Publié le 9 Février 2010

 

undefined
John Steinbeck, 1962

" L'après-midi s'installa avec autant de discrétion que l'âge chez un homme heureux. Un peu d'or se mêla à la lumière du soleil. La baie prit une teinte bleue plus intense et se couvrit de courtes lames, soulevées par le vent de terre. Les pêcheurs solitaires, qui se figurent que le poisson mord à marée haute, abandonnèrent leurs rochers et furent remplacés par d'autres pêcheurs convaincus que le poisson mord à marée basse.
   A trois heures, le vent tourna et se mit à souffler du large, apportant avec lui toutes sortes d'odeurs de varech. Dans les terrains vagues de Monterey, les raccommodeurs de filets posèrent leurs navettes et roulèrent une cigarette. Des dames grasses, dont le regard reflétait cette sagesse et cette lassitude qu'on rencontre communément dans les yeux des porcs, se laissaient transporter par les rues de la ville, dans des voitures trop puissantes, vers les consommations choisies de l'hôtel del Monte...
   Le soir descendait sur Monterey et les lumières s'allumaient. Les fenêtres luisaient avec douceur. Le théatre de Monterey émettait en lettres flamboyantes et intermittentes le titre de son spectacle : Les Enfants de l'Enfer, Les Enfants de l'Enfer... Un groupe peu nombreux mais fanatique de pêcheurs, qui sont persuadés que le poisson mord le soir, prirent place sur les rochers refroidis. Une légère brume errait par les rues, s'accrochait aux cheminées. Toute l'atmosphère était emplie d'une exquise odeur de bois de pin qui brûle. "

John Steinbeck : extrait de " Tortilla Flat " Denoël 1961




 

 

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Les Classiques, #Littérature Américaine

Repost0

Publié le 3 Février 2010

Gabriel Chevallier, 1934.

" Les hommes sont bêtes et ignorants. De là vient leur misère. Au lieu de réfléchir, ils croient ce qu'on leur raconte, ce qu'on leur enseigne. Ils se choisissent des chefs et des maîtres sans les juger, avec un goût funeste pour l'esclavage.
  Les hommes sont des moutons. Ce qui rend possibles les armées et les guerres. Ils meurent victimes de leur stupide docilité.
  Quand on a vu la guerre comme je viens de la voir, on se demande : " Comment une telle chose est-elle acceptée ? Quel tracé de frontières, quel honneur national peut légitimer cela ? Comment peut-on grimer en idéal ce qui est banditisme, et le faire admettre ? "
  On a dit aux Allemands : " En avant pour la guerre fraîche et joyeuse ! Nach Paris et Dieu avec nous, pour la plus grande Allemagne ! " Et les bons Allemands paisibles, qui prennent tout au sérieux, se sont ébranlés pour la conquête, se sont mués en bêtes féroces. 
  On a dit aux Français : " On nous attaque. C'est la guerre du Droit et de la Revanche. A Berlin ! " Et les Français pacifistes, les Français qui ne prennent rien au sérieux, ont interrompu leurs rêveries de petits rentiers pour aller se battre. 
  Il en a été de même pour les Autrichiens, les Belges, les Anglais, les Russes, les Turcs, et ensuite les Italiens. En une semaine, vingt millions d'hommes civilisés, occupés à vivre, à aimer, à gagner de l'argent, à préparer l'avenir, ont reçu la consigne de tout interrompre pour aller tuer d'autres hommes. Et ces vingt millions d'individus ont accepté cette consigne parce qu'on les avait persuadés que tel était leur devoir. 
  Vingt millions, tous de bonne foi, tous d'accord avec Dieu et leur prince... Vingt millions d'imbéciles... Comme moi ! "



Gabriel Chevallier " La Peur "  Le Dilettante 2008

 

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

Repost0