Publié le 24 Septembre 2013

 

" Pour mesurer la distance qui nous sépare de l'homme du XIVè siècle, il suffit peut-être d'envisager la distance entre l'idée que prêter à intérêt, même faible, est toujours un péché parce que c'est contre nature et celle, moderne, que les taux d'intérêt sont tout à fait normaux - mais iniques s'ils sont élevés au point de précipiter un pays du tiers monde dans la pauvreté. Cela dit, la violence même de l'hostilité de l’Église envers l'usure rend difficile à croire qu'il n'y avait pas là un enjeu très fort, et bien terrestre, pour les prêtres et pour le pape. Après tout, dans le monde médiéval, le "travail" signifiait que le statut social de chacun - meunier, chevalier, boucher, paysan - était largement fixé à la naissance. Refuser son statut, c'était refuser l'ordre fixé de la société, auquel l’Église tenait tant, c'était pousser le monde dans le chaos.

Côme de Médicis est un de ces hommes qui s'élevèrent incontestablement au-dessus de leur statut, et il allait en offrir un encore plus élevé à ses enfants et petits-enfants. Son propre père, Giovanni di Bicci de' Medici, qui avait fondé en 1397 la banque familiale, l'avait mis en garde contre les risques de la spéculation politique. Au XIIIe siècle, les Florentins avaient chassé l'antique aristocratie et introduit un gouvernement de neuf hommes désignés par tirage au sort parmi les plus riches propriétaires. Et le gouvernement était renouvelé tous les deux mois. Ainsi, tous les gens importants pouvaient goûter au pouvoir, mais brièvement, afin que personne ne le détienne de façon permanente. Ce système était aussi irréalisable qu'idéaliste. Les riches commencèrent à utiliser leur argent pour biaiser le tirage au sort afin de s'assurer que les noms qu'ils souhaitaient accèdent au gouvernement. Des groupes de partisans

se formèrent autour d'eux. Des conflits politiques éclatèrent. Et, en 1433, Côme fut arrêté pour trahison. Il avait tenté de s'élever au-dessus de sa position, en achetant l'appui d'habitants de tous les quartiers de la ville, probablement dans l'espoir de prendre en main les destinées de la cité.

Grâce aux possibilités de corruption qu'entraîne une immense fortune, Côme échappa à la potence et s'en tira avec une condamnation à l'exil. Un an après, quand le banquier fut invité à revenir par un gouvernement qui lui était favorable et qui avait grand besoin d'argent, il entreprit de veiller à ce qu'à l'avenir les ministres tirés au sort soient toujours ses amis. Il abolit une ou deux lois qui rendaient difficiles certains types de prêt à intérêt, et il promut des membres de classes inférieures qui lui seraient fidèles contre d'autres membres de l'oligarchie dirigeante de la ville. L'usure éleva non seulement Côme au-dessus de sa position, mais aussi d'autres avec lui. C'était une révolution sociale en puissance.

Le banquier n'ignorait pourtant pas tout sentiment de culpabilité. Ayant " accumulé un certain poids sur sa conscience, comme la plupart des hommes qui gouvernent des États et qui entendent occuper le devant de la scène" , nous dit son premier biographe, Vespasiano da Bisticci, Côme consulta un client de sa banque, le pape Eugène IV, pour savoir comment Dieu pourrait " avoir pitié de lui et le laisser continuer à jouir de ses biens temporels" . Consacrez 10 000 florins à la restauration du monastère de San Marco, répondit le pape. Ce fut la première d'une longue et très généreuse série de rénovations, ainsi que d'investissements dans l'art religieux. Fait intéressant, Côme s'assurait toujours que les ecclésiastiques auxquels il donnait étaient les plus purs et les plus pauvres, ceux dont les prières auraient une valeur au ciel... En échange de ses dons généreux, Côme se vit accorder une bulle papale l'absolvant de tous ses péchés, bulle dont il fit graver le texte dans la pierre à San Marco. " Je ne pourrais jamais donner assez à Dieu pour l'inscrire comme débiteur dans mes livres de comptes " , remarqua humblement le banquier à propos de ses largesses. C'était pourtant le type de relation qu'il aurait préféré, de toute évidence. De son côté, tout en condamnant l'usure et en en redoutant les conséquences politiques et sociales, l’Église devint riche grâce au besoin qu'avait l'usurier d'acheter pardon et respectabilité. "

