Publié le 29 Novembre 2013

 

" Elle était debout à l'entrée de Birkenau. Une vieille toute menue, les jambes un peu arquées, elle portait son sac au creux du coude et sur la tête un petit chapeau ridicule. Son manteau était lustré, il avait beaucoup servi. Elle était seule. Elle fixait quelque chose devant ses pieds, ne bougeait pas. On aurait pu la prendre pour une vieille employée de maison qui attend le premier bus du matin dans une banlieue livide balayée par les vents. Elle a tourné la tête à droite, à gauche, puis elle s'est retournée et a longuement regardé les rails qui se perdent à l'horizon, le terre-plein de part et d'autre, le ciel emmitouflé dans ses gros nuages, avant de revenir se focaliser sur le bâtiment et sa tour de garde. Elle en a examiné tous les détails. J'ai senti que quelque chose criait en elle, elle était toute crispée devant cette frontière que l'on traversait pour mourir. Elle s'est enhardie et s'est avancée sous le porche et, là, elle s'est arrêtée net, je crois même que sa respiration s'est bloquée. Sa tête tournait dans tous les sens, comme actionnée par un mécanisme déréglé. Elle était dans la peur, la vraie grande peur d'Auschwitz. J'étais fasciné par ce ballet étrange et pitoyable, dans ce théâtre de laideurs, par ce temps qui ne laissait place qu'à la tristesse et au silence. J'ai deviné qu'elle fouillait sa mémoire, elle cherchait des signes, des repères. Des souvenirs. Elle réfléchissait. Je dirais qu'elle ressentait les choses de l'intérieur, le Mal et ses mystères dispersés dans le temps, dans sa tête, elle était comme un animal qui d'instinct ressent les vibrations de lointains bouleversements et commence à paniquer. Mais elle, elle ne bougeait pas, ne bougeait plus, elle donnait l'impression qu'elle pouvait rester ainsi définitivement, à attendre. A un moment, elle a frissonné, et comme décidée à affronter sa peine, elle est entrée dans le camp, a avancé d'un pas et s'est de nouveau arrêtée. Elle a balayé le site, puis elle a pris sur la droite et s'est avancée à petit pas, tête baissée. Elle était passée dans un autre monde, ce monde que je connais si bien sur papier que je pourrais la guider et dire par avance ses réactions. J'avais compris qu'elle avait séjourné dans ce lieu maudit. Pourquoi, je ne sais, j'ai vu en, elle une étoile dans mon ciel noir. Je l"ai suivie...

Boualem Sansal : extrait de " Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller " Gallimard 2008

https://fr.wikipedia.org/wiki/Boualem_Sansal

https://www.telerama.fr/livres/le-village-de-lallemand-ou-le-journal-des-freres-schiller,24009.php

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Algérienne

Repost0

Publié le 22 Novembre 2013

" Je me suis intéressé aux relations du langage avec la réalité depuis ma lecture de Language, Thought and Reality de Benjamin Whorf, en 1956. En bref, Whorf pensait que la structure grammaticale d'une langue modifiait notre perception de la réalité. L'étude linguistique qu'il fit de plusieurs nations amérindiennes, Maya, Nahuatl, Hopi, etc, le conduisit à cette conclusion. Il écrivit à ce sujet de nombreux essais qui parurent dans les années trente.Cela continue de m'interpeller : comment le langage influence votre pensée ? Voile-t-il le monde et de quelle manière ? une expérience est immédiate, directe, mais dès que nous commençons à réfléchir sur ce dont nous venons de faire l'expérience, nous en appelons au langage. Et que fait alors de nos expériences, le langage? Dans quelle mesure le souvenir que nous conservons d'une expérience est refaçonné par le langage dans lequel nous nous le remémorons ? Quelle part de notre monde n'est que grammaire ? J'aime ruminer de telles pensées, assis chez moi. Mais lorsque je marche, en particulier dans un espace sauvage, et seul, je me défais du langage, j'accueille le monde, sensuellement, sans rationalité, dans son immédiateté. C'est ainsi que la nature me régénère. Cela a peut-être à voir avec la méditation, je ne sais pas, mais ce que je sais, c'est que lorsque je m'arrête et me mets à y réfléchir, le voile du langage recouvre de nouveau tout, telle une autre dimension. Ainsi existe-t-il un jeu entre la vie immédiate et la mémoire, un jeu délicieux. Et cependant que la physique continue à dévoiler de l'univers son merveilleux mystère, le "relativisme linguistique" de Whorf continue également à nous montrer nos réalités personnelles dans toutes leur étrangeté et beauté ténue."

Howard McCord : extrait d'entretien pour le magazine Le Matricule Des Anges n°146, sept.2013

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Benjamin_Lee_Whorf

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits d'entretiens, #Dans la Presse

Repost0

Publié le 9 Novembre 2013

 

" Les drogués avaient même un petit parc à eux, un recoin de verdure que personne ne leur disputait, pas même la mairie : un peu plus au sud, tout près du port, contre les remparts de l'Arsenal gothique, derrière un remblai qui devait protéger une ancienne douve se trouvait, deux mètres en contrebas, un carré d'herbe invisible de la rue - les préposés à la propreté municipale y descendaient peu souvent, et même les flics, partant du principe que tout ce qui est invisible n'est pas gênant et donc n'existe pas, n'y emmerdaient que rarement les toxicomanes. Il y avait des femmes et des hommes, même s'il était parfois difficile de savoir à quel sexe ils appartenaient ; ils vivaient entre eux, s'engueulaient entre eux, mouraient entre eux, et s'ils n'étaient pas les plus élégants ni les plus propres des habitants du quartier, ils comptaient, avec les rongeurs et les insectes, parmi les plus anodins.

Même si parfois, comme un chien acculé peut montrer les dents et essayer de mordre un agresseur, on en voyait certains devenir violents ; je me souviens d'une crise de folie incroyable, un jour que j'étais tranquillement au balcon à observer l'animation de la rue, un de ces types est sorti du bocal à méthadone en rage ; il s'est mis à crier, puis à hurler des imprécations incompréhensibles, à frapper du poing contre le mur, puis contre un Pakistanais qui passait par là et qui n'a pas compris ce qui lui valait ce déluge de gnons ; deux personnes sont arrivées à sa rescousse ; malgré sa maigreur, le drogué était d'une force incommensurable, presque divine, trois hommes jeunes ne parvenaient pas à le maîtriser mais juste à lui arracher, en essayant de le ceinturer, ses vêtements beaucoup moins résistants que lui - son tee-shirt s'est déchiré d'abord, puis sa ceinture a lâché, il se débattait comme un démon, et envoyait bouler ses agresseurs à grands coups de pied vengeurs dans les tibias, dans les couilles, jusqu’à n'être plus qu'en slip, il se battait en slip comme un guerrier dérisoire, fin et maigre, les jambes couvertes de plaies, les bras bardés de croûtes et de tatouages, et il a fallu cinq personnes, deux flics et une ambulance pour en venir à bout : les cognes ont réussi à le menotter, les hommes en blanc l'ont piqué avant de l'attacher sur une civière et de l'emmener Dieu sait où - il y avait une vraie beauté triste dans ce dernier combat du pauvre homme nu dépossédé de son cerveau et de son corps par l’héroïne ; il se battait contre Dieu et les services sociaux, qui pour lui étaient identiques. ..."

Mathias Enard : extrait de " Rue des voleurs " Actes Sud 2012

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

Repost0