impressionnant. C'était nu.
  Jeanjean était arrêté là-dedans, bien visible contre les projecteurs.
  Il ne disait rien, content de lui, planté dans le cœur de cette fille des déluges, vibrant dans sa blancheur inépuisable... D'un grand geste lent et un peu théâtral qui délia haut sa main, il embrassa tout cela : " Comme vous pouvez le voir, dit-il, il n'y a rien. "
  Il était tout à fait sérieux quoiqu'il sourît, à peine pincé, et les yeux ivres erraient sur les parois, avidement, tendrement. Mado qui s'appuyait à la calcite, ramenant bien sur elle son duffle-coat, s'y blottissant, le regarda la bouche ouverte, ébahie. Il nous tourna le dos d'un seul coup et marcha vers le fond de la nef où s'ouvrait une autre galerie, un peu penché, affairé dans son perpétuel émoi ; il ajouta comme pour lui-même : " Absolument rien " Il était déjà dans la galerie. Mado pouffa... tout à l'heure dans la voiture elle me dirait sans doute que Jeanjean était gonflé... "

Pierre Michon : extrait de La Grande Beune. Editions Verdier 1996


 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 6 Mai 2009

Claudie Gallay au Salon du livre de Paris, le dimanche 23 mars 2014.

" Max a commencé à se gratter les ongles avec les dents.
  _ Forcément, y baisent, il a dit
 Il nous a regardé tous les trois, tour à tour.
  _ Mais je me demande comment la femelle effectue le juste positionnement avec ses ailes.
  _ Qu'est-ce que tu veux dire ?
 Il a craché le petit morceau d'ongle qu'il mâchait.
  Lili dit, si tu touches la poudre sur les ailes du papillon, il meurt... Et si le papillon bat des ailes ici, il peut se passer quelque chose de très grave à l'autre bout du monde. Quelque chose d'aussi grave qu'un ouragan.
  _ Tu te prends la tête pour rien, Max ! Et puis on n'en a rien à foutre de la baise des papillons, on n'est pas de l'éspèce.
  _ Lili dit...
  _ On s'en fout de ce qu'elle dit, Lili.
 Max a baissé la tête.
 Morgane a souri.
  _ Tu devrais bosser un peu... Si tu bossais, tu te poserais pas toutes ces questions, a dit Raphael.
  _ Je bosse...
  _ Tu bosses, toi ?
  _ La truie, le bateau... Et je fais la brillance sur les vitraux...
 Il s'est gratté la tête violemment.
  _ Je suis dans l'incessant travail... toujours.
  _ L'incessant travail, c'est ça , et moi j'arpente la lande, la nuit, avec un filet à papillons !
 Max a levé les yeux, étonné.
  _ Et t'attrapes quoi !
  _ Des étoiles...
 Raphael a posé sa bière sur l'évier. Il s'est avancé jusqu'à la porte. Quand il est passé près de la table, Max l'a retenu par la manche.
  _ Il faudrait peut-être les tuer...
  _ Tuer qui ?
  _ Les papillons, vu qu'il y a toute cette suffisance dans un seul battement d'aile ?
 Raphael a regardé autour de lui, pris d'un doute.
  _ La suffisance ?...
  _ La suffisance de l'ouragan !
  _ Il faut pas exagérer non plus.
  _ il faut ce qu'il faut ! a répondu Max, le front plissé.
  _ De là à tuer les papillons !...
  _ On fait quoi alors ?
 Raphael a ouvert la porte.Il s'est attardé un instant.
  _ On ne fait rien, Max... On les regarde.
 Et puis après quelques secondes : 
  _ Regarder les papillons, c'est aussi ça, le bonheur.
 Il est revenu poser la main sur l'épaule de son ami.
  _ On va quand même pas tuer la bonheur, hein Max ? " 

Extrait de " Les déferlantes " de Claudie Gallay . Editions du Rouergues, 2008.


 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 4 Mai 2009

" C'est extraordinaire Celan. Je ne suis pas dans l'intellect quand je le lis. Il y a juste quelque chose qui retentit en moi. Je ne suis pas un intellectuel, l'art c'est de la viande pour moi. C'est ça la grande littérature. Kafka écrivait : " un livre doit être la hache pour briser la mer gelée en nous" "...

Georges Arthur Goldschmidt. Entretien dans Transfuges n° 27 Fev. 2009


 

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Rédigé par jmlire9258

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