Extrait de l'article : " la mauvaise conscience mène au mécénat " Dossier " A quoi servent les riches ? " Magazine Books n°41, Mars 2013.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cosme_de_M%C3%A9dicis

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 18 Septembre 2013

 

" Ainsi Thomas vécut sa vie au jour le jour, caressant le vague espoir de s'en aller quelque part en marge, loin de ce tumulte. La nuit, resté seul à seul avec lui-même, il serrait les paupières et imaginait une foule sombre, effrayante par son énormité. Entassée dans une sorte de ravin plein d'une brume de poussière, dans un vacarme confus elle tournait en cercle sur place et ressemblait au grain dans l'auget du moulin. On eût dit qu'une meule invisible, cachée sous leurs pieds, broyait ces gens et qu'ils se mouvaient en vagues sous elle, tantôt s'élançant vers le bas pour être broyés plus vite et disparaître, tantôt se ruant vers le haut pour tenter d'échapper à la meule impitoyable.

Thomas apercevait dans la foule, des visages connus de lui : voici son père, il avance droit devant lui écartant les gens d'un bras puissant, les renversant tous sur son passage, poussant à pleine poitrine et éclatant d'un rire sonore...puis il disparaît, s'effondrant sous les pieds des autres... Voici, se tortillant comme une couleuvre, tantôt bondissant sur les épaules des gens, tantôt se faufilant entre leurs jambes, son parrain, qui met en œuvre tout son corps desséché mais souple et nerveux... Loubov crie et se débat derrière son père, tantôt se laissant distancer, tantôt se rapprochant de nouveau de lui. Pélagie marche vite et sans détours... Voici Sophie Pavlovna, elle est debout, les mains tombantes, dans une posture d'impuissance, ainsi qu'elle se tenait alors, la dernière fois, dans son salon... Elle a de grands yeux où luit l'épouvante. Sacha, indifférente, ne prête pas attention à la bousculade, elle marche tout droit au plus épais de la foule, regardant tout imperturbablement de ses yeux sombres. Le vacarme, les hurlements, les rires, des clameurs d'ivrognes, des discussions frénétiques parviennent aux oreilles de Thomas ; des chansons et des pleurs déferlent sur cet amas énorme et grouillant de corps humains entassés dans la fosse ; ils rampent, s'écrasent mutuellement, bondissent sur les épaules de leurs voisins, se démènent comme des aveugles, se heurtent partout à d'autres qui leur sont identiques, se battent et lorsqu'ils tombent, disparaissent. Les pièces de monnaie bruissent, volant au-dessus des têtes comme un essaim de chauves-souris, et les gens tendent avidement les bras vers elles, l'or et l'argent sonnent, les bouteilles tintent, des bouchons sautent, quelqu'un sanglote et, nostalgique, une voix de femme chante :

Alors nous aimerons, tant qu'il est temps encore,

Mais là-bas , même l'herbe ne pousse pas !

Ce tableau s'incrustait dans la tête de Thomas et à chaque fois surgissait plus net, plus énorme, plus vivant devant lui, éveillant un sentiment imprécis où se fondaient, comme le ruisseau se fond dans la rivière, et l'effroi, et l'émotion, et la pitié, et la rage et bien d'autres éléments. Tout se mettait à bouillonner en lui jusqu'à faire naître un désir intense dont la puissance le suffoquait, les larmes lui venaient aux yeux, il avait envie de crier, de hurler comme une bête, d'épouvanter tout le monde, d'arrêter leur tohu-bohu insensé, de mêler aux clameurs et aux agitations de l'existence quelque chose qui fût de lui, de prononcer des mots sonores et fermes, de les diriger tous dans une seule direction et non l'un contre l'autre... Il avait envie de les saisir au collet, de les arracher les uns aux autres, de démolir les uns, de cajoler les autres, de les réprimander tous, de leur apporter une lumière qui les éclairât...

Il ne trouvait rien en lui-même, ni les mots nécessaires, ni la lumière, rien que ce désir qu'il pouvait concevoir mais non réaliser... Il se voyait à l'extérieur du ravin où s'agitait ce bouillonnement humain ; il se voyait solidement planté sur ses jambes et muet. Il aurait pu crier :

- De quelle façon vivez-vous ? N'est-ce pas une honte ?

