Publié le 29 Juin 2015

" ... une sensation d'angoisse qu'elle avait déjà éprouvée , ce jour de mars 1984, alors qu'elle était assise dans le bus 69 et se rendait dans une clinique du 19ème arrondissement pour avorter, moins de six mois après la naissance de sa fille qu'elle élevait seule, la pluie ruisselait sur les vitres, elle avait regardé un à un les visages des quelques passagers qui l'entouraient, des visages que l'on croise dans les bus parisiens en milieu de matinée, des visages aux yeux fuyants vers le lointain ou rivés à une consigne de sécurité contenue dans un pictogramme, fixés sur le bouton d'appel, égarés à l'intérieur du pavillon d'une oreille humaine, des yeux qui s'évitaient entre eux, vieilles dames à cabas, jeunes mères de famille avec enfant en kangourou, retraités en chemin vers la bibliothèque municipale pour la lecture de leur périodique quotidien, chômeurs de longue durée en costume cravate douteux, plongés dans leur journal sans parvenir à le lire, sans que jaillisse sur la page la moindre étincelle de sens, mais accrochés au papier comme pour se maintenir dans un monde où ils n'avaient pourtant plus de place, où ils ne trouveraient bientôt plus de quoi subsister, des personnes parfois situées à moins de vingt centimètres d'elle, et qui toutes ignoraient ce qu'elle allait faire, cette décision qu'elle avait prise et qui dans deux heures serait irréversible, des gens qui vivaient leur vie et avec lesquels elle ne partageait rien, rien, hormis ce bus pris dans une giboulée, ces banquettes usagées et ces poignées de plastique poisseuses qui pendaient du plafond comme des cordes préparées pour se pendre, rien, chacun sa vie, chacun la sienne, voilà, elle avait senti que ses yeux se baignaient de larmes, avait serré plus fort la barre métallique pour ne pas tomber, et sans doute fit-elle en cet instant l’expérience de la solitude...

Maylis de Kerangal : extrait de Réparer les vivants, Éditions Gallimard 2011

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Solitude

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Publié le 19 Juin 2015

 

" " On pourrait... pour le soir où on se revoit on pourrait essayer de se dire des choses gentilles, tu ne crois pas ? ", il y avait cette fois dans sa voix une brisure qui me gêna. " Tu as faim ?" demandai-je pour dissiper le malaise, non elle n'avait pas faim mais enfin on finit toujours par manger. " Tu veux des sushis ? " , évidemment elle accepta, les gens acceptent toujours quand on leur propose des sushis, les gastronomes les plus exigeants comme les femmes les plus soucieuses de leur ligne, il y a une espèce de consensus universel autour de cette juxtaposition amorphe de poissons cru et de riz blanc, j'avais le dépliant d'un livreur de sushis et sa lecture était déjà fastidieuse, entre le wasabi le maki et le salmon roll je n'y comprenais rien et je n'avais pas envie d'y comprendre quoi que ce soit, j'optai pour un menu combiné B3 et je téléphonai pour commander, j'aurais peut-être mieux fait d'aller au restaurant tout compte fait, après avoir raccroché je mis du Nick Drake. Un silence prolongé s'ensuivit, que je rompis, assez stupidement, en lui demandant comment se passaient ses études. Elle me regarda avec reproche avant de répondre que ça allait, qu'elle envisageait de faire un mastère d'édition. Avec soulagement je pus bifurquer vers un sujet d'ordre général, qui d'ailleurs validait son plan de carrière : alors que l'économie française continuait de s'effondrer par pans entiers l'édition se portait bien, dégageait des bénéfices croissants, c'en était étonnant même, à croire que dans leur désespoir tout ce qui restait aux gens c'était la lecture.

" Toi non plus, ça n'a pas l'air d'aller. Mais c'est toujours l'impression que tu m'as donnée, à vrai dire..." dit-elle sans animosité, tristement même. Que pouvais-je répondre à cela, c'était difficilement contestable.

" J'avais l'air si déprimé que ça ? " demandai-je après un nouveau silence.

- Non, déprimé non, mais en un sens c'est pire, il y a toujours eu chez toi une espèce d'honnêteté anormale, une incapacité à ces compromis qui permettent aux gens, au bout du compte, de vivre. Par exemple mettons que tu aies raison sur le patriarcat, que ce soit la seule formule viable. Il n'empêche que j'ai fait des études, que j'ai été habituée à me considérer comme une personne individuelle, dotée d'une capacité de réflexion et de décision égales à celles de l'homme, alors qu'est-ce qu'on fait de moi, maintenant ? Je suis bonne à jeter ? "

La bonne réponse était probablement " Oui ", mais je me tus, je n'étais peut-être pas si honnête que ça en fin de compte. les sushis n'arrivaient toujours pas. Je me resservis un verre de bourbon, ça faisait déjà le troisième. Nick Drake continuait à évoquer de pures jeunes filles, d'antiques princesses. Et je n'avais toujours pas envie de lui faire un enfant, ni de partager les taches ni d'acheter un porte-bébé kangourou. Je n'avais même pas envie de baiser, enfin j'avais un peu envie de baiser mais un peu envie de mourir en même temps, je ne savais plus très bien en somme, je commençais à sentir monter une légère nausée, qu'est-ce qu'ils foutaient Rapid'Sushi merde ? J'aurais dû lui demander de me sucer, à ce moment précis, ça aurait pu donner une deuxième chance à notre couple, mais je laissai le malaise s'installer, augmenter de seconde en seconde. " Bon, il vaut peut-être mieux que j'y aille ... " dit-elle après un silence d'au moins trois minutes. Nick Drake venait de terminer ses lamentations, on allait passer aux éructations de Nirvana, je coupai le son avant de répondre : " Si tu veux ..."

" Je suis désolée, vraiment désolée que tu en sois là, François " me dit-elle dans l'entrée, elle avait déjà enfilé son manteau, " j'aimerais faire quelque chose mais je ne vois pas quoi, tu ne me laisses aucune chance ", nous nous fîmes la bise à nouveau, je ne pensais pas qu'on parviendrait à surmonter ça.

Les sushis arrivèrent quelques minutes après son départ. Il y en avait beaucoup.

 

Michel Houellebecq. Extrait de " Soumission " Éditions Flammarion, 2015

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 10 Juin 2015

" Je pense que le livre peut être une magnifique compagnie et aussi avoir la capacité de susciter des sentiments. Je suis inculpé pour incitation au crime*, mais en tant que lecteur j'ai été "incité" par des écrivains qui m'ont révélé des strates de mes sentiments qui avaient besoin de l'expression d'autrui pour se faire connaître de moi-même. Par exemple, j'ai découvert un sentiment d'identification aux révolutionnaires espagnols à travers l'Hommage à la Catalogne de George Orwell. Ce livre m'a permis de découvrir quelque chose de moi-même qui était là mais qui avait besoin d'être incité. C'est un effet abusif, personnel et intransitif, on ne peut pas garantir que l'expérience se reproduise chez un autre. C'est pour ça que je ne suis pas quelqu'un qui aime suggérer des lectures. " Celui qui conseille un livre me l'arrache des mains" dit le dicton. Un livre est une rencontre, et on ne peut pas prescrire des rencontres. "

 

Erri De Luca : extrait d'entretien pour Lire, Mai 2015

 

* Erri De Luca est poursuivi par la justice italienne pour avoir fait acte d'insoumission, en appelant à saboter le projet pharaonique de ligne grande vitesse Lyon-Turin.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits d'entretiens, #Littérature Italienne

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