Mais si, au son de sa voix, ils avaient demandé :

- Mais comment faut-il vivre ?

Il comprenait parfaitement qu'après une telle question il aurait été dans l'obligation de dégringoler de haut, là-bas, sous les pieds des gens, vers la meule. Et des rires auraient salué sa perte. "

 

Maxime Gorki : extrait de " Thomas Gordeiev " Editeurs Français Réunis, 1950

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Russe, #Les Classiques

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Publié le 2 Septembre 2013

 

" Un moment j'avais cru qu'il pouvait exister quelque chose comme l'idée de Nation qui soit aussi réel qu'un objet, mais j'avais tort. J'avais pas bien regardé cette petite fourmilière puante qu'est la Terre. Il y a des frontières, certes, mais elles ne servent qu'à faire gagner de l'argent aux dirigeants, parce qu'ils s'opposent toujours entre eux pour rire, et ils opposent l'intérieur et l'extérieur,et l'extérieur, c'est le Mal; ils induisent donc tout le monde de l'intérieur à s'unir derrière eux contre le mal. C'est comme ça qu'ils restent au pouvoir, les bœufs.

La dernière chose qu'il me restait à comprendre pour être un homme libre, je la comprends à cette époque; c'est que les idées ne sont pas réelles. C'est comme les romans. Il n'y a que le Sexe et l'Argent qui sont réels. Et même, avec l'Argent, on a le Sexe, tant qu'on est jeune. Donc, tant qu'on est jeune, et je suis jeune, il n'y a que l'Argent qui est réel.

Délivré de mes fallacieuses convictions antérieures, je n'ai aucun scrupule à accepter lorsque Jacquie Gouin me téléphone pour me faire part d'une proposition d'article pour " Le Nouvel Informateur ", un hebdo de gauche où elle est journaliste. Elle voudrait qu'on fasse un texte ensemble dedans, racontant l'histoire de ma jeunesse, parce qu'elle juge que c'est un témoignage sur une époque; je suis assez d'accord. On partagerait fifty-fifty. Je causerais et elle mettrait en forme. Elle tient déjà le titre : " Le Retour du Petit Soldat ". Ça l'emballe. Il faudra qu'on charge un peu, question de mes états de service, que ce soit l'Algérie ou les délits précédents, les activités terroristes ultérieures. Je dis pas non. je dis d'accord, à partir du moment où ça rapporte. Je peux pas dire à présent en toute franchise qu'un plan à long terme pour forger mon propre personnage a d'ores et déjà éclos dans mon cerveau, mais je suis sûr que c'est déjà ça qui me guide inconsciemment. Je crois à l'inconscient.

On commence à avoir des séances de travail. J'aime l'appartement de Jacquie. Il y a des meubles modernes et des vieilles choses campagnardes mélangées. C'est harmonieux. C'est pas comme chez moi, tout Henri II et compagnie, avec des patins. Là, il y a des trucs exotiques, et tout s'intègre. Vous avez un lézard des sables empaillé, cadeau d'un fellagha, il semble se trouver comme chez lui, posé sur le couvercle d'un moulin normand à grains, lequel révèle, si on l'ouvre, des livres de Léon Trotsky, reliés en veau. Et il y a beaucoup de bon café.

Les livres aussi sont pas pareils. Toute mon enfance dans les traités d'anatomie, les Balzac et les Troyat. Les Balzac, d'ailleurs, ils les lisaient pas. Ici, des romans modernes, Robbe-Grillet, des choses comme ça. Assez emmerdantes, d'ailleurs. Mais surtout des vrais textes sur des vraies choses, de la sociologie, des statistiques, Lévi-Strauss, Jakobson, Paul Ricoeur, René Dumont, Castro, etc... Des faits, quoi, sur la vie réelle. Chez Lévi-Strauss, par exemple, quand il explique que des tribus indiennes étaient tellement sous-alimentées que les mecs pouvaient plus arquer, et par conséquent, quand l'explorateur se pointe, les petites Indiennes s'amènent avec toute sorte de grâces et de caresses, frustrées qu'elles sont et désireuses de se faire fourrer, ça, ça ne s'invente pas, c'est la vie toute crue, c'est réel. J'aurais aimé être explorateur. "

 

J-P. Manchette : extrait de " L'affaire N'Gustro " Gallimard 1971

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Patrick_Manchette

